‹ Panama et Darien:Chapitre 16 sur 26 · Guérisseur, médecin, pralicieii · texte numérisé non relu

Guérisseur, médecin, pralicieii

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el lion moins souveraines, les unes guérissant de la fièvre, les autres préservant du naufrage ou aidant les femmes en mal d'enfant. Que de gens m'ont raconté devoir leur salut ausoracioneitas. Le mérite de la petite oraison ne réside pas essentiellement dans l'acte de foi du croyant; inutile de réciter la prière, de la savoir même par cœur; il suffil de porter le papier sur lerjuel elle est écrite pour être immanquablement guéri.

Plus redoutés que les alligators, les tigres, les serpents, plus terribles même que les moustiques sont les < garapatcs », le llcau des explorateurs. Ces maudits transforment en un supplice dur, très dur, des voyages qui sans cela seraient fort attrayants. L'irritation causée par les piqûres de ces arachnides et par l'bérolquc remède employé toutes les nuits pour les tuer nu les éloigner pendant deux ou trois heures devient il la lin intolérable : au bout de quelques jours, tout te corps se couvre de plaies.

Jusqu'à mon arrivée dans ces parages, je n'eu avais vu quefort peu, tout au plus une douzaine par-ci par-là ; leurs inéfails les trahissaient bien vite; traqués, découverls, ils étaient condamnés à la peine de niuri, et incontinent exécutés, « claqués v, comme dit énergiquement l'onomatopée béarnaise, entre les ongles des deux pouces, Plats comme des punaises, ils ont leurs huit pattes armées de crochets si puissants, que souvent pour les arracher on s'enlève un morceau de la peau. Leurs suçoirs empoisonnés restent dans la chair, une petite ulcération se forme et ne se cicatrise qu'au bout d'une semaine. Dans la forêt de l'Aputi, ily en a tant et tant, ijue lorsque nous nous arrêtions quelques instants dans leurs broussailles de prédilection, notre

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pantalon blanc prenait une teinte brune sous la masse gerri^e «les garapates montant à Tassaiit. Encore si chacun ne piquait qu'en un seul endroit, qu'en un site choisi ! mais, philosophes de la secte éclectique avant de s'accrocher definitivemenl quelque part, ils mordent à l'essai, Us cherchent les points où la peau est plus fine : ils affectionnent surtout les doigls des pieds le pli des jauibes.

Nous avons eu le plaisir de faire connaissance avec (iiiatre »le '^'""^ pimeipales tribus.

Les panrkns, ou barberos (barbiers, c'est-à-dire sai- Rneiirs). grands comme l'ongle du petit doigt, sont les plusinau''^'^ "e*""»' ™ais leurtailleles rend victimes de la recherche la moins attentive et ne leur permet pas de s'introduire à travers les babils. On s'en préserve assez raciiè"»^"* en s'entourant le corps d'une ceinture et en serrant avec un mouchoir le bas du pantalon, le col de la chemise et l'extrémité des manches ; ils ne trouvent pa» a'»" ^^ passage pour arriver jusqu'à la peau. Ces insectes sont terribles pour le bétail et pour les chiens; ils résistent aux grattements les plus désespérés, et, «ne fo'S f™s sur la bête, se gorgent de sang jusqu'à devenir gros comme des œufs de pigeon.

hesioaleros, beaucoup plus petits que les barberos, sont les plus communs des garapates ; ils ont une livrée brune.

Les curcus sont presque microscopiques : lorsque leur dard envenimé a fait surgir des boutons, on aperçoit sur ceux-ci un petit atome noir, qui est ledit arachnide.

Les coloradillos (ce qui veut dire petits colorét, petits rouges), également minuscules, sont d'un rouge

PANAMA ET DARIEN viT; s'ils restent immobiles, on ne saurait les dislingiier, à moins que ce ne soit sur un endroit où la peau est tout à l'ait blanche; mais, par malheur pour elle, c'est une gent fort remuante, et ce point incarnat ve- ^^^ii se déplacer, on le remanjue et de suile il suffit

de passer le doigt dessus pour mellre un terme à ses pérégrinations. Quant aux barlieros et autres, ils demandent un supplice plus long ; il faut employer toute sa vigueur à serrer l'un contre l'autre ses pouces par l'extrémité dorsale, et souvent s'y reprendre à deux

fois : à la fin de la journée, on a les ongles endoloris, la vengeance du tortionnaire s'arrête, lassée mais non assouvie.

Les démangeaisons sont atroces. Fatigués, fourbus que nous sommes, après douze heures passées deboul à courir ou h tourner sur place, nous nous étendons

,j^ IMSAMA ET DARIEN

(liiiislc hamac, d lu nuit pnliére se passe à se gratter. Oïl »ail bien «H'""" augmeute ainsi l'irritatioD, qu'où va Bfl l'aire des plaies liangereuses... D'abord, on se iuru d'Mre liévi'H|'"^' ""^e cabre contre la souffrance; la chair a beau frissanner sous l'indescriptible sensalloii qui 1b lorliirc, o" ferme les poings on Ton exhale an colÈrc par quelque imprécation... Vient une «liiiuto où, n'y pouvaiil plus tenir, on porte timidement la main »ur qtielque endroit plus agacé que les autres. Alorti tout est perdu ! Le corps entier y passe, on is Bralto, on Be d^rhiro, on se dissèque avec une ivresse follfl.

11 n'eslqu'un moyen d'obtenir deux ou trois heures (le calme : ho hndiBConuer le soir avec de l'alcool dans lequel on a fait macérer du labiic. Nos hommes emploient un moyen plus simple; chiquant toute la journée, i\s crachent dans leurs mains et s'enduisent \igoiireiisi'nu'nl lir ccllf liquonr ('nurgiiiiie. On réussit ainsi à tuer les garapates en maraude, et à éloigner les autres pendant quelques minutes. Mais le remède est peut-être pire que le mal et vous cause un quart d'heure d'horrible cuisson; toutes ces petites plaies vous brûlent au vif et les écorchures envenimées se transforment bientôt en ulcères. Pas n'est besoin de dire que l'ennemi, un instant en déroule, fmit par remporter un éclatant triomphe.

Le soir, au camp, un observateur désintéressé se divertirait, à rire aux larmes, en nous regardant chasser aux garapates. Blancs et noirs, dans le plus simple déshabillé, se prêtent fraternellement assistance. Pour Occire ces maudits insectes, nos engagés n'y mettent guère de façons : ils les écrasent entre les dents. Nous

PANAMA ET DAKIEH n'avons recours à ce procédé que la nuit, la manœuvre des ongles exigeant qu'on y voie clair. Au reste, cette aragne n'a point un goût désagréable.

Le supplice des garapates ne devint tout à fait intolérable qu'une semaine après l'ouverlurede la trocha, quand nous entrilmes dans le bassin du rio Chico, aflluent du Chucunaque. On ne peut s'imaginer les hordes qui nous assaillirent, certaine fois surtout que, non encore sur nos gardes, nous avions choisi pour lieu de collation le lit d'une quebrada ' tarie par l'été, où il restait un peu d'eau dans de grands creux de roches de grès. Ce jour-là, précisément, M. Wyse vint visiter nos travaux et je dois avouer qu'il arriva fort à point. Etait-ce, par hasard, la faute des garapates? Toujours est-il que nous avions commis une faute impardonnable de calcul,etqu'aulieude nous diriger au nord trente-six degrés est, nous allions au nord quarante-six degrés est.

Le 28, je me trouvais de dix heures en retard sur ,M.deLacbarme, qui avaitatteintune crête assez élevée d'où l'on pouvait obtenir une vue d'ensemble sur le pays. Il déboisa la colline, et le soir, quand je le rejoignis, Je pris mes relèvements. Au loin, devant nous, se profilait la ligne des Cordillères; plus près, une dépression profonde s'allongeait jusqu'aux montagnes, dans une orientation presque identique à celle que nous suivions; à une dizaine de kilomètres, deux contreforts barraient, il est vrai, ce vallon; mais, arrivant dans un sens opposé, ils laissaient entre eux un col très bas. Nous modiliàmes noire plan pour profiter de ce pas-

sage et, cette découverte nous ayant donné bon cou* rage, nous revînmes à nos travaux avec une ardeur nouvelle.

A IMnfirmerie pour cause de garapates. — Exploration du rio Chico. — Départ du Darien. — Les frères Verbrugghe. — Retour en Europe. — Mort de Musso.

Le lendemain, nous croisons le Cubibele, joli petit rio de courant insensible qui coule entre de longues avenues de bananiers sauvages. On installe sur ces bords le plus frais, le plus gracieux des campements, mais nous sommes encore dans le domaine des garapates. On a beau et nettoyer vaillamment le sol et mettre partout à nu le sable fm et transporter le feu successivement sur tous les points, nous passons notre dimanche à traquer ces abominables insectes.

Moins heureux que mes compagnons, j*ai déjà le corps couvert de pustules, et je vois avec terreur que bientôt je ne pourrai plus marcher. Avec quelle peine je me traîne jusqu'au bivouac le surlendemain I II me faut tout un jour pour venir à bout de cette promenade. A chaque demi-heure, je m'arrête et j'attends que les douleurs soient plus supportables et que mes jambes aient un peu dégonflé. Mes étapes sont de ruisseau en ruisseau.

Quels délicieux endroits si je pouvais jouir de ces gorges profondes où la fraîcheur est entretenue par une impénétrable fouillée, et de ces petits bassins

^^^^ue

d'eau limpide où s'agitent des bandes de poissons aux forine3élégaiites,rayésdeooirelde jaune vif! De tous côtés retentissent des chants d'oiseaux ; autour de lianes ardentes, de lleurs cramoisies, Lourdonnent par milliers les colibris et les oiseaux-mouches. En m'apercevant, ils s'enfuient soudain ; mais, poussés par la curiosité, ils reviennent contempler cet étrange animal si nouveau pour eux : je me tiens immobile, ils se perchent près de moi, pour s'envoler à tire-d'aile, au moindre mouvement, sur le premier pédoncule à leur portée. Je gagne enfin les bords du no Tesca, à six kilomètres environ du Cubibele. Nos gens y occupaient un Ilot de giilets brûlants où la chaleur fut insupportable jusqu'au milieu de la nuit.

Le 7 mars, je fus forcé de me séparer de M. de Lacharme, qui continua la Irocha avec huit hommes, tandis que je restais misérablement échoué sur ma grève, exaspéré d'être chevillé dans mon hamac par des bobos aussi ridicules. Je me dévorais le cœur en songeant à la surcharge de travail que ma sotte maladie allait imposer à M. de Lacharme, et surtout àla déception de M. Wyse lorsqu'il apprendrait l'abandon forcé de nos projets d'atteindre l' Atlantique avant la saison des pluies. Mon seul espoir était qu'au bout do cinq à six jours mes plaies deviendraient moins douloureuses, et qu'alors j'irais de l'avant, rattrapant, si possible, un peu du temps perdu.

Le séjour de notre Ile étant intolérable, je dépêchai Merced, mon infirmier, à ta recherche d'un endroit libre de garapates. Il avisa d'abord une magnifique futaie au pied de laquelle poussait une herbe verte, ' 'ue, élastique, mais infestée de punaises; puis,

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sur les bords mêmes du rio, il découvrit un emplacement favorable, à l'ombre de banauiers sauvages.

A la tombée de la nuit nous étions installés, et fort 1 bien. J'avais un cabinet de travail meublé d'une table I et d'un banc, sous un ranclio où mon large hamac loe, \ permettait de m'allonger comme dans un bon lit; Merced avait sa couchette et sa cuisine. La Tesca, doot i le volume est à peu près celui de la Paya, roule dans I un vaste lit plein de grèves et de gros galets noirs. Le J courant, très fort en cet endroit, vient frapper contr*'* la berge de notre campement, et les eaux se brisent suif J les cailloux, murmure qui me délasse du silence' r notre bivouac.

J'occupe mon temps aux calculs des opérations a térieures etde celles dontM. de Lacbarme m'envoie les éléments tous les deux jours. Notre ami vient d'entrer dans une rétçion si hachée, si coupée de précipices, que ses fidèles « monterianos » commencent à murmurer et menacent de partir.

Au milieu de i)ion travail je recois de nombreuses visites, les unes fort agréables, les autres qui pourraient être fâcheuses : énormes araignées couverte» d'un duvet gris soyeux, tachetées rie rouge orange, ou bien noires et repoussantes, armées rie mandibules si venimeuses que la morsure en est mortelle — on les nomme mata-tigre, c'est -^-dire tue-tigre; grands papillons aux ailes noires glacées rie bleu de ciel; coléoptères rhinchophores à la trompe souvent moins courte que le corps'et portant de longues antennes à son extrémité; calandres d'espèces variées ; hyménoptères de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quelques-uns de ceux-ci ont mauvais caractère.

