Mot à mot, les rues
Mettons qu'on arrive sans encombre au sommet du rapide. Là, le courant est faible, mais l'eau plus profonde vous oblige parfois de haler, immergés jusqu'au cou ; on ne peut sauter instantanément en barque, il faut pour cela faire une espèce de rétablissement gymnastique ; or, vu le peu de stabilité des pirogues, la prudence et la lenteur sont indispensables à cet exercice ; on perd ensuite quelques secondes à s'emparer du canalete ou de la palanque, et déjà l'eau vous entraine en arrière, à grande vitesse, dans le chorro, où l'embarcation pique une tête, souvent chavire sens dessus dessous : témoin les accidents arrivés à quelques-unes des pirogues de l'expédition. Autant que possible, on remonte le fleuve par groupes assez rapprochés pour se porter secours en cas de besoin.
Le premier jour, tout marche à souhait, mes trois voguas étant habitués au métier; mais dès le lendemain Hipolyto, le plus vigoureux de la bande, est saisi par la fièvre. Dur labeur de franchir les rapides avec notre lourde pirogue! J'y aide de mon mieux, mais nous n'avançons plus que par petites étapes, et, maintes fois, c'est seulement à la seconde tentative que nous réussissons à dépasser certains chorros.
N'eût été la hâte que j'avais de rallier Paya, la lenteur du voyage m'aurait paru charmante. Où trouver une région plus intéressante, plus belle, moins connue que ce Darien, où la nature des terrains est si variée, la physionomie du pays et la végétation si diverses? Oubliant la fatigue des nuits passées à guerroyer contre les moustiques, je ne puis me lasser de regarder et d'admirer; je croirais être coupable en-
PAMMA ET DARIEN tors moi-itiéme si je prenais un peu de repos. Sur teuve, dans )a forêt, lout se meut, tout s'anime; à chaque instant se montrent des caïmans, des iguanes, et que de coups de fusil nous tirons contre eux! De temps à autre, des couples d'aras bleus, jaune vif sous les ailes et le ventre, croisent par-dessus la rivière et vont se percher sur des arbres lelleraenl hauts, que ce serait perdre notre poudre que d'essayer de les atteindre.
Le matin et le soir, des vols immenses de perroquets verts et jaunes s'élèvent dans les airs en poussant des cris assourdissants que, je ne sais pourquoi, je me reprends toujours à écouler avec grand plaisir. Wyse prétend, — peut-être a-t-il raison, -— que c'est par souvenir de la France et de notre juvénile admiration pour les jacquols fripés se démenant sur leurs' perchoirs.
Ces jolis oiseaux, — je parle ici de ceux de la forêt vierge, — quoique s'enlevant de terre en nombre incalculable, volent bien nettement deux par deui, presque à se toucher. De temps à autre, quelque veuf ou célibataire veut se joindre à l'un des couples ; toujours il est fort mal re^u, sa persistance ne lui vaut que plus de coups. Comme les aras, ils perchent à de telles hauteurs que jamais aucun de nous n'en a pu tuer ; le bruit des plombs trouant les feuilles près d'eux ne leur fait même pas quitter la place, ils se contenleni de tourner la tète et de regarder le chasseur d'un air singulièrement goguenard. Il est assez difficile de se procurer de jeunes perroquets, les parents ayant la précaution d'installer leur couvée sur le sommet de grands arbres à l'écorce tellement lisse,
que les serpents ou les autres animaux grimpeurs ne sauraient l'atteindre. On est forcé d'abattre le tronc, ce qui, naturellement, détruit beaucoup de petits, mais la quantité de nids est telle, que plus d'un jeune à nez crochu se sauve du désastre. Ces petits perroquets sont bien tout ce qu'il y a de plus hideux ; leur tête à bec déjà recourbé, aux gros yeux saillants, est presque de la dimension du corps. On les éduque à merveille.
Aprèâ les perroquets et les aras, les oiseaux les plus communs sont les urupendulos ou troupiales noirs et jaunes, qui ressemblent à nos merles, mais sont beaucoup plus grands ; leur cri rappelle à s'y méprendre le rire de polichinelle. Ils sont fort intelligents et s'apprivoisent sans peine. Les troupiales 'vivent en république, sur des arbres aux branches desquels ils suspendent par centaines des nids tissus de lianes souples et résistantes, qui ressemblent à une longue poche renflée à l'extrémité inférieure, le tout ayant près d'un mètre. Si les petits s'y trouvent à l'abri des serpents et des oiseaux de proie, par contre, la moindre brise les secoue terriblement et les orages en détruisent un nombre considérable.
Des milliers d'oiseaux-mouches et de colibris étiacellent au soleil, butinant comme de grosses abeilles parmi les lianes qui couvrent des arbres entiers de leur vert manteau brodé de fleurs brillantes. Ces jolis petits êtres, pétulants et curieux, nullement craintifs, bourdonnent sans cesse autour de nous pour ne disparaître qu'à la tombée du jour. Aux premières ombres du soir, la forêt bruit et palpite, la vie éclate dans toute son intensité ; l'air retentit des vocalises
PAWAMA ET DiRIEN des corcovados; l"appel des perdrix, le glousseuienl
s dindons sont presque étouffés sous les cri-cris des millions d'iusecles qui hantent les vieux troncs ou cheminent entre les rcullles mortes. Les longues plaintes de l'alouale ou singe-hurleur qui demande la pluie dominent seules toutes les voix de la nature.
Le matin du troisième jour, nous croisons M. Wyse, monté dans une pirogue si petite, qu'il n'emporte avec lui que quelques biscuits et une ou deux tablettes de chocolat. Indêriniment énergique, tout à fait infatigable, cet homme rare se prive sans peine de tout ce que les explorateurs les plus éprouvés tiennent pour absolument nécessaire. C'est un vrai Peau- Bouge, il commande à la soif, à la faim, mémo au sommeil. Sur le versant de l'Atlantique, il a déjà visité, quand je le rencontre, la ligne de faite de l'isthme et découvert le cot de Tihulé. En ce moment, il compte remonter le Capeli aussi haut que possible et gagner à pied Paya pour voir si l'une des nombreuses vallées qu'il va croiser n'offrira pas une route plus favorable que celle du rio de Paya. — Cette exploration, pour le dire en deux mois, le mena chez les Indiens de Tapalisa, dans un pays où tt courut quelques dangers, sans parler des fatigues.
