‹ PamphletsChapitre 23 sur 30 · ET LA MOBALB TU · texte numérisé non relu

ET LA MOBALB TU

le vrai sens du drame obscène que joue devant lui depuis quinze ans une troupe immonde d'histrions effrontés; peut-être alors, voyant les choses sous leur vrai jour, et les appelant de leur vrai nom, il demeurera, comme nous, convaincu que Vacte réparateur du Deux Décembre, n'est pas même un acte politique ; que les hommes qui l'ont accompli, je veux dire perpétré, ne sont pas même des hommes politiques, mais bien des malfiiiteurs vulgaires, prenant la politique pour prétexte ; que leur établissement n'est pas même une monarchie, et que leur crime n'est pas même une crime d'Etat.

Le lecteur saura que le crime du Deux Décembre est de ceux qui trouvent l'impunité dans l'énormité, et qu'on ne poursuit pas parce qu'on n'y croit pas, et que beaucoup de gens ne commencent à apercevoir que lorsqu'ils sont pris eux-mêmes dans l'invincible réseau de l'immense complicité ; et alors on cherche des excuses et des accommodements avec l'enfer ; et le jugement se fausse, et la vue se trouble, et le caractère «'abaisse, et la conscience dévie , et les empires se font. Le temps passe, le mal se propage, la probité se perd, la moralité s'en va, la société se décompense, le gouvernement se couvre de gloire, le peuple se meurt, le peuple est mort , vive l'empereur !

Le lecteur saura que dans cette nuit funeste, le pauvre Jacques Bonhomme a été victime d'une cruelle mystification, et que pendant qu'il se croyait bien détiiiitivement et bien sûrement logé dans sa bonne constitution toute neuve, palissadée d'institutions républicaines , et qu'il y dormait tranquillement , avec le serment d*un prince pour oreiller, il a été tout à coup surpris, envahi, dépouillé, pillé, garroté, battu, laissé

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pour mort, par une bande de brigands déguisés en gendarmes ; il est temps que Cassandre devine le secret de Polichinelle ; il est temps de reconduire à la Courtille cette majesté de carnaval, et de voir défiler, sous, les buées, la hideuse satumale, la bande et son chef, la Bohême et son roi, le chœur et le chorège, Taventure et l'aventurier.

Le lecteur saura que la révolution militaire de 1851 n'est pas ce que prétend le très-honorable Granier (de Cassagnac), et que Tempire n'est pas ce que pensent les électeurs de M . de Bussières.

Le lecteur saura cela, et il apprendra que le coup d'Etat n'est qu'un coup de Jarnac, un tour de chenapans, un exploit de Cour d'assises, un vol à main armée, longtemps prémédité, et accompli nuitamment, avec escalade, effraction, et assassinat de plitsieurs personnes; que les auteurs de cet abominable attentat, qui, jusqu'à présent, ont réussi de se dérober à la justice, ne sont pas même des scélérats grandioses, comme ceux que Salluste a représentés, mais simplement, et en bon français, des coquins, vivant de leur criminelle et sanglante industrie, et se livrant à la pratique d'un vol d'une espèce singulière, mais très-connue, et qu'on pourrait appeler le vol à la présidence. C'est ce que nous voulons expliquer plus longuement, dans l'intérêt de la sûreté publique, et pour l'édification des honnêtes gens.

La catastrophe du Deux Décembre a été un épouvantable malheur public ; les plaies de la patrie ne seront pas fermées de longtemps; c'est l'interruption de la vie, c'est la syncope d'une grande nation, la faillite apparente de son honneur, l'éclipsé de son génie, le triomphe momentané du mal, c'est un des grands sinistres de

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l'histoire; il ne suffît pas de le déplorer : il faut l'expliquer; Pexégèse politique peut seule empêcher la restauration des rois, comme l'exégèse religieuse peut seule empêcher la restauration des dieux. La morale est la lumière de l'histoire, et toutes deux ont pour critérium la justice. Les plus simples données de la morale, les notions les plus élémentaires du devoir, suffisent souvent à éclairer les points les plus obscurs de la politique; le bonhomme Richard en sait plus que Machiavel ; pour être un grand politique, il semble nécessaire d'être d'abord un honnête homme ; l'honnêteté est le commencement de toute action, le secret de toute force ; c'est la grande malice des bonnes gens. C'est quelque chose comme cela qui manquait à la suprême habileté de M. de Talleyrand-Périgord. C'était un homme prodigieusement fin et un peu niais; j'aime mieux Jean Guêtre. Certes, on ne peut s'empêcher d'admirer les Davenport de la politique officielle, et la magie blanche des cabinets, et les tours de haute école et la savante prestidigitation de la diplomatie ; je préfère un grain de sens moral.

