ELECTIONS DE
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On dit que des élections générales vont avoir lieu en France; j'en suis surpris, et pourtant je ne suis pas facile à étonner, ayant vu beaucoup de choses étonnantes depuis quatorze ans, et je suis devenu assez coulant' sur le miracle, ayant le bonheur de vivre dans un temps aussi miraculeux; ainsi, quand on se contente de me dire que la charte était une vérité, que Louis-Philippe était une république, que Tempire est la révolution organisée, ou que le même empire, c'est la paix ; que Sébastopol est pris, que Pékin est pris, que Mexico est pris, que tout est pris qui était à prendre, et que nos gens n'ont rien laissé ; que l'Italie sera libre, que le Liban sera libre, que la Pologne sera libre, que tout le monde sera libre, même la France, et que l'édifice sera cou-r ronné ; que l'anarchie est morte, que les vieux partis sont morts, que les ganaches vont mourir, et qu'il n'y a plus que des hommes nouveaux dans la patrie renouvelée et rajeunie ; quand on me dit enfin que les journalistes sont de bons démocrates, que les Cinq sont de bons démocrates, et que nous sommes tous les plusheor reux des démocrates dans la meilleure des démocraties possibles ; quand on me dit ces choses et d'autres encore non moins surprenantes, je les crois, sans marchander,
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OU du moins je rencontre beaucoup de gens qui les croient ; je les avale de mon mieux, je les digère comme je peux ; je reconnais que cela doit être vrai, puisque tout le monde le dit, et que, d'ailleurs, un bon Français doit tout croire et ne rien voir; sans compter qu'un peuple spirituel et poli peut trouver un plaisir délicat et malin à voir toute la peine qu'on se donne pour le mystifier, mais ne doit pas avoir le mauvais goût de s'en fâcher ; il lui arrivera seulement de dire : Oh ! l'habile homme que mon maître ! ou comme Jocrisse : Oh ! la bonne farce! Meus il y a une mesure dans la plaisanterie, et les virtuoses du genre ne devraient pas la dépasser. Cest ee que font aujourd'hui les artistes ordinaires de la politique impériale, en faisant courir le bruit que le peuple fiançais sera appelé prochainement dans ses comices, ni phis ni moins que s'il s'agissait du peuple romain.
Des élections en France 1 y pensez- vous ? Des élections en France! à qui voulez- vous faire croire cela? Voyons ! restons dans le vraisemblable; parlez-moi d'arrestations, de trnnsportations, de prohibitions, de suppressions, d'autorisations; mais d'élections, cela vous est défende! ; toutes ces choses-là vous pouvez les faire, celle-ci vous ne la ferez .jamais. Quoi! vous oseriez remonter et remettre -à neuf cette puissante machine du suffrage universel, dont vous avez brisé un n un tous les rouages; vous voudriez ressusciter le cada^ vre du colosse qui peut vous écraser. Ce suffrage qui, s'il ne vous a point faits, peut du moins vous dé^re, et que vous avez eu tant de peine à endormir, vous parlez de le réveiller? Vous, interroger le peuple? mais là, pour tout de bon, le peuple déchaîné, désaveuglé, débâillonnéet démuselé^ l'interroger sans malixse, isans
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ruse, sans comédie et sans veutriloquie, l'interroger, pour qu'il réponde? Allons donc! Yous n'êtes pas assez torts pour cela, vous savez trop ce qu'il répondrait, et nous le $avons aussi, et vous savez que nous le savons, et si quelqu'un l'ignore, je nie charge de le lui apprendre. A qnoi sert alors ce mensonge d'élections, un mensonge qui ne trompe pas, une bouffonnerie qui n'amuse plus, une pièce d'artifice qui rate ? Non, vous ne ferez pas d'élections, c'est là un spectacle que vous ne pouvez pas nous donner, si bons machinistes que vous soyez, et vous avez beau le dire, je n'en crois rien ; vous pourrez me montrer ^des étoiles en plein midi, mais des élections sous l'empire, je vous en défie !
Donc, cette nouvelle, que les élections approchent, me jette dans un étonnement comparable seulement à celui de M"« de Sévigné, cette honnête dame qui s'étonnait moins d'une pendaison de manants que d'une mésalliance de princesse, et qui eût, certes, été fort digne d'être électeur et même éligible sous l'empire de Napoléon III, ce grand roi de la truanderie, ce Louis XIV de barrière ; et si je suis si fort surpris, ce n'est pas sans motifs ; j'en ai quatre ! Le premier, c'est que ce renouvellement quinquennal se trouve conforme a la Constitution, et que les empereurs n'ont pas pour habitude de faire ce qu'ils disent, ni ce qu'ils écrivent, même dans leur propre Constitution. Mais enfin, supposons que, par hasard et pour cette fois seulement, l'empereur soit fidèle à sa Constitution, cela ne suffit pas jïour me faire croire à la possibilité d'élections prochaînes, et il me reste encore trois motifs d'étonnément, que voici dans toute leur simplicité : il me semble que pour faire des élections il faut trois choses : !• un système électoral ; 2« des électeurs; 3® des éligi-
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blés. Or, je tiens et soutiens qu'il n*y a en France, a rheure qu'il est, ni éligibles, ni électeurs, ni système électoral, et qu'il ne peut y en avoir tant que durera l'empire; et il n'est que trop facile, hélas! de le démontrer.
J'appelle système électoral un ensemble de garanties, assurant la libre manifestation, par un vote d'élection, de la pensée d'une nation ou partie de nation. Le suffrage universel ne diffère de tout autre système électoral que par le nombre des ayants-droit; mais le droit conféré est toujours le même. Si donc le suffrage est un des modes de manifestation de la pensée publique, voyons quelles sont*les conditions du suffrage, de l'électeur, du candidat, sans lesquelles il ne «aurait y avoir ni candidat, ni électeur, ni suffrage. Ces conditions sont nombreuses, nous les réduirons à vingt, pour ne pas fatiguer le lecteur, qui peut avoir perdu l'habitude de lire, depuis la suppression des journaux et des livres par le despotisme impérial.
Les conditions de validité du suffi*age universel sont :
1«» L'instruction primaire universelle. Il est désirable que l'électeur souverain sache au moins lire le nom qu'il est censé avoir écrit.
Qo La liberté de la presse. Inutile de la définir, même sous l'empire; on la connaît, au moins de réputation, et la plupart des Français en ont entendu parler, ne fût-ce que dans les récits des voyageurs. Mais il est bon de remarquer que cette condition est génératrice de beaucoup d'autres qui suivent sa fortune; que, conservée, elle les ^conserve ; et que, supprimée, elle les supprime.