Nous reprenons notre roule. De temps à autre j'aperçois sur la rive les « ranchos' u, où nos amis ont séjourné et dont nous profitons parfois pour passer la
ipagnol rancho veut itirc cabane. Les Ya
l'irnl emprunté eux Mexicains dca pays qu'ils ont enlei
~ ' |iie, el maintenanl il a pris place dans l'angluis des A
du Noril ; en Ciiiîrurnia surtout, le terme de rancho es
IrèH rri^qucnl.
nuit. Ces petits abris sont d'architecture fort simple. On coupe de jeunes arbres ou des branches formant fourche que Ton fiche solidement en terre ; par-dessus, une légère charpente lattée de roseaux est assujettie au moyen de lianes et Ton recouvre le tout de grandes feuilles de balisier ou de latanier qui défendent suffisamment de la pluie. Si Ton s'installe pour quelques jours, les mêmes matériaux vous fournissent les lits, les tables et les bancs. Maison et mobilier, tout est bâclé en une ou deux heures.
Les rapides se succèdent, de plus en plus rapprochés, de plus en plus durs à franchir ; nous cheminons très lentement. Près du confluent du rio Pucro, la Tuyra s'est creusé un véritable canon à travers le calcaire. Très profonde maintenant, elle n'a plus qu'une trentaine de mètres de large, si bien que, sur tout le parcours, les arbres d'une rive entremêlent leur branchage avec celui de la rive opposée, et forment ainsi des « pasos de monos », ou ponts de singes. Les roches, toujours humides, se tapissent de petites plantes fines et délicates ; les parasites ont disparu, la forêt n'en est que plus belle. Par moments, nous passons à côté de gracieuses couleuvres d'un vert brillant, suspendues par le bout de la queue à l'extrémité de quelque branche ; elles sont en train de pêcher, et bien que nous les troublions dans une occupation peutêtre indispensable à leur garde-manger, elles nous regardent passer sans colère et sans crainte.
Nos hommes sont très las ; un rapide bouillonnant les arrête. Le lendemain matin, nous le remontons sans trop de peine et trouvons les ingénieurs Brooks et Baudouin occupés à des sondages. Leurs gens, peu
P15ÂMA ET »AB1E5 Sf
faits à la vie des bois, font seabbat «Tcire ssfaifes. Je laisse Hipolyto pour eonpléier riwialf r, €t repars sur-le-champ, non sass aiviraABÎré fa^l ivieit lequel H. Baudouin a so orçanser ms hmoîsc. b» lianes coupées sur place loi oat kmrwà iat datant «t tout son rustique ameublenieaL D WÊit m¥itrt it cxrrieux spécimens de ces plant» «û^mLérei. Lj^sih d aussi grosses que la cnisf^ d'mst lunmm^z h*si illv^ soQt droites et ripdes, d^'aotres Urf^ea ounsmt^i^n serpents monstrueux ; celles-ci («rmiesi étSA a. 5i7^ vierge des fouillis inextricables, c^dU^-U. i'-eomiunit par trois ou quatre les unes aofawr 4» ansr«». «^ mêlent, se nouent, se soudent, ie diii^nl. m ^^ rent ; une racine mère rient-elle à m um rit . b Isauti!: n'en prospère pas moins aux dép^u dbft fctr^Ê^ auxquels elle s'est associée. Ls* mmdfn étst its^f^tfj^ est immense, presque tontes diS^mat l^aooM^ t';fe^ pect. Il en est que le jmzgemr dMt a^Vvrf^nti^ttt «(imnaître dés qu'il met le pied dans ce» r^^pKH M b Civ> tropicale donne un corps anx rhf^ 1« pl«* *<rwi^i. Les unes contiennent nne eao pore H trsàt^^ ttukte^. au cœur de l'été, alors qne les ram^::M% vwU fatm H que les mares des rios ne rjmiîitnnfi^î t\^nmh fctti^ fétide, mortelle à boire. Les aiitr<» favnti-^i^»^ **f gens du pays les seuls remèdes qw'îh \^if%^:$â^ ^^m^ ployer; d'autres, au contraire, se httimfM dangereuses ou portent des fleor% tmf^m^kmouh^
On nous en montre une, à corr/lles ja«ww, H!*»< U ne faut jamais s'approcher. Son sewl c^Mia^ in<ftt pour causer des plaies qni sont tré» Im^m^ à ^^ rir : tous les caucheros ont snr le» tmmt^ *» ^*trices profondes, prorenant de ce» niattiMMwlt ^;ik
sites. Un de nos hommes de Panama voulut en sentir une fleur, il faillit succomber à un ulcère aux lèvres et restera défiguré.
Paya. — Les Indiens Cuna. — Un quatiiorvirat : le cacique, le lélé, le camotura, l'urunia. — Les chauves-souris vampires. — Le « Chemin royal ». — Descente du Caquirri. — La plage des Douleurs.
Mon rameur Pablo assure connaître la route et se fait fort de nous guider. Me fiant à ses promesses, je ne m'occupe plus de guetter les indices qui doivent nous montrer le confluent de la Paya, torrent que nous aurons à enfiler pour gagner le village du même nom. Au bout de quelques heures, n'ayant point vu sur la rive de traces témoignant que Ton vient d'y faire des opérations géodésiques, je cherche anxieusement, mais sans la trouver, l'embouchure de mon rio. Le fleuve diminue de volume ; ce n'est bientôt qu'une succession de rapides de plus en plus violents et dangereux; un dernier nous arrête, tout blanc d'écume et qu'il me paraît impossible de remonter avec notre pesante embarcation.
Assez ennuyé de la déconvenue, j'allais donner l'ordre de camper pour la nuit, lorsque nous vîmes descendre, au fil de l'eau, de petits ballots de caoutchouc, bientôt suivis d'une pirogue. Les braves gens qui la montaient n'avaient pas mangé pendant trois
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III' -s|
WÊÊKA
jours pleins ; nous leur donnâmes du riz, et ils nous expliquèrent notre erreur : depuis plus de quatre heures nous faisions fausse route. Nous rebroussâmes aussitôt, et, en trente minutes, nous arrivions à l'entrée de la Paya, juste à la tombée de la nuit.