i6 Où en es-tu de la justice? >? disait Socrate. C'est ce que doit dire aussi l'historien aux hommes qu'il veut juger. Tant vaut la morale, tant vaut la politique. Cet homme a-t-il l'amour, ou au moins le respect de la vérité, de la justice, de l'humanité; voilà ce qu'il m'importe de savoir. Cet homme est-il honnête ? voilà la première question que doit se poser la critique. Appliquons cette règle si simple à l'histoire du second empire et à l'étude critique de cette ténébreuse affaire du Deux Décembre. Voyons, s'il se peut, quel fut le vrai caractère de cette conspiration, à quel degré la passion du bien public animait les conspirateurs, et mesurons

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la moralité de leur but, de leurs moyeDS, de leur succès, de leur politique ; sachons quelle fut leur bonuêteté et celle de leurs complices, et alors seulement nous tiendrons la vérité politique que nous cherchons ; nous saurons si Tempire est un gouvernement régulier ou une occupation militaire, un système d'institutions ou une coalition d'intérêts coupables^ une délivrance ou une exploitation ; nous saurons ce que nous veut cette cohorte, tombée chez nous un beau matin ; si c'est une volée d'anges ou une volée de vautours; une arrivée de bienfaiteurs, ou une invasion de brigands; une installation de sauveurs, ou un campement de Bohémiens.

Quel était donc le but des hommes de l'Elysée quand ils ont conspiré contre les lois, à l'aide du pouvoir qu'ils avaient reçu pour les défendre ? Si nous les interrogeons, eux-mêmes répondront tous en chœur : u Nous voulions sauver la France ; » si nous interrogeons leur chef, il répondra, comme Cicéron : u Je jure u que j'ai sauvé la patrie ; ') ou à l'instar de Scipion : u C'est aujourd'hui l'anniversaire du siège de Tortoni ; a à pareille époque, l'armée française s'est emparée de u la maison Sallandrouze, et après des prodiges.de vali leur et un effroyable carnage, elle est restée msdu tresse du boulevard Montmartre que personne ne lui u disputait. Je n'y étais pas, mais mon génie était préu sent ; j'avais eu le courage de donner l'ordre, et la a prudence de me retirer ; c'est donc bien moi qui ai u conduit le drapeau français au champ de l'honneur, u et qui suis le vrai héros de cette glorieuse journée. u Montons à Notre-Dame, et remercions le Dieu de u Charles IX et du père Hyacinthe. '9

Il est beau de répondre ainsi, mais il est mieux de rendi'e des comptes; d'un autre côté il n'est pas désa-

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gréable d'apprendre qu'on a un sauveur, que c'est ce monsieur là-bas qui passe, déguisé en général, et qu'il est prêt à recommencer ; c'est là Une douce surprise, une pensée consolante, mais on veut être sûr, et je ne le suis pas ; il me reste des doutes ; les gens qu'il a sauvés ne se portent pas bien ; les voilà qui vont avoir besoin d'être sauvés de nouveau, et plus que jamais, et sauvés de leur sauveur. Je soupçonne donc que le salut public n'était pas l'unique préoccupation des hommes de l'Elysée quand ils ont formé leur complot ; il semble même , quand on observe attentivement leur tratmilf que cette idée n'entre pour rien dans leurs spéculations ; u par de plus grands objets leur âme est occupée. '? Mais si ces messieurs n'ont pas voulu nous sauver, peut-être ont-ils voulu au moins nous gouverner? pas davantage. Nous gouverner, eux, allons donc ! Je les déclare bien innocents d'une pareille ambition ; je dis qu'ils ne l'ont pas eue , je dis qu'ils ne pouvaient pas l'avoir. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler ce que c'est qu'un gouvernement, et ce que c'est qu'une opinion politique.

Un gouvernement, digne de ce nom, ne peut exister qu'aux conditions suivantes :

Supériorité morale et intellectuelle des gouvernants, reconnue par les gouvernés ;

Volonté des gouvernants de n'user du pouvoir que dans l'intérêt des gouvernés;

Consentement des gouvernés ;

Révocabilité des gouvernants, aucun pouvoir public ne pouvant exister qu'en vertu d'un contrat librement consenti et perpétuellement révocable, sous le contrôle incessant d'une publicité illimitée.