30 La liberté de la tribune. Un député, si je ne m'abuse, est un homme qu'on envoie quelque part pour
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dire quelque chose ; il est donc à souhaiter qu'il ne perde pas la parole en route, comme s'il avait vu le loup, et qu'il s'acquitte de sa mission.
4» La liberté d'aflRchage et de distribution. Un candidat ne peut jamais être trop connu ; il faut qu'il puisse répandre, sans autorisation, ni contrôle, ni condition, son opinion et son nom, ses afBches et ses bul* latins, sur tous les murs, sous tous les yeux, dans toutes les mains.
60 Le droit de réunion.. Nécessaire pour que les électeurs s'éclairent entre eux sur les questions et sur les hommes, et puissent interroger eux-mêmes et juger l'homme auquel ils confient les destinées du pays?
&* et 7o. La sincérité du dépouillement et le libre contrôle des opérations. Droit, pour tout électeur, de circuler librement autour des urnes pendant toute la durée du vote et du dépouillement, d'accompagner et de garder la nuit Tarche sacrée qui porte la volonté nationale, et de surveiller les hommes à double face et les boîtes à double fond.
8° et 9«. Des candidatures contradictoires et pas de candidatures officielles. Que toute opinion puisse se présenter, personnifiée par un candidat, même Topiniou ministérielle ou gouvernementale, mais que cette dernière soit dépouillée du prestige qui peut s'attacher à l'autorité, dans un pays qui n'a pas encore tout à fait terminé son apprentissage de la liberté.
10*» Le suffrage dégagé de la direction du gouvernement. Toute immixtion de l'administration dans les élections en infirme la validité. Cette condition ne se confond pas avec la précédente : l'une garantit le suffrage contre un abus d'influence, l'autre contre un abus de pouvoir.
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11° L'indépendance individuelle. Que l'électeur ne puisse être ni intimidé ni corrompu ; or, il est intimidé quand il vote sous la pression d'un état de siège, ou d'une loi de sûreté générale, ou d'une centralisation trop forte, ou d'un militarisme effronté, ou d'un cléricalisme débordant, ou d'une terreur, ou d'une panique ; il est corrompu quand il vote sous l'influence d'un maître, ou d'un patron, ou d'une grève, ou d'une crise artificielle, ou d'une propagande administrative, ou d'un colportage exclusif, ou d'une coalition de journaux policiers, ou d'une conspiration de privilèges, ou d'une classe, ou d'une corporation, ou d'un monopole, ou d'un fonctionnarisme à outrance... Jetons un voile sur les plaies de la patrie.
12° Les circonscriptions naturelles. Que les électeurs soient groupés sur les listes électorales comme ils se sont d'eux-mêmes groupés dans la vie, qu'ils se connaissent, qu'ils aient des affinités, des besoins analogues, des intérêts semblables; d'un groupe naturel se dégage une pensée commune et comme une âme collective ; des tronçons rapprochés ne formeraient qu'un corps sans âme.
13° La liberté municipale. Que les communes nomment leurs maires et leurs conseillers municipaux, et qu'elles s'administrent elles-mêmes par leurs élus, qu'elles aient une vie propre et indépendante du gouvernement central; en matière d'élections, l'indépenda£ce est nécessaire au groupe, comme à l'individu.
14o Pas de serment, ni préalable ni ultérieur, 4)rêté au pnnce. Le serment, si serment il y a, ne peut être prêté pai- le mandataire qu'au mandant, au véritable 8ouveram,alanation; mais le candidat, et l'électeur avec lui, ne peuvent pas prêter serment au gouverne-
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ment qu'ils ont mission de juger, de diriger, d'amender, de réformer ou de révoquer. Que dire d'un comptable qui impose des conditions avant de rendre des comptes et qui dit: Vous pouvez me juger toujours, mais me condamner, jamais? Que dire d'un accusé qui, avant de comparaître en cour d'assises, s'aviserait de faire prêter serment aux juges et aux jurés, et les forcerait préalablement de lui jurer obéissance et fidélité à sa personne ? £t que penser d'un candidat légitimiste, orléaniste ou républicain qui, pour être nommé représentant de ses concitoyens pensant comme lui, commence par jurer de ne pas les représenter et s'engage d'honneur à se déshonorer? La nécessité d'affranchir le candidat de la honte d'un faux serment ou de la honte d'an serment vrai, nous parait suffisamment démontrée; il n'y a guère que M. Dupin et ses pareils qui pourraient la contester. M 'insistons pas : ce n'est pas pour eux que j'écris.
Le serment préalable fut inventé à l'occasion d'une élection partielle, et contre trois hommes dont l'honnêteté redoutable mettait nos gens dans uu si grand embarras, qu'ils furent réduits à cet expédient, pour les écarter; j'avoue que ma surprise fut égale à mon indignation. Le moyen, en effet, de faire croire aux éiec^ teurs que leur opinion peut être représentée par uil député qui jure d'abord, avant l'élection, d'en représenter une autre ; et que l'électeur choisit, quand on choisit pour lui? Qu'on fasse prêter serment à l'aj-mée et a la police, dont le devoir est l'obéissance, passe encore ; mais au député, dont le devoir est le contrôle, je ne comprenais pas ; ce serment me semblait contradictoire, antinomique, absurde. Mais, aujourd'hui, je me rappelle les articles 6 et 7 du concordat, oàle premier
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consul exige de» évêques la promesse de dénoncer ce qui pourrait se tramer au préjudice de l'Etat. Ce souvenir est une lumière ; quand ou représente la tradition napoléonienne, il faut lui être fidèle ; noblesse oblige ; on peut mettre de la variété dans Pinfamie, mais le fond reste le même ; le premier Napoléon impose aux évêques le serment des mouchards ; le second impose aux députés le parjure préalable^ le serment d'être députés et de ne pas l'être ; de prendre le nom, sans la chose ; de le contrôler et de lui obéir ; de dire oui et non, et d'agir pour et contre, et tout cela en même temps ; de faire l'impossible enfin, et d'être, t^.n deux personnes, bon député et bon sujet ; Napoléon le grand exigeait une promesse infâme ; Napoléon le petit exige une promesse infâme et bête ; la proportion est gardée. Je ne dis pas que cela est bien, n^ais je dis que cela devait être ; l'idée napoléonienne se développe et donne ses derniers fruits ; il n'y a pas lieu de s'étonner, et j'avais tort d'être surpris.
lôo et 16« Le suffrage doit être égal à lui-même et identique; il doit conserver la faculté de révoquer ses décisions, de se réviser lui-même, c'est-à-dire que le suffirage universel, négation du droit divin, lequel est infaillible, immuable et absolu, en tant que divin; afBrmation du droit humain, lequel est variable, transformable et relatif, commetout ce qui est humain, est tout-puissant et toujours tout-puissant; qu'il peut aujourd'hui, comme hier, statuer sur les plus hautes questions de personnes, mais qu'il est lui-même réforraable et amendable en ses jugements, et qu'il peut se déjuger ; il peut tout, excepté abdiquer son pouvoir ; il est inaliénable comme la souveraineté du peuple.
