‹ Panama et Darien:Chapitre 10 sur 26 · Beuveries », comme disaient nos pères · texte numérisé non relu

Beuveries », comme disaient nos pères

l'usage permet aux danseurs d'apporter des bouteilles ou même d'en demander au dehors ; ils en régalent leur belle et le maître de céans, sans jamais oublier leur tour. Quand l'hôte lui-même est trafiquant, il établit dans un coin un comptoir où, moyennant finance, tous les invités peuvent se rafraîchir. Mais la fête ne tarde pas à s'animer et la surveillance à devenir difficile ; d'autre part, il faut payer comptant monseigneur l'hôte, lequel profite de l'émotion des invités pour hausser proportionnellement ses prix ; et voilà pourquoi la contrebande s'en donne à cœur joie. Chez le senor Insignares, les choses se font plus grandement : de temps à autre, il met une bouteille d'anisado à la disposition de ses amis.

Au moment où j'entrai dans la salle, la réunion était au grand complet. Lé quart des femmes et la bonne moitié des hommes paraissaient déjà a lancés ». On parlait haut, on querellait les musiciens, un Cholo (métis indien) surtout, bon enfant du reste, qu'on accusait de ne pas taper le tambour à la mode de la Palma. Chaque village, paraît-il, a sa « batterie > spéciale, et ces instruments trois fois primitifs ont évoqué des méthodes, des écoles, comme qui dirait l'école italienne et l'école allemande !

L'orchestre comprend des mortiers à riz de différentes dimensions, recouverts d'une peau de bœuf ou de porc fortement tendue ; une calebasse emmanchée, pleine de petits cailloux ; une boîte aplatie dont les grandes faces sont formées d'un treillage serré de minces bûchettes contre lesquelles, quand on la secoué en cadence, viennent résonner les grains qu'elle renferme. Ces ustensiles, qu'on cogne ou qu'on agite à

tour de bras, font un rvthme assez drôle à cause des contretemps, mais dont la phrase est si courte que bientôt je me sentis étourdi. Musiciens et danseurs chantonnent en nasillant l'insignifiante complainte de « la Paloma » (la Colombe). Les couplets, peu nombreux, recommencent sans lin ni trêve; c'est une vraie scié d'atelier. En général, on improvise des vers de circonstance, mais, par malheur, ce soir-là, aucun poète n'était en verve. A ce chant, à cette batterie, hommes et femmes dansent une ronde étrange où les pieds glissent sur le sol avec lenteur ; où, la tête et les épaules restant immobiles, la partie inférieure du tronc, le bassin et les hanches semblent s'agiter indépendamment du corps et font presque une demivolte autour du buste.

Les couples tiennent les deux bouts d'un mouchoir et se rapprochent ou s'éloignent, se tournent et se retournent pendant plus d'un quart-d'heure. C'est très fatigant, cela se voit de reste; et <s très amusant », ce dont on pourrait s'étonner.

Autrefois, au bon temps du caoutchouc, dames et cavaliers avaient à la main un paquet de bougies allumées ; le spectacle, dit-on, était alors curieux, même beau. Cette danse, que je ne recommanderais guère chez nous, dans un cercle de gens bien élevés, n'est pas la seule usitée au Darien : les quadrilles et les valses d'Europe y ont pénétré, et, en forçant un peu le rythme, on peut se servir des instruments dariénites.

Un pareil exercice, sous un climat tropical, quand on boit sec et qu'on est nègre, c'est-à-dire transpirant beaucoup, échauffe bien vite les chorégraphes ;

aussi la tenue du bal est-elle fort simple. Pieds nus, la chemise ouverte, les manches retroussées, les honhmes portent en sautoir une grande serviette, de tissu éponge, s'il vous plaît, avec laquelle ils étanchent la sueur qui inonde leur figure, leur cou, leur poitrine ; galamment, ils la passent ensuite aux dames. Cellesci, un peu plus vêtues que leurs danseurs, ajoutent de petites pantoufles à leur costume ordinaire. Bien peignées, huilées de coco, elles sont parées de leurs bijoux, épingles à cheveux, boucles d'oreille, peignes et collier, le tout en or. Chacun arbore ce jourlà des vêtements de cotonnade claire d'une remarquable propreté.