Le lendemain, nous repartons au petit jour, espérant rencontrer bientôt le camp des ingénieurs que M. Wyse m'a dit n'être qu'à trois ou quatre heures en remontant le rio. Étroit et profond k sou confluent, celui-ci s'élargit peu après, mais ne s'étale jamais assez pour que les arbres de ses bords n'enchevêtrent pas leurs branches, dôme de feuilléy tellement Épais que parfois la lumière du soleil ne 'le saurait pénétrer, La Paya, devenue très maigre, s'entrecoupe de rapides blanchissant sur un lit de cailloux, et de petites chutes qui sautent des assises horizontales du schiste. A tout instant, d'énormes troncs, tombés en travers sur les rives, forment des ponts naturels sous lesquels nous glissons; s'ils sont à niveau de l'eau, il faut s'ouvrir un chenal à la hache, ou bien décharger la pirogue et la faire passer sur l'obstacle à force de bras.
Voici le camp de ces messieurs, le feu y brille encore, mais nos amis sont déjà loin. Une embarcation expédiée par M. Wyse me porte deux Indiens qui vont me servir de pilotes et remplacer Hipolyto; et une leltre m'annonce que, tout le monde rentrant à Paya, je suis dispensé de prendre la direction des brigades. Il ne me reste qu'à rallier le village; mais la nuit nous surprend et nous restons dans ia pirogue. Aucun de nous ne ferme l'œil ; celle fois ce n'est point pour cause de moustiques, mais les singes-hurleurs et
surtout les grenouilles font un vacarme affreux. Pour détaler nous n'attendons pas Taube.
En avant du village, le rio est bordé de jolies plantations, propres et soignées, et de cases d'Indiens abritées sous de frais ombrages. Par-ci par-là, de grands arbres défendent les bosquets de cacaotiers contre Tardeur du soleil.
A dix heures, nous rejoignîmes la Mission, encore atterrée de la mort de Bixio. Le soir même arrivait aussi le docteur Viguier, toujours très faible de sa longue maladie et n'ayant pas son incision à la jambe complètement cicatrisée.
Paya est situé'sur une longue presqu'île formée par un méandre presque annulaire du rio; Le cou de l'isthme est si étroit, qu'un jour ou l'autre il livrera passage aux eaux et deviendra le lit d'un nouveau rapide. Il est intéressant de regarder à la fois ces deux courants marchant en sens inverse, et à des profondeurs différentes, pour s'acharner sur cette langue de terre et la détruire peu à peu.
Ce pueblo est habité par des Indiens dont les cases s'éparpillent sans ordre apparent. Plus grandes et plus soignées que celles des nègres du Bas-Darien, elles ont un étage, mais la muraille ne se continue pas jusqu'au sommet du côté des pignons. En bas se trouvent le magasin et la cuisine; de nuit comme de jour, on se tient au premier. Le plancher de bambous est à environ huit pieds au-dessus du sol; au toit sont appendus des gri-gris de toutes sortes et des têtes de toucans, ces dernières indiquant le nombre de morts survenues dans la famille depuis la construction de la cabane.
l'ANAMA ET DARIEN 209
Les hommes, aujourd'hui vêtus d'un pantalon et l'une chemise de colonnade américaine, ne conserde leur ancien costume, si piltoresquemeni lucé avec la dépouille des plus brillants oiseaux, dindème de fibres de lianes orné de plumes d'urupeudulos et d'aras; encore le réservent-ils poulies grands jours de liesse et d'ébriété générale. En petite tenue, ils se contentent d'un bandeau tisse de lis couleurs, qu'on appelle « liga »\ il maintient iroulée autour de la tête leur longue chevelure noir-
qu'on achève d'assujettir par un peî^'ne.
Les femmes n'ont d'autre aecoutreineiit qu'une : chemise bleue qui descend à peine au iDou, et qu'on borde, suivant la position sociale, de issius jaunes ou rouges. Une niasse de colliers de iproterie pèse sur leurs épaules; de larges bracelets même sorte leur sanglent et leur dérorment les s et les jambes. Elles laissent flotter leurs cheveux, se bonianl à couper ceux de devant droit audessus des yeux.
En rentrant en France j'ai retrouvé celle coiffure à la mode parmi nos belles compatriotes. Se doutentelles que, depuis bien des siècles sans doute, cette .«lamére de s'enlaidir est connue des Indiennes Ti? Les enfants nu-dessous de quinze ans nous cliarlenl par leur ligure régulière, par leur pliysionomie <uce, bonne, intelligente, jous n'avons recueilli que bien peu de détails sur mœurs et les coutumes de cette pauvre tribu, qui l'a pu conserver dans leur intégrité les traditions de race. C'est nu des rares débris des peuplades, aufois puissantes, que la conquête espagnole et sur-
tout les entreprises des flibustiers et les guerres incessantes avec les nègres du Bas-Darien ont réduites à quelques villages. Puis leur conversion, plus ou moins intime et profonde, au christianisme leur a fait perdre toute espèce d'originalité i
Ces Indiens appartiennent à la race Cuna, comme les tribus du haut Chucunaque et. des rives de l'Atlantique. Si on leur demande leur nom, ils répondent « Tulé », c'esf-à-dire « hommes »; mais, pour se distinguer des autres peuplades du Darien, comprises sous l'appellation générique d'Indiens Do, ils se désignent comme Indiens Ti : deux vocables qui, dans leurs idiomes respectifs, signifient également c rivières». Les Ti sont petits et trapus, et deviennent de bonne heure obèses; les Do, au contraire, grands et bien faits, conservent leur pureté de formes jusqu'à un âge avancé; leurs femmes, exception bien rare partout, n'ont pas besoin, quand elles sonl vieilles, ou beaucoup avant, de cacher par un vêtement la flétrissure de leur gorge.
La polygamie existe probablement chez eux. Aucun degré de parenté ne met obstacle [au mariage, et même les unions les plus fréquentes sont entre frère et sœur.
Généralement moroses et taciturnes, ils ne sortent de leur mélancolie que dans l'ivresse, et deviennent alors querelleurs et cruels. Ils sont paresseux et imprévoyants.