17» Il est délibératif, c'est-à-dire qu'il a voix au
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palais Bourbon, comme aux Tuilerie», pour décider, trancher et résoudre, pour le non, comme pour le oui ; pour dire : Vous allez bien ; comme pour dire : Allezvous en ! Il ne peut, en aucun cas, devenir purement consultatif.
18® Le suffrage universel doit être universel ; cela signifie qu'il doit comprendre la totalité des citoyens, sans radiations arbitraires; mais il ne doit pas être plus qu'universel, j'entends qu'il doit la comprendre sans inscriptions doubles.
19" Il doit être efficace; il doit communiquer au gouvernement la pensée du pays et la faire exécuter ; il ne suffit pas qu'il parle haut, il faut qu'on l'écoute ; il ne suffit pas qu'tl proclame le droit, il faut encore qu'il impose le fait; il ne peut pas être désobéi, ni devenir un roi fainéant; pour lui, dire et faire c'est tout un, il n'y a nulle distance du projet à la chose; il parle et agit indissolublement, son verbe est action, comme celui de Jéhovah; c'est de celui-là que relèvent tous les empires; il peut, d'un mot, les faire rentrer dans la fange d'où il les a tirés ; mais parce qu'il peut cela, il ne faut pas qu'il s'abaisse à faire des remontrances comme un simple parlement, ni qu'il s'excuse sur sa bohne intention ; il ne lui est permis ni de renier, ni d'ignorer sa toute-puissance ; s'il la renie, il est un lâche ; et, s'il l'ignore, un sot.
20^ 11 implique le droit d'abstention; l'abstention électorale fait partie du fonctionnement régulier du système électoral et en est le complément; les électeurs qui ont des giîefe, comme cela peut se rencontrer, contre le suffrage et sont mécontents de son allure, doivent pouvoir protester par des billets blancs; mais il faut, pour que l'abstention ait un caractère politique.
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qu'elle soit collective, manifestée et motivée ; c'est là un ressort important de la mécanique électorale, et qui est dur à casser, et qui reste après qu'on a démonté tous les autres, et qui peut, quoique un peu rouillé, jouer encore, sous une main habile, et produire des mouvements inespérés et des résultats inattendus ; à moins qu'on ne l'ait brisé aussi, auquel cas il faudrait au plus tôt le remplacer, sous peine de perdre la machine tout entière, et d'être réduit à faire la b<^sogne sans outil, et à moudre^ sans moulin, tout le grain de la saison.
Il y a bien encore des conditions d'un autre ordre, qu'on pourrait appeler les conditions extérieures du suffrage universel, telles que l'administration élective et décentralisée, la responsabilité des agents du pouvoir, la magistrature élective, la suppression de l'armée permanente, etc. ; car, sans ces conditions, il n'y a point de liberté individuelle, et sans la liberté individuelle, il n'y a pas de suffrage, comme nous l'avons vu plus haut. Je ne dis même pas que, toutes ces conditions étant remplies par te suffrage , je m'inclinerais toujours devant ses arrêts, et que je tiendrais pour infaillibles ses décisions ; mais, du moins, je prétends qu'alors, et alors seulement, il serait possible de lui faire dire autre chose que des sottises, et qu'à tout le moins il donnerait la pensée de la nation, tandis que, dans les conditions actuelles, il ne l'a jamais donnée, et il est de toute impossibilité qu'il la donne. — Mais alors, selon vous, le suffrage universel n'est possible que dans une république ? — Je ne dis pas le contraire. — : Mais c'est une révolution que vous voulez ! — Non, mon cher monsieur Prudhomme, car je vous reconnais à ces objections naïves, et il n'y a que vous, au monde,
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pour les faire sérieusement et honnêtement; non, ce n'est pas une révolution que je veux, mais c'est la révolution , la révolution qui s'accomplit en France depuis soixante-dix ans, et devant laquelle l'empire n'est qu'un accident; la révolution qui poursuit fatalement sa marche, quoi qu'on fasse et quoi qu'on dise ; et cela, d'un mouvement irrésistible et imperturbable, comme celui d'une planète ; invincible et inviolable, comme une loi naturelle; calme, tranquille et douce, si vous la suivez; pacifique et souriante, si vous lui donnez la main ; /urieuse et impitoyable, si vous lui résistez ; mais vous laissant parfaitement le choix d'être porté par elle, on écrasé. Si vous vous mettez en travers, elle vous broiera ; si vous laissez sur son chemin le bloc de l'empire que vous y avez roulé, elle le fera sauter avec tous ceux qui seront dessus. Elle approche, voyez! elle s*avance, prenez garde! Soyez prudent, essayez de lui déblayer le passage et d'aplanir sa route, de pousser doucement vous-même et de faire glisser dans l'abime l'obstacle que vos mains seules soutiennent encore ; évitez un malheur et balayez le chemin que vous avez sali et encombré, en y laissant traîner un empereur; faites sa besogne, ou elle le fera ! L'occasion est unique, peut-être, pour la résistance légale; vous avez encore le temps peut-être d'éviter le choc que vous redoutez, car vous voyez, comme nous, la révolution venir ; rangez-vous, car elle va passer ! Monsieur Prudfaomme, abstenez-vous !
Le lecteur a pu se convaincre que les conditions que nous venons d'énumérer sont inhérentes et essentielles au suffrage ; qu'il les renferme toutes, à peine de ne pas être ; que si une seule lui manque, il est nul. On va voir que, sous le régime actuel, elles manquent toutes.