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mais les essaims n'en sont pas nombreux. Quand on a le malheur de se fourrer au milieu d'une de ces armées aériennes, il faut se jeter le visage contre terre, et sans bouger ou parler, s'entourer de fumée, ' si 1 on a la chance d'avoir son cigare allumé. Sinon, qu'on en écrase autant que possible pour passer sur les cadavres de l'ennemi ! MÉme en se précipitant dans les rios, on ne leur éeliapperait pas; toutes les fuis que l'infortunée victime met la têle hors de l'eau pour respirer, les guêpes fondent sur lui avec un acbarnement sans pareil. Aussi rageuses, non moins susceptibles, sont de grosses fourmis noires, longues comme le pouce, porlant un dard au même endroit que les abeilles; une seule de leurs piqûres au bras ou à la jambe engourdit le membre pendant deux heures.

Mais aussi des colibris m'avaient pris en affection et faisaient de longues pauses sur la même feuille, occupés à surveiller mes gestes; de superbes toucans habitaient l'arbre à côlé; toute la journée, dans les hautes branches des algarobos au tronc blanchâtre, des pics d'un rouge flamboyant donnaient leurs coups de marteau; puis des lézards de plusieurs espèces, un surtout, aussi mignon que singulier; le soir, quand il se met en chasse, il projette sous sa gorge un appendice en forme de spatule d'une jaune vif et brillant :. on dirait un pétale de fleur. Une petite iguane verte établie près du rancho est devenue tout à fait familière.

Le bon Merced, aussi brave homme que mauvais cuisinier, me soigne de son mieux; une fois pourtant il me joue un tour dont je lui garde quelque rancune. N'ayant pas reçu de lettre de M. de Lacharme depuis

Seo PANAM.-l ET DARiEN

i'avant-veilleje lui donne l'ordre d'aller au camp demander des nouvelles; il se fail tirer l'oreille, déclarant qu'il ne me laissera pas seul en pleine forêt : on ne sait pas ce qui peut arriver. Touché de ce tendre in-

térét, je réponds que le jour commence à peine et qutf la trocha ne peut avoir dépassé une dizaine de kilon mètres. Or c'était par simple paressp que le gaillard s'inquiétait si fort à mon sujet. Une fois parti, il ne

revint que le lendemain soir, et pendant deux jours entiers je fus obligé de préparer mes repas.

Jamais je ii'ai tant cuisiné de ma vie. Le métier me pwaîssait d'autant plus dur "que les ulcères qui me

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couvraient m'empèr;haient de me mouvoir librement. Après le coucher du soleil, quand le crépuscule s'effaça peu à peu et que j'eus perdu (out espoir de voir revenir Merced, il fallut bien allumer le feu et manier la cas-

serole k Ifllims. J'avais beau me dire qu'on est cent fois pins en sûreté dans la forêt vierge qu'au milieu des foules, je ne pouvais me défendre d'une certain? pijétude; le moindre bruit me tenait en éveil; je

chargeai mon fusil, et m'endonnis le revulver sous t(*le. Le lendemain, je savais déjà faire le café et grill les sardines; le soir, j'étais persuadé qu'à la rigueur Je saurais aussi « robinsonner n.

islâ^^B leur ^M

Le 12 mars, M. Wyse, qui était allé dans le massif de Pirri reconnaître les anciennes mines d'or de Cajia^ envoya un courrier prendre de nos nouvelles. J'en profitai pour le mettre au courant de la situation, je lui proposai de cesser la trocha et de continuer les études par le nivellement de la vallée du rio Chico : il approuva ces modifications. Grâce à sa mémorable activité, il arrivait le 15 à mon campement, ayant laissé au pied d'un rapide, à quelques centaines de mètres en arrière, deux pirogues montées par huit hommes et portant des vivres et du matériel pour deux mois. Je fis immédiatement prévenir M.deLacharme, et, me sentant mieux, je pus remonter avec M. Wyse, pendant trois jours, le rio Chico jusqu'au confluent du Porcona, où nous rencontrâmes notre collègue et ses engagés, brisés de fatigue et n'ayant pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Du 15 au 18 mars nous opérâmes constamment dans le rio, l'eau nous montant parfois jusqu'à la ceinture. Les plaies de mes jambes s'envenimèrent de nouveau, je dus abandonner mes amis et regagner Pinogana. Wyse et M. de Lacharme firent, presque parallèlement à la Cordillère, une autre trouée qui leur donna l'altitude relative du thalweg de divers affluents du rio Chico et du rio Tupisa. Ils atteignirent celui-ci le 28 mars, après avoir croisé la dépression occupée par le Tiati, à une hauteur de trente et un mètres seulement, el à dix-huit milles de l'anse de Gandi sur l'Atlantique. Cette faible élévation semblait promettre une solution favorable, mais la saison des pluies approchait, elle s'annonçait même comme devant être plus précoce que de coutume. Inutile alors de com-

r i'exploratioQ de celte valK-e et le percemenl (l'une Irocha aboutissanl à l'Océan par-dessus la Cordillère.

Pour être prudent et praticiuc, il y avait donc lieu de renvoyer le travail à l'automne suivant. Presque tout notre personnel s'avouait vaincu par les fatiguûs extrêmes de ces travaux dans lefouillis des forêts, sur les cailloux des rios ou sous l'embrun des rapides. M. de Lacharme.Ie vieux coureurdes bois, demandait grâce, M. Musso avait les pieds malades.

Pourtant, avant notre départ, M. Wyse fit encore l'exploration du rio Tuquesa, le troisième grand affluenl de (gauche du Chucunaque ; il en trouva la vallée beaucoup moins Favorable que celles du Tupisa et du Tiati. En même temps, M. Sosa, l'ingénieur d'État de Panama, mon ami et fidèle collatioraleur pendant les explorations de l'aimée suivante, M. Musso et moimême nous utilisions les forces qui nous revenaient à faire laplauimétrie et le nivellement du Tupisa jusqu'au point où la trocha avait rencontré cette rivière, de façon à boucler les deux lignes d'étude et à fixer d'une manière certaine la hauteur et la position de tous les points observés.

Le 11 avril, cette opération était menée à bonne fin. On ayait déjà évacué Pinogana, disposé des provisions inutiles et laissé de petits souvenirs aux bons amis de là-bas. Tous les enfants du village eurent leur « cricri » et s'escrimèrent sur cette musique aussi savamment que les gamins de Paris, la cité-lumière.

Le 13, je repartis pour Panama, où la plupart des membres de la Commission m'avaient déjà précédé. Je m'embarquai à Gbepigaua sur une petite goélette,

STO PANAMA ET DARIliN

et nous avions regagné la haute mer, quand une énorme espèce de requin ayant au moins dix mètres de long, c'est-à-dire plus que notre embarcation, se mit en tête de nous faire la conduite. 11 se jouait autour de nous, frôlant de temps à autre la barque, qui inclinait alors visiblement ; parfois il se soulevait sur l'eau et nous pouvions « jouira de l'horrible spectacle de sa gueule hideuse, dont la fente occupait toute la laideur de la tête, près d'une brasse. Un bomme y aurait disparu en une seule bouchée.

Le a avril, la mission s'embarquait sur le paquebot la Martiniquey où nous nous rencontrions a?ec MM. Louis et Georges Verbruggbe, ces intrépides voyageurs et cbasseurs qui ont parcouru en tous sens les Amériques.

On leur doit deux livres pétillants de style et d'esprit : Forêts vierges et Promenades el chasses dans l'Amérique du Nord. Heureux hommes que ces deux frères, ils voient d'un regard el dessinent d'un Irait! Notre voyage de retour fut attristé, d'abord par la maladie, puis par la mort de Guido Husso.

A Saint-Thomas, où, dure fatalité, son père était mort en revenant d'une mission politique i Mexico, il rendit une pieuse visite à la tombe el se sentit malade en regagnant le paquebot. On crut d'abord à uue simple indisposition, maia bientôt la dysenterie ae déclara et rapidement les forces de noire ami déclinèrent. Les remèdes les pins héroïques ne purent arrMer l'hémorrliHgii' itilcnu' ; en mituis d'une seinaiae ses forcea (■taiunt à bout. Il ne se doutait pas de son état.

Quand, réuni» autour de lui, voyant clairement ^uetottt.étaitfinijltOMWwii^wn au déise^wir

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mère en apprenant la mort de ce fils tant aimé, il calculait le nombre d'heures de navigation qui nous séparaient du mouillage ilaiis un port d'Europe, il

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S.n^oAjAT-

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«tus parlait de si conMlescence prochaine, de ses projets d t>enir

Sans agonie il m!tti(,uil a Iroib ou quatre journées de Sanlander.

La nui! était noire, l'orage grondait, un ventl'u-

rieux soulevait la mer quand le « sombre Océan » a'enlr'ouvrit pour recevoir le corps de aolre camarade.

Ck>mme Virgile le disait d'un compagnon d'Énée : Non inferiora secuius, il n'a pas suivi le sentier banal.

DeuiiÈme expédition, — i Darinn occidental ou île

San BUb.— Le Baya l la Capitanu. ^ La Hamoni

et. ses caseados, — — Retour en cavalcade A Panama.

NoDS restâmes six mois en France, occupés à nos calculs, et, le 7 novembre 1877, nous reparlimes de Saiiit-iNazaire pour arriver au Darien dès l'ouverture de la saison sèche.

De nos précédents compagnons de voyage, na seulement, M. Poujdesseau, le secrétaire du commandant de l'expédition, nous accompagnait à bord; mais M. Louis Verbrugghe, qui revenait d'une excursion au Brésil, nous attendait à Panama, tout commeM. Sosa, que le gouvernement de Colombie voulait bien nous prêter encore.

Le bon et vaillant M. de Lacharme et ses excellents travailleurs ne pouvant nous rejoindre que vers la fin de décembre, M. Wyse résolut de commencer par l'exploration de l'isthme de San Blas, ou plutôt d'y achever ce que la Mission américaine y avait laissé d'incomplet. Le commandant Selfridge, se bornant

PANAMA ET DARIEN k étudier le versant Atlantique, s'était arrêté aux chutes de Madroiîo, sur le haut Mamoni,

L'isthme du Dariea ocridental, plus généralement connu sous le nom d'isthme de San Blas, est de beaucoup le plus étroit de l'Amérique ceutrale. D'une largeur de quarante-huit kilomètres seulement, il s'étenii du ^Ife de San filas on de Carli à l'embouchure du Bayano. Échancré au nord par une vaste baie, un peu embarrassée d'îles et de récirs, mais admirablement abritée des vents du large grâce à sa longue (lèche de terre et à ses cayes ou atolls, il livre passage, au sud, à l'estuaire du Bayano, fleuve qui, malgré le peu d'étendue de son bassin, verse à l'Océan des eaux abondantes et prorondes, capables de porter les plus grands navires. Pendant une douzaine de kilomètres, ce puissant rio coule dans une direction formant ligne droite avec celle du col le moins élevé de cette portion de l'isthme. Il suffirait d'une coupure de moins de neuf lieues pour établir la communication de l'Atlantique et dn Pacilique; par malheur, l'altitude des montagnes interposées interdit un canal à ciel ouvert et il faudrait percer un souterrain d'une quinzaine de kilomètres, la longueur du tunnel du Saint-Gothard, mais avec une largeur, et surtout une hauteur bien plus grande pour le facile passage des bateaux, La Cordillère centrale, dont l'altitude moyenne dépasse quatre cents métrés, est longée parallèlement, des deux côtés, par d'autres chaînes à peine moins marquées. Quant aux dépressions relativement basses comprises entre ces ressauts, elles ne communiquent aï-ec les plaines, très légèrement ondulées, du rivage ies deus OcÉfta& que par des gorges étroites, de véri>

tables cluses où des torrents sautenl de cascade en cascade.

A gauche du Bayano, et tout près de son embouchure, commence un contrefort très élevé qui suit la côte du Pacifique et va s'articuler à un massif puissant, hérissé de cimes d*où descend à Test le Chucunaque, affluent et en réalité branche mère de la Tuyra; à l'ouest se forme le Bayano; celui-ci coule vers l'occident jusqu'au confluent du Mamoni, puis il tourne droit au sud pour se jeter bientôt dans le golfe dex Panama.

Entre la rive droite du Bayano supérieur et la côte de l'océan Atlantique, la distance n'est que d'une trentaine de kilomètres.

Parmi les cols relativement bas offrant une route facUe entre les deux mers, on peut citer celui qui s'ouvre entre le rio Azucar et le rio Icanti ou Agiias Claras, passage étudié pour la première fois par M. Wyse; mais, pour le tracé d'un canal interocéanique, aucune de ces dépressions n'offre de conditions meilleures que la ligne de l'embouchure du Bayano à la baie de San Blas.

Les rives droites du Bayano et du Mamoni sont couvertes de vastes savanes qui s'étendent jusqu'à Panama.