Or, le gouvernement issu de la conspiration des

commissaires, réunît-il tous ces titres de légitimité? Napoléon III, empereur des Français, par la grâce de Pétat de siège et la volonté militaire, remplît-il toutes ces conditions? Je les cherche et ne les trouve que difficilement; je ne trouve que la supériorité intellectuelle du général Husson, la supériorité morale de Fleury, la bonne volonté de Quentin Bauchart, et le consentement des préfets; j*y trouve encore le contrôle de Paulin Limayrac, et la publicité du Moniteur ; la constitution réformable et jamais réformée, la liberté promise et jamais restituée, la dictature provisoire et: le despotisme définitif; comme garantie représentative, je trouve l'ordre de primogéniture et Pezclusion des femelles, et la révocabilité par ]a mort, ce qui ne me suffit pas. Je trouve aussi, comme garanties morales, la science politique de Persigny, la probité politique de Baroche, l'intelligence politique de Belmontet, et la loyauté politique de Louis Bonaparte, encore n'estelle pas universellement reconnue. Je trouve enfin la haute probité administrative, industrielle et spéculatrice de Morny, encore a-t-elle été, m'assure-t-on , contestée; et la haute probité municipale et financière de Haussmann , encore ce point n'est-il pas suffisamment établi.

Il ne me semble donc pas qu'une telle association d'hommes (Montesquieu ôis&it : attroupement) , présente toutes les garanties, possède tous les titres et remplisse toutes les conditions d'un gouvernement régulièrement contitué. Aussi n'ont-ils jamais en, que je sache, la prétention d'être des gouvernants ; pas plus que Robert Macaire ne se souciait d'être philanthrope, ni Collet d'être évêque; quand celui-ci volait les sceaux du pape, et ordonnait des prêtres, et fonctionnait pon-

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tîficalemcDt, il n'était pas croyant pour cela ; il ne songeait guère à faire le salut de son diocèse, ni même le sien. Il travaillait dans le sacerdoce, comme nos hommes ont travaillé dans le gouvernement. Il y a des déguisements lucratifs : Fra Diavolo parfois s'habille en Don Quichotte ; Cartouche était un redresseur de torts; Bonaparte et ses hommes se dirent : u Nous serons des hommes politiques; >j ils le furent, comme ils l'entendaient. Ils étaient hommes politiques, comme Thénardier était soldat ; ils se sont jetés la nuit sur le champ de bataille politique pour achever les blessés, et dépouiller les morts. Ce sont des écu meurs de terre ; ils n'ont tué la république que pour lui prendre sa bourse ; comment l'eussent-ils haïe? il ne la connaissaient pas; ils ne demandaient pas mieux que de la voler autrement ; au fond nulle passion contre elle, que l'innocente passion d'hériter; nulle crainte, que la crainte trèslégitime de la prison pour dettes ; nulle ambition, que celle de remplir ses poches ; dans tout cela pas l'ombre d'une opinion politique. On les a dits réactionnaires, c'est une calomnie ; ils sont indifférents aux idées, désintéressés des systèmes, dédaigneux des théories, et i^eutres au milieu des partis ; ils prétendent même qu'il n'y a pas de partis. On critique leur politique, c'est un tort; il faut être juste même avec des scélémts, et on ne saurait justement reprocher une politique quelconque à des gens qui n'ont pas de politique du tout. La force et la ruse, voilà leurs seuls moyens ; la richesse, voilà leur unique but; voler et dépenser, c'est toute leur vie ; ils étaient insolvables, et sont devenus jouisseurs. Politique, que leur veux-tu? ils n'ont rien de commun avec toi ; la seule question qui les ait jamais occupés, est la question d'argent; ils y travaillent jour

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et nuit, comme Pénélope à sa toile. — Hore de là, tout est vanité ; ils savent que le véritable Amphitryon, est l'Amphitryon où l'on dîne. Cela suffit, et c'est vous qui avez tort de leur en demander davantage.