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Il suffirait, je crois, de répéter les définitions qu'on vient de lire, et de demander au lecteur : Avons- nous la première condition? m'est avis qu'il répondrait : Non ! — Et la seconde ? — Non, non ! — Et la troisième ? — Non, non, non, vingt fois non ! — Ce que je vais dire paraîtra donc superflu à plusieurs, et on me reprochera de vouloir démontrer l'évidence; mais il y a, en politique, des vérités qu'il faut redire longtemps, et longtemps rebattre, et faire tinter comme une cloche, et crier par les rues et carillonner sur les toits, avant que les gens daignent lever le nez, tant ils sont occupés à regarder pousser l'herbe entre les pavés; je prie donc qu'on me pardonne de rappeler une à une les susdites conditions et de donner rapidement la critique du fait, après la définition du droit. J^ le répéterai donc, et vingt fois s'il le faut, le suffrage universel n'existe pas ; il n'existe pas, entendez- moi bien ; et vous, électeurs, vous n'êtes que des électeurs pour rire; ne votez pas ! ne votez pas ! Oh ! que ne puis-je arracher le bandeau à tous ces citoyens qui se jettent dans la cohue électorale, comme dans une partie de colin-maillard, et jouent, à tâtons, le jeu du gouvernement; que ne puis-je à tous leur crier : casse-cou ! Vous allez vous heurter, vous blesser, vous briser; ici, contre un préfet, là, contre un maire, un général, un évêque ; plus loin, contre un journal ; devant l'urne, il y a un trou : vous allez tomber de Guéroult en Havin, de Boitelle en Maupas, et d'Ollivier en Darimon ; vous serez, en fin de compte, im pénalisés ; et cela, bien innocemment et sans le savoir, et vous serez bien étonnés, et il ne sei-a plus temps, et vous direz : Si j'avais su ! Et c'est ainsi que les empires se font. Et moi, je vous dis : II n'y a pas de suffrage universel, pas de loi, pas de
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garanties; électeurs, protestez! électeurs, abstenezvous!
Passons donc en revue nos garanties, et voyons comment les vingt conditions sont présentement réalisées : 1« L'instruction primaire est-elle universelle? On sait les efforts qu'a faits le second empire, à Timitation du premier, pour restreindre l'instruction primaire, pour épaissir l'ignorance, s'envelopper d'ombre et entourer le trône de sept enceintes de ténèbres ; les rois comme les dieux sont assembleurs de nuages. Il a fermé les écoles, ouvert les couvents, propagé les mauvais livres et condamné les bons ; multiplié les ordres religieux, bâti autant d'églises que de casernes, combinant les deux formes de l'abrutissement : la force militaire et la foi religieuse; engrenant, ressoudant, raboutant et reficelant, tant bien que mal, ces deux engins usés des vieilles monarchies, et complétant le soldat par le prêtre; dissimulant enfin, fondant et amalgamant le césarisme avec le jésuitisme, le rouge avec le noir, la tache de sang avec la tache d'encfe ; et, sous les huées de T Europe, affublant honteusement la France d'un ridicule accoutrement de mijitarisme ignorantin.
Continuons à compter les plaies du suffrage universel, et forçons les saints Thomas électionnistes à mettre leur doigt dans les trous; mais passons rapidement cette revue douloureuse; il suffira la plupart du temps de poser la question pour la résoudre; nous dirons donc : L'électeur a-t-il aujourd'hui tous ses droits, droit d'écrire et de parler, de publier son opinion et de discuter publiquement celle des autres, droit d'affichage, de distribution et de colportage, droit de réunion, droit de contrôle, droit de protestation, droit d'absten-
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tîon ? a-t-il le libre choix d'un candidat de son opî« nion, est-il sous le coup d'un abus d'influence, ou d'un abus de pouvoir, ou d'une direction administrative, centrale ou locale, qui corrompt son jugement et détourne son vote? jouit-il, à Paris et à Lyon, du droit de nommer son conseil municipal, et ailleurs, de nommer son maire î'cst-il placé dans son groupe naturel, ot n'est-il pas politiquement dépaysé et désorienté par l'ingénieux remaniement des circonscriptions? enfin a-t-il conservé dans son intégrité la toute- puissance dont il a abusé au 10 décembre 1848; peut-il réparer sa sottise et destituer le chef de l'Etat? Et le député, quels droits a-t-il conservés? a-t-il la liberté de la tribune, même pour la discussion de l'adresse ; et la franchise parlementaire n'est-elle pas un mensonge, comme la franchise électorale? a-t-il la publicité des séances? et quand J. Favre a dit que l'empire était u sorti du vol et de l'assassinat w, est-ce que vous l'avez su ? estce que Denis Lagarde a été vous le dire? Et les autres droits qui découlent du mandat législatif, le député les a-t-il davantage? A-t-il le droit de proposition, le droit d'interpellation, le droit de pétition? Hélas ! il n'a pas même le droit d'être lui-même, et de s'appartenir, et de se souvenir ; il se cherche sous son serment ; il a perdu son identité comme Sosie; il se regarde et ne se reconnaît plus; il avait le front pur, il avait le front haut ; il est honteux de se voir tout barbouillé de bonapartisme ; si la tache allait rester ! pense-t-il ; et elle reste, et il s'y habitue; il s'habitue à sa livrée et à sa figure nouvelle, et il n'y pense plus, et il sort avec; il a dépouillé l'homme ancien ; il y a des gens qui appellent cela un homme nouveau.
Sur la sincérité de l'inscription je n'ai qu'un mot à
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dire, une anecdote, un rien ; cette bagatelle, ce tout petit fait dont j'ai été témoin, n'est qu'un exemple, direz- vous? Mais ab uno disce ovines. J'ai deux voisins ; l'un, très-honnête garçon, mais légèrement infecté du virus révolutionnaire, et sujet à de fréquents accès de fièvre rouge, ayant en outre la manie de réclamer, à tort et à travers, l'application des principes de 89, qui sont en tête de la Constitution ; incapable d'ailleurs de comprendre la plaisanterie du Constituant, qui savait ce qu'il &isait, et qui les a placés là, à la porte de la Constitution, comme la statue de la Loi est placée à la porte du Corps législatif, pour orner le vestibule et non pour entrer dans l'édifice ; ce voisin naïf fut radié des listes électorales. L'autre, très-bonnête également, et même agent de police, par dessus le marché, y fut inscrit neuf fois ! Vous avez beau me dire que cela compense, et même largement, une radiation, je persiste à penser qu'il y a quelque arbitraire à forcer cet honnête électeur à porter tant de votes en deux jours, et à dépenser tant de courses de voitures, que vous paierez. Quant à moi, j'avoue que je suis inscrit et que je n'ai jamais pu savoir pourquoi ; car des inscriptions, imprudemment accordées à des électeurs aussi mal dressés, ont l'inconvénient, en leur conférant le droit de contrôle et d'abstention, de créer des éléments de désordre et de jeter sur Je théâti-e des élections des trouble-fête, capables de déranger l'ordre du spectacle, le jeu des acteurs et le plaisir des spectateurs, et de compromettre même le succès de la pièce et les bénéfices des auteurs. Je tâcherai donc de faire un bon usage de mon inscription, de ce débris de mon droit qui me reste dans la main ; dans la mêlée, on ramasse ce qu'on peut et on fait arme de tout; faites comme moi. Qepuis quelque
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temps, les auteurs policiers ont été assez bien siffles à Paris ; eh bien ! le gouvernement va jouer une grande comédie ; sifflons les élections !
