‹ Panama et Darien:Chapitre 14 sur 26 · I. Cavalier, bon ami, galant · texte numérisé non relu

I. Cavalier, bon ami, galant

travail leur paraîtra un peu rude : deux à la (in de k preiuière semaine, les autres quelques joursaprès ; le plus persévérant sera le nègre, Mono, le Singe, ainsi nommé à cause de su laideur.

Notre intention étant de pousser la trocha jusqu'à la côte de l'Atlantique, il nous fallait au moins un mois de vivres : du riz, du biscuit, des légumes secs ; du « tasajo x, lanières de viande séchée au soleil ; et de l'anisado pour nos hommes; pour nous, quelques boites de conserves. Nous comptions sur la chasse, ma,is si cette ressource faisait défaut, on détacherait un ou deux travailleurs qui iraient à la recherche de la victuaille.

Le 19 février, à midi, nous sommes en route. Inutile de dire que, sauf nos monterianos, les engagés sont ivres. Mais cette ébriété est aussi peu fâcheuse que possible; nos gens travailleni avec plus d'enlrain qu'à l'état ordinaire et sont d'une gaieté, d'une loquacité qui nous amusent beaucoup, « Vaillant au verre, vaillant à la besogne, » ce proverbe du Darien ne me parait pas trop hasardé, si J'en juge par Evaristu, le lldèle suivant, le porteur de vivres de M. Wyse : sur les rios il n'y a certes pas de palaiiqueroplus hardi que lui, il remonte tout seul les rapides ; dans la montagne il emboîte, infatigable, le pas après son infatigable maître, et toujours il prend une charge de plus de 50 livres..., mais aussi, une fois au village, ivre mort il tombe, ivre mort il reste.

Nous remontons rondement la Tuyra, et à trois heures nous arrivons au confluent de l'Aputi, poiut où doit commencer la « Irocba ». On établit le camiDient près d'une case, sur un plateau qui domine

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la rivière. Deux trépieds de pieux réunis par desharts de lianes soutiennent une longue perche à laquelle nous suspendons nos hamacs : nos hommes étendent leur natte et leur couverture sur le sol. En une demiheure, nos quartiers de nuit sont installés, le feu flambe, le souper est à moitié prêt. Ainsi procédâmesnous toujours pendant le voyage, et nous épargnâmes de la sorte beaucoup de temps.

Deux quippos géants, hauts d'une cinquantaine de mètres, avec 3 mètres au moins de diamètre àlabase, s'élèvent tout près de notre bivouac. A ce point de repère, nous plantons notre premier piquet. Nous déterminons aussitôt sa cote et sa position relativement au piquet le plus rapproché sur la Tuyra, et nous relions ainsi nos opérations aux travaux de M. Cellér et des brigades d'ingénieurs.

A Pinogana, nous avions préparé les calculs sur la direction à donner à la « trocha » pour rejoindre l'Atlantique en suivant le plus possible la dépression reconnue du sommet de Tuno: aussi, dès le *20 février au matin, nous commencions notre pénible « trouée » k travers la forêt. L'alignement une fois indiqué, José allait de l'avant, et, faisant le moulinet avec son macliete, tranchait à droite et à gauche lianes, arbustes, branches d'arbres aussi haut qu'il pouvait atteindre, regardant de temps on temps en arrière pour ne pas s'écarter de l'orientation désignée. A quatre ou cinq pas, Antonio et llipolyto élargissaient cotte voie et la rendaient praticable en taillant ou en poussant de côté les abatis par trop volumineux. Un quatrième, armé d'une hache, s'en prônait aux arhres de faible dimension el déhlayait le terrain ; un autre coupait

les € chusps » les plus dangereux : on entend par chusos les bouts de tige, longs de 30 à 40 centimètres, qui restent quand le niachetero a passé. Celui-ci ne donnant que des coups de machete presque verticaux, les chusos, taillés en bée de sifflet, sont excessivement pointus et les blessures qu'on se fait en tombant sur un de ces épieux sont très graves, souvent mortelles : on a vu des hommes percés dé part en part. Comme les pieds s'embarrassent à chaque instant dans les écheveaux de lianes, il faut soigneusement veiller à ne pas se laisser choir, surtout dans les fourrés de bambous, où les dangereux biseaux sont aussi serrés que les épines sur le dos d'un porc-épic; le stipe très dur de celte gigantesque graminée pénètre dans les chairs comme une baïonnette.

Deux caucheros accompagnaient M. de Lacharme, l'un pour tenir la mire, l'autre chargé de ses instruments. Lorsque le tunnel ainsi percé dans l'inextricable fouillis qui constitue le sous-bois de la forêt vierge avait atteint un fond dé vallon, un sommet de colline ou un ressaut de terrain interrompant la ligne de visée, on plantait un piquet, et mon collègue mesurait la distance au longimètre.

Avec deux hommes qui portaient le niveau d'Egault et la mire, je suivais le premier groupe et déterminais le nivellement. D'abord, je marchai du même pas que les troueurs, mais, le troisième jour, le terrain devint de plus en plus accidenté, la voie croisant une succession de mamelonnages, de petites collines à pente très rapide, de sorte qu'entre deux piquets il me fallait faire- jusqu'à dix stations sur les talus abruptes. Nous étions forcés d'installer notre attirail et de nous tenir

nous-mêmes dans les positions les plus mal commodes, les plus ridiculement bizarres qui se puissent imaginer : par moments , le métier se faisait si dur que j'aurais béni la branche d'arbre, l'accident quelconque qui aurait détraqué mon niveau. Cet instrument précis est admirable pour travailler le long d'une voie ferrée ou d'une grande route, pour raccorder des rues au millimètre près, mais dans une reconnaissance en pays de montagnes, quelle différence, hélas ! avec le tachéomètre !

Au bout d'une semaine, M. de Lacharme était en avance sur moi d'une bonne journée de trocha; suivant que telle ou telle plante dominait dans le sous-bois, il faisait du matin au soir entre huit cents et deux mille mètres. Les bambous, les lianes et surtout les pitas ou ananas sauvages nous retardaient beaucoup. Ces derniers forment des fourrés presque inexpugnables; leurs feuilles fibreuses, armées de piquants vénéneux, résistent au tranchant du sabre d'abatis : il faut se baisser et scier la tige au ras du sol.

Le matin, dès huit heures, nos gens sont au travail. Les hommes non occupés à la trocha s'emploient au transport des vivres; le soir, à cinq heures, ils préparent le gîte de la nuit, pour lequel on choisit le bord d'une ravine où, grâce à l'ombrage protecteur, toute l'eau n'a pas été bue par le soleil; mais trop souvent une couche épaisse de feuilles et de branchages en décomposition en fait une boisson si répugnante au goût et à l'odorat, que nous aimons mieux retourner au bivouac de la veille.

L'endroit favorable une fois choisi, c'est merveille de voir avec quelle prestesse on le nettoie. A grands

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coups de maclietL', un des hommes enlève une rain(!e couche du sol, tandis que de l'autre main, armée d'un bâton en guise de râteau , il pousse hors du camp terre, lit'rbea et feuilles, où l'on met le feu pour se débarrasser des insectes uuisibles. Cela fait, ou inspecte la place, on vérifie s'il n'y a pas quelque nid de grosses l'ourniis noires, auquel cas on dresse le foyer , juste au-dessus de leur poterue de sortie. Nos hamacs installés, les hommes s'arrangent un lit de feuilles de bananier sauvage, ils le recouvrent d'une natte et la chambre est prèle. Le repas s'apprête aussi lestement; en trente minutes on cuisine le riz et le tasajo pour le -souper du soir et le déjeuner du lendemain; moins d'une heure après l'interruption des travaux de la Irocha, nous pouvons nous blottir dans nos escarpoletles et nous endormir bercés par la symphonie nocturne de la forêt.

A la paix profonde du jour, troublée seulement par le gazouillis de quelque oiseau qui s'éveille, succède la hrillanle e^pansion de la vie ranimée par la fraîcheur du crépuscule. De tous côtés grince l'archet métallique d'insectes auprès desquels nos cigales de la Provence sont d'agréables chanteuses; les gémissements des pavas se mêlent aux modulations du corcovado et au babillage assourdissant des perroquets. A nuit close, les cris des rapaces, les rugissements des hétes de proie font taire cette gaieté sympathique, puis s'éteignent eux-mêmes, couverts par les hurlenienls de l'alouato. Tout à coup un arrachement effroyable, suivi d'un bruit sourd, semblable au tonnerre lointain, impose a tous silence. C'est un arbre lui tombe, un colosse chargé d'années qui ne peut

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plus résister à la traction des parasites : après l'avoir serré, étranglé, « garotté » à mort, les lianes, fixées maintenant sur de nouvelles victimes, y prennent leur point d'appui pour achever leur ancien nourricier. Aussi, dans le choix d'un terrain de campement, le premier soin doit-il être d'éviter les vieux arbres; si l'on ne découvre pas de clairières, il faut s'établir au milieu d'une jeune colonie. Quand on reste plusieurs jours au même endroit, on a l'habitude de déboiser le pourtour du bivouac ; encore n'est-on pas en sûreté s'il survient un de ces grains de vent ou de pluie qu'on nomnfe chubascos.

Rien d'épouvantable comme ces orages en pleineforêt. De lourds nuages noirs, qui versent de vraies cataractes, rasent la terre, éteignant la lumière du jour. La rafale courbe les arbres, les brise les uns sur les autres, partout retentissent de sinistres craquements, les branches volent en éclats. La tourmente enlève comme des fétus ces puissantes ramures, puis les lance sur le sol, bientôt jonché de débris. La lueur livide des éclairs nous montre nos hommes à genoux disant leur mea culpa, récitant leur in mantiSf implorant saint Antoine et la santisima Virgen *.

En fait de gibier, la forêt ne nous offrit guère de ressources, et d'ailleurs le loisir nous manquait.

On se contentait de tirer les oiseaux assez malavisés pour venir nous regarder de trop près. Quand la tentation était trop forte, José, toujours en avant, se détachait pour surprendre quelque couple de dindons qui trahissait sa présence par un singulier glous-

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