Leur seule occupation est la chasse et la pêche. En fait d'armes, ils ont le fusil, l'arc et la sarbacane; cette dernière n'est guère employée que par les enfants; l'usage de l'arc disparaît rapidement; ils
ne savent pas empoisonner leurs flèches. Ils connaissent l'hameçon, mais pèchent presque toujours au javelot. La culture des plantations est abandonnée aux femmes.
Dans chaque village ou « rancheria » d'Indiens, le premier personnage est le cacique ; le second, c'est le lélé, mot qui répond à peu près à sorcier ou médecin. Souvent, comme à Paya, ces deux fonctions sont exercées par le même individu.
Le lélé a charge de rendre les dieux propices à l'occasion d'une fête ou d'une chasse. La veille du grand jour, il se rétire dans une chambre sans toit, sur une terrasse que l'on nomme « carro », et passe la nuit en incantations entremêlées de cris et de grognements d'animaux. Plus ces imitations sont exactes, plus il sait reproduire de chants et de hurlements, plus grande est la légitime considération dont il jouit. Lorsque la tribu entreprend une grande battue, le lélé, fonction moins relevée, sert d'appeau pour les oiseaux et le gros gibier.
Son influence est grande. Elle balance celle du cacique ; et quoique celui-ci ait seul autorité dans le village, le lélé est plus écouté dans les palabres.
A part quelques principes généraux, quelques faibles traditions, je ne pense pas qu'il y ait chez ces Indiens de droit coutumier nettement formulé. Les décisions du cacique et du lélé, juges de la tribu, sont sans appel. La garantie de leur impartialité réside dans le terrible devoir d'exécuter eux-mêmes la sentence; cette obligation, le cacique actuel a dû s'y soumettre il y a quelques années, alors qu'il n'était encore que lélé. Une femme, sa proche parente, sa
sœur même, je crois, avait, soi-disant d'après un songe, annoncé d'avance le jour de la mort de son mari, et la prédiction s'était réalisée. La malheureuse, déclarée sorcière par le cri public, qui est ici une sorte de suffrage universel, fut condamnée à mort par les deux justiciers. Ajoutons, pour tout dire, qu'elle était véhémentement accusée d'avoir aidé par le poison à l'accomplissement de la prophétie.
Le jour suivant, dès l'aube, le cacique et le lélé s'enfoncèrent dans la forêt, traînant après eux l'infortunée. Le soir, à leur retour, ils avaient les cheveux rasés, le corps enduit d'agfwa, sorte de peinture noirâtre; et, comme preuve de l'exécution de leur terrible mandat, ils montrèrent à la tribu une poignée de cendres. Encore aujourd'hui nul ne sait quel supplice a mis fin aux jours de l'empoisonneuse.
Le camotura ou musicien n'a pas moins besoin d'intelligence et de ruse. Le troisième dans la hiérarchie, il gouverne en l'absence des deux autres chefs. Pendant les fêtes, qui se passent, comme de juste, à danser et à boire la « chicha » à tire-larigot, c'est lui qui joue, avec plus ou moins de maestria, de l'instrument dit camo, flûte de roseau, d'un son assez désagréable ; ses airs monotones sont suivis de complaintes transmettant au peuple les conseils du léié. La danse favorite des Indiens est le guayacan, grande ronde d'hommes et de femmes évoluant autour du camotura qui en occupe le centre. Tous frappent la terre de deux violents coups de pied, font deux pas en avant, rompent la chaîne, puis les couples s'enlacent et pirouettent d'un mouvement accéléré en suivant la mesure marquée par le camo.
PANAMA ET DARIEN 8i3
^L'urunia, le quatrième di{rnitaire du village, forme ■les guerriers et les conduit au combat. C'est, autant que possible, l'homme le plus fort et le plus courageux de la tribu.
Leurs chasses, véritables expéditions qui durent plusieurs jours, sont souvent faites en commun, sous la direction du cacique et du lélé. On y traque les sangliers, les dindons, les canards, les iguanes, les singes noirs et les perdrix qui, au Darien, sont de la taille de nos poulets.
Nous occupions h Paya la case du cacique et celle de son fils. Mono (!e Singe). A peine élais-je arrivé depuis une heure, que les nègres engagés à Panama vinrent nous poser leur ultimatum : une augmentation de gages ou bien leur départ immédiat, M. Wyse s'empressa de les prendre au mot. Nous n'avions plus besoin de tant de monde, surtout d'un monde si paresseux et de si mauvaise volonté.
Malgré leur déconvenue de cette décision sommaire, ils décampèrent sans bruit ni menaces. Pour mon compte, je regrettais mes deux hommes, Pablo et Pilar : ils m'avaient fidèlement servi et pendant ce mois passé ensemble je m'étais attaché à eux.
Quelque peu de besogne qu'ils fissent, le départ de ces hommes ralentit les travaux de la Commission : il resta juste assez d'engagés pour les brigades d'ingénieurs. M. Wyse, que je devais accompagner dans l'exploration du versant de l'Atlantique et des bouches de l'Atrato, fut forcé de retarder son voyage; puis survint une indisposition de Mono, notre futur guide. Bref, nous perdîmes huit jours, En attendant, nous Urnes quelques petites courses
dans les environs de Paya : entre autres, la reconnaissance de la rivière Gué.
Comme toutes les pistes indiennes, le sentier qui y conduit longe les crêtes le plus possible, afin d'éviter le sol mouillé des bas-fonds. Il ne redescend que pour croiser les rios en coupant au plus court. Pourtant cette route par les hauteurs ne nous permet un coup d'<Bil d'ensemble sur le pays qu'en arrivant à la ligne de faite qui sépare les eaux de la Paya de celles de la rivière Gué.
De ce point, la vue s'étend jusqu'au massif de Pirri. A l'ouest et dans le nord s'étale la vallée gracieuse que nous venons de quitter, dominée par un immense lacis de collines qui entremêlent, jusqu'aux flancs de la Grande Gordillère, les pointes aiguës et les dômes verdoyants. A ne voir que cette partie du Darien, nul ne se douterait de ce qu'est la forêt vierge : les beaux arbres sont rares et clairsemés, il y a peu de lianes, on se croirait en Europe dans des bois mal entretenus. Au bout de trois heures de marche, nous avions atteint la Gué, petit rio sans caractère, qui court sur un lit de sable et de galets.
Un autre jour, nous allons au Pueblo Nuevo, village dépendant de Paya. Pilotés par le cacique, nous rendons visite aux notables; dans chaque case, les bons Indiens s'empressent de nous offrir la « chicha ». On dit, mais je n'ai pasasisté à la fabrication d'icelle, que pour mériter tous les suffrages par son montant et par son goût, la liqueur de canne à sucre doit fermenter avec une forte quantité de maïs mâché. La veille d'une fête ou d'un jour où l'on doit recevoir des hôtes, les femmes delà famille s'accroupissent autour
du grand bassin où l'on vient d'écraser les tiges du précieux roseau ; elles passent des heures à broyer sous leurs dents les graines dorées et à les cracher ensuite dans le récipient. Quand on présentait le vase de chicha à Wyse, il buvait avec le plus grand sangfroid et me passait ensuite « la totuma».... « C'est excellent, » disait-il, ou bien : <î: c'est parfait, parfait, parfait! >
Pour moi, n'osant manquer ouvertement aux règles de la civilité, je me contentais, le cœur aux lèvres, d'approcher la coupe de ma bouche, puis je m'essuyais gravement. La totuma, circulant, revenait à M. Wyse qui, derechef, y goûtait avec conscience. Bientôt, je n'eus plus le courage de recommencer mes simagrées; on voulut bien ne pas s'en apercevoir.
Il y avait dans ces cases quantité de jolis enfants. Impossible de les caresser; dès que seulement nous faisions mine de les regarder, ils éclataient en sanglots, tant notre barbe leur faisait peur. Au retour, notre très volage pirogue se retourna, quille en l'air, dans un rapide, ce qui nous valut une baignade à fond.
Les Indiens de Paya, malheureusement pour eux, n'ont pu préserver leur territoire de l'invasion des caucheros, et ceux-ci, en paiement d'une hospitalité plus ou moins bénévole, ont dévasté, sans dire gare, les plantations et détruit tous les arbres à caoutchouc qui permettaient aux indigènes de se procurer, par échange, du fer et des vivres, et aussi cet anisado qu'ils aiment tout autant que les nègres.
Chose plus dure encore, les envahisseurs ont dépeuplé les forêts environnantes, et maintenant les pauvres
2t6 PANAMA ET DARIEN
Indiens sont forcés de marcher au moins pendant trois jours dans la montagne avant de trouver du gibier; ils en rapportent à peine de quoi nourrir leur famille. Aussi ne purent-ils nous offrir que des bananes ; ils n'avaient rien à nous vendre, pas même un quartier de singe fumé. Mais M. Wyse, toujours judicieux, ne comptait pas sur nos hôtes, et le magasinier de Pinogana nous expédiait toutes les semaines des pirogues chargées de vivres.
Pendant cette semaine d'arrêt forcé, le chef de la Mission compléta ses renseignements sur l'orographie du pays par des renseignements tant bien que mal arrachés aux Indiens.
Ces pauvres gens ont peu ou pas d'idées générales; leur langue, que parlait très bien notre interprète, M. Carranza, n'a pas de mots pour exprimer les abs- Irnctions. Il faut retourner de cent façons la même demande ; l'attention les fatigue, au bout de quelques minutes on doit cesser ou détourner la conversation; puis ils sont trop doux, trop polis, trop timides plutôt, pour oser dire « non, ce n'est pas cela ». Ils acquiescent à tout, ils vous donnent toujours raison, en sorte qu'à chaque instant on part sur une fausse piste.
Des caucheros s'offrirent à nous accompagner sur le versant de l'Atlantique : à des prix exorbitants, car ces nègres comprenaient bien que nous avions besoin d'eux. Dès que, par hasard, nous tombions d'accord, dix minutes après ils venaient se dédire, alléguant les dangers du voyage ou demandant un sursis de deux et trois jours. Bien que tirant eu longueur, ces discussionsnelaissaientpas que de nous divertir : à l'un d'eux
PANAMA ET DAH1EN par exemple, nous (ionnâmes à dioîsir, ou vin^-cinq piastres pour toute l'excursion, ou ilcnx piastres par jour qu'il resterait avec nous, ou enfin trente piastres pour un mois— nous comptions ne nous absenter que moins de deus semaines^ le brave homme calcula et recilcula deux heures; et, bien qu'il lui répugnai de prendre un aussi long engagement, il opta pour un mois et trente piastres, tant cette somme lui paraissait grosse. I! n'avait pu arriver à comprendre que quinze jours de voyage à deux piastres par jour lui auraient rapporté le même bénéfice. C'était pourtant un « patron a, il avait cinq ou six « monos » à son service et passait h juste titre pour un nègre très entendu.
Certes, les Indie-ns sont si doux, si soumis, si probes qu'on les préférerait de beaucoup comme engagés, mais la moindre fatigue les abat; au travail, deus d'entre eux ne valent pas un uoîr et, somme toute, il est plus facile de mener cent hommes de couleur que dix blancs.
Sans l'ennui que nous cause la perte d'un temps précieux, je me plairais à Paya, climat délicieux, soleil supportable, nuits assez frairbes pour qu'au matin l'on se trouve bien de deux couvertures delaine; les cousins nous laissant en repos, nous ne conservons les moustiquaires que par crainte des vampires.
Ces cbauvcs-souris sont uu peu plus petites, mais de tout point semblables à celles qui chez nous commencent à se mettre en chasse au coucher du soleil. Plusieurs de nos hommes ont été mordus jusqu'à trois fois en une seule nuit; 'elles s'acharnent sur notre ^nier, un coulie de l'Inde que nous avons ra-
massé à la Martinique. Au bout des doigts ou des orteils, sans que le dormeur se réveille, sans qu'il éprouve même le moindre cauchemar, elles enlèvent un petit morceau de chair ; ces blessures coulent abondamment et le matin, en ouvrant les yeux, on est tout effrayé de se trouver dans une înar^de sang. Après la cinquième nuit de son séjour à Paya, notre pauvre engagé avait l'air de sortir des mains d'un des anciens « chirurgiens-barbiers » de nos provinces méridionales. Les vampires, assure-t-on, sont tellement redoutés qu'on n'ose élever de bétail dans les régions qu'ils fréquentent.