Avant de terminer ce double examen du suffrage universel, tel qu'il doit être et tel qu'il est, qu'on nous permette encore quelques observations sur la presse et sur la tribune, tant primaire que parlementaire, c'est-àdire sur le droit d'écrire partout et sous toutes les formes de publicité : livres, brochures, revues, journaux, affiches, feuilles à la main, circulaires, bulletins ; et de parler partout, dans toutes les réunions publiques : assemblée législative, clubs, sections, cercles, théâtres, cours publics, meetings. Ces deux droits, exercés dans leur plénitude, sont précisément ce qu'on appelle la libjsrté de la presse et la liberté de la tribune, conditions indispensables de tout suffrage universel ou restreint, à deux degrés ou direct, et que l'ancienne monarchie elle-même octroyait, dans une certaine mesure, au temps heureux des libertés octroyées, que le duc de Morny a rappelé, avec tant d'à-propos, dans son fameux discoura aux Auvergnats. 11 semble qu'il sufSse de définir ces deux libertés, pour qu'il soit surabondamment démontré qu'elles n'existent pas sous le despotisme impérial, sous ce régime militaire, jésuitique et policier, que M. About appelle une démocratie; il semble que tout le monde devrait savoir qu'il n'y a qu'une seule opinion qui soit librement représentée en France, à la tribune et dans la presse, le bonapartisme ; qu'il n'y a de vraiment libres que des orateurs et des journalistes bonapartisants qu'admirent quelques nigauds bonapartisés, ou plutôt, qu'il n'y a de vraiment libre qu'un seul orateur et qu'un seul journaliste, Bonaparte, distribuant chaque matin sa pensée, la soufflant dans
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une centaine de porte-voix, comme un même soufflet anime du même vent tous les tuyaux d'un orgue, et conduisant cette belle musique, comme un chef d'orchestre ; il semble que tout le monde devrait savoir cela, et cependant, à voir le succès des quatre coryphées de la presse et des cinq virtuoses de la tribune, à compter les lecteurs de M. Havin et les prôneurs de M. J. Favre, à nombrer les dupes de la fausse démocratie, on est tenté de croire que personne ne sait rien, et que le secret de Polichinelle n'est pas encore deviné.
Parlons donc un peu de ce merveilleux secret, de cette recette ingénieuse qui depuis quatre ans prolonge démesurément l'existence de l'empire, qui pourrait même, si nous n'y prenons garde, lui procurer la durée invraisemblable de dix-huit ans (1), et qui s'appelle le décret du 24 novembre.
Il s'agissait de faire croire aux Français qu'on leur donnait les deux libertés en question. Car ils commençaient à s'apercevoir, après dix ans, qu'ils les avaient perdues ; il s'agissait en même temps de ne leur rien donner du tout. £t comme c'est à un peuple malin qu'il fallait jouer ce tour, il n'a pas fallu moins que le génie de M. de Persigny pour qu'il fât bien joué.
M. de Morny eut ordre délaisser les députés, au jour de l'an, s'amuser un peu à jouer à la députation, et à figurer entre eux des débats parlementaires ; d'un autre côté. Ml Billault eut ordre d'allonger de trois doigts les lisières de la presse ; mais comme Denis Lagarde surveillait les jeux des petits tribuns, et M. Billault ceux des folliculaires, on n'eut aucun désordre à déplorer dans leurs récréations, et il est juste de reconnaître
(1} Autant que la monarchie constitulionnelle!
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que, depuis quatre ans qu'on les laisse ainsi courir dans la maison, ils ont été sages et n'ont rien cassé.
Mais le principal mérite en revient à leurs bons mitres, qui avaient eu soin de les tenir dans l'impuissance de mal faire. Les mesures les plus prudentes étaient prises pour empêcher les cris ou propos malséants de sortir du palais législatif et d'arriver jusqu'au public ; et quant à la presse, objet d'une sollicitude particulière, entourée d'autorisations, d'avertissements, de timbres, de cautionnements, de prévenances et de préventions, sagement placée entre la censure et la sixième cham^ bre, entre l'injonction et la prohibition, entre le veto et le communiqué, il lui restait tout juste autant de liberté qu'il en peut tenir entre la main droite et la main gauchedu préfet de police. On n'avait donc à redouter aucun accident, et il n'en est point arrivé. Il est sorti, au contraire, de cette petite combinaison un résultat que les malins avaient prévu, et qu'il serait temps de voir à notre tour, c'est que le public a été content et le gouvernement aussi, et qu'on se frottait les mains des deux côtés; de quel côté sont les rieurs aujourd'hui, je ne veux pas vous le dire, parce qu'il ne faut pas être cruel pour les gens mystifiés, mais j'espère que demain ils seront avec vous. Oui , je dis que le gouvernement a été content, car ce qui fait sa force depuis ce temps-là, croyez-le bien, ce ne sont pas ses maréchaux, ni ses préfets, ni ses maires, bien (fue je ne nie pas leurs services ; mais sa plus grande force est ailleurs; il y a neuf hommes à Paris qui sont les vraies colonnes de l'empire ; qui sont sa vie, son âme, son talisman, son salut; qui lui sont plus utiles à eux seuls que l'armée et la police, que les juges et les évêques et les turcos convoqués pour le temps des élections : ce sont
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les neuf chefs de chœur de l'opposition de sa majesté, les quatre journalistes et les cinq députés chargés de dialoguer avec les feuilles officielles, et de donner la réplique aux harangues ministérielles, de faire la basse dans le concert et de gronder à P unisson, de fournir, en un mot, le complément indispensable du spectacle, de remplir la perspective, d'orner le paysage et d'achever l'illusion, et de montrer au pays l'apparence d'un gouvernement régulier. Un gouvernement sans peuple aurait pu paraître étrange, à la longue ; on aurait dit : Il manque quelque chose ; ces messieurs représentent le peuple, comme le chœur dans le théâtre antique. Les quatre journalistes sont les quatre évangélistes du Sauveur de Décembre ; on les croit sur parole, ceux-là; on ne croit pas les feuilles officielles. Mais les cinq députés sont d'un plus grand effet, et là le trompe-l'œil est tout à fait réussi ; le jour où il les a tirés tous les cinq de l'urne électorale, ce jour-là Bonaparte a gagné le gros lot ; les cinq sont le quine de l'empire.