Des haciendas nombreuses parsèment cette mer d'herbages qui nourrit de grands troupeaux, dont plusieurs comptent jusqu'à trois et quatre mille tètes. A l'est, la forêt vierge revêt les plaines et les montagnes, mais jusqu'au point où s'arrête l'influence des marées, quelque peu en amont du confluent du Terrable, des plantations de bananiers s'échelonnent sur les

AS PAC iriyi^K-..^

rives. Leurs fruits ferment la principale nourriture des nègres ou mulâtres de l'Amérique centrale ; nulle part dans l'Etat de Panama l'on n'en recuite de meilleurs que sur les berges du Bayano: dans ce bon pays un travail dérisoire suffit pour donner au colon une aisance relative, c'est-à-dire quelques chemises, des pantalons de cotonnade, de l'anizado à discrétion et des cigares d'Ambaléma. Ces bananiers sont d'une espèce très différente de ceux qui, dans les environs de Colon, se cultivent pour l'exportation aux États-Unis et dont les fruits petits, sucrés, parfumés, qu'on mange mûrs, ne sont, à proprement parler, qu'un dessert : ici les réf iiues, cueillis encore verts, doivent être cuits sous la cendre ou bouiliislongtemps; ilsremplacentlepain.

Dès qu'on a dépassé le rio Terrable, les cases deviennent rares ; à peine en voit-on toutes les deux ou trois heures de pirogue; et longtemps avant d'arriver chez les Indiens de Pirrea, les rives, le fleuve, la forêt sont absolument vides.

Les tribus de celte région, éonfédérées avec celles du Chuuunaque, auxquelles elles sont apparentées, n'ont jamais été soumises; elles inspirent une grande épouvante aus habitants du Bayano inférieur, qui n'approchent point de leurs villages. M. Wyse les connaissait déjà : depuis 1868, si j'ai bonne mémoire.

il était alors embarqué sur un navire de guerre en station à Panama, et dès celte époque s'occupait avec ardeur du Canal interocéanique. Il profita d'une visite à la plantation de cannes à sucre qu'une de ses connaissances de Panama, le D' Cratochvill, avait établie&Jésus-Maria, sur les bords du Bayano, poursuivre le rio dans son cours supérieur et le retoc«va.\\.^% ^i.'t-

qu'au point où les pirogues cessent de pouvoir le remonter.

La population du Darien occidental est peu mélangée de sang indien et encore moins de sang f bleu > ; elle se compose presque exclusivement de nègres.

D'après ce qu'on nous a dit, ces nègres vaudraient moins, sous tous les rapports, que leurs congénères de la vallée de la Tuyra. Plus ivrognes, si possible, et plus paresseux encore, grâce à leurs plantations de bananes qui demandent moins de travail que la recherche du caoutchouc, ils vivent, pour la plupart, Éparpillés dans les savanes et n'ont que deux villages, Chepo et la Capitana. Le premier, aujourd'hui bourg de quinze cents âmes, fut autrefois une ville, une vraie ville, avec maisons de bois et de pierre; maintenant toutes les familles quelque peu aisées l'ont quitté pour s'établir â Panama : cependant le climat y est salubre, l'été agréable, et les quatrevingts kilomètres qui le séparent de la capitale étaient une route bien entretenue en toute saison. Aujourd'hui le chemin, abandonné à lui-même, redevient forêt ou marécage; les troupeaux envoyés au marché' s'enlizent dans les fondrières, et des os blanchis de bêles noyées dans la boue indiquent la direction de l'ancienne voie pavée.

Le 7 décembre, nous quittons Panama à bord de la canoa la Bruja (sorcière). Le charpentier qui l'a taillée dans un seul tronc de cedrci lui a malheureusement donné des ftirn séjilijT la coucliu ''I maiiilem

côlé du vent et de se rejeter en arrière autant que possible, le contrepoids empêchant l'embarcation de prendre une inclinaison trop fâcheuse. Au jour, le patron s'aperçoit qu'il a manqué l'emboucliure du Bayano et il faut attendre le changement de la marée dans rtle de Chepillu, la plus boisée, la plus fraîche des terres charmantes égrenées sur le golfe de Panama comme les perles d'un écrin.

Toute l'aprés-midi se passe à courir des bordées; te soir cependant, on réussit à mouiller à l'entrée de l'estuaire. Un ouragan de pluie et des hordes de moustiques nous font, dès le lendemain, renouveler connaissance avec les charmes habituels d'une exploration dans rAmérique centrale- A la nuit, nous arrîvaas à la Capitana, sur le rio Mamont, après avoir dit adieu, non sans une certaine satisfaction, au Bayano, à ses eaux vaseuses, à ses rives inondées où les palétuviers dominent. La Capitana est' le porE du pueblo deChepo.

M. Wyse emploie le dimanche à chercher des pirogues et des travailleurs. Nous, dès le lundi, nous commençons nos opérations, tandis que 1' « infatigable », — c'est ledit M. Wyse — part pour le rio Icanti, où les Indiens nous annoncent qu'il se trouve un col très bas.

Les bords du Mamoni inférieur sont quelque peu cultives; de loin en loin se montrent des savanes ou prairies naturelles ; aussi celle rivière nous parait-elle plus intéressante cfue celles du Bas-Darien. De gigantesques mimosées, si déliées et si fines qu'on dirait in voile vert délicatement posé sur une puissante

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ramure, alternent avec des caracoles et des manguiers à la feuillée plantureuse et touffue ; sous leur ombrage, les bœufs et les chevaux se réfugient pendant les heures brûlantes du jour. La vallée est large; le Mamoni, encombré de grèves de cailloux roulés, déplace continuellement ses eaux, le plus souvent peu profondes. Mais à partir du «. chorro » Capero, l'aspect général du paysage se transforme insensiblement; des collines de plus en plus hautes resserrent la vallée : les éperons abrupts du Cerro de Garapatas (nom de mauvais augure) forcent le rio à décrire des courbes prononcées ; les rapides se font plus violents et plus pressés ; les bancs de roches se montrent maintenant à chaque pointe, non plus des strates à moitié décomposées comme à Pefia Miron, mais des conglomérats et des grès durs. Au confluent de la quebrada de Tagua l'on entre dans la Cordillère.

Dans la journée, nous apercevons nombre d'iguanes de l'espèce moyenne, une dizaine parfois sur un seul arbre ; nos gens en ont tué quatre. C'est un manger excellent, qui vaut presque le poulet, même pour des estomacs prévenus. Les Indiens leur font une chasse active, mais, à moins d'être pressés par la faim, ils lâchent généralement les femelles adultes après leur avoir ouvert le ventre pour en retirer les œufs, le plus fm morceau qui soit au monde, assurent les gourmets : non seulement, dit-on, la cicatrisation a lieu, mais les organes se réparent au point que. Tannée suivante, on peut faire subir à la malheureuse une nouvelle « opération césarienne ». Les sauvages sont fort habiles à tendre des pièges aux iguanes, une de leurs principales ressources en fait de nourriture

PANAMA ET DARIES 281

animale. Au village des bords de l'Icanli, nous avons vu dans chaque case, sous les toits de Jonc, de longues lilcs serrées de ces bétes vivantes, pendues i une perche placée Itomontalement, comme le bâton qui, dans nos cuisines du Midi, porte une guirlande de saucisses. La queue et les quatre pattes sont retournées et ficelées sur le dos de ces bons animaux inoffensifs, vivante et souffrante provision de ménage qui se conserve ainsi pendant des mois entiers.

C'est une torture entre mille. Une autre, non moins abominable, c'est de les jeter, bien vivants, sur la braise ardente, atin que la peau se détache facilement. Ils ont la vie très dure, el, nous l'espérons, lant on les accable de cruautés, les nerfs obtus, la sensibilitérudimentaire.

Pendant notre première expédition, on en avait apporté un, d'espèce assez rare, à notre docteur, qui voulut en conserver la dépouille. Il mit vainement en oeuvre tout son savoir professionnel pour parfaire la mort du sujet : strangulation, poison, section de l'épine dorsale, aiguilles enfoncées dans le cœur, rien ne loi réussit ; la lôte vivait encore quand tout le reste du corps, membres, ventre, tronc, avait été déchiqueta!' peu à peu.

De la grande espèce, qui est brune, je n'en ai vu qu'un seul, sur les bords du Chngres : il avait au moins deux mètres de long; son corps était gros comme la cuisse d'un homme ; il ne se dérangea que lorsque l'embarcation passa devant lui; personne n'avait de fusil, nous ie laissâmes en paix.

Nous nous arrêtons pour la nuit au confluent du Cbarare, où déjà la vallée du Mainoni n'est qu'une

28â PANAMA ET DARIEN

gorge étroite dans laquelle le torrent roule de rapide en gour etde gour en rapide, sur un lit de roches verdâtres encombré de gros blocs de même nature.

Le lendemain, dès sept heures, nous commençons à nous débattre contre les chorros ou rapides qui précèdent les Saltos de Charare, cascades du Hamoni : à un premier chorro, il faut ouvrir à travers les galets un chenal suffisant pour le défilé des pirogues ; au second, il faut décharger complètement celles-ci, et tous les hommes attelés sur le câblot peuvent à peine les hisser, tant elles s'emplissent en franchissant le rapide.

Dès qu'une des lanchas ou pirogues allongées a passé, je cours en avant pour reconnaître la première cascade, que depuis longtemps nous entendons tonner dans le lointain.

A ses pieds, la rivière s'est creusé un bassin très profond. D'anfractueuses parois à pic forment l'une des berges, sur l'autre s'entassent d'énormes blocs arrondis et glissants. Comment faire remonter aux pirogues les trois mètres de chute répartis en plusieurs sauts, par ces courants étroits qui s'entrecroisent autour des roches éparpillées? Il n'y a qu'un moyen : les haler à terre et les traîner. par-dessus l'amoncellement des éboulis.

En prévision de ce genre de difficultés, nous avons loué les lanchas les plus petites possibles, celles qui sont dites de quinze cents bananes. — C'est par le nombre de fruits qu'elles peuvent porter que les embarcations se classent dans le bassin du Bayano, où l'on s'adonne surtout à la culture de celte précieuse musacée.

■ PANÀHA ET DARIED 185

Les trois pirogues arrivées au pied de la première chute, on décharge la plus légère el on la fait glisser sur les débris pour l'amener dans le liief supérieur de la cascade. Cette manœuvre exige de grands efforts et la lancha laisse une bonne partie de son fond aux arêtes des roches.

Le soir, nous campons sur une grève de sables et de cailloux et suspendons nos bamacs à de pittoresques € azota caballos ». Leurs troncs bossues et noueux, rayés de cicatrices, entamés par des blessures provCDant du choc des pierres et des épaves entraînées pendant les crues, se sont uniformément courbés sous l'effort des grandes eaux, à une douzaine de pieds au-dessus de la terre ; les branches longues, effilées, délicates, s'étendent horizontalement; quelques-unes viennent frôler le sol, couverlesd'un feuillage analogue à celui de l'olivier, mais d'un vert plus clair et plus gai. Contre les souches et dans les entrelacements de la ramure sont arrêtés des paquets d'herbes, des fagots de brindilles bourrés de feuilles et de boue, qui permettent de voir à quelle hauteur le rio a monté lors des derniers orages. Pour peu que quelques mois s'écoulent avant qu'une nouTelle crue les emporte, ces touffes deviennent autant de corbeilles d'où retombent, en traînées plantureuses, des orchidées aux corolles bizarres, peintes des couleurs les plus éclatantes.

La seconde cataracte eslàpeu dedislance en amont de la première ; elle paraît, pour le moins, aussi impraticable; d'autres rapides, d'autres sauts, de plus en plus bruyants, brisent le torrent au-dessus de celle seconde chute ; mais les falaises de la rive gauche

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finissent p^^ s'abaisser, et il devient possible de monter le Mamoni par cette berge en s'accrochaiit aux saiUies des rochers.

Une partie de nos hommes trace alors ane pica ou sentier taillé en plein fourré, qui rejoint le rio audessus de la gorge ; les autres placent dans le creux d*un rocher les vivres, instruments et provisious dont nous n'avons pas absolument besoin ; le reste est transporté, par la voie nouvellement ouverte Jusqu'au campement situé sur une petite grève juste en amont de la dernière cascade. Je vois que nos piroguiers ne sont guère au fait de la vie des bois ; ils n'ont point de mochilas» ces filets en écorce que les cargueros ou porteurs de l'Amérique du Sud se passent autour du front et des épaules et où ils amarrent leurs fardeaux. Le sentier, déroulé sur l'escarpement qui domine le rio, permet d'embrasser du regard son gigantesque escalier de rapides, un des plus beaux spectacles de r Amérique centrale.

De Test à l'ouest s'allonge un rempart de çoUinos de 300 mètres ou à peu près de hauteur, tandis qu'au. nord courent parallèlement des cordillères de plus en plus élevées et qu'au sud s'étend la basse plaine du Bayano. C'est au sein de ce grand paysage qu'en moins de 500 mètres de parcours le Mamoni descend de sa haute vallée dans le plat pays en décrivant une demi-circonférence. Les grosses eaux de la saison des pluies ont charrié dans la gorge d'énormes blocs pardessus lesquels le rm saute de cascades en cascades séparées par des rapides furieux; par deux fois il bondit d'une hauteur de dix mètres. Lors des grandes crues le torrent iovm^ une nappe immense qui

PANAMA ET DARIEM 287

s'épanche par-dessus ces gradins; en temps ordinaire, il passe par un mince couloir que peu à peu il s'est foré dans la roche dure. Malgré l'escarpement des berges, des arbres géants croissent sur les deux rives et atténuent l'effrayante sauvagerie de la scène par la grâce de leui-s formes et la richesse de leurs teintes.

