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Fraile est le diminutif de fray

rage : tous ses amis essayèrent de le dissuader, tant le pays est réputé dangereux. L'accueil qu'il y a reçu et le bien qu'il croit y avoir fait l'ont largement récompensé de ses fatigues.

Pour en revenir au mariage religieux, j'ajouterai que pendant cette visite pastorale, soit sur l'invitation directe du prélat, soit d'après ses désirs bien connus, plus de quatre-vingts couples unis depuis longtemps lui ont demandé la bénédiction nuptiale : soixantequinze au grand village de Garachine, sept seulement dans le reste de la région.

Maisons riches et maisons pauvres au Darien. — Promenades hydrographiques. — Un bal chez le Senor Insignares. — Coqs de combat et combats de coqs. — Mort de Bixio. — La haute Tuyra.

Tout en causant avec mes hôtes, je regarde autour de moi, autant que le permet la discrétion, pour me rendre compte de ce qu'est la demeure d'un richard du Darien. La case dû seilor de los Rios se compose d'un corps de logis long de près de vingt mètres, large d'une dizaine. Du côté de la rivière, vers le milieu de la maison, un petit pavillon contient la cuisine. La charpente est faite de gros piliers de bois, de « horcons », grandes fourches reliées par des poutres et des traverses; le plancher est à quelques décimètres audessus du niveau des plus fortes marées. La surface est revêtue, de même que l'intérieur et l'extérieur

des murs, d'énormes plaques de Técorce d'un certain palmier.

Ce palmier, nous n'eûmes que trop Toccasion de le maudire dans les accidents de la trocha, où il fut un de nos pires adversaires ; il n'a qu'une dizaine de mètres au plus, ses palmes sont longues et maigïres ; tronc et feuilles se recouvrent d'aiguillons acérés dont la piqûre est très douloureuse. Comme dans les autres monocotylédonées, la périphérie du stipe est beaucoup plus résistante que le centre, elle est même exlraordinairement dure et fibreuse; le cœur est mou et «feutré». Pour employer ce palmier, on commence par le débarrasser de ses épines et de ses palmes ; on fait ensuite une fente longitudinale sur le tronc, puis on écarte les deux lèvres jusqu'à ce que l'arbre soit complètement aplati; on obtient de cette façon des planches commodes qu'on relie à la carcasse de la case par des vejugos, c'est-à-dire par des lianes. Le toit est formé d'un treillage pointu sur lequel on couche des feuilles de latanier fortement pressées les unes contre les autres. La pluie diluvienne des tropiques elle-même ne saurait traverser cette couverture.

La plupart des villageois ne se donnent pas tant de peine et laissent aux gros trafiquants ces belles charpentes et leur placage de bois de palmier. Ils se contentent d'un léger clayonnage de roseaux si peu serrés que, quand une lumière brille à l'intérieur, on peut voir du dehors tout ce qui se passe dans la paillette ; aussi pour être chez soi, et surtout pour se préserver du froid et des moustiques, tapisse-t-on les parois de vieilles gazettes importées en ballots de Panama :

c'est à peu près le seul emploi qu'on fasse des journaux en pays de Darien.

La case est partagée en deux ou trois compartiments, dont le mieux installé sert de chambre à coucher. Toutes les richesses de la famille tiennent dans trois ou quatre malles, souvent munies de roulettes. Quand un incendie se déclare, la paillotte peut brûler en paix, personne ne songe à opposer au feu une résistance inutile : on roule seulement les coffres au dehors et la maison flambe à loisir.

La boutique du senor Frederico consiste en cinq ou six étagères sur lesquelles s'entassent des marchandises vieillies, fanées, poussiéreuses, avariées : des cotonnades aussi transparentes que la gaze, aux couleurs criardes, salies sur les plis; quelques bardes à peine faufilées^ des allumettes, des fusils rouilles, des bouteilles d'eau-de-vie et de rhum, des médicaments américains. Dieu sait quelles drogues ! des comestibles, des cigares. A la place d'honneur trône le tonneau plein d'anisado, la liqueur chérie des indigènes, le seul article de détail qui fasse prospérer une échoppe. Peu ou prou, tout l'argent passe là. Au retour d'une expédition fructueuse, la maison ne désemplit pas ; à peine le caoutchouc a-t-il été pesé, à peine les hommes en ont-ils touché le prix, déduction faite des avances, que les verres s'alignent sur le comptoir. Les amis, les passants sont invités, les queridas ne dédaignent point de se joindre à l'assistance ; à part les coups, quelques rasades d'eau-de-vie à l'anis sont la seule chose que plusieurs d'entre elles attrapent à la rentrée des caucheros. Quand tout ce monde a bu, les querelles commencent, et parfois terribles; par

bonheur elles durent peu, quelques minutes de sauvage frénésie, et les adversaires,- tombant ivres-morts les uns sur les autres, la paix est rétablie. Le lendemain, même fête, et le surlendemain, jusqu'à ce que la bourse soit vide.

L'ameublement de la salle ne peut guère souffrir de ces «batteries»; il se compose d'une table et. de quelques chaises au siège et au dossier couverts de peaux de bœufs ; une petite chandelle brûle devant la planchette, qui porte une statue grossière de la madone ou d'un saint de considération. Dans les coins s'entassent pêle-mêle les fusils rouilles, les machetes, la grande jarre à eau, le mortier et le pilon à décortiquer le riz, quelques instruments d'agriculture et un capharnâûm de débris, morceaux de fer, de caoutchouc, poteries, tessons de bouteilles, chiffons. La dame du logis ne paraît pas au comptoir ; elle reste dans sa cuisine, pièce toujours fort sale, dont quelques marmites de fonte et une demi-douzaine de vases en terre composent tout l'attirail. Au Darien il n'y a de propreté que pour les vêtements.

Mes hôtes proposent une promenade. Grimpant à pic la colline, nous contemplons le panorama superbe que forment les montagnes, la courbe de la Tuyra et ses rives pittoresques. D'après le désir de l'évêque, on construit une chapelle sur ce sommet; l'argent faisant défaut, la bâtisse n'avance guère. De temps à autre les désœuvrés montent pour mettre la main à l'œuvre : seulement jusqu'à ce qu'ils commencent à suer; or personne ne sue vite comme un nègre. Mais à certains moments, on ne sait par quelle cause, le zèle de la maison de Dieu s^empare de tous, et voilà le village

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en haut : les uns aplanissent le sol, les autres courent à la forêt abattre les arbres pour faire la colonnade de réglise, on chante des hymnes, on s'excite à la besogne. Tout à coup les plus paresseux s'arrêtent, peu à peu les autres les imitent ; restent encore les travailleurs par dévotion ou par hygiène, ils se calment à leur tour. Un jour, deux jours d'enthousiasme de plus et le terrain était prêt, les bois réunis, la charpente taillée, les piliers en place. A la prochaine fièvre d'activité la moitié de l'ouvrage sera à refaire. C'est une chose admirable que l'enthousiasme, et vivent les gens feu et flamme ! Un tout petit peu de persévérance en ferait des hommes parfaits.

Nous redescendons au ravin qu'occupe le village, par un sentier non moins escarpé que l'autre, au milieu d'une végétation étonnamment puissante où les manguiers semblent plutôt noirs que verts. La feuillée est si épaisse, que pas un rayon de soleil ne vient plaquer son petit rond sur le sable rouge de la colline. Çà et là sourdent des filets d'eau fraîche et pure, près desquels on a creusé, dans le gravier, des viviers minuscules nommés pozos, c'est-à-dire puits. Ceux-là seuls qui ont habité les pays chauds peuvent s'imaginer les délices d'une baignade en ces bassins admirables, et combien les pozos font aimer la Palma. On n'en trouve nulle autre part dans le Bas-Darien.

En retournant au travail, je m'arrête près de femmes en train de décortiquer le riz, besogne pénible et longue s'il en est. On place trois ou quatre bouquets de cette graminée dans un grand mortier de bois, et avec une lourde masse, de bois également, on frappe, on pile pendant un quart d'heure ; on vanne grossie-

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rement, puis on recommence le même exercice. Je pris quelques épis pour en compter exactement les grains : le premier m'en donna deux cent soixante-dix, le second trois cents et plus. Et cette espèce ne nécessite point, comme celle de Chine, des terrassements dispendieux, des irrigations compliquées, elle ne demande pas un travail fatigant dans des terres malsaines ; ce riz pousse partout, et très bien; une fois la forêt abattue ou incendiée, et le sol défriché tellement quellement, il n'y a qu'à semer, repiquer, puis attendre la moisson.

On ne décortique pas en une fois la provision de Tannée. C'est qu'au bout de huit jours, plus ou moins, les gorgojos ou charançons s'en emparent, et en moins de trois mois le riz est immangeable, comme nous l'apprîmes à notre dam vers la fin de notre exploration, où, naturellement, nous n'avions pas emporté le grain en paille.

Grâce au zèle de Lenoan, les échelles de marée sont bientôt établies, et, dès qu'il est au courant du travail, je décide une reconnaissance hydrographique dans la Boca Chica et la Boca Grande ; les Srs. Gregorio et Frederico m'accompagnent avec deux notables de la Palma qui ont souvent couru ces parages. Seuls peut-être dans tout le pays, mes nouveaux amis comprennent les avantages de toutes sortes qu'on retirera du percement d'un canal : « Nous avons des aspirations, » me disent-ils. Les autres se bornent à nous regarder curieusement et se préparent, sans vergogne aucune, à nous faire payer leurs services le plus cher possible.

Notre première promenade a pour but la visite d'une petite crique qui se jette dans la Boca Cliica. Elle y forme, assurent ces messieurs, une aiguade magnifique, en toute saison capable d'alimenter une flotte et suffisante pour les besoins du futur port d'entrée de notre futur canal.

Certes, les gens de couleur n'altèrent point sciemment la vérité, mais ils entent la grandiloquence espagnole sur l'enthousiasme hâbleur du nègre : mes hôtes transformaient la petite plage marécageuse d'uiï ravin sans eau en un havre superbe alimenté par un ruisseau pérenne.

Grandement stupéfait de l'écart entre les promesses et la réalité, je crus d'abord à une méprise ; mais mes bons et braves amis m'expliquèrent longuement qu'il suffirait de faire un trou quelque peu profond pour trouver cette source précieuse. Les infiltrations de la crique avaient en effet rassemblé, dans deux creux, de l'eau très pure et bonne à boire, mais juste de quoi désaltérer l'équipage d'une chaloupe.

Autour de ces deux grenouillères s'étend un verger abandonné, comme le sont aussi les cases environnantes, par suite de la presque disparition de l'arbre à caoutchouc. La forêt va bientôt en reprendre possession et déjà ses fourriers appareillent le logis. Les lianes rampent, grimpent, s'enroulent sur les citronniers et les oranffers encore couverts de fruits et de fleurs et sur les bananiers chargés de régimes dorés. On y voit plusieurs de ces arbres étranges qui produisent les calebasses appelées ici totumas : le tronc et les branches, contournées de la façon la plus bizarre, se revêtent d'une écorce semblable au liège ; à peine

si quelques petites feuilles poussent sur les jeunes rameaux, mais sur la souche même et près de la bifurcation des maîtresses branches s'insèrent des fruits ronds, gros comme des citrouilles, et qu'on cueille à maturité. Il suffit de les diviser en deux, de vider rintérieur et de racler l'enveloppe pour obtenir des vases légers, très durables, d'une forme parfaite. C'est de la « poterie » au meilleur marché.

Nous franchissons le débouché de la Boca Chica dans le port Darien. Un courant rapide et dangereux prend la pirogue en travers, mais, grâce à l'habileté de notre guide et de ses voguas, nous pouvons admirer à notre aise la verdure plantureuse des rives du canal, étroit comme une rue. Du côté de l'île San Carlos se .dressent des berges d'un rouge vif, promontoire sur lequel s'élevait un fort en briques destiné à défendre Tune des entrées du Darien ; il en reste quelques vestiges.

Après avoir eontourné la pointe sud-ouest de l'île, nous serpentons dans un dédale de roches couvertes chacune d'une végétation différente. Ici des arbres de haute futaie, là des bambous, là des eryngios géants. Les récifs affleurent de toutes parts et rendent difficile l'entrée du chenal San Sidro, entre les îles San Carlos et Boca Grande. Une fois dans la passe, on est en sûreté; à droite et à gauche s'étalent de larges places de vase liquide où les mangliers peuvent à peine trouver pied ; immédiatement en arrière, les deux îles s'exhaussent rapidement et se couronnent, l'une de quippos gigantesques, l'autre de « figuerons ».

Les figuerons, qui appartiennent àplusieurs espèces.

se font remarquer par la grande élévation de leur fût, par leur ramure pittoresque, par leur feuillage dru, d'un vert noir et luisant, mais surtout par les nervures énormes qui soutiennent le tronc comme des cornières; ces contreforts, souvent insérés à une hauteur de cinq mètres, s'écartent du pied de près de dix, avec trente centimètres seulement d'épaisseur dans leur partie la plus large. Lorsque le figueron est vieux, et que la souche, à moitié pourrie, se creuse de grands trous, les fauves de la forêt font leur tanière dans cet abri, gîte favori du tigre.

En sortant de la branche de San Sidro, l'on se trouve dans la Boca Grande.

La Tuyra y est aussi large que devant la Palma, et le site est peut-être plus beau : le fleuve décrit une courbe immense, où quelques îlots interrompent seuls l'uniformité de son cours ; au delà des îles du Cedro, des Combales et des pointes basses de la côte, on voit la nappe azurée du Pacifique . s'étendre à l'infini sous un ciel d'un bleu moins intense et encore plus doux à l'œil ; la chaîne du Sabana, aux verdoyantes parois, barre la route du Nord au puissant fleuve, — puissant en apparence plus qu'en réalité — et le force à rouler ses ondes dans la direction opposée.

A part quelques goélettes ou canoas qui, de loin en loin, tracent leur sillage sur les eaux solitaires, ce superbe chenal ne sert qu'aux ébats des requins et des peaux bleues.

Notre espoir le peuplait de tous les navires qu'amènera au canal le commerce du monde : clippers aux flancs énormes, trois-mâts enflant leur toile blanche au souffle de la brise, vapeurs afl'airés bondissant sur

les vagues de tout le souffle de leurs poumons d'acier, bricks à fine voilure, embarcations de tous les pays

chargées des richesses de toutes les nations Nous

croyions encore au col de soixante mètres annoncé par M*, de Lacharme.

Ma reconnaissance terminée, nous regagnons la Palma, et je reprends mes calculs. Un de's gros bonnets de l'endroit arrive justement de la forêt, sa pirogue pleine de caoutchouc. Ces aubaines sont rares aujourd'hui ; aussi le Sr. Insignares se croit-il obligé de donner un bal : chance inespérée pour ses amis, car la pénurie d'argent menace de faire passer tristement les fêtes. Si le village compte beaucoup moins de population flottante que Chepigana, on y tient tout autant à célébrer par des borracherias * l'a Pascua de natividad, la Pascua de los reyes et la Pascua de la semana santa. Le senor me fit l'honneur de m'engager à sa soirée.

La grande salle, balayée à fond pour la circonstance, est débarrassée de tout le ramassis d'objets qu'elle contient d'habitude ; il ne reste qu'une table, sur laquelle on place une jarre d'eau, quelques verres et deux ou trois assiettes contenant des biscuits Albert. Le long de la muraille sont rangés quelques bancs et tous les sièges de la maison ; des bougies, fixées tant bien que mal aux cloisons, remplacent girandoles et appliques. A en juger par ces préparatifs, on pourrait espérer que la « tertulia » se passera sans ivresse, et par conséquent sans grand hourvari. Par malheur,

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