Le 22 janvier, nous partîmes enfin. Comme tout le matériel, vivres, instruments, linge, objets de couchage, devait être porté à dos d'homme jusqu'au Caquirri, nous avions tout réduit au minimum, prenant juste assez pour ne pas mourir de faim et ne pas dormir sur la vase. La petite troupe comprenait deux blancs, M. Wyse et moi; les « non-blancs ); étaient Mono, le fils du cacique, notre guide; Evaristo, le patron habituel et l'homme de confiance de notre chef; plus deux caucheros de Pinogana, métis de négresse et d'Indien : le croisement parallèle est ici fort rare, les Indiennes ayant le plus profond mépris pour les (( guacas » — c'est le nom qu'elles donnent aux noirs. Pour six personnes, nous avons en tout cent vingt livres. Evaristo se charge de plus de la moitié. Mono ne veut pas compromettre sa dignité de chef en portant autre chose qu'un instrument et le fusil.
Le sentier des sauvages, emphatiquement appelé le Chemin Royal, qui conduit de Paya à 1' « embalsadera y> du Cucarica ou Caquirri, c'est-à-dire au point
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OÙ ce rio devient navigable pour une pirogue, croise la ligne de faite des Cordillères par un col plus élevé que celui du Tihulé, mais h roule en est plus facile : au Tihulé, l'on débouche sur une casrade du rio Nabulquia, qui n'a pas tuoins de trente mètres de hauteur; ou ne peut dégringoler dans ce ravin qu'en s'accrochant aux lianes et aux racines des parois, après quoi il faut prendre le Ut même de la rivière en ayant presque toujours de l'eau jusqu'àla ceinture. Le chemin que nous suivons est assez praticable, les fondrières étant asséchées, car depuis plus d'un mois nous voici en pleine saison d'été ; mais jusqu'à l'arête de partage les montées et les descentes à pic se succèdent sans interruption. Du haut d'une loma dont M. Wyse a fait déboiser le sommet pour reconnaître le pays, nous jouissons d'une vue magnifique sur la Grande Cordillère qui dresse ses pointes majestueuses au-dessus de la gorge étroite du Tihulé. A. partir de la ligne de faite, nous dévalons en pente doucejusqu'au rio Tulegua, et grâce auvent du nord, qui a passé sur l'Atlantique, la température devient fraîche et très agréable. Sur ce versant, beaucoup plus humide que l'autre, la végétation es! autrement touffue et grandiose que dans la vallée de Paya. Des quippos gigantesques, arbres que nous n'avions pas revus depuis la Tuyra, couronnent la colline; ils présentent ici ce caractère singulier d'avoir un renflement énorme au-dessus du sol. Dans l'après-midi, nous atteignons la Tulegua, mais il nous faut encore patauger deux heures dans ce petit afTfuenI, qui court sur de grandes strates de roches formant des marches de (géants désespérément glissantes; à l'époque des
crues, le courant a amoncelé çà et là des chaos de blDcailles qui semblent hors de proportion avec le peu d'importance du rio. Enfin, vers cinq heures, après avoir tourné un coude, nous apercevons le Caquirri, bondissant en flots d'écume à la descente d'un rapide, et nous faisons halte dans un rancho abandonné. La nuit désagréable que nous y passons est le prélude de celles qui nous attendent dans le bas de la rivière.
Le lendemain, de bonne heure, nous gagnons la petite crique où Mono compte retrouver sa pirogue. A notre grand désappointement, une troupe de caucheros qui exploite les alentours s'en est emparée sans vergogne, nous laissant en échange une embarcation très petite et qui fait eau de toutes parts. Â^c des boîtes de sardines, des clous en bois dur et force terre glaise nous la radoubons tant bien que mal et nous reprenons la route, certains de rencontrer notre pirogue un peu plus bas. Et en effet, deux heures après nous en reprenons possession, mais nos effets ont eu le temps d'être entièrement mouillés.
Dans sa partie supérieure, le Caquirri a une trentaine de mètres de large. C'est une des plus jolies rivières que j'aie vues sous les tropiques. Son lit de roches et de galets s'alterne de rapides et de canaux profonds aux eaux calmes et pures ; les berges sont couvertes d'héliconias, de bromélias, de plantes aux superbes feuilles diversicolores. Les arbres ne sont plus étranglés par les lianes et se montrent dans toute leur splendeur ; leur épaisse feuillée tamise les rayons du soleil. N'étaient nos hommes noirs et nus, et notre guide indien qui, debout sur la proue et armé
de son javelot ou de son harpon, pique un poisson lie temps à autre, nous pourrions nous croire sur quelque gracieux cours d'eau de la zons tempérée. La forèl, silencieuse et déserte autour de Paya, s'anime; des troupes de singes effrontés jouent dans la verdure, (es dindons et les perroquels se font voir entre les arbres. Le rio s'élargit peu à peu, f;rossi par des affluents de droite et de gauche. Et bientôt les palmiers reparaissent, qui lui rendent sa physionomie tropicale. Nombre de contreforts détachés des Cordillères le forcent à décrire de grandes courbes et à passer au travers de gorges très resserrées, à l'issue desquelles le Caquirri, dont la direction était du nord au sud, passe brusquement à l'est. Il se rétrécit encore et de longues auges profondés et sans courant séparent les rapides, devenus plus rares et moins dangereux.
Nous renouvelons connaissance avec les alligators. A notre approche, ces monstres, éveillés en sursaut, se précipitentàla rivière, en faisant rouler la pirogue d'une fayon alarmante. Le soir, on s'installe sur une plage de sable. La pèche et la chasse de Mono vont former notre souper, et pour la première fois nous nous décidons à manger du singe. Ln chair n'en a point mauvais goût; mais une fois l'animal dllment vidé et^on poil brillé, la forme des membres et la couleur verdàtre de la peau font que l'on croirait avoir sous les yeux le cadavre un peu difformed'un confrèie en dignité humaine dont la décomposition va com- ;er.
s traces laissées sur le sable indiquent suffisamlifue celte étroite plage eat hantée par les caï-
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mans; mais, quelle que soit l'appréhension instinctÏTC que ce voisinage puisse causer à un explorateur novice, je suis bientôt rassuré par l'insouciance de nos hommes qui, tout bonnement, étendent leur couverture au bord même de l'eau.