Après une journée aussi fatigante, nos hommes auraient eu besoin de sommeil, mais la pluie ne cessa de tomber toute la nuit; aussi étions-nous debout dès l'aube. Nous prenons la rive droite, et tout le jour nous grimpons et dégrirapons parmi les blocs à moitié enfoncés dans la rivière. Bientôt l'autre berge nous semble devenir plus facile que celle ijue nous suivons, mais encore faut-il trouver un gué ou l'on n'ait (le l'eau que jusqu'à la poitrine. Le passage découvert et franchi, non sans quelque danger à cause de la force du courant, nous avançons de belle allure. Nous passons près d'un « chorro * où le rio, changeant brusquehient de direction, est tout embarrassé de troncs d'arbres pourris couverts de parasites; un remous continuel fait tournoyer cette lie flottante. Le soir, nous traversons le Mamoni à ta nage pour gagner un campement favorable.

Nos hommes, faibles et mous, ne valent quelque chose que dans leur pirogue; aussi, de grand malin, j'envoie Eugenio, le plus solide d'entre eux, louer une barque et engager des travailleurs à Gasparsabana, campement de chercheurs de « tagua » situé à quatre heures de marche en amont, ll'nous revient bredouille : tous les caucheros sont à la montagne.

Les instructions de M. Wyse me prescrivaient de déterminer le point où devrait commencer te tunnel

SBS PANAMA ET DARLEN

(lu Canal interocéanique, puis de continuer les opérâlion jusqu'au sallo Madroiio, où s'était arrêté M. Selfridge; maïs nous n'avons pas de pirogues et les eaus sont encore trop grosses pour qu'il, soit possible de remonter le rioen marchant dans son lit. Puis, notre personnel étant tout k fait incapable de pratiquer une Irocha avec la célérité requise , ce travail nous prendrait au moins dix jours. Enfin, en réalité, lebut principal de ma mission est déjà atteint: par suite de la courbe du Mamoui aux ctiutes de Chararé, le tracé du Canal devra sortir de la vallée du rio et remonter aussitôt la chaîne élevée qui court parallèlement à U cOte; c'est au pied de ces collines que devra s'ouvrir l'entrée du souterrain. Je crois donc sage d'arrêter les opérations et d'organiser le retour.

plus tard, M. Wyse a relevé la rivière entre le point où je m'Étais nrrM et le salto Madroiio.

Le A5, apr^s avoir constaté une concordance suffinte entre nos travaux et la carte de Hac-Dougal, ^ j„.nplP, chaneement de front. Nos hommes, en-

i'oriJonne

j •* „,is montrent une ardeur dont je ne les savais

«^ V,Wes- gaillardement, ils se campent sur les .

^'aS dès fardeaux deux fois pWs lourds que ceux

de la ''^'"*'" ,„ration du haut Mamoni succéda celle ^ cette exp ojauon ^ ^^^^ ^^ ^^^ ^^ ^^^^

[ioitiè en pirogue, ^^^ étranglements, les ng-

l^e (8 décembre, »i»i"

Le ^0, à quatre heures du matin, Iciute notre |>etUe troupe clievauciiait sur la roule do Panama : la iiiiie érlairail la gracieuse savane de Ciiepo, la lempéralure élait délicieuse et nos bfiles Irottaient à l'amble, allure si douce qu'on pourrait se croire dans un fauteuil.

La maladresse proverbiale des marins dans l'art de l'équilatton n'est égalée, dit-on, que par leur mallieureuse ardeur pour ce noble exercice; mais, dépourvu de toute illusion sur mes talents, je songeais avec un certain souci mélancolique aux quatre-vingts kilomètres qu'il fallait faire dans la journée, M. Wjse étant obligé de regagner Panama au plus tôt. Je dis bii^n qnatre-vingis kilomètres.

Mon déiiut, pourtant, n'est pas trop fâcheux, La savane est parsemée d'une herbe rare, haute comme le i^enou, et complètement desséchée dans cette saison ; elle crépite et se brise sous les pas de nos chevaux. Par-ci par-là se montrent des légumineuses à ilcurs roses ou violettes; on fait de forêt, on n'en rencontre que des traînées, te long des nombreux rios qui tombent des Cordillères. Le terrain, fort ondulé, est formé d'une argile rouge et compacte comme dans le lœss de Chine, argile qui s'élève en murailles et s'arrondit en bastions : on dirait d'immenses forteresses démantelées. Malgré l'ardeur du soleil, on chemine gaiement sur la vaste prairie; mais quand on approche des rios ou que la route dévale dans les marais qui avoisinent la mer, il laut traverser des fondi'ières où nos bëtes plon^'ent jusqu'au poitrail; à iloile et à gauche on voit des squelettes de bi£ufs, enlizés dans respassages, puis blanchis sous le bec des

i)0 l»xVNAMA ET DARIEN

gallinazos. Chevaux et bétail ayant coutume de touours marcher dans les mêmes empreintes, tous les sentiers, si larges qu'ils puissent être, sont coupés d'ornières si profondes que le ventre de nos montures en touche les entre-deux. Éreintées par ce pénible et continuel glouf-glouf dans la fange, elles se couchent parfois sur la boue avec leurs cavaliers.

On ne peut pourtant point les accuser de paresse : nos chevaux grimpent lestement les berges escarpées, ou, trochanl pour leur propre compte, ils nous entraînent au milieu des sous-bois épineux et nous heurtent contre les trônes d'arbres. M. Verbrugghe a la mauvaise chance d'être « lassé » par une liane ; quelques chutes nous causent des temps d'arrêt, et les heures s'écoulent bien longues dans cette interminable chevauchée où nous ne faisons qu'une halte de vingt minutes pour manger sur le pouce. Nous rencontrons des troupeaux de bœufs magnifiques et très doux, comme presque partout sous les tropiques ; des haciendas et plus souvent de misérables « tambos "» abritent à peine leurs occupants du soleil et de la pluie. Nos coursiers continuent toujours leurs tours de force, ils se dépêtrent du marais ou grimpent des montées raides comme des échaliers; dans un de ces passages ma bête tombe d'un côté, je me jette de l'autre pour ne pas être écrasé sous elle, et pique droit sur un « pital » tout hérissé de dards aigus. Le souvenir m'en donne des frissons.

Cependant la nuit tombe, et Panama semble s'éloigner de plus en plus. Depuis au moins cinq heures nous n'en sommes plus qu'à trois lieues, disent nos guides et les naturels que nous interrogeons £^u passage.

Enfin, à dix heures du soir, nous reconnaissons l'endroit où les riches citoyens de la grande ville vont promener leurs équipages et nous sentons une bonne route sous le sabot de nos montures : celles-ci, ranimées, marchent d'un pas plus relevé; avant minuit, on aborde au Grand Hôtel. Une tranche de gigot, une bouteille de vin de France, et nous voilà ragaillardis.

Panama est en liesse ; la grande semaine des fêtes de Noël apporte la joie dans la cité. Tous les petits marmots sont heureux. N'ont-ils pas leurs courses de chevaux... sur des bâtons, et leurs courses de taureaux où le dit animal est représenté par un nègre nu? Rien n'y manque, à ces courses, pas même les «banderillas de fuego ». Les invitations pleuvent sur nous, mais notre temps est pris, nous avons des plans à dresser, des calculs à faire, et M. Wyse, plus infatigable que jamais, organise les éléments de la longue exploration que nous allons tenter dans une contrée absolument déserte.

Tout se prépare, sagement et vitement; M. de Lacharme et ses hommes arrivent, et le 28 tout est prêt, sauf M. Verbrugghe, qui a un violent accès de fièvre. Mais notre ami est rétabli dès le 29 et nous pouvons partir.

^H PANAMA ET DARIES

En roule pour la Tuyrsu — Chepigana et nos vieux amis. Le

Tupisa, le Tiati, la nouvelle trocha. — Je deyiens momentanément le chef de Texpédition des Isthmes.

Le 29 décembre, nous nous embarquons à bord de la goélette le Chucunaqne, Elle jauge tout au plus quatorze tonneaux, il n y a pas de logement en bas et nous sommes une vingtaine : aussi ne s'y trouve-t-on guère au large.

Nous arrivons au jour près de l'île de Chepillo, où, au retour de l'exploration du Mamoni, M. Wyse a envoyé Eugenio, l'un de nos meilleurs engagés, avecla partie du matériel que nous devons emporter au Darien. Nous admirons, sous tous ses aspects, cette île que d'Ânville cite entre toutes pour sa beauté.

Nous repartons dans l'après-midi. Un gros orage qui nous menace de terre nous donne un peu de brise et de la pluie qui nous trempe jusqu'au os, car, faute de place, force nous est de rester sur le pont; Taverse abat le vent, le ciel est sombre, la mer plus sombre encore, mais au loin les îles San Miguel nagent en pleine lumière sur les flols étincelants. Les pélicans, en grand nombre autour de la goélette, font notre joie par leurs plongeons étonnants. Il doit y avoir dans le voisinage quelque banc de poissons: de cinquante ou soixante mètres de hautonr, ils se laissent tomber sur la mer, ne se servant dp leurs ailes à demi étendues f|ue pour diriger leur chnto ; ils entrent dans Teau, le

PAHAMA ET DAHIES bec en avant, el ne reparaissent que quelques secondes après. Des volées d'innombrables cuervos, se déplaçant peu à peu vers le nord, l'orment par instants une fine dentelle noire qui se détache à merveille sur l'horizon gros de pluie. On ne s'ennuie pas trop à bord. Notre cuisinier Feliz, encore bien pourvu de vivres frais, nous soigne de son naîeus. Enfin, le dirai-je, nous jouons aux jeux innocents. À minuit, on atteint leCerro Pelado.

Le lendemain matin, nous sommes en face des Iles Pdjaros (ou des Oiseaux). Il fait calme plat. Le ciel bleu n'a pas un nuage, la mer pas une ride, la forêt de la rive pas une variation de teinte. Le renversement de courant nous permet de marcher quelque peu; vers neuf heures, nous voici près du Farallon Ingles (l'Hot anglais). A la nuit, la brise se lève, elle est assez fraîche, et notre pauvre goélette donne une bande presque inquiétante. Le passage à franchir est délicat ; d'un côté le banc de Buey et ses lames énormes, de l'autre la Punla Mala (Maie Pointe), sur les roches de laquelle les (lots écumetit avec un bruit terrible. La situation nous enlève le goût de l.i causerie et nous fait surveiller la manoeuvre avec une certaine sollicitude. GrUce au ciol, nous avons un escellenl patron, il double la pointe et passe à rangerau vent l'île de Balalilla, écueils dangereux qui la prolongent au sud. Vers onze heures, le flot cesse, le vent change de direction et nous sommes forcés de mouiller dans une petite baie au midi de Boca Chica.

A une heure du matin, ceux qui ne dorment pas ont la cruauté de réveiller les autres pour leur faire les souhaits de bonne année; comme II n'y a pas de lune, ou

^\\i PANAMA P:T DAIUEN

remet les visites oiricielles à Taube. A neuf heures nous appareillons pour entrer dans la passe • il faut louvoyer sans cesse, le courant est violent. Devant la Palnia on s'arrête pour descendre le senor Frederico de los Ilios, venu avec nous de Panama, et je puis saluer de loin mon brave aniiGregorio de Santa Maria. Décidément notre Canal ne saurait avoir de port plus splendido; chacun se divertit à faire son choix parmi les charmants îlots de cette partie du fleuve. A midi la lîoélette mouille devant Chepigana et nous courons bien vite à terre pour saluer nos connaissances d'antan. On se retrouve avec plaisir. C'est jour de fête et par const-quent de cuisine. Sur notre demande ces dames nous exhibent leurs bijoux, qui datent pour la plupart du beau temps du caoutchouc; les perles n'y sont pas enchâssées, mais piquées, et quelquefois même percées de part en part.

M. Wyse apprend (juc le Chucunaque subit une crue qui empêchera la goélette de remonter pronjptement à Yaviza; il loue une petite lancha qui lui permettra de nous précéder d'un ou deux jours et de hàler d'autant Touverlure des travaux. Il emmène avec lui MM. Verbrugghe et Sosa, ainsi que les "plus vi},^oureux des euijfajîés de M. de Lacharme. Moi, je reste à bord de la jroélette avec ce dernier et M. Pouvdesseau.

.Nous Ifivons Fancre à neuf heures du soir, et remoiiloiis jusqu'à Tîle des Allij^alors, où nous mouillons; |)uis, le letideniain, nous appareillons avec le (lot, et nous avons tout h)isir pour admirer les palétuviers, s(Mils arhnîs poussant dans les marécai^^es qui bordent W llenvi*; ils atteijrnenl ici des dimensions

PATiAMA ET DARTES 397

considérables. Tanifit en louvoyant, lanlitt avec un vent favoralile, parfois en nons aidant des rames, nous gagnons le conlluent de la Tuyra et dn Cliucunaque. Nous y passons nne miit blanche, car la brise est tombée et nous sommes assaillis par des tourhillons de moustiques éclos dans les marais éclielonnés le lon^ dn rio.