Si une opinion politique est, comme il me semble, le choix raisonné, scientifique, consciencieux, des moyens les plus propres à réaliser la plus grande somme de justice et de bonheur dans une société, il est bien clair qu'ils n'ont pas d'opinion politique. Demandez-leur plutôt! Persigny a pris pour devise : Je sers. Morny définissait le gouvernement, une exploitation. Fleury s'exprime ainsi : Possible qu^on nous mette à la porte. Triais nous nous serons bien amusés.. Je veux bien que ce soient là des opinions, mais, dans tous les cas, ce ne sont pas des opinions politiques. — Magnan disait : Je ferai tout ce qu'on voudra, mais il me faut un ordre du ministre, parole qui révèle un instinct très- vif de préservation personnelle, mais nullement un sens moral très-développé, encore moins des études politiques trèsapprofondies. — En général, la science du justice et de l'injuste paraît peu familière à ces hommes d'Etat; leur éducation morale semble avoir été négligée, et on peut douter que leur conviction politique ait toujours été le principal mobile de leurs actions. Néanmoins on n'est nullement fondé à imputer exclusivement le choix de tels complices à la perversité naturelle de celui qui les a choisis. Il est à peu près reconnu aujourd'hui que le président n'en» pouvait avoir d'autres ; que pour une telle besogne, il ne devait trouver que de tels instruments; et la fabrication, dans le même temps, d'une fausse commission consultative, prouve même, jusqu'à un certain point, qu'il n'aurait pas été fâché de s'adjoindre d'honnêtes gens.

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Malheureusement, la fatalité napoléonienne de sa situation, et aussi la nature de des opérations, ne comportaient guère le goût d'une société cboisie, et ne lui permettaient pas de chercher ses amis ailleurs que dans certaines régions, et ne pouvait appeler autour de lui qu'une élite d'une certaine sorte. Force lui fut de se contenter de l'estime de Saint- Arnaud et de Tenthousiasme de Maupas, encore fallut-il les payer; j'ignore s'il en eut pour son argent, mais quelle que fût la valeur de ces adhésions, je doute qu'on y trouve un atome d'opinion morale ou politique, ou même napoléonienne.

Le coup d'Etat achetait des complices, et n'avait pas de partisans; un parti sert une idée; le coup d'Etat servait un intérêt et ne put entraîner, embaucher et débaucher que des intérêts.

Le crime du Deux Décembre est un monstre dont l'armée et la police sont les deux jambes, Saint- Arnaud et Magnan les deux bras, Maupas le ventre, Fleury le cœur, Morny la tête, et Bonaparte le chapeau ; on sait que le ventre s'est trouvé mal, et que le chapeau s'est évanoui, et que cette défaillance de deux complices au moment critique, n'eut pas de conséquences fâcheuses ; à l'un le télégraphe recommanda de se coucher, à l'autre Fleury mit sous le nez des sels et le canon d'un pistolet; le public ne s'aperçut de rien, et l'œuvre s'accomplit, l'œuvre que vous savez. — Mais vous ne me ferez jamais croire que le monstre avait une opinion politique ! vous avez beau me dire que si la bande n'en avait pas, le chef en a plusieurs, et que cela compense ; que Louis Bonaparte est à la fois conspirateur et conservateur, monarchiste et républicain, libéral et abso-

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lutiste, catholique et libertin, fils du pape et francmaçon, pacifique et belliqueux, enfin démocrate, socialiste et révolutionnaire, et tout cela pêle-mêle, à la fois et quand même, comme en témoignent ses livres et ses discours ; je vous réponds que c'est pour cela même qu'il n'est, ne fut et ne sera jamais rien qu'un chevalier d'industrie politique, comme eu témoignent ses actes.

J'ose donc conclure qui ni cet homme ni ses associés n'ont jamais voulu ni sauver la France, ni la gouverner, ni appliquer une théorie, ni servir une idée, ni combattre pour une cause, ni défendre quoi que ce soit qui ressemble à une opinion. Ce n'est pas pour cela qu'ils sont venus ; ils ne sont pas des idéologues ; ils n'apportent point de systèmes ; ils ne sont pas des utopistes : pas si sots ; ils n'ont pas la rage du bien, ni la folie du mieux, ni la maladie de l'idéal, ni la monomanie de la discussion, ni la fièvre rouge de la liberté ; ce sont des sages ; ils ne réforment rien, n'inventent rien ; ils aiment le monde comme il va, et prennent les choses comme elles sont ; ils laissent les rêves aux rêveurs, et la philosophie aux philosophes; ce sont des hommes pratiques et des esprits sérieux ; ils n'ont pas la dangeureuse passion de la justice, ni la vaine ambition de devenir meilleurs qu'ils ne sont : leur pensée est ailleurs ; la politique a causé bien des maux : ils ont horreur des gens qui s'en occupent ; les idées ont souvent troublé la paix du monde; sans elles, tous les hommes seraient d'accord : ils s'efforcent de les détruire, dans l'intérêt du bon ordre. La pensée est l'ennemi public ; heureux les pauvres d'esprit qui pensent peu ; plus heureux les morts qui ne pensent psis du