Les moustiques sont autrement à craindre, et, si éreintésque nous fussions, pas un d'entre nous ne put fermer l'œil une minule. Malgré nos moustiquaires, malgré l'épaisse fumée d'un feu d'herbes humides, leurs piqûres nous lardaient à travers nos hamacs et nos vêtements : nous étions dévorés; au matin, nous avions la figure, les mains, les jambes écorchécs et gonflées. L'homme le plus solide ne résisterait pas longtemps à de semblables nuits. Usant de notre droit de découvreurs, nous imposâmes à ce lieu de tortures le nom de « Playa de Plagas », ou Plage des Plaies, des Fléaux, des Douleurs.
A mesure que l'on descend, le rie change de caractère, il devient jaunâtre et de plus en plus étroit. Les arbres charriés par le courant commencent à former des obstructions qu'on peut franchir en écartant les troncs et en abattant les branches à coups de hache; mais il n'en est pas de même des c palissades», amoncellements de souches qui barrent la rivière sur une centaine de mètres de longueur et qui s'élèvent de huit à dix mètres au-dessos de la 8urrac«.
Arrivé devant une de ces palissades, il faut décharger la pirogue, la bisser sur la digue, la traîner de l'autre côté; si l'estacade est à pic, on jette l'embarcation à l'eau pour la repécher, la vider, et l'arrimer sur nouveaux frais. L'opération est aussi fatigante que dan^erfiuge '■ C^^bres, ces xanifiAui soBt:
à moitié pourris, sol perfide qui peut se dérober sous les pas et plonger l'explorateur dans quelque trou du rio ; heureux encore si ce n'est point au beau milieu d'une assemblée de caïmans !
Deux de ces palissades surtout nous ont laissé des souvenirs : à tous les inconvénients de la première, la seconde en ajoutait d'une autre sorte, ses souches mortes étant couvertes de nids de guêpes d'une espèce fort méchante.
Les marais de TAtrato, fleuve court et d'un grand volume. — Les singes de la forêt paludéenne. — Les treize embouchures de l'Atrato. — Pisisi. — Retour à Paya. — Mort de M. Brooks
En aval du dernier barrage, les berges s'abaissent, le terrain 'devient boueux, il est évidemment inondé lors de la saison humide : c'est que nous approchons des immenses marais formés par le delta de l'Atrato.
Quand on passe en canot dans une forêt tropicale envahie par les épiphytes et les lianes, il faut la deviner derrière ces immenses traînes de végétation parasite, mais ici notre regard en perce toutes les profondeurs; elle nous semble sombre, mystérieuse, infinie, elle nous effraye par sa majesté, son silence. Le soleil despend à l'horizon, sa lumière tombe obliquement sur les grands troncs lisses; et, sans bruit, la barque vogue entre des colonnades magnifiques, d'autant plus belles que le dôme de la forêt est seul éclairé par l'astre qui décline.
.; La mière, incessamment diminuée par les taombreux canaux qui s'en détachent à droite et à gaache» n'a bientôt plus qu'un oU: deux mètres de large et quelques centimètres de profondeur, La pirogue évolue sur la va^e. Aux coudes brusques, il faut couper le3 herbes et les branches basses des. rives, et, pour faire évoluer la pirogue, traîner ses extrémités dans la fange puante. Les bananiers et les balisiers pullulent, et nous nous enchevêtrons sans cesse dans ces plantes plus hautes que le « palanquero > debout sur l'embarcation. Il pleut des insectes et des araignées hideuses; les troncs tombés en travers ajoutent encore aux agréments de l'a' promenade.
Je ne puis me défendre d'un tout petit peu d'inquiétude : au milieu de ces innombrables chenaux, le guide est-il resté fidèle au vrai lit dç notre rivière? A chaque crue, les lits se déplacent et se transforment y or Mono n'a pas fait cette route depuis des années. Ne nous conduit-il pas dans quelque lagune sans issue ? Auquel cas il faudra chercher péniblement Savoie au milieu du labyrinthe; et certes, la perspective de plusieurs jours et de plusieurs nuits en pleine boue dans ce paradis des moustiques n'a guère de quoi me séduire.
Wyse ne partage pas ces craintes, et l'événement lui donne raison. L'eau redevient profonde, et nous quittons cette forêt maudite pour un marécage exclusivement couvert de ces palmiers que les gens du pays nomment pangamas. Le stipe de cette musacée dépasse à peine le niveau de l'eau, et son large bouquet s'épanouit immédiatement ; ses longues feuilles mortes barrent le chemin, car depuis longtemps au-
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curie enibarfatioii n'a tracé son passage sur le vin solitaire, et iioiis n'avançons qu'à coups de machele. Puis le dncor change : soudain nous voici dans une plaine nue; en face, mais si loin, que la silhouette en est indécise, quelques montagnes bleuâtres se dessinent à l'horizon.
Sur une cinquantaine de kilomètres, à gauche el devant nous, le terrain est inondé. Çà el là, des bouquets d'arbres enguirlaudés de liserons montent audessus d'une immense mer de roseaux et de petits palétuviers. Toute cette végétation à moitié noyée s'élève à la même hauteur, comme les blés avant la moisson; l'eau brille et miroite auprès, au loin, partout, excepté sur la rivière, le Caquirri u'élanl plus qu'une fosse large de cent mètres, profonde ■ de dix, envahie tout entière par une prairie flottante tellement épaisse, qu'une gaffe posée à plat sur ce feutrage de graminées suffit pour soutenir un homme sans qu'il se mouille autre chose que la plante des pieds. On ne peut plus se servir de la rame, les herbes formant bourrelet à Tavanl; encore moins de lapalanque, l'eau, si invisible qu'elle soit, élant beaucoup trop haute. De la nervure médiane des grandes palmes du pangama nos gens confection ne ut des fourches qui servent à enfoncer le fouillis des plantes et à prendre un point d'appui sur lui pour faire glisserrembarcation.
Nous sommes dans le raaraisde l'Alralo.
La vie animale reparaît autour de nous. Jamais Je ne l'ai vue si exubérante ! D'innombrables oiseaux de toute grandeur courent sur la rivière ; des bandes de hérons, graves, immobiles, nous regardent passer;
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les lameiitins plongent et replongent; tl'éiiormes caïmans dorment sur le lacis d'herbages que portent les eaux. A huit heures du soif, nous arrivons enfin au dernier éperon d'un tonirefort des Cordillères, à la Loma de Cristal, promontoire célèbre dans le pays, car, avec la Lonia Vieja, c'est le seul terrain sec ri solide qui soit dans la plaine immense.