Je conclus que les journaux ne pouvant être impunément ni des organes d'opinion comme en France à d'autres époques, ni des organes d'information comme en Angleterre, mais seulement des moniteurs honteux ou d'adroits compères, la liberté de la presse n'existe pas ; que les représentants du peuple étant forcés du représenter le pouvoir, la liberté de la tribune n'existe pas ; qu'enfin si ces deux conditions capitales du suffrage universel lui manquent, comme toutes les autres, le suffrage universel lui-même n'existe pas. C'est en que nous voulions démontrer. Et il n'arrive en celu que ce qui devait arriver et ce que devait amener fatalement la logique impériale des choses : le suffrage universel ,* institution démocratique, condamné à se
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mouvoir dans un milieu monarchique, devait périr faute d'air et d'espace ; l'empire, expression de la force, négation du droit, répugne, par essence, à toute manifestation de la pensée ; or, la pensée publique se manifeste sous trois modes : la presse, la tribune et le vote ; l'empire ne pouvait laisser subsister ni le vote ni la tribune, ni la presse ; il a supprimé les trois organes de la vie collective ; il a éteint les trois lumières, étouffé les trois voix; car il ne peut vivre qu'à la condition de n'être ni vu, ni connu ; de se cacher sous le masque de la révolution, et sous le nom de la volonté nationale ; et il sait qu'il est perdu, le jour où on ven*a son vrai visage, où on lui dira son vrai nom, où l'on saura qu'il est la réaction et qu'il s'appelle la tyrannie. Le suffrage universel qui l'avait proclamé pouvait s'en repentir; il fallait s'en défaire, et il s'en est défait, et l'empereur a tué son complice pour n'être pas tué par lui; mais il a laissé le cadavre debout, pour vous faire croire qu'il vit encore, et, de temps en temps, il se met derrière et imite sa grande voix, pour vous faire croire qu'il a pai'lé;mais vous n'entendez en vérité que sa voix à lui, votre maître, et vous ne faites que sa volonté, et le suffrage universel n'existe plus, et cela devait être, et avant de le prouver en fait, nous aurions pu aussi bien le démon ti'er à priori. Contre un si grand mal, il y a encore un remède, 1' abstention ; électeure, abstenez- vous ! L'abstention est, à l'heure présente, la forme la plus énergique de la résistance, le mode le plus sérieux et le seul vrai de l'action, qu'on affecte à tort de regarder comme son contraire. Agii<sez donc politiquement par l'abstention, et non pas électoralement par un vote impuissant; et, sous prétexte de fusion, n'allez pas fusionner avec l'empire ; voter, c'est
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se rallier à lui, se soumettre et V absoudre, suivant l'heureuse expression de l'empereur lui-même ; s'abstenir, c'est protester ; c'est faire le devoir d'un homme libre dans un pays qui ne l'est pas, et ce devoir est absolu; et, comme vous le disait dernièrement Ëdg. Quinet, un devoir absolu peut toujours être accompli ; protestez de toute façon et par tous les moyens, et par des bulletins blancs, et par des candidatures inconstitutionnelles, insermentées, sincères, et par les journaux étrangers, et par la presse clandestine; organisez partout des comités d'abstention, usez du droit que la loi vous en donne, abstenez-vous. Ne vous laissez pas entraîner par les courants et par les hommes qui parlent de courants ; le courant électionniste se manifeste dans les régions inférieures, chez des citoyens malheureusement ignorants de leurs droits politiques, et qui auraient tort d'attendre que l'empire les leur apprenne; mais les vagues de ces courants sont des hommes à qui on peut parler, et vous leur parlerez ; ou, si vous voulez toujours suivre et être conduits, et vous délivrer du soin de penser et d'être libres, alors suivez Hugo, suivez Proudhon, suivez Bastide, suivez vos amis, et non pas vos ennemis ou vos flatteurs; suivez Barbes et Martin Bernard : ceux-là ne vous conduiront pas dans le traquenard électoral. On dit encore : Le peuple a le suffrage, et veut s'en servir ;— c'est bien, à condition qu'il s'en serve ; mais il ne suffit pas de dire : Nous avons le suffrage, il faudrait encore l'avoir ; et si on ne l'a pas, s'en apercevoir; et si on s'en aperçoit, ne pas faire comme si on ne s'en était pas aperçu, et ne pas concourir lâchement à cette mystification électorale, à cette comédie césarienne, à cette mascarade de police, et ne pas accepter honteusement et sottement un rôle
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parnii^les figurants de Penigny et les comparses de Boitelle; ce que vous faites, bons électeurs du bon Dieu, quand vous allez bonnement, benoîtement et processionnellement aux urnes, derrière un maire ou un curé, derrière un gendarme ou un commissaire ! ce que vous faites aussi, bons candidats, soi-disant libéraux, quand vous entrez aux conseils de l'empereur derrière votre préfet, votre masque et votre serment !
O honte! qu'allons - nous faire et quel spectacle allons-nous donner aux peuples libres qui nous entourent! Des ombres d'électeurs nommant des ombres de députés qui n'ont qu'une ombre de pouvoir législatif! tout cela n'est que le rêve d'un empereur malade et d'une nation hallucinée; l'empire est le cauchemar de la France ; tout s'évanouira au chant du coq ; mais il faut un en qui nous réveille : que les bons citoyens poussent avec nous ce cri du réveil et de la délivrance, et les sourds l'entendront, et les endormis se réveilleront, et les boiteux marcheront et briseront à grands coups de leurs béquilles le scrutin et les scrutateurs.
Non ! non ! plus d'alliance, ni d'alliage, ni de fusion, ni de confusion ; il faut être soi, rien que soi, à peine de n'être rien ; les partis qui se laissent absorber sont à jamais vaincus. Si vous aimez la liberté, osez la servir, osez confesser son saint nom ; si vous voulez faire respecter votre drapeau, ne le portez pas dans tous les camps, comme £. Girardin; ne suivez pas la foule dans ce défilé sombre ; isolez-vous sur les sommets ; osez affirmer la vérité en face du mensonge, la justice en face du crime, la république en face de l'empire. Mais avant tout, fuyez ces urnes électorales d'où est sortie la présidence décennale, d'où est sorti l'empire héréditaire, d'où est sortie votre abdication ; fuyez ces
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urnes funéraires qui ne renferment plus que l'ombre de votre droit et les cendres de votre souveraineté ; abstenez-vous! abstenez- vous ! A la veille du vote, un dernier leurre vous sera offert par le pouvoir pour amorcer l'opinion et l'attirer dans la nasse. L'empereur essaiera de vous divertir et de vous éblouir par un tableau de cinquième acte, un truc bien machiné, un coup de théâtre avec feux de Bengale. Au fond de la scène, et dans un nuage, on verra la prise de Mexico, ou la guerre de Pologne, ou la solution romaine; ce sera le moment de quitter la salle, et d'aller vous coucher. Abstenez- vous !
