‹ PamphletsChapitre 7 sur 30 · DE LABIENUS · texte numérisé non relu

DE LABIENUS

Ceci se passait Tan VII après J.-C, la trente-huitième année du règne d'Auguste, sept ans avant sa mort ; on était en plein principat, le peuple-roi avait un maître. Lentement sorti de cette vapeur de sang qui avait empourpré son aurore, Tastre des Jules montait et versait une douce lumière sur le forum silencieux. C'était un beau moment ! La curie était muette et les lois se taisaient ; plus de comices curiates ou centuriates, plus de rogations, plus de provocations, plus de plébiscites, plus d'élections, plus de désordre, plus d'armée de la république, nullapuhlica arma, partout la paix romaine, conquise sur les Romains; un seul tribun, Auguste ; une seule armée, l'armée d'Auguste ; une seule volonté, la sienne; un seul consul, lui; un seul censeur, lui encore ; un seul préteur, lui, toujours lui. L'éloquence proscrite allait mourir dans l'ombre des écoles ; la littérature expirait sous la protection de Mécène; Tite-Live cessait d'écrire; Labéon, déparier; la lecture de Cicéron était défendue ; la société était sauvée.

Pour de la gloire, on en avait sans doute, comme il

LRS PROPOS DB LABIEMU8

convient à un empire qui se respecte; on avait ferraillé un peu partout ; on avait battu les gens, au nord, au sud, à droite, à gauche, suffisamment; on avait des noms à mettre au coin des rues et sur les arcs de«triom- ])he; on avait des peuples vaincus à enchaîner en basreliefs ; on avait les Dalmates, on avait les Cantabres, et les Aquitains, et les Pannoniens ; on avait les Illyriens, les Khétiens, les Vindéliciens, les Salasses et les Daces, et les U biens, et les Sicambres, et les Parthes, rêve de César, sans compter les Romains des guerres civiles, dont Auguste eut l'audace de triompher conti*e la coutume, mais à cheval seulement, par modestie. Il y eut même une de ces guerres où Tempereur commanda et fut blessé en personne, ce qui est le comble de la gloire pour une grande nation.

Cependant les sesterces pieu valent sur la plèbe ; le prince multipliait les distributions; on eût dit que cela ne lui coûtait rien ; il distribuait, distribuait, distribuait ; il était si bon, qu'il donnait même aux petits enfants au-dessous de onze ans, contrairement à la loi. Il est beau de violer la loi, quand on est meilleur qu'elle.

Pour les spectacles, c'était le bon temps qui commençait. On n'avait que l'embarras du choix : jeux du théâtre, jeux de gladiateurs, jeux du forum, jeux de l'amphithéâtre, jeux du cirque, jeux des comices, jeux nautiques et jeux troyens, sans compter les courses, les chasses et les luttes d'athlètes, et sans préjudice des exhibitions de rhinocéros, de tigres et de serpents de cinquante coudées. Jamais le peuple romain ne s'était tant amusé. Ajoutez que le prince passait fréquemment la revue des chevaliers, et qu'il aimait à renouveler souvent la cérémonie du défilé, spectacle majestueux, sinon varié, et qu'il serait injuste d'omettre dans Ténu*

LES PROPOS DK LA.BIBNUS

mération des plaisirs qu'il prodiguait aux maîtres du monde. Quant à lui, ses plaisirs étaient simples, et si ce n'est qu'il donna peut-êti*e trop souvent la place légitime de Scribonie ou de Livie, soit à Drusilla, soit à TertuUa, soit à Térentilla, soit à Rufilla, soit à Salvia Titiscénia, soit à d'auti'es, et qu'il eut le mauvais goût, en pleine famine, de banqueter trop joyeusement, déguisé en dieu, avec onze compères, déifiés comme lui, et qu'il aima un peu trop passionnément les beaux meubles et les beaux vases de Corinthe, au point quelquefois de tuer le maître pour avoir le vase, et qu'il fut joueur comme les dés, et qu'il fut toujours un peu enclin au vice de son oncle, et que, dans sa vieillesse, son goût étant devenu plus délicat, il ne voulait plus admettre à l'honneur de son intimité que des vierges, et que le soin de lui amener lesdites vierges était confié par lui à sa femme Livie, qui, du reste, s'acquittait avec un grand zèle de ce petit emploi; si ce n'est cela et quelques menus suffrages, qui ne valent pas même la peine d'être mentionnés, Suétone assure que, en tout le reste, sa vie fut très-réglée et à l'abri de tout reproclfe. Donc, c'était une heureuse époque que cette ère julienne, c'était un grand siècle que le siècle d'Auguste, et ce n'est pas sans raison que Virgile, un peu exproprie d'abord, indemnisé ensuite, s'écrie que c'est le règne de Saturne qui revient.

11 y avait bien, çà et là, quelque ombre au tableau ; il y avait eu une dizaine de complots, autant de séditions, et cela gâte un règne : c'étaient les républicains ^11 revenaient. On en avait tué le plus qu'on avait pu, a Pharsale, à Thapsus, à Munda, à Philippes, à Actmna, à Alexandrie, en Sicile, car la liberté romaine avait la vie dure ; il n'avait pas fallu moins de sept

LKA PROPOS DR LABTKNVS

tueries en masse, sept égorgements, pour la mettre hors de combat; les légions semblaient sortir de terre, suivant le vœu de Pompée; on avait donc tué consciencieusement ces républicains toujours renaissants; mais combien ? Trois cent mille, peut-être, tout au plus ; c'était bien, ce n'était pas assez; il y en avait encore. De là quelques petites contrariétés dans la vie du grand homme. Au sénat, il lui fallait porter une cuirasse et une épée sous sa robe, ce qui est gênant, surtout dans les pays chauds, et se faire entourer de dix robustes gaillards, qu'il appelait ses amis, et qui n'en étaient pas moins pour lui une compagnie fâcheuse.

Il y avait aussi ces trois cohortes qui tmîiiéient derrière lui leur ferraille, dans cette même ville où, soixante ans auparavant, il n'était pas permis d'entrer avec un petit couteau : cela pouvait faire naître quelques doutes sur la popularité du Père de la patrie. Il y avait ensuite Agrippa qui démolissait trop ; mais il fallait bien faire un tombeau de marbre pour ce grand peuple qui voulait mourir. Il y avait encore le préfet de Lyon, Licinius, qui pressurait trop sa province ; ii ne savait pas tondre la bête sans la faire crier; c'était un administrateur ignorant et grossier, qui se contentait de prendre l'argent où il était, c'est-à-dire dans les poches, procédant sans façon, manquant de génie dans l'exécution ; c'est lui qui imagina d'ajouter deux mois au calendrier, pour faire payer deux fois de plus, par an, l'impôt mensuel à sa bonne ville. Du reste, il faut reconnaître qu'il ' partageait équitablement avec son maître le produit de son administration.

Les bonnes gens de Lyon, ne sachant comment s'arracher cette sangsue de la peau, eurent la simplicité de

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