Nous partageons le campement de deux pêcheurs de « maiiatis n occupés à dépeci^r deuï de ces amphibies en longues lanières qu'ils boucanent ensuite. Grâce à la fumée dégagée par leur feu, les moustiques nous laissent quelque repos. ;\u malin, sous faisons l'ascension de la Loma pour admirer le désert infini de verdure ou, dans le lointain, s'épanouissent les bouches du lleuveAtrato. Un large ruban argenté qui se déroule jusqu'à l'horizon nous indique ce puissant (leuve.
Dans le sud étincelle la grande « cienaga >, ou lagune de Perancho, Quelques bouquets d'arbres relèvent seuls la monotonie du paysage. Pas une ondulation, pas une vague de houle sur ce vaste océan d'herbes.
Nous continuons notre route sur les eaux noires du Caquirri. Le courant remonte la rivière, par suite peut-être du vent du nord qui refoule l'Atrato, ou plutôt à cause de l'énorme évaporatlon de cette région marécageuse, évaporation que les apports du Caquirri et du Perancho ne suiTisent pas à compenser pendant la saison sèche.
Par le travers de la Loma Vieja, le rio, considérablement élargi, s'obstrue de nouveau; et bientôt la prairietlottante, étoilée de fleurs, le recouvre en en-
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lier. Nous resloiis nne bonne demi-heure enfermas dans le «: tapon » : les herbes ont ici près de quatre pieds de hauteur; leur poids énorme est supporté par des chapelets de vésicules creuses, entourées de radicelles fines comme des cheveux, qui retiennent entre leurs fibres le Hmon et les détritus.
Par bonheur, des pêcheurs de lamentius s'y sont déjà [aillé une voie que nous parvenons à rejoindre; les tiges s'écartent Facilement et hientâl nous sommes dans le chenal libre. La rivière s'étale deplusenjilus; la puissante végétation d'une rive s'enchevêtre à celle de l'autre; devant nous s'étend une large bande jaunâtre encadrée de palmiers : c'est l'Atrato. Après avoir reçu le Cnquirri, il a plus de six cents mètres d'un bord à l'autre. Sur celle vaste surface le vent du nord soulève des lames dont U crête se hrise et blancbil fà et ik les eaux fangeuses du fleuve ; nous n'avons point encore atteint celui-ci, que déjà la pirogue commence à s'emplir et que les hommes ne veulent plus avancer. Notre embarras esl extrême au milieu de ce vaste désert d'eau.
Tout à coup nous avons la chance d'apercevoir à quelque dislance une embarcation montée par des pécheurs en train de harponner des sabalos, poissons succulents, longs de plus d'un mètre. L'un de ces hommes esl le patron d'une grande barquetoîia qui, pour comble de bonheur, se rend à Pisisî, de l'autre c6lé du golfe de Uraba. En échange d'une modique somme il consent à nous emmener. Nous allons dune noua refaire de ces quatre louguesjournées de pirogue ou il Tant être assis, les jambes presque à la turque,
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sans rien pour s'adosser, el où l'on doit pondérer sagement tous ses mouvements sous peine de faire chavirer la coquille de noix. Par contre, nous cheminons avec une benoîte lenteur; jamais on ne met ia main aux avirons, et parfois la brise est plus forte que le courant, — témoin la demi-journée que nous perdons à la fourche du delta.
Le fleuve, de largeur uniforme, est profond partout ; néanmoins notre barquetoiia se laisse empêtrer plu- sieurs fois dans les herbes ou les racines. Sur le Caquirri, on distinguait les rives, .au moins de temps à autre; ici, elles ne paraissent plus. Est-ce l'effet de 'immensité du fleuve? les arbres qui tes indiquent ont l'air tout, petits, tout mci^quins. En certains endroits ils semblent former des palissades écarlates, tant ils sont couverts de fruits de cette couleur. Près du bras de Uraba, la végétation devient plus grandiose, plus belle, et, comme sur la basse Tuyra, tous les arbres y ont le même port, la même hauteur, la même teinte.
Les eaux sont basses à cette saison, et la mer est encore éloignée d'une quarantaine de kilomètres; cependant, pas la moindre motte de terrain n'affleure la surface du marais inondé, et près de nous les arbres s'élèvent directement du fleuve dès que la profondeur en est inférieure à cinq mètres. Pour retrouver le sol ferme, il faudrait aller à quelques lieues à l'ouest sur les premiers renflements de la Cordillère : au nord et à l'ouest, la région ambiguë, ni mer, ni terre, se continue jusqu'au golfe de Uraba.
Les singes sont les seuls habitants de cette forêt paludéenne, qui couvre plusieurs centaines de kilo-
mèlres rarrés. Chaque bande a son caiilonnement s|iécial, ses routes aérieniies;elle revient tous lessoirs coucher sur le mâme arbre, et tous les matins dévale par on autre, toujours le même aussi, pour s'abreuver à son aiguade ; la vue de ces exercices de voltige nous fait comprendre que la même voie ne peut leur servir pour l'aller et le retour. Ils se laissent tomber d'une très grande bauteur sur des ramilles menues cl flexibles, sur des fouillis de lianes qui amortissent leur chute; en file indienne, s'aidunt des quatre mains, et surtout de la queue préhensile qui leur sert à maîtriser l'allure de la descente ou à se donner le ballant nécessaire pour saisir une branche éloignée, ils sautent scrupuleusemenl sur les talons du chef de la troupe.
L'Atrato n'a pas la longueur de la Seine, son bassin équivaut à peine à celui du fleuve parisien, el cependant il roule dix l'ois plus d'eau, tout autant que le Nil grandiose.
Cet énorme tribut, il le verse à la mer par treize ioucbes : la plus courte, le cailo ' Coquito, dérivation du bras des Barbacoas, a aussi le plus Je profondeur etdetixité. Le chenal, large d'une trentaine de mètres, projette dans le golfe une étroite chaussée boueuse, couverte de palétuviers et de palmiers. La barre qui en marque te terme a tout au plus deut mètres d'eau, et trois cents mètres de petits fonds. C'est la roule que choisit le patron. Avant de sortir du cano, les mariniers hissèrent les voiles et embarquèrent les pirogues. Le vent avait fraichi et la mer était déjà un