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Pendaitt que Ton m'interrogeait à la préfecture de police sur mes nom , prénoms, qualités , comme tous avez pu voir dans les gazettes du temps y un homme se trouvant là sans fonctions apparentes, m'aborda familièrementi me demanda confidemmeut si je n'étais point auteur de certaines brochures ; je m'en défendis fort. Ah ! Monsieur , me dit-il , vous êtes un grand génie^ vous êtes inimitable. Ce propos , mes amis» me rappela un fait historique peu connu que je vou9 veux conter par forme d'épisode , digression , parenthèsie, comme il vous plaira; ce m'est tout un. Je déjeunais chez mon camarade Duroc , logé en ce temps-là , mais depuis peu , notez, dans une vieille maison fortlaidç, selon moi, entre cour et jardin , où il occupait le rez-de-chaussée. Nous étions à table plusieurs, joyeux , en devoir de bien faire , quand tout-à-coup arrive , et sans être linnoncé , notre camarade Bonaparte, nouveau propriétaire de la vieille maison habitant le pre-
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mier étage. Il venait en voisin , et cette bonhomie nous étonna au point que pas un des convives ne savait ce qu'il faisait. On se lève, et chacun de-* mandait : Qu*y a-t-il ? Le héros nous fit rasseoir. Il n*était pas de ces camarades à qui l'on peut dire : Mets4oi et mange avec nous. Gela eût été bon avant Tacquisition delà vieille maison. Debout à nous regarder ,ne sachant trop que dire, il allait et venait. Ce sont des artichauts dont vous déjeu-^ nez là ? Oui, général. Vous , Rapp, vous les mangez àThuile ? Oui , général. £t vous , Savary , à la sauce ? Moi , je les mange au sel. Ah ! général , répond celui qui s'appelait alors Savary, vous êtes, un grand homme ; vous êtes inimitable.
Voilà mon trait d'histoire que je rapporte exprès , afin de vous faire voir, mes amis , qu*une fois on m'a traité comme Bonaparte , et par lesi mêmes motifs. Ce n'était pas pour rien qu'on flattait le consul , et quand ce bon Monsieur, avec ses douces paroles, se mita me louer si démesurément que j'en faillis perdre contenance , m'appelant homme sans égal , incomparable , inimitable , il avait son dessein , comme m'ont dit depuis des gens qui le connaissent , et voulait de moi quelque chose, pensant me louer à mes dépens. Je ne sais s'il eut contentement. Après maints discours, maintes questions, auxquels je répondis le moins mal que je pus ; Monsieur , me dit-il en me quittant , Monsieur , écoutez , croyez moi ; employez votre grand génie à faire autre chose que de^ pamphlets,
J*y ai réfléchi, et me souviens qu'avant lut M. de Broê, homme éloquent, zélé pour la morale publique , me conseilla de même , en termes moins flatteurs, devant la G)ur d'assises. VU pamphlet
taire Ce fut un mouvement oratoire des plus
beaux , quand, se tournant vers moi qui , foi de paysan, ne songeais à rien moins , j^ m'apostropha de la sorte : ^U pamphlétaire , etc. , coup de foudre, non, de massue, vu le style de Torateur » dont il m*assomma sans remède. Ce mot soulevan t contre moi les joges , les témoins , les jurés , l'assemblée (mon avocat lui-même en parut ébranlé), ce mot. décida tout. Je fus condamné dès l'heure, dans l'esprit de Messieurs , dès que l'homme du roi m'eut appelé pamphlétaire , à quoi je ne sus que répondre; car il me semblait bien en mon âme avoir fait ce qu'on nomme un pampUet; je ne l'eusse osé nier. J'étais donc pamphlétaire à mon proprejugement, et voyant l'horreur qu'un tel nom inspirait à tout l'auditoire , je demeurai confus.