La fête dura toute la nuit et se termina convenablement. Il n'y a que des braves gens à la Palma, les caucheros étrangers étant partis depuis quelques années. Ailleurs, cela ne se passe pas toujours ainsi : peu à peu tout le monde s'anime, et, la boisson aidant, la jalousie s'en mêle ; on arrive bientôt aux injures, puis au pugilat. Les gens non invités, mais que la coutume autorise à encombrer la porte, les coins et à s'aplatir contre la cloison, derrière les chaises et les bancs, viennent augmenter la bagarre. En général, le maître de la maison se contente de mettre les tapageurs à la porte ; le lendemain, tout est oublié, on ne se brouille pas pour si peu.

La case où l'on dansait était heureusement loin de celle où le brave Gregorio Santa Maria avait installé mon lit de sangle, et je retrouvai le sommeil qui me faisait défaut depuis huit jours. Grâce à la brise du nord, une couverture n'est vraiment pas de trop ; par contre, la Palma n'ayant pas de « cousins », on se

passe de moiistiqiiaÎT>B. ]e conseille {wmrUmt à Kml wmz^uT de CTrder U sienne : du loit de U {Wiillolle il tombe £réqo«nment des scorpions^ el Ton {Kwarmit jecevoir quelque roanTak* jiîqnre, si^ bniîîqweinenl réreillé par la diute d'un de ces insecl«ts«ir le vtsî^îe, on Tenait à y porter instinctivement la main. Hors ce cas, le danger est nul.

Boire, danser et faire combattre des coqs, voilà les seuls plaisirs connus dans le pays, voilà on passe tout ce que peut gagner un indigène. Non hMe, le Sr. de los Rios, est un des éleveurs les plus fameux de l^tat de Panama, et certainement sans rival au Darien. Son t poulailler » est tenu en estime et Ton aventure de fortes sommes sur ses champions. Los bookmakers n'étant pas encore connus là-bas, on no parie pas à la cote, mais au pair, moyen plus simplo et presque aussi sûr de perdre son argent.

Je ne crois pas qu'on sache ici « entraîner )^ nullement les coqs; on se contente de los soumettre à un régime particulier. Ces victimes infortumSos sont toujours à rattache; on leur plume la lète, le bas du cou, le dos et presque tout le ventre pour no laisvsor guère que les grandes pennes. Les parties mises à nu sont frottées alternativement d'huile et d'alcool, puis on expose les coqs au soleil depuis le malin jusipi'à midi; d'abord rouge et très douloureuso, la poau durcit peu à peu et devient insensiblo. Pour Tairo aux combattants un caractère hargneux , on laisse à la corde qui fixe chacun d'eux à son pitiuel jnsle assez de longueur pour que les becs se louchent, et les malheureux volatiles restent tout le jour en arrAl l'un contre l'autre, la tète en avant, les plumes du cou

hérissées, les ailes à moitié ouvertes, à la fois pour se proléger les flancs et pour porter des coups vigoureux à l'adversaire. Ils se défient sans cesse par de belliqrfeux cocoricos. Les poules sont écartées avec soin, car la bataille doit être toute la vie du guerrier. L'amour perdit Troie.

Frederico en possède une quarantaine, toutes bêtes de race dont plusieurs se vendraient cinq cents et mille francs. Il les envoie combattre à Panama, où il a souvent le dessous, mais dans tous les villages du Darien il rafle immanquablement les paris : par malheur, le total de ses gains est loin de compenser l'importance de ses pertes.

Mes observations de marées et d'hydrographie terminées, il fallut quitter la Palma, me séparer de mes nouveaux amis, et de ce bien brave Gregorio Santa Maria pour lequel j'éprouvais une estime et une sympathie véritables. Il me fut impossible de régler mes dépenses : j'eus beau insister sur ce que cette gracieuseté que voulaient me faire mes hôtes, ils la faisaient en réalité à une société de Paris, à une société composée de personnes que jamais ils n'auraient l'occasion de voir au Darien, je ne réussis qu'à les chagriner beaucoup. Je m'engageai alors à leur envoyer, dès qu'ils seraient publiés, les rapports et les cartes de notre exploration, chose qui leur fit visiblement plaisir. Ils m'accompagnèrent jusqu'à la pirogue, et je leur serrai la main une dernière fois.

Je trouvai à Chepigana une lettre de M. Wyse, m'invitant à remonter la Tuyra le plus tôt possible et à le rejoindre au village indien de Paya.

Laissant M. Balfour continuer seul ses observations, je pars avec le flot le lendemain matin. Ici les marées sont encore très fortes; aussi, la nuit suivante, à trois heures, nous arrivons à Pinogana. Le fidèle Lenoan, malade par suite d'un accident, s'installe au quartier général, et après avoir pris un bon chargement de vivres pour le gros de la troupe, je quitte le village avant midi.