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tout ; voilà un empire ! Le nôtre est imparfait. — Les gens qu'on laisse penser disent : Oui, quelquefois ; mais ik peuvent aussi dire : Non ; et voilà la guerre allumée ; il ne feut pas cela; ces gouvernants aiment Tharmonie ; ils sont plus doux que Jésus qui apportait la contradiction ; ils ont trouvé le secret de la concorde ; ils connaissent Part de pacifier. Le droit est un rhéteur, le devoir est un sophiste, la conscience est une vieille radoteuse qui n'est plus au courant du progrès, et n'entend rien à Tordre nouveau ; le bon sens est un casuiste qui ^Eiit des distinctions subtiles, et la raison est une commère; ces êtres-là sont pernicieux. — Les valets du Taciturne ont supprimé ce bavardage.

Le peuple français est très-malade; on parle bas dans sa charabre ; les gouvernants comprennent la gravité de la situation et redoublent de petits soins; avant tout, ils évitent le bruit, le bruit terrible de la pensée, u Ne discutons plus, disent-ils; tout plutôt que u cela ! fraternisons dans l'ignorance, et embrassonsu nous les yeux fermés; on aimerait le gouvernement si u on ne savait rien ; ceux qui savent quelque chose ont u tout gâté. M — Disant ainsi, ils ont agi en conséquence; c'est pourquoi ils ont comprimé, comprimé, comprimé ; ils ont conquis l'adhésion du silence, arnica silentia,et la sympathie des ténèbres; nul plus qu'eux n'a souci de la tranquillité publique ; ce sont les partisans de la paix à tout prix ; ils ont fait la paix muette,;, après la paix sanglante ; il leur faut maintenant la paix: impossible, quelque chose comme une accolade pas-' sionnée de la victime et du bourreau ; préalablement ils s'efforcent d'opérer la fusion de Terreur et de la vérité, la réconciliation du bien et du mal, et l'apaisement de l'intelligence humaine» Eux se mêler de poli-

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tique et de gouveroemcnt? eux avoir des idées, les discuter et les servir, et faire ce qu'ils défendent expressément? allons donc! vous ne les connaissez guère; eux, ces amis du plai:^ir, se donner toutes ces peines; eux, ces sybarites de Tombre et de la fange, gravir les rudes sentiers des sommets lumineux; eux, affronter les problêmes de la science et les labeurs de la vie publique; eux, renoncer aux douceurs paradisiaques de leur ignorance adamique, et savourer Pamertume des vérités défendues ? Quoi, ces chasseurs de cerfs iraient chasser les sphinx ? ces Actéons deviendraient des Œdipes? ces âls de joie aspireraient aux austères voluptés des sublimes douleurs? et vous croyez qu'ils sont venus là avec quelque souci des affaires publiques, et tout exprès pour se charger du plus lourd fardeau qui jamais ait courbé des épaules humaines, et que c'est précisément cela qu'ils ont voulu faire du pouvoir? — Mais alors qu'en voulaient-ils faire? — Ce qu'ils en ont fait.

Voilà pour la moralité de leur but, passons à celle de leurs moyens.

Nous savons que leur but n'était pas politique, nous devons présumer que leurs moyens ne le seront pas davantage. — La force et la ruse, toute leur science tient dans ces deux mots; hors de là ne leur demandez rien; c'est leur catéchisme, leur credo, l'alpha et l'oméga de leur théorie gouvernementale; c'est leur résumé des droits de l'homme ; il y a aussi des politiques de grands chemins qui font des coups d'Etat contre les diligences, et qui se livrent à la même pratique, et professent la même opinion. Il n'y a d'autre vertu que la force, d'autre habileté que la ruse, d'autre sanction que le succès ; c'est la philosophie des renards

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et des loups ; c'est aussi celle des décerabriseure ; leur intelligence morale ne va pas au-delà; donc leurs moyens sont coupables, nous le savons d'avance , coupables en eux-mêmes et dans leur fin ; mais avant de les énumérer, il importe de faire connaître le théâtre de leur crime, le milieu dans lequel il fut prémédité, préparé, perpétré ; les circonstances qui en ont favorisé l'exécution^ et les causes étrangères et fortuites qui en ont rendu possible Tin vraisemblable et monstrueux succès.