Il me reste à vous parler des candidats et des comités, et des efforts qui se font des deux parts en sens contraires, et a déterminer le caractère de la petite agitation électorale qui ride en ce moment la surface de l'empire. Si j'avais à faire la physiologie des candidats sous l'empire, je les diviserais en quatre classes et non en deux, comme on fait ordinairement ; je suis même assez de l'avis du Moniteur, qui déclare que les candidats de l'opposition et ceux du gouvernement ne sont pas plus indépendants les uns que les autres.
Les quatre sortes de candidats que comporte le suffrage impérial sont : les imbéciles, les artistes, les industriels et les naïfs.
Les imbéciles sont de bonnes gens que le grand Électeur prend où il peut, et pêche, faute de mieux, dans les bas-fonds, pour leur offrir des candidatures officielles dont personne ne veut; qui croient, dans leur simplicité, que le bonapartisme est un système politique, que les idées napoléoniennes sont des idées, que le régime militaire est un régime comme un autre, qui prennent l'empire au sérieux et se disent qu'un gou-
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veraement qui a besoin d'eux, n'est pas un mauvais gouvernement; ce type se rencontre aussi parfois parmi les candidats extra-gouvernementaux : nous ne citerons que Bertron, pour n'offenser personne.
Les artistes sont des hommes de talent, à qui il faut un théâtre à tout prix ; de conviction peu ou point ; ce qu'ils en ont, ils le mettent dans leur poche et n'en montrent que juste ce qui peut être agréé par le maître de la maison où se donne la représentation, et où ils s'engagent pour la saison. Pourvu qu'ils aient une galerie, ils sont contents; on applaudit leurs exercices, il suffit ; ce sont les clowns de la politique ; on fait cercle, on les admire, tout va bien ; ils comptent le nombre des suffrages et ne sont pas trop regardants sur la qualité ; le public du Siècle suffit à leur gloire ; ils sont modestes à leur manière. Quant à servir leur parti, ils ne demanderaient pas mieux, si cela ne coûtait rien et s'il n'y avait aucun danger; et s'ils lui nuisent, ils en sont désolés, car ils ne sont pas méchants ; mais l'art avant tout! On parlera comme on pourra, pourvu qu'on parle; car le premier devoir d'un parleur est de parier, n'importe pourquoi et n'importe où ; ce principe-là est antérieur et supérieur à la république ; il se peut, le cas échéant, qu'on songe à elle, qu'on dise un mot, qu'on fasse une allusion, qu'on dépense une périphi*ase, mais ce n'est pas la grosse affaire ; évidemment l'intérêt est ailleurs et le succès aussi, et il s'agit d'un innocent succès oratoire, qui ne chagrine personne et qui puisse durer, et non pas d'un succès politique, diable ! qui pourrait faire de la peine à quelqu'un, compromettre le privilège et tout gâter. Je ne dis pas, notez bien, que ces gens-là aiment l'empire, ils sentent bien où le régime les blesse et souffrent comme les autres de l'hu-
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mlliation commune; ils comprennent même ce qu'il y a de dérision dans leurs victoires pacifiques et leurs prouesses inoffen»ives; ils sont bien un peu honteux de n'être que des combattants de cirque, un peu fâchés de n'être que des orateurs de tolérance, un peu embarrassés de la figure qu'ils feront dans l'histoire, si l'histoire les ramasse; ils auraient mieux aimé briller en meilleur lieu ; mais que voulez- vous? l'empire est venu, ils n'y pouvaient rien ; s'effacer et se taire, ils ne le voulaient pas ; Bonaparte avait besoin de monter son parlement, ils se sont embauchés dans la première troupe qui passait Au fond, ils lui savent assez bon gré d'avoir dégarni le premier rang et &it place aux doublures, d'avoir écarté les concurrents et désencombré la carrière; ils seraient bien attrapés, si on leur accordait les libertés qu'ils demandent, et vous les verriez pâlir au premier coup de vent révolutionnaire qui pourrait renverser leur petite estrade. M. J. Favre nous semble le type de ces amuseurs politiques; c'est le grand-maître des cérémonies parlementaires.
Viennent ensuite les industriels, ceux pour qui la politique est une industrie, et qui n'ont d'autre but que de s'en faire dix mille livres de rente, comme d'autres, en élevant des lapins. Pour ceux-là, le bien public n'est rien, l'éloquence n'est rien, l'argent est tout. Ceux-là sont gens à traverser en quelques années tous les partis, à prendre successivement toutes les couleurs de l'arcen-ciel, à passer d'un extrême à l'autre, de la république à la monarchie militaire, la pire de toutes. Ils partent de la Montagne pour tomber au Palais- Royal ; ils suivent leur pente comme les ruisseaux, et finissent de même. Ici, l'anonyme ou le pseudonyme, que le malheur des temps impose en France à tout écrivain
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libre, nous fait une loi de nous abstenir d'une citation qui serait une insulte, et d'une insulte dont nous ne porterions par la responsabilité; nous ne nommerons qu'Em. Ollivier, que le public connaît déjà, dont If* masque a été crevé avant celui de'Guéroult,avant celui d'Havin, et à qui nous avons dit, il y a cinq ans, ce que nous disons au public aujourd'hui.
La race des industriels politiques est nombreuse et bénie du ciel, 'comme la postérité de Jacob, qui était aussi un intrigant; le lendemain d'un coup d'Etat, on les voit sortir de terre, se glisser sous les portes, se coller partout, ramper partout, comme les limaçons après la pluie. Ils grouillent et fourmillent dans les vieilles monarchies, comme la vermine dans les vieilles maisons ; l'empire, habitacle de bandits, masure lézardée, étançonnée, croulante, faite des décombres de la monarchie française, l'empire est leur refuge ; ils y viennent de tous les points de l'horizon ; il est fait pour eux, eux pour lui ; ils y sont à leur aise, à leur guise et à leur place ; ils sont la matière dont on remplit les sénats. Par eux un peuple devient plèbe ; c'est par eux que vivent les empires et que meurent les nations.