Nous en étions assez loin déjà quand je reconnus Musso, assis dans une pirogue qui descendait le fleuve. Tout joyeux, je donnai Tordre de nager vers lui.

A portée de voix, Musso se lève et crie : « Bixio est mort ! »

Je ne puis pas, je ne veux pas comprendre, mais il me répète : « Bixio est mort ! »

Nos embarcations s'accostent, il me montre le cadavre couché sur un hamac étendu au fond de la pirogue.

C'est bien lui ! Lui si vigoureux, si gai, quand nous nous sommes serré la main pour la dernière fois ! Sur les bords du Cupé, il avait chassé tout un jour, traversant et retravers^nt la rivière, dans l'eau jusqu'aux épaules, sans se donner la peine d'ôter ses habits ; une pneumonie était survenue, qui l'enleva rapidement à ses amis en deuil. Presque sans y croire, je regardai ce visage dont la souffrance, dont la mort même n'avait pu vaincre la mâle beauté, puis les pirogues se séparèrent. Musso allait ensevelir notre ami, jamais oublié, dans le cimetière de Pinogana, clairière isolée en forêt, sur les bords de la Tuyra, solitude bien rarement troublée

Au milieu des sombres rêves qui durent hanter Musso pendant la veillée funèbre, se vit-il, lui aussi, mourant loin de l'Italie, sa patrie, loin de ceux qu'il aimait et qui l'aimaient, sans revoir sa mère qu'il idolâtrait?

Plein de tristesse, je continuai ma route. En amont de Pinogana la contrée perd sa physionomie monotone, les berges se relèvent, la forêt, plus variée que sur la basse Tuyra, n'est plus étouffée par les lianes, et les clairières lui donnent du jour. Le flot remonte jusqu'au coude du Rumpio, où la direction générale de la rivière passe brusquement au sud. Le courant de la Tuyra, ralenti par la marée, n'a plus la force d'entraîner vers l'Océan les arbres que les crues ont arrachés des bords ; sur une longueur d'un kilomètre on ne voit que souches à demi émergées, les unes contre les autres et rendant la navigation difficile. Parfois, des troncs placés en travers barrent complètement la rivière : il faut alors , ou traîner l'embarcation sur la rive, ou la décharger sur l'obstacle lui-même et la « porter » ensuite péniblement de l'autre côté.

Au-dessus du Rumpio, l'aspect de la rivière change du tout au tout, ses eaux deviennent limpides, son lit se resserre, s'étrangle même de temps à autre. Les essences particulières aux terres basses et mouillées font place à une végétation bien différente. Les quippos étalent leur ombrelle de verdure au sommet d'un tronc blanc, colonne parfaitement cylindrique, haute de plus d'une centaine de pieds; les rouges « figuerons », presque aussi simples de forme, alternent avec des arbres ayant la ramure puissante et variée de nos

chênes ou de aos châtaigniers. Entre tous, croissant sur les berges pierreuses qui surplombent la Tuyra, on distingue l'incomparable «espavé »j le plus grancl, le plus beau végétal de la région : son feuillage §oi»^ bre tranche avec la verdure claire des parasites suspendus à ses maîtresses branches. Son tronc court, épais, gibbeux, creusé de cavités, disparaît presque sous le fouillis des orchidées ; il sort d'un amas serré de puissantes racines qui couvrent la roche, la débordent de tous côtés et viennent s'implanter dans la rivière. ' ,

Profond et calme dans les « calles » * ou longues avenues en ligne droite, le fleuve bouillonne sur des rapides à presque tous les coudes brusques et dans les détroits formés par des îles ; au pied même des marches écumantes se creusent des c( gours » où tournoient des arbres; ces remous, les «charcos », servent de demeure habituelle aux caïmans. Le travail de nos hommes devient pénible ; la marée ne nous poussant plus, on remonte la rivière à la rame dans les <r calles », à la gaffe ou à la palanque lorsque Le courant est plus fort. Pour les rapides, il faut se mettre à l'eau et traîner l'embarcation à force de bras, en suivant la rive le plus possible.

C'est une manœuvre délicate: si par maladresse on présente la pirogue un peu en travers du courant, ou si Ton n'évite avec soin de passer où il y a plus d'un pied de profondeur, le fleuve entraîne pirogue et mariniers ; on se rembarque en toute hâte, et on se laisse dévaler jusqu'au gour pour recommencer l'aventure.

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