Nous réfuterons par là deux erreurs très-grossières, et malheureusement encore assez répandues, et qui consistent à dire que l'usurpateur a été habile et que la nation a été sotte; la conséquence de cette belle manière de raisonner, c'est que l'habitude se prend de glorifier le malfaiteur et de ridiculiser sa victime ; l'un a fait un bon tour ; l'autre se l'est laissé faire ; on complimente le voleur, et c'est le volé qu'on accuse ; on bafoue l'honnête homme, et on contient à peine une certaine admiration pour le bandit, et c'est le gendarme qu'on trouve bête! — C'est l'éternelle histoire des battus qui paient l'amende; celui qui est mangé a toujours tort. C'est la triomphante théorie du succès, aussi vieille qu'Hérode, et aussi bien conservée que M. Nisard. Cela n'est pas seulement immoral , c'est, en outre, fort dangereux ; il est bon d'en avertir ceux que l'immoralité d'une opinion n'empêche pas toujours de s'y attacher. Les niais qui rient aujourd'hui en feront rire d'autres demain, à leurs dépens, et ainsi de suite, jusqu'à ce que la morale soit entrée dans la politique. Tel est encore, à l'heure présente, le prestige du succès et de la toute-puissance, qu'on rencontre de très-honnêtes gens qui vous disent : C'est vrai, ce Bo-

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naparte est un scélérat, comme l'autre, et un peu plus vil ; mais c'est un malin. Et comme ces braves gens, nés français, se piquent d'aimer la malice et de s'y connaître, et d'en avoir, ils croient se devoir à eux-mêmes, par bienséance, d'applaudir cet artiste, comme un dilettante qui applaudit un couac; ce que faisant, ils ne sont pas seulement ridicules, mais coupables ; ils encouragent le crime et calomnient la nation. — Non ; le guet-apens n'est pas un bon tour, et son auteur n'est rien moins qu'un habile homme. Non , la nation, prise au piège, n'a été ni sotte ni lâche ; elle a compris, et elle a résisté, et sa résistance a été formidable ; c'est du moins l'expression dont se sert le très-honorable M. Granier (de Cassagnac), apologiste du coup d'Etat.

Je sais bien que le despotisme menace l'honneur d'une nation aussi bien que sa vie; mais c'est seulement quand le despote est un scélérat habile et quand le peuple n'est plus qu'une plèbe. — En France, rien de pareil ; un Bonaparte ne saurait suffire à déshonorer la France; le peuple français a été, pendant trois ans, irrité par la réaction, dérouté par le» mensonges officiels, épuisé par la guerre civile et les rigueurs d'une dictature, finalement surpris par le coup d'Etat, contre lequel sa résistance a été formidable; il n'y a rien là qui ressemble à une acceptation du despotisme.

L'empire n'est qu'un accident de la révolution française, un temps d'arrêt dans le mouvement, une entrave dans la marche, un bourbier dans le chemin. — M. Bonaparte a pu cela, il ne peut pas autre chose ; il aura pu écraser une génération, être écrasé par la suivante ; la gloire nationale reste au-dessus de ses atteintes. — Quand un mal&iteur entre la nuit, par la fenêtre, dans la maison d'un notaire, pille sa caisse, et

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tue sa femme, ce n'est pas le notaire qui est déshonoré. La force est la vertu des brutes, et le mensonge est Thabileté des sots.

Lorsque personne ne se trompe sur la valeur morale de cet empereur, il est regrettable que Ton conserve encore quelque illusion sur sa portée intellectuelle. — Ah! si on lisait V Histoire de Jules César, cela n'arriverait pas !

Voici Pénumération, nécessairement très-sommaire, des causes générales qui ont été favorables à son attentat, et des avantages que lui a procurés la complicité du ha.8ard :

— Son nom, connu sous le chaume, et cher au chauvinisme des campagnes ;

— Sa réputation d'imbécillité, fondée sur ses actes , entretenue par son silence et aussi par ses discours, et assez solidement établie pour écarter les craintes et endormir la prudence ;

— Les forces insurrectionnelles de la France diminuées d'abord par deux guerres civiles en une année, diminuées ensuite par les rigueurs d'une dictature, réduites enfin au minimum par la ruse ou la violence du conspirateur lui-même ; mais ne parlons encore que des causes extérieures à son action ;

— L'impopularité de l'Assemblée ;

— Les rancunes de l'armée, humiliée, chassée et rappelée ;

— La rivalité des villes et des campagnes, des ouvriers et des bourgeois ;

— L'horreur des bourgeois pour l'émeute ; leur besoin d'ordre à tout prix, même au prix de leur liberté déjà payée de leur sang ;

— L'indifférence des faubourgs, las de déceptions, et

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