Restent enfin les naïfs; ceux-là peuvent ne manquer ni de talent, ni d'honnêteté ; oui, d'honnêteté, malgré l'impérialisme de leur situation ; candidats, c'est vrai, mais bonnes gens au demeurant et républicains au fond, du moins à ce qu'ils disent, et je suis persuadé qu'ils le croient. Ce sont des roués innocents et des Gascons sans ^e savoir; ils promettent plus qu'ils ne peuvent tenir, et se figurent qu'ils vont prendre l'empire avec les dents ; ils se croient des foudres de guerre, ce sont des bombes qui vont s'éteindre en tombant dans le marais du Palais-Bourbon. Ils s'en vont bravement en guerre
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comme le sire de Framboîsy, laissant la république an logis et jurant de vaincre pour elle ; ils reviendront battus, estropiés, crottés et mystifiés. Je dis à ces candidats : Qui êtes-vous, pour qu'on vous confie cette grande tâche de sauver et de réhabiliter la France? £tes-vous plus forts que Ledru-RoUin, êtes-vous plus forts que Manuel ? Ce qu'ils ont fait avec leurs armes, le ferez-vous désarmés, en présence de difficultés nouvelles, devant des obstacles qu'ils n'ont pas connus? Et jusqu'ici, qu'avez-vous fait? Tous vos titres sont des titres futurs ; vous êtes purs, mais comme une page blanche, où Ton n'a rien écrit, où l'on peut tout écrire, et vous commencez par y écrire votre serment! Nous ne vous connaissons pas ; nous ne voulons pas écrire le nom de la république sur des fronts inconnus à côté de celui de Bonaparte, que vous allez y mettre. Mais, dites-vous, le serment, autrefois la forme la plus haute de la promesse humaine, et pour nos pères, inviolable et sacré, n'est plus pour leurs fils émancipés qu'une vaine formalité à laquelle on ne croit plus, et qui, d'ailleurs, est nulle, quand elle est imposée par la force; on n'en prêtait qu'un jadis; mais bien avant M. Pasquier, on avait changé tout cela. — Comme si on pouvait s'émanciper du devoir, comme si la bonne foi pouvait tomber en désuétude, comme si vous étiez forcés d'être députés !
Je sais bien que le parjure politique est devenu une théorie, que le comte de Chanibord l'a recommandé ; ' laissez cela au comte de Chaniboi-d ; ce sont là jeux de princes; mais un bon citoyen ne joue pas avec la morale publique ; c'est, d'ailleurs, un jeu plus sérieux que vous ne croyez et dont on ne rit pas tant qu'on le dit, et dont, peut-être, vous ne rirez pas vous-même.
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On ne porte pas impunément une pareille atteinte à la conscience humaine ; assermentez un homme, il en reste toujours quelque chose ; on n'imprime pas ainsi un stigmate bonapartiste à un honnête citoyen, pour qu'il le puisse effacer le lendemain. Tous ces candidats «estampillés garderont longtemps la trace de ce fer rouge qui les aura marqués au B, sur Tépaule ; on Ica croira liés par leur serment, ils le croiront eux-mêmes, et il est heureux qu'il en soit ainsi, et c'est l'éternel honneur de la nature humaine, et cela prouve que la conscience publique n'a pas péri. — C'est un danger et un crime que de ne tenir nul compte de l'honnêteté publique ; cette honnêteté des autres, Bonaparte lui-même y a cru ; il s'est dit : La nation est plus honnête que moi, le serment qui ne m'a pas retenu la retiendra, assermentons les fonctionnaires ; le lien sacré que j'ai rompu, ils ne le rompront pas ; pour gouverner les hommes, il faut valoir moins qu'eux ; ce n'est pas assez de les mépriser, il faut se mépriser soi-même plus que le dernier d'entre eux. — Ayant réalisé ces conditions du pouvoir, il a exigé le serment qui lie M. J. Favre, et dont la sainteté est si imposante que M. J. Favre la respecte et s'incline, même quand c'est Morny qui l'invoque. Si on vous appelait voleur, vous voudriez être lavé de cette injure dans les vingt-quatre heures ; bonapartiste est une injure plus grande, car elle suppose un crime plus gmnd, un attentat à l'intérêt public et non privé. Eh bien ! cette cruelle injure que vousmêmes vous vous imprimez au front, sous le regard du monde et de l'histoire, en serez-vous lavé dans les vingt-quatre heures qui suivront l'élection ?
Vous avez beau dire que vous êtes des héros, que vous plongez dans l'égout avec la république morte, et
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que vous en sortirez avec la république vivante ; que vous êtes des boucs-émissaires, des victimes, des Curtins, que sais-je ? et que vous vous jetez dans le gouffre pour nous faire plaisir; je ne veux pas y jeter mon drapeau avec vous. Si vous n'alliez pas revenir! Y songez- vous? Allez, vous ne ferez pas mieux que les Cinq ; vous allez améliorer Tempire et modifier le régime, comme disait naïvement un Quinquiste, c'est-àdire le faire durer. Vous êtes la dernière chance et la plus belle carte de cette troisième partie que l'empereur va jouer avec la France; Napoléon sera content de tous! mm. Picard, Uénon, les meilleurs, enfin, parmi les opposants officiels, nous paraissent appartenir à cette dernière catégorie; on voit que les candidats naïfs peuvent devenir dangereux, s'ils trouvent des électeurs qui leur ressemblent.
Je conclus qu'aucune des conditions constitutives du sufiTage universel n'étant remplie et le suffrage étant nul, tous les citoyens français se trouvent également frappés d'incapacité électorale; qu'aucun d'eux ne jouissant des droits énumérés plus haut, aucun d'eux ne peut être ni candidat, ni électeur ; qu'enfin le vote auquel le pouvoir les convie, n'étant qu'une comédie, il est de leur dignité individuelle de s'abstenir. Citoyens, abstenez- vous! Mais, je dis qu'il y va aussi de la dignité nationale. Notre temps n'est pas un temps ordinaire, heureusement; il y a des heures critiques dans l'histoire, il arrive que le salut d'une nation est en péril, il arrive aussi que c'est son honneur. Il vient un iQoment, à la fin d'une crise révolutionnaire, où le devoir politique s'impose impérieusement à tous, où la résistance est dans tous les esprits, la révolte dans tous les cœurs, où la rébellion s'universalise, où Tinsurrec-
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tion morale d'un peuple se décrète d'urgence, se déclare en permanence, à peine de déchéance pour la nation. C'est lorsque le despotisme l'atteint dans son honneur, lorsqu'un gouvernement absolu n'est plus seulement un système d'oppression, mais un système de démoralisation, une dépravation méthodique des intelligences, une concentration de tous les éléments impurs d'une société; quand il est la collection de tous les vices du pays, la somme de toutes les ignorances et de toutes les défaillances nationales, le résumé de l'indignité publique, la synthèse du mal. — Dans ce cas, une société est. à l'envers et ressemble à un homme qui tombe, la tête en bas, dans un abîme.
Oh ! alors, la patrie est en danger ; l'ennemi n'est pas aux frontières, il est au cœur du pays; c'est contre celui-là qu'on chante la Marseillaise, et c'est alors qu'elle est vraiment patriotique, car la tyrannie est plus honteuse que l'invasion ; alors il faut que tout le monde se lève et proteste sous toutes les formes et par tous les moyens. L'abstention électorale est un de ces moyens. Citoyens, abstenez-vous!
Paris, 1» mai IMl.