Sorti de là , je me trouvai sur le grand degré avec M. Arth us-Bertrand , libraire, un de mes jurés, qui s'en allait diner, m'ayant déclaré coupable. Je le saluai ; il m'accueillit , car c'est le meilleur homme du monde, et chemin faisant , je le priai de me vouloir dire ce qui lui semblait à reprendre dans le Simple Discours condamné. Je ne Tai point lu, me dit-il; mais c'est un pamphlet, cela me sufBt. Alors je lui demandai ce que c'était qu*un pamphlet et le sens de ce mot qui, sansm'être nouveau, avait besoin pour moi de quelque explica-
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lion. C'est, répond! t-îl , un écrit de peu de pages comme le vôtre , d'une feuille ou deux seulement. De trois feuilles , repris-je , serait-ce encore un pamphlet ? Peut-être , me dit-il , dans Tacception commune; mais proprement parlant, le pamphlet n'a qu'une feuille seule ; deux ou plus font une brochuce. £t dix feuilles ? quinze feuilles ? vingt feuilles ? Font un volume , dit-il , un ouvrage.
Moi , là-dessus , Monsieur , je m'en rapporte à vous qui devez savoir ces choses. Mais , hélas ! j'ai bien peur d'avoir fait en effet un pamphlet, comme dit le procureur du roi. Sur votre honneur et conscience, puisque vous êtes juré , M. Arthus- Bertrand , mon écrit d'une feuille et demie est-ce pamphlet ou brochure ? Pamphlet , me dit-il , pamphlet , sans nulle difficulté. Je suis donc pamphlétaire? Je ne vous l'eusse pas dit par égard , ménagement , compassion du malheur ; mais c*est la vérité. Au reste , ajouta-t-il , si vous vous repentez , Dieu vous pardonnera ( tant sa miséricorde est grande !) dans Tautre monde. Allez, mon bon monsieur , et ne péchez plus ; allez à Sainte- Pélagie.
Voilà comme il me consolait. Monsieur, lui dis-je , de grâce, encore une question. Deux , me dit-il , et plus, et tant qu*il vous plaira , jusqu'à quatre heures et demie qui , je crois , vont sonner. Bien , voici ma question. Si , au lieu de ce pamphlet sur lasouscriptionxle Chambord, j'eusse fait un volume, un ouvrage, l'auricz-vous con-
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damné? Selon. Pentends , tous l'eassiez lii d*abord , pour voir s'il était condamnable. Oui , je l'aurais examiné. Mais le pamphlet, vous ne le lisez pas ? Non , parce que le pamphlet ne saurait être bon. Qui dit pamphlet, dit un écrit tout plein de poison. De poison ? Oui , Monsieur , et de plas détestable , sans quoi on ne le lirait pas. S'il n'y avait du poison ? Non , le monde est ainsi fait; on aime le poison dans tout ce qui s'imprime. Votre pamphlet que nous venons de condamner , par exemple , je ne le connais point; je ne sais en vérité ni ne veux savoir œ que c*est, mais on le lit; il y a du poison. M. le procureur du roi nous Ta dit, et je n'en doutais pas. C'est le poison , voyez-vous , que poursuit la justice dans ces ^sortes d'écrits. Car, autrement , la presse est libre; imprimez, publiez tout ce que vous voudrez, mais non pas du poison. Vous avez beau dire , messieurs, on ne vous laissera pas distribuer le poison. Cela ne se peut en bonne police, et le gouvernement est là qui' vous en empêchera bien.
Diea , dis-je en moi-même tout bas , Dieu » délivre-nous du malin et du langage figuré ! Les médecins m'ont pensé tuer , voulant me rafraîchir le sang; celui-ci m'emprisonne de peur que je n'écrive du poison ; d'autres laissent reposer leur champ, et nous manquons de blé au marché. Jésus, mon Sauveur , sauvez-nous de la métaphore.
Après celle courte oraison mentale, je repris : En effet, monsieur, le poison ne vaut rien du