Nous gagnons ensuite, à l'aviron, le confluent du Lagartcro. A partir de ce point, les rames ne sufiisenl pins ; on se haie à l'espiga, c'esl-à-dire que l'on envoie une pirogue attacher par un bout une longue corde h une branche d'arbre ou bien à nne touffe d'berbes solidement enracinée; l'autre bout esl rapporté abord el l'on n'a plus qu'à tirer dessus.

Naturellement, le patron a oublié de se munir de ces amarres; il faut donc nouer bout à bout tous les morceaux de filin que l'on peut découvrir. Cette misérable corde nous cause de nombreux accidents, surtout quand on croise la rivière pour changer de berge. Quinze heures de ce labeur énervant ne nous font pas avancer d'un mille ; impossible d'atteindre Yaviza avant deux jours. J'allais me résigner à celte triste perspective quand vint à passer une pirogue manceuvrée par deux solides gaillards; en moins d'une minute j'étais en route avec eux el deux beures après je retrouvais MM. Wyse, Vcrbruggbe et Sosa rentrant du Pinogana,

Yavizii a bien perdu depuis l'an dernier, la moiliide la population ayant émigré à Pinogana ou à Tuculi, centres de régions oii l'on trouve encore de la lagua ; dans le bassin du Chucunaque, il n'y a plus de caoutchouc et il n'v a jamais eu de noix d'ivoire; bient6t.

de ce grand village qui comptait jusqu'à mille habitants, il ne restera plus que quelques paillettes, la forêt aura reconquis la savane et presque tous les défrichements.

M. Sosa et moi nous nous occupons à régler les instruments. C'est l'époque de grande corvée où les gens débroussaillent la voie publique. Les t coloradillos », chassésdeleurdomicile, en choisissent un nouveau sur nos personnes : rarement, Tannée dernière, nous fumes mordus de semblable façon, même dans le ravin baptisé par nous « Quebrada de los Garapatas >. Nous finissons par avoir le corps littéralement couvert de pustules.

Notre personnel se répartit entre les cinq pirogues qui nous porteront au point où s'ouvrira la trocha. Nous avons treize travailleurs, dont cinq amenés par iM. (le Lacharme : José, Pedro, Hipolyto, Merced, trop vi(Mix ponrnousètre de bien grande utilité, et Manuel, déjà malade, et que nous voulions, que nous aurions (lu laisser derrière nous : il a sans doute perdu pour toujours sa santé dans les fatigues de ce dernier voyage, ce rude travailleur, l'un des plus forts, des plus doux (jue j'aie jamais vus. Ce vaillant homme, rompu à la dure existence dans les bois, ce bon chasseur, ce bon trocheur, qui faisait des merveilles (le charperilage avec son seul niachete. Quand nous p;irlaMi('s de partir sans lui, ses camarades ne voulu- HMit |»as i'aharidonner, et M. de Lacharme nous «assura (|u'un 'travail acharné est pour les nègres la meilleure des paiiar('îes. Nous l'emmenâmes donc avec nous.

Nos autres engagés sont Pedro Soler, homme* de

confiance, qui ne s'enivre jamais; Nicolas et son concertado ou plutôt son esclave Solario, Mercedito, Domingo, toujours d'excellente humeur; Lisandro, qui a fait partie de l'exploration précédente ; Feliz, pauvre métis indien ; enfin mon fidèle Eugenio, mon serviteur de l'an dernier et de la course du Mamoni, homme intelligent, dévoué, mais supérieurement ivrogne. Que de désagréments nous a valus son fol amour de la chicha !

Un restant de flot nous fait remonter jusqu'à l'embouchure du Tupisa, où nous entrons au bout de trois heures à la rame et à la palanque. On s'arrête un instant pour déjeuner. Vers trois heures, on passe près d'une rancheria habitée par une famille d'Indiens du rio Sambu, tous complètement nus, gras, lymphatiques et fort laids. Ils doivent être de sang mêlé, car les femmes, bien que jeunes encore, n'ont pas conservé la pureté de formes des aborigènes du Choco.

Jusqu'à la Quebrada Sucia (llavin sale. Ruisseau malpropre), le cours du Tupisa et la physionomie de ses bords changent peu; les eaux, encaissées par des berges à pic, découvrent le sol argileux sur une hauteur de deux à trois mètres ; au-dessus, les arbres de la forêt surplombent la rivière, dont les méandres sont très prononcés et le courant très faible : tout nous montre qu'elle parcourt une plaine à pente presque insensible. Mais bientôt la scène se modifie : tantôt le rio s'épanche en une large nappe, tantôt il traverse quelque gorge étroite ; les roches des Hves se succèdent exactement dans le même ordre que sur la moyenne Tuyra : après les argiles compactes viennent

'. galels

■ bleuâtres redoutés des Indiens qui croient que leur seul contact donne la fièvre; enfin des schistes ar- ( gileux et des grés. Celle première journée de travail j est des plus agréables, on se baigne tout son content, , on se dilate dans la vivifiante atmosphère, on dévore } comme des esploralenrs.

A l'heure du souper, Nicolas demande à M. Wyse- J si nous désirerions un rôti de conejo (mot k moff lapin), grand rongeur à la chair succulente. Sur la.f réponse affirmative de M. Wyse, il s'éloigne de quelques pas, et, plaçant une feuille d'arbre entre ses le- ■ vres, imite le cri d'un jeune animal en danger: à cet I appel, toutes les femelles ayant des petits, les tigresses mêmes, dit-on, se hâtenl toujours d'acÈonrîr vers l'endroit d'où vient le bruil. Cinq minutes après, nous entendons un coup de feu, et NÎcoIas rapporte un superbe conejo. Cet exploit lui acquit le renom de grand chasseur; et, dans la trocha, sous prétexte de se mettre à l'alTtlt, il sut en profiter pour s'en allerdormir à l'ombre au lieu de travailler comme ses camarades.

La vallée s'évase; elle a dû être habitée et bien cultivée autrefois ; les rives du rio sont couvertes d'arbres fruitiers dégénérés et d'une espèce de bananier très recherchée, mais déjà abâtardie. Des volatiles de toute sorte : troupiales, colombes grises avec le dessous des ailes rouge, nombreuses pavas reaies (mot à mot, poules royales) aux plumes mordorées, à la téte'rouge, aux jambes brunes plaquées par endroits d'un beau vernis cramoisi, abondent dans cette région où ils trouvent une nourriture variée. Au pas-

PANAMA ET DIHIEN 30t

sage de nos piru};ues, des volées d'uiseaux s'élèvent des arbustes gui bordent le rio et, traversant celui-ci à grand bruit d'ailes, vont se perdre dans la Forêt voisine. Sur les plages sableuses ou sur les bancs de vase on distingue des traces multiples de tapirs, de sangliers, de pécaris. Le Tupisa Iburmille de caïmans, de poissons, de tortues dont nous recueillons les œufs; c'est la partie de l'État de Panama la plus riche eu vie animale. MaUieureusement nous allons bientôt quitter ce pays de cocagne où nous pourrions jeter comme inutiles la plupart de nos provisions de route. Les chorros, les rapides commencent, encore faciles à remonter.

A midi, nous arrivons au Tiati, dont la vallée, à son débouché dans le Tupisa, est tellement plane qu'il n'y a pas de courant, quoique la saison des pluies finisse à peine; les eaux sont noires, mal odorantes, couvertes d'une croûte épaisse et verdàtre de lentilles d'eau, de poussière de pollen de fleurs soulevée fà et là par des souches flottant paresseusement. Le chenal n'est pas facile â suivre, les arbres des bords envoyant de puissantes branches horizontales qui se croisent il quelques pieds au-dessus' de la surface du rio. Celui-ci est assez profond à l'entrée, mais bientôt les maigres se montrent, et avec eux les amas de troncs échoués. A deux heures, une vraie palissade nous arrête court, Wyse envoie des hommes en reconnaissance ; ils reviennent bientôt nous annoncer que l'obstacle est d'une épaisseur formidable et qu'il est suivi de plusieurs autres dont le passage nécessitera pour l'hacun une journée de travail.

A l'ouïe de ce renseignement, Wyse donne l'ordre

(le haler les pirogues à terre et d'établir le campement; on construit un rancho sous lequel nous plaçons les vivres, les vêtements, le matériel qui nous seraient inutiles d'ici à quelques jours; toutes les semaines, le patron, Fidedigno, y portera de Yaviza provisions et correspondance, et, d'après nos besoins, nous détacherons des hommes pour nous ravitailler à ce dépôt.

Nous abattons un palmo real ; en tombant dans le rio, cette colonne superbe fait rejaillir des deux côtés l'eau en admirables fusées. En écartant les feuilles extérieures du chou, nous y trouvons un dangereux serpent, fort heureu&ement quelque peu mâché par sa chute. Le soir, on pointe la carte, et M. Wyse fixe la direction de la trocha par laquelle nous rejoindrons le piquet 1091 bis où se sont arrêtés nos travaux de Tannée dernière.

Notre trouée du 9 croise trois fois le Tiati, puis reste définitivement sur la rive gauche en s'enfonçant dans une région mamelonnée dont les pentes, souvent fort abruptes, rendent difficile le portage du matériel. Le « charroi » de ce qui nous est absolument indispensable prend trois voyages et toute la troupe moins les trois trocheurs ; aussi on avance avec une lenteur désespérante ; la contrée est infestée de serpents, nous en tuons trois dans les quelques heures de la matinée.

Avec M. de Lacharme je vais reconnaître le Tiati pour voir si l'on peut suivre le rio, mais je vois qu'il forme une suite de pozos, auges longues et profondes, alternant avec des palissades. A chaque instant nous sommes forcés de rebrousser chemin et

PANAMA £T DARIËN 303

de quitter la rivière de peur de nous enlizer. A nuit noire seulement nous regagnons le gîte.

Dans cette équipée^ José nous a été d'un grand secours. Sa force est herculéenne et il possède au suprême degré cet instinct incompréhensible des Indiens et de leurs métis : après mille et mille détours, et quels que soient les accidents du terrain, il sait à quelle distance il se trouve du point de départ et quelle direction il faut prendre pour y retourner. Que de fois nous avons admiré, envié cette faculté merveilleuse !

Le lendemain on franchit des collines assez élevées. La végétation n'a rien de bien brillant sur les hauteurs, mais dans les vallons elle est d'une richesse incomparable. Le travail est très lent sur ce terrain fourré de bambous-lianes poussant en touffes serrées. Notre étape se termine dans un bas-fond boueux auprès d'une quebrada desséchée , qui ne nous donne pour étancher notre soif qu'une eau putréfiée par des feuilles en décomposition. Un curieux figuier-banian ombrage notre bivouac ; il entoure de deux hélices enroulées en sens inverse le tronc du grand figueron qui sert de pivot, et tout autour, ses branches, ou plutôt ses racines adventives, retombent en fortes colonnes auxquelles on suspend les hamacs. «( Au lit », on tâche de se distraire quelque peu des atroces démangeaisons causées par les « coloradillos >» en énumérant les noms de nos quarante immortels. Tout notre savoir réuni, toute mémoire dehors, et à force de compter, compter et recompter sur les doigts, nous en trouvons à peine trente : encore n'aurionsnous osé parier bien gros sur l'authenticité de quelques-uns d'entre eux.

La nuit ireii est pas meilleure , et, dès Taube, nous nous empressons de sauter en bas de nos perchoirs. C'est le jour où M. Wyse doit partir avec Louis Verbrugghe pour Panama, et de là pour Colon-Àspinwall, où il attendra l'arrivée de l'amiral Maudet, commandant la division navale des Antilles.

L'amiral Maudet, lors de notre passage à la Martinique, a bien voulu nous promettre que, pendant sa tournée dans la mer des Caraïbes, il détachera un aviso de sa division pour étudier l'hydrographie de la rade d'Acanli, sur l'Atlantique.

MM. Wyse et Verbrugghe partent en effet. Après leur avoir encore une fois serré la main au bord de la crique à laquelle restera le nom de Quebrada des Adieux, je deviens momentanément le chef de l'exploration des Isthmes.

ANAHA ET DARIEN

;i, ses • phiirros ». ses » calclas > ia de t'Hftpilal. — Les malpasoa o

a cascades. — La rs

dores el Cazadores. — Les singes carita». — Los Cucoupus,

A peu (le distance de la Quebrada des Adieux, à chaque instant coupée de s pozos » fangeux et profonds, notre campeiucnt, ce jour de séparation d'avec nos amis, est admirablement situé sur une ber^e élevée, k on coude du rio, frais et limpide maintenant, à l'ombre des hauts espacés, ces géants pittoresques de la forêt du Darien. Nous pouvons enfin nous jeter à l'eau et npyer nos garapates. Contre le dire unanime des gens du pays, les baignades sont un élément d'hygiène indispensable : rien n'est plus Ionique, plus « défatigant », rieu ne fait mieux oublier les épreuves de la journée.

Dans la soirée, noire chasseur Nicolas, qui, par parenthèse, n'a rien tué depuis le fameux conejo, nous apprend comment on attire les jaguars. Il applique contre ses lèvres le rebord d'une marmite de campagne et y fait résonner des liihi rauques et modulés imitant le cri de la ligresse. Un ou deux minulements répondent dans le lointain, mais nul carnassier ne s'approche,

La rivière, qui mesure en moyenne 20 mètres de berge à berge, remplit parfois tout son lit, mais le plus souvent elle nous laisse des grèves où il est facile de cheminer. Partout où des éperons rocheus la

SOe PANAMA ET llARlEN

fort'ent à faire un coude brusque, on rencontre des ccharcos". séjour ordinaire des caïmans; mais quand la vallée s'élargit, le Tiati se divise en un grand nombre de calelas ou fausses rivières. Le sol marécageux esl couvert d'herbages serrés, bauts de plusieurs pieds ; le passage en est un peu dur, mais heureusement assez court. Plus loin paraissent des grès tendres et les grèves se parsécnent de gros cailloux où se rencontrent quelques spécimens de roches primitives.

Nous soupons d'une énorme tortue qui s'est laissé sottement capturer par José. Nos gens, qui souvent désignent nos lieux de halle par les incidents qui les frappent, appellent celui-ci la t rancheria de lalcotea ï, par mémoire de l'estomac.

Le 1i janvier à onze heures, nous retrouvons U trocha de l'année dernière complètement bouchée, mais la rancheria' subsiste encore, et après en avoir délogé une famille de mapanas, le serpent le plus venimeux du Darien, on y place les instruments, vivres et objets les moins nécessaires. A mesure que nous avançons, le pays s'élève, et bientôt la vallée esl à 72 mètres au-dessus de l'Océan. Le rio, plus rapide, s'étrangle, dans un lit rocheux qui finit par n'être plus qu'un couloir dans les lauzes ou schistes calcaires. Nicolas, quittant son inutile fusil, nous pèche des poissons noirs dont la bouche occupe en dessous toute la longueur de la tête; les yeux sont presque intelligents, les épines des nageoires fortes et dures; tout le corps est couvert de petits piquants implantés sur les écailles,

il que rancho, veut dire cabane, £la-

PANAMA tT DAHIEN

Le rio ilevient lout à fait torrenlueiix, coupé de

rapides écumants, encaissé par des berges de pierre

Notre personnel va mal : José est malade, Feliz tremble de la fièvre, Nicolas dit soulfrir beauL'oup. C'est à la mauvaise qualité de la viande prise à peine desséchée à Panama que j'attribue le j'àcheux étal de nos engagés. Pour comble de malheur, Pedro Garcia a brisé un flacon d'acide phénique en chargeant la boite aux remèdes et le liquide s'est répandu sur son dos et ses jambes : ses plaies sont à vif. Quant à Manne), il est beaucoup plus mal qu'à notre départ de Yoviza. Mercedito et Pedro Soler sont partis avec M. Wyse, qui n'a pas encore eu le temps de nous envoyer du renfort : il ne nous resie donc que six hommes valides pour le portage du matériel destiné à quatorze. Évidemment nos étapes ne seront pas bien longues.

Le Tiali forme maintenant une cluse, escalier de gradins, quelques-uns ayant jusqu'à 3 mètres de hauteur; les blocs qui encombrent le lit sont à peine ébarbés et les roches primilives dont ils ont fait partie ne sauraient être loin.

Nicolas, que je me décide à renvoyer, emmène malheureusement avec lui un de nos meilleurs porteurs, son concertailo Solario; José et Feliz restent au camp avec une lièvre terrible ; Pedro Garcia, encore invalide, leur sert d'infirmier.

Le défilé s'étrangle de plus en plus; il devient diflicilc de suivre le rio dans ses fissures étroites entre des parois presque à pic couvertes de mousses veloutées, de plantes aux longs rejets entre lesquels

308 l^ANAMA ET DAUIKN

fleurissent les ellébores, les renoncules, les euphorbes aux couleurs éclatantes. Certain passage nous donne beaucoup de tablature : un bloc de 30 mètres de hauteur s'est arrêté devant le V très aigu que forment les flancs du canon ; il faut escalader le mur de l'autre côté. Vraiment, il est dur de continuer les opérations tachéométriques dans de semblables conditions.

Le ravin finit par devenir si étroit que, vers cinq heures du soir, alors que le soleil du tropique dore sous ses rayons les arbres du sommet et leurs lianes en fleurs, je puis à peine, au fond de mon en* tonnoir, y voir assez pour écrire mon journal. Le vent du nord, s'engoufl*rant dans le défilé, nous glace jusqu'aux moelles en plein pays du tropique, et, transis, nous nous pressons autour d'un feu. Certes, tout n'est pas rose en ce bout de vallée, mais au moins pouvons-nous admirer les cascades qui versent, d'étage en étage, les eaux du rio dans les vasques creusées par lui au sein des roches arénacées : on dirait des coupes immenses, taillées par le ciseau d'un Titan. La chute la plus haute s'abat d'une strate de 40 mètres d'élévation qui barre la vallée ; — dans la saison sèche, le rio passe par une fente de la rive gauche.

Lisandro ne tarde pas à s'ajouter à la liste de nos malades ; il ne nous reste donc que quatre hommes valides, tous employés au transport des bagages; pour comble d'ennui, Domingo se foule le pied. Heureusement, dans l'après-midi du 49, nous arrive, impatiemment attendu, le renfort promis par M. Wyse. M. Pouydesseau nous amène la petite escouade : il a

1>ANA»ÎA ET DARIÊN 3H

êu dans la journée un accès de fièvra, qui vient après beaucoup d'autres, et je suis fort inquiet de le voir nous rallier dans cet état. Ses quatre compagnons sont Pedro Soler, Juanito, très bon sujet, Mercedito et Pancho, celui-ci valant moins que rien.

Le bivouac suivant fut établi sur un grand rocher à forte pente et baptisé du nom de rancheria de THôpital. Jamais nom ne fut mieux mérité : Lisandro, José et le cuisinier ont toujours la fièvre, les brûlures de Pedro Garcia ne s'améliorent point, Manuel a un ulcère énorme et Feliz m'inquiète tellement que je l'expédie auportTiati, d'où notre magasinier le ramènera à Yaviza. M. Sosa et moi, nous sommes fortement indisposés; une bonne dose d'ipécacuana me remet tout aussitôt sur pied, mais mon camarade est conûné dans son hamac avec des douleurs générales et des vomissements.

Aussi M. de Lacharme travaille4-il presque seul; la route qu'il trace est maintenant près du Tiati, qui gronde dans la profondeur. La forêt si vivante de la vallée inférieure est ici morne et silencieuse : à peine si Ton entend quelques cigales et de petits crapauds; le sous-bois est beaucoup moins épais et les arbres de haute futaie se font rares, mais les palmiers et les fougères arborescentes se montrent en grande quantité. La température de la journée est moins que tiède, presque fraîche, les nuits sont froides. Le vent du nord, qui dans cette saison, règne sur TAtlanlique, descend la gorge où est établi notre camp, et les légers frémissements de la feuillée se mêlent au murmure joyeux de notre rio*

L'état de M. Pouydesseau m'inquiétant de plus en

plus, je profite d'un moment où il se sent quelque force pour le faire partir en même temps que Lisandro dont la fièvre a pris un caractère intermittent bien marqué. Eugenio et Domingo, chargés de les accompagner, nous rapporteront des vivres et tâcheront de nous recruter quelques solides gaillards.

Peu de temps après, le plus dur est passé : M. Sosa va mieux, les autres malades sont moins faibles et Ton peut enfin fermer l'hôpital et continuer Texploration. José est très amaigri; les brûlures de Pedro Garcia sont fermées sans être guéries, il a des abcès. Manuel, comme toujours, est extraordinaire : malgré sa plaie hideuse, il est prêt le premier, prend la plus lourde charge, marche en tête dans les pas difficiles; gai, content, il se déclare toujours « un poco mejor», un peu mieux.

La trocha pratiquée par de M. Lacharme les trois jours précédents a dépassé les hauteurs qui limitent le bassin de Tiati; du point extrême qu'elle atteint, on aperçoit, dans l'orientation à suivre, une petite vallée circonscrite par une rangée de collines; plus loin, une large dépression, et enfin les Cordillères. Avant de rentrer dans le bassin du rio Tupisa, il faudra donc traverser, dans sa portion supérieure, une vallée appartenant à un autre bassin hydrographique : peut-être à celui d'un affluent du Rio Chico. A partir de l'endroit où je reprends les opérations, la trouée emprunte un instant le cours du Tiati, pour passer ensuite sur la rive gauche, remonter jusqu'aux sources du rio, puis sur la ligne du faîte. Les talus sont de plus en plus raides.

Les quatre hommes envoyés au port Tiati arrivent

l»ANAMA ET DARIEN 313

avec une bonne charge de provisions de toute espèce, et, chose non moins bien accueillie, avec le courrier de France. L'absence de mon Eugénie continue à se faire sentir à la cuisine; nous ne vivons plus que de riz et de conserves de pommes de terre. Le soir, nous renonçons au hamac dans lequel le froid commence à nous gagner et nous nous installons à terre, sous le « toldo » : au moins peut-on s'y tourner, s'y retourner, dormir sur le côté, écrire à son aise sans crainte de ces affreuses chitras, de ces moustiques imperceptibles qui tombent sur vous sans que le moindre bourdonnement trahisse leur approche et dont les hordes infestent l'emplacement du bivouac. En nettoyant le sol nos hommes tuent un serpent à tète fort petite : le cou et la queue, sont minces comme un fil; le corps, pas plus gros qu'un jonc, est admirablement cuirassé de plaques blanches et brunes imbriquées; il dormait si profondément que rien, pas même le coup de grâce, n'a pu le faire bouger. M. Sosa va mieux, mais Mercedito et Pancho, éreintés par ces fatigues au-dessus de leurs forces, parlent déjà de nous quitter pour aller se reposer en famille.

M. de Lacharme et ses quatre fidèles monterianos se rendent sur un éperon bien dégagé pour y pratiquer une clairière qui nous permettra d'examiner le pays. De ce haut observatoire, la vue n'est point encourageante : une gorge assez large, mais plus élevée que le point où nous sommes, nous sépare du Tupisa; dans l'est et dans le sud on aperçoit des montagnes singulièrement abruptes. La forêt couvre tout de son uniforme manteau; pas une plaque de terrain n'en interrompt la monotonie. La majesté de la scène gran-

3U t>ANAMA ET DAHIÊN

dit encore âous le sentiment de solitude qui nous oppresse ; ce vaste désert de verdure me semble Tasile du mystère, et presque de la terreur. Ce n'est pas sans jeter en arrière un coup d'œil de regret que je m'occupe des mesures indispensables à la continuation de notre route.

Au sommet de la colline, on construit un petit rancho, où Ton dépose encore une partie des vivres et du matériel, car nous ne voulons garder que trois semaines de provisions réduites au strict nécessaire : nous comptons d'ailleurs un peu sur les fusils de Pedro Soler et de José. La route suit maintenant une crête qui, en certains endroits, n'a pas quatre mètres de largeur. A droite et à gauche, des escarpements descendent à une quarantaine de mètres; la frocha longe ensuite un éperon aux parois anfractueuses où un coup de vent a renversé les arbres du sommet et les a fait glisser jusqu'à la base : c'est un enchevêtrement formidable de troncs, de racines, de rameaux à moitié décomposés, un « maupas », mal paso, des plus réussis, et nous en trouvons d'autres. Il faut, à la force du poignet, se haler par-dessus de branche en branche : si cette estacade ne se terminait pas au bout de cent cinquante mètres, il nous faudrait changer la direction de la trouée. Les opérateurs seuls suivent cette route quasi aérienne ; au-dessous, les porteurs s'ouvrent une pica qui leur permet de passer plus facilement. Les conditions du terrain seront tout aussi défavorables pendant plusieurs jours. Jusqu'à ce que nous rencontrions le ïupisa, nous resterons sur des flancs de montagne hachés de pentes presque à pic, sillonnés de ravines et de couloirs d'eaux sauvages très

Panama et darien 3I5

rapprochés les uns des autres; à chaque instant la trocha monte pour redescendre aussitôt.

La préparation des repas est toujours le moment difficile. Pour s'éviter l'ennui de la faire cuire, nos gens prétendent que la viande « leur donne mal au ventre » ; je tiens bon, et le dîner venu, chacun oublie son réquisitoire. Le soir, nous campons sur un petit plateau au pied duquel passe un rio assez abondant. J'y fais connaissance avec des insectes nouveaux pour moi, des puces grosses comme des cloportes, mais qui ne piquent pas l'homme, et des fourmis monteadores. Une bande de celles-ci se porte contre le bivouac, mais il suffit de les asperger largement pour qu'elles abandonnent la route de notre cantine. Quand ces maraudeuses voyag:ent en grand nombre, toutes les bestioles s'empressent de détaler; on entend de tous côtés, à traversées feuilles mortes, le bruissement des fugitifs qui s'éloignent en grande hâte de cette phalange hérissée de mandibules : en un instant le terrain est débarrassé de toutes les « plagas » possibles, des garapates, des niguas, des moustiques. On dirait un lapis brunâtre, vivant, qui s'agite et cependant reste . adhérent au sol dont cette fourmilière dessine les moindres accidents.

Les « cazadores » sont bien autrement désagréables. Leurs noires légions couvrent jusqu'à cent pieds carrés de terrain ; elles ne connaissent ni obstacles ni ennemis; où elles ont passé, il ne reste plus rien et de tout animal au-dessous de la taille d'un rat il ne faut que cinq minutes pour faire un squelette admirablement nettoyé; une couvée de poussins n'a pas le temps de s'enfuir, les chiens et les porcs se

Sifi PANAHl m DARIEK

sauvent éperdus. Quand elles approchent d'une sen, il faut leur céder la place ; par les fentes des portes, des fenêtres, des murs, par ]es interstices des loils, elles envahisseut tout, elles pénétrent partout; bien heureux si l'on peut, à la hâle, sauver les victuailles. Mais aussi, deui heures après, ou retrouve la case absolument purgée de toutes les vermines qui l'infestai eu t. Une visite de cazadores est le meilleur (les h al ay âges.

De tous c6tés les singes hurleurs faisaient retentir leurs cris épouvantables. De temps à autre, oc entendait l'appel plus doux des caritas blancs. Ces petits simiens sont les plus malicieux de rAmcriqae du Sud; ils nous le montrent le soir même : l'un d'enire eux, perché sur un arbre au pied duquel U. Sosa a déposé ses elTets, s'amuse k traiter ceux-ci de la façon la plus irrévérencieuse du monde. Les caritas adorent le miel, et tout autant les larves d'abeilles, mais n'ont pas encore trouvé de procédé pour se mettre à l'abri des piqûres ; ils se contentent de hérisser leur poil et de manger à même sans grand souci du dard des hyménoptères acharnés à défendre leur bien ; parfois d'une main leste ils en écrasent une douzaine; ils reviennent de cette chasse enflés comme des outres. Ces singes s'attaquent aussi aux iguanes, ou plutôt à leur queue. Sans faire le moindre bruit, et se dissimulant derrière de grosses branches, le carita s'approche doucement du saurien. A peine celui l'aperçoit-il, qu'il grimpe au haut.de l'arbre : arrivé au faite, il n'a d'autre ressource que de se laisser tomber dans l'eau ou sur des lianes. Mais, avant le saut périlleux, mon singe l'a déjà re-

joint, et, se fixant solidement à une branche par sa queue prenante, il saisit de ses quatre mains l'objet de sa gourmande convoitise. L'iguane et son agresseur, Tun portant Tautre, ne tardent pas à dégringoler; le saurien se débat, sa queue se rompt, et le voleur escalade joyeusement son arbre en croquant ce tronçon encore pétillant. Pour piller les champs de canne à sucre ou de maïs, ils se réunissent par bandes; non contents de s'emplir le ventre et de se bourrer les abajoues, ils se chargent encore d'une demi-douzaine de cabochons qu'ils emportent sur les épaules en marchant debout. Ils placent des sentinelles en vedette, et malheur à elles si les singes ont été surpris ; elles sont assommées sans miséricorde. Il y eut toujours, il y a partout des boucs émissaires. Tout malins que sont les caritas, ils ne savent pas éventer un piège bien peu compliqué pourtant. Ces voleurs effrontés ne manquent point de visiter les ranchos et de faire main basse sur tout ce qu'ils y trouvent; ils ne touchent d'abord qu'à ce qui est déposé dans les totumas; ensuite, plus hardis, ils mettent la patte dans les calebasses. Dès qu'ils en ont pris l'habitude, on perce dans un de ces ustensiles un trou juste assez grand pour que la main du singe puisse y entrer vide, et l'on place au fond un jeune épi de maïs ou quelque fruit non pulpeux. On quitte la pièce, et le carita d'accourir, qui guettait du haut de sa branche : introduisant sa patte dans l'ouverture, il saisit l'objet qui le tente, mais son poing, une fois fermé, est trop gros pour sortir; le larron n'a pas l'idée de lâcher sa proie et comme la calebasse est solidement fixée au mur, notre mono, tout déconfit, reste

prisonnier jusqu'à ce que le maître de la case ait besoin de son rôti.

Un cri formidable, aussi effrayant que celui de l'alouate, mais différemment modulé^ ébranle les échos de la vallée. C'est celui d'une espèce de crapaud.

Le dimanche, on interrompt les travaux; les hommes vont à la chasse, et l'un d'eux, Pedro, revient chargé de dépouilles opimes : d'abord avec un dindon que je ne connaissais point encore, et qui ressemble au pavo real : les jambes, cramoisies aussi, sont courtes, les caroncules d'un beau rouge brun ; le miroir est noir, avec quelques plumes frangées de blanc ; puis avec un toucan blessé : son bec énorme et singulier est jaune en dessus, brun-rouge en dessous; la tête, sans plumes, est couverte d'une peau d'un jaune verdâtre éclatant; il a de beaux grands yeux noirs, le miroir jaune serin liseré de cramoisi, le corps noir, la queue blanche très courte et bordée de rouge ; enfin, avec deux grandes perdrix aux couleurs sombres discrètement tachetées et rayées de blanc. Ce gibier nous procure un délicieux « caldo » à la mode des caucheros, souper qui nous refait merveilleusement de nos trois semaines de riz bouilli, de pommes de terre granulées, de sagou à l'eau. La santé et le courage sont déjà revenus au camp, et je suis pleinement satisfait de tout le personnel, sauf de Pancho, trop faible et trop paresseux pour se mettre au travail, et de Mercedito, encore malade.

Des milliers de cocouyous, attirés par notre feu, voltigent autour du campement ; nous passons des heures entières à suivre les courbes lumineuses qu'ils tracent dans l'air ; plusieurs se posent sans crainte

tout près de nous. M'emparant de quelques-uns, Je me dherlis à lire -à celte lueur splendide ; il suffit de placer l'insecte à quelques pouces au-dessus des lignes pour décliîffrer l'écriture la plus serrée. Les eocouyous appartiennent à la famille des élatérides : plus gracieux et pluseriilésque nos Iaupins,qiii sont pourtant les coléoptères les plus élégants de forme que nous possédions en Europe ; quelques-uns mesurent jusqu'à cinq cenliraètres de longueur. Sur la partie supérieuredu tlioras. ils ont deux taches rondes dont la couleur jaunâtre tranche avec le reste du corps, brun-marron foncé. La nuit, ces deui ocelles prennent, k la volonté de rinsccle, un éclat phosphorescent blanc-verdàlre très doux. En même temps, tout le dessous de l'abdomen s'allume de feux rouges si vifs, qu'on peut apercevoir je cocouyou à plusieurs dizaines de mètres. Quand on les pose sur le dos, ils relèvent leur corselet, se détendent brusquement, et, faisan! entendre un petit bruit sec et bref, ils sautent i*! plus d'un mètre de hauteur, ouvrent leurs élytres, déploient leurs ailes et les voilà bien loin, — Je m'amuse à en introduire sous mon « toido n : ces infortunés volent à droite, à gauche, partout, cherchant une issue ; ma chambre de gaze en est tout illuminée. Désespérés de leurs vains efforts, ils laissent leur fanal pâlir, puis s'éteindre, en furetant çk et là dans les ténèbres; tout d'un coup, presque en même temps, les flambeaux se rallument, les courses aériennes recommencent : on dirait les brillantes trajectoires d'une étoile filante; c'est un éclat tel, que même dans une chambre bien éclairée rétincellement n'en est pas effacé. Mais l'envie de dormir me prend, cl je

■ I i i-MMi '!..' ; : .. ..-;. 4 j;rr :->ir !•?> rendre a

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l...ij .liia j U ".rjciài. — Li :M5^<«f i-;.i^-JL- — A««ensHHi de la <*.^rdiUt'Ti». - rkscenif ^*r> . hl.'-iu; •: — E*;-*e, n'est-ce [•ts le Itujriii-JHL'h-^r^*

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«ii 't iii.il pav.'- ». A.i M:ii. c est une suite de

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joniiii-ca. l'uurtant ce n'tst ni Touvraiie ni la

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I ;* Il .lo.

^*'' ' «iiilir,,!!* |)a\> re«lL-Ni».iit fort ,::iboyi'ux: à chaque "1 i iilfinl les hurlements des singes; les pavos '• • c|HT<'s (hoec()>; et les dindons sauvages "i tiiiirr ;i José «'t à Pedro Soler, notre table '.j""»*5 «dMMidaninient fournie et de temps en in.ir, iv^Ml(Mit d(; ([uelque corcovado, très

i'iq-j,iy;c, ou j.iiiiot, (tn bonne langue, en vrai fran-

PAlNASiA ET DARIEN 32a

grande caille dont le plumage est analogue à celui de la perdrix, maïs plus Toncé; soir et matin, vers six heures, il lance cinq ou six notes claires et retentissantes, parfaitement rliytmées, ce qui lui a valu le nom de reloj del pobre ou l'horloge du pauvre : ce cri, traduit par les indigènes de bien des lagons dille-; rentes, explique la variété des appellations de cet oiseau. Les corcovados abondent dans le Darien : mais si les couvées n'en étaient pas nombreuses, la race disparaîtrait bientôt ; car, pour leur malheur, ces cailles sont un manger des plus fins et tous les carnivores font une chasse assidue à ce gibier sans défense aucune : son vol est faible, il percbe tout au plus à un ou deux pieds de terre, fait son nid sur le sol, vit en société et se plaît à faire entendre sa voix — autant de qualités pour être cherché, suivi, pris, rûti. Un jour Soler me rapporta un petit poussin de corcovado vivant, tout ce que l'on peut imaginer de plus joli, de plus mignon ; à peine sorti de l'œuf, ce petit courait et sautait déjà >i comme un ancien ».

Au bout d'une huitaine de jours, « le roi de ta forêt», M. de Lacharme lui-même commence à nous causer du souci ; mais, toujours intrépide et dévoué, il ne veut pas entendre parler de repos; tout ce que je puis faire, malgré lui, c'est de lui donner une pelile escorte, et il se rend, vaillamment comme toujours, à son travail. Nous traversons la ligne de partage entre les eaux du Rio Cliico et celles du Tupisn. Le soir, notre ami nous revient avec une très forte liêvrfi; il divaguait pendant la route et, par moments encore, il a des accès de délire; nous le soignons de nuire mieux, en suivant ses indications précises : depuis

treateaas qu'il mène la vie des bois, il sait à peu près les remèdes qui CDQvieunenl â son état ; on lui construit une c cama », plate-forme de bambous où il passe la nuit accoudé sur un sac d'effets. Noire rancheria du moment est pittoresque et jolie, mais très humide et peuplée de « plagas », de fléaux de toute sorte, y compris les garapales, ces fidèles compagnons du voyageur dans l'isthme dariénile.

Au matin, notre collègue va mieux, mais Je crois plus sage de le retenir au campement. M. Sosa se chaire de guider les trocheurs ; je prends le tachéomètre, et nous allons de l'avant. La tâche est rude dans un pareil pays en tout sens coupé de quebradas profondes mais, le brave de Lacharme nous relève bien vile; il se trouve déjà beaucoup plus fort, et veut reprendre °es travaux. A l'exception de Manuel, de Pedro Garcia, touvert de gros furoncles, suite de sa brûlure, et du vieux Merced, qui a fait une chute assez grave, tout notre personnel paraît très gaillard, après l'avoir été très peu. C'est le cas de dire : Après les ténèbres le jour.

D'ailleurs un renfort nous rejoint en ce moment même, par un jour de pluie dans la Cordillère, avec brouillard dans la vallée. Lisandro, Eugcnio et Domingo nous arrivent avec nos nouveaux engagés, José Maria, Pedro Espinosa et Pedro Perez : le premier, intelligent et fort doux, nous resta fidèle jusqu'à la fin de l'expédition ; les deux autres sont des hommes solides et bien plantés dont on doit espérer de bons services, à moins qu'ils ne manquent de zèle — chose ici toujours dix fois à craindre.

Ils nous remettent le courrier: une lettre fort im-

PANAMA ET DARIEN Sîh

portante rie M. Wyse m'annonce que l'amiral Haudet a f hargé le croiseur le DupetU-Tkouars rie déterminer la position exacte ri'Acanti et de lever le plan hydrographique de la baie; ce navire, attendu d'nn jour à l'autre à Colon, mouillera sous Aeanli le 10 Tévrier. M. Wyse embarquera à bord, ainsi que M, Verhrugglie. Il me recommande de tout faire pour atteindre l'Atlantique k cette date : si je vois qu'en continuant la trocha et les opérations laehéométriques il m'est impossible d'arriver à temps, il me faudra passer outre et rallier Acanli en me bornant à reconnaître les lieux où le Canal passera sous terre. Il me reste encore une dizaine de jours, trop peu pour achever l'étude topographique de la ligne, mais nous avons encore assez rie temps pour prolonger cette éturie penriant une bonne semaine; puis, avec quelques hommes choisis, je m'ouvrirai une pica jusqu'à la mer : tâche qui, certainement, ne sera pas facile.

Eugenio et ses camarades étaient chargés de nous

procurer des vivres : par paresse, ils n'oni pris que

des provisions légères, des conserves, du vin, toutes

choses presque inutiles, et ont laissé rie cfité le riz,

absolument nécessaire. Cette inexécution rie mes

ordres fut très préjudiciable, puisqu'elle fit perdre

tieux journées qui m'auraient permis de gagner,

suivant mes instructions, la baie d'Acanti avant le

fépartdu Dupetit-Tkoimra.

i.e 2 se passe à Irocher à travers une région diffi- '^ ; on croise une grande qucbrada qn'encombrent • i:» ormes blocs de porphyre rouge et l'on ne peut

f^>lir le campement que fort tard.

^JKt animant au hivouac. i'aj \m instant de saiaig-

S96 pa:<ama rr darie»

sèment terrible. Aui lueurs verdàtres du créposcale mirant à travers la feuillèe, Japerçois un pendu se balançant lentement à une branche.

Je m'approcbe, éperdu, et que voi&-Je? un 1res grand singe aballu par nos gens, qu'on se prépare à boucaner au-dessus dune barbacoa, ti-eilia''e de bambou sous lequel on allume du feu, M. Sosa le leDdemain.g'amuseà prenare la photographie du « fans suicidé ». Les hommes, absolument éreinlés ne s« cuisent qu'un souper beaucoup trop sommaire après les grandes fatigues du juur. Pedro Garcia el Manu«) sont à bout de forces : ce dernier m'a fort préoccupé ■ ses plaies deviennent, sans exagération, épouvantables à voir.

Pedro Soler, en appelant le gibier suivant le procédé que nous tenons de Nicolas, voit tout à coup un jaguar s'avancer de son côté. 11 le vise : par bonheur peut-être son fusil rate, et l'animal s'éloigne sans s'occuper autrement du chasseur. L'émotion causée à Vedro par cette rencontre inopinée est telle, qu'il rallie sans tarder notre troupe ; jetant son arme, il aide ses camarades au transport des bagages-, le soir et quelque temps par la suite, il mange peu ou point, reste à l'écart, sombre, silencieus, et ne parle plus de ses hauts faits; je crains même de le voir tomber malade.

En fait de grands félins, je n'ai entendu parler au Darien que du jaguar tacheté {felis onça) et du jaguar ou lion noir (felis nigra). Somme toute, ces carnivores me p;iraissent assez peu dangereux ; ils évitent l'homme, ils s'écartent avec soin des campements, ils

PANAMA ET DARIEN :l»7

fuient dès qu'on approche. Bien différents des loups, qui jouent un si grand rôle dans nos contes populaires en Europe^ ils ne tiennent aucune place dans les légendes du pays. Personne ici ne sachant préparer leur dépouille, on ne les chasse que de loin en loin, et par simple amusement.

Leur gite une fois découvert — c'est presque toujours quelque vieux figueron décrépit — , on s'y rend vers le milieu du Jour, l'heure où l'on est sûr de trouver le jaguar chez lui. Les hommessont munis d'une bonne provision de pieux très longs et bien pointus; on les fiche à loisir en terre, assez près de l'anima! pour qu'il ne puisse bondir par-dessus, et l'on forme de la sorte une espèce de corral, de clûlure entrelacée de lianes eïtrémement souples et solides. Chose estraordinaire, le tigre, pendant tout ce temps, se pelotonne sur lui-même, il se tord, se roule, pousse des miaulements rauques, mais n'ose fuir de sa tanière, quelque méfiance qu'il ait du travail dont il est témoin. Ces préparatifs terminés sans qu'on ait couru le moindre risque, il n'y a plus qu'à tuer la béte à coups de lance ou à coups de fusil. Celte fafon d'occire le jaguar parait singulièrement incroyable, mais M. de Lacharme assure l'avoir pratiquée lui-même, et José, Antonio, Manuel, ont souvent participé à ce divertissement : non sans danger, comme le prouve un petit accident arrivé à José.

José, un jour, pendant qu'on cernait un jaguar blotti dans le creux d'une souche vermoulue, aperçut un trou juste au-dessus du tigre ; la folle idée le prit de sauter sur l'arbre, et, confiant dans sa force herculéenne, d'enfoncer sa lance par cet orifice : il espé-

rait tuer l'animal sur le coup. Mais du tronc, il ne restait que Técorce ; celle-ci ne put supporter le poids de nôtre homme, qui tomba à cheval sur le tigre au moment où celui-ci, ayant senti la blessure du fer, s'élançait hors de sa retraite. Il se releva tout étourdi,, mâchuré, contusionné, déchiré, tandis que le jaguar allait mourir plus loin, le tronçon d'arme dans le corps. Pans la presqu'île de Malacca une chasse analogue réussit avec le vrai tigre, le tigre royal, bien autrement redoutable que le grand félin d'Amérique, son cousin : un cercle de rabatteurs, la pique en avant, se forme autour de la bête, qui, hurlante, effarée, le laisse fermer sur elle; on la tue sans qu'elle fasse le moindre effort pour rompre cette barrière humaine. Les sangliers, les cerfs et les autres animaux qui peuplent les forêts du Darien fournissent au jaguar une nourriture abondante, mais souvent il est obligé de battre en retraite ou de se réfugier sur un arbre, quand il a eu l'imprudence de saisir un pécari au milieu du troupeau. Le. tapir non plus n'est pas toujours facile à vaincre; le félin lui saute sur la croupe, il s'y colle aussi à plat que possible, en se cramponnant avec les cinq puissantes griffes de chacune de ses pattes, puis il entame profondément le cou du pachyderme : mais le tapir fuit à toute vitesse vers l'eau, il traverse les halliers, les fourrés de lianes, il se glisse sous les branches basses pour désarçonner son terrible cavalier ; s'il peut arriver au rio ou au marécage, il est sauvé, le jaguar lâche prise. Aucun chat n'aime à se mouiller.

PANAMA ET DARIËN 3Ï9

Après des seinaiaes aussi bien employées, le repos du dimanche nous fait un bien merveilleiiit. Ce joiirlâ nous rions occupons de nos calnils, de notre correspondance et nous mettons nos carnets à jour. Je fais aussi le recensement de dos provisions, mais, le 3, je constate avec chagrin qu'il ne nous reste de riz que pour une demi-douzaine de repas. C'est une menace de famine si la chasse, par hasard, ne nous réussit point. J'expédie donc au dépôt les plus vigoureux de nos travailleurs et leur promets un bon pourboire s'ils nous rejoignent dans cinq jours.

Que) dommage que le peu de temps dont nous disposons ne me permette pas de menertoute la troupe Jusqu'à la rive de l'Atlantique! L'entrain pst général : le soir au bivouac, avant de se coucher (les gens de couleur, on le sait, ont besoin de fort peu de sommeil), nos hommes rient et bavardent; leurs histoires sont quelquefois passablement risquées. Pedro Solerseul fait exception : depuis son ligre, apparition fatale, il est toujours dans un marasme complet; à peine s'il peut ànonner à rontre-cœur une vieille légende connue de longue date de toute l'assistance qu'elle ennuie à mourir.

Le i, le secourable José nous rapporte trois singes, abondance qui nous permet de ne donner qu'une demi-ration de riz. La trocba marche bien sur de longues pi'ntes assez douces. A deux heures nous atteignons le Tupisa, qui est ici très large, dans un lit encombré de galets; le débit ne me semble guère inférieur â celui que nous avons constaté au confluent du Tiati. L'orientation de sa vallée nous est favorable pendant trois jours; mais voilà que la pluie recom-

mence ; ii faut sans cesse activer nos lionimes, les en- ^ courager, les apostropher au besoin, toujours avecfermeté, quelquefois avec rudesse.

Cependant le Tupisa chanj^e notablement de c tère : sa valléo, assez large il y a quelques kilonoètr à peine, se rétrécit peu à peu ; sur chaque rive, i contreforts élevés se terminent par des escarpements; , i pic qui forcent le rio à faire de brusques détours e , l'enserrent dans des gorges où il se précipite en rUf pides violents et en cataractes écumeuses. Des i de rivière, asséchés maintenant, mais qui rouleatl beaucoup d'eau à ta saison des pluies, sont rempl' d'arbres échoués, nommés trancos, formant souventj des ponts naturels. Bientôt le défilé s'étrangle ei et, sur certains points, n'est plus qu'une profondl rainure de quelques mètres de large. Dans cette p tie de la Cordillère, le climat est humide, la végétation puissante ; l'incomparable espavé y abonde, les sous-bois sont peuplés de palmiers et de fougères ar- ■ borescentes, les rochers se tapissent de plantes grimpantes, ou plutôt traînantes, dont les milliers de tiges s'étalent sur la pierre et tombent en nappes verdoyantes jusque dans le rio, où le courant les balance sans trêve.

Çà et là le Tupisa est semé de blocs gigantesques; le Ilot qui en ronge inutilement la base fouille le lit de la rivière et ajoute quelque danger aux difficultés de notre marche. La pluie ne cesse de tomber; impossible d'allumer du feu pour cuire les aliments et réchauffer les hommes, qui n'ont plus de courage. Comme tant d'autres, messieurs nos engagés sont des travailleurs de beau temps.

PANAMA ET RARIKN 3;«

Le riz, notre pain quotidien, va nous manquer. Comme il faut nous séparer, je garde cini] hommes pour continuer les opérations, et M. Sosa se replie sur Yaviza avec le gros de l'équipe; en route il renconirera les porteurs de vivres que nous attendons, et ceux-ci pourvoiront deux hommes, Pedro Espinosa cl Pedro Perez, chargés do nous rejoindre. Il enverra de Yaviza deus embarcations nous attendre à Porl- Tiati, puis il regagnera Panama pour se mettre à la disposition de M. Wyse. M. de Lacharrae, qui part avec eux pour Yaviza, doit ensuite se rendre dans la vallée de la Tuyra, au pied du cerro de Tuuo; là il étudiera l'emplacement des grandes écluses accolées qu'il propose pour un canal interocéanique empruntant, du Pacifique à l'Atlantique, le cours de la Tuyra et du Heuve Airato.

Le 6, à deux lieures, nous nous disons adieu, après avoir, avec M, Sosa, déterminé avec soin le relèvement à suivre pour arriver àAcanti. On a construit à la hâte une barbacoa sous laquelle ou place du lasajo et des conserves qui me serviront peut-être au retour. J'emmène José, Pedro Garcia, Eugenio, et, provisoirement, Domingo et Juanito. Pedro Ë.«piaosa et Pedro Perez nous rejoindront dans trois jours avec ce malheureux riz, cause de tant d'inquiétudes. Les vivres et les bagages sont réduits à l'indispensable; les liouiines n'emporteront pas de rechange, et leur couchage se composera d'une natte; nos porteurs n'auront plus à l'aire d'allées ut de venues, ils pourront marcher roiidemenl dans le rio. La pluie l'roide et monotone disparait, el avec le beau temps revient la gaieté.

33i PANAMA ET DARIEN

Le lendemain, la besogne marche à merveille ; je puis renvoyer Domingo à M. Sosa; je garde Juanito^ qui, jeune, vigoureux, désire vivement m'accompagner. A mesure que nous remontons, le rio se rétrécit et son débit décroît rapidement. Le cheminement sur les roches glissantes devient difficile, les défilés se succèdent presque sans interruption, puis le Tupisa fait un coude, et nous avons devant nous un tributaire important qui suit la direction voulue. Nos gens s'installent sur une grève où un énorme tronc d'espavé charrié par les hautes eaux du torrent nous abrite, la nuit, du vent glacial et, le jour, de l'ardeur du soleil. Là, nous soupons de notre dernière poignée de riz.

Le lendemain, quelques débris de biscuit nous aident à tromper un peu notre faim. Impossible de changer de campement : les deux Pedro, qui nous apportent des vivres, pourraient manquer notre piste et s'égarer dans le Tupisa supérieur, ce qui les mettrait, et nous avec eux, dans une situation grave. Pour comble de prudence, j'expédie Eugénie à leur rencontre, avec ordre de nous les amener au plus tôt morts ou vifs.

Nous sommes en pleine montagne et les opérations se font très pénibles : pozos, pierres glissantes, blocs anguleux, rapides, angosturas ou défilés, tout se ligue pour nous faire obstacle. La quebrada se sépare en deux bras d'importance presque égale ; le contrefort situé entre ces cours d'eau ne paraissant pas escarpé comme ceux que nous avons vus précédemment : c'est par là que je veux essayer de gagner la crête de la Cordillière. Du reste, une cas-

l'ANAHA Eï DAIUKM 335

ciide sautanl il'un mur à pic vienl arrêter court les travaux de la journée. IiiipossiLlo de s'élever dans le bief supérieur.

Nous rentrons au bivouac, où, joyeux, nous apprenons que l'abondance eslenCn revenue; on déballe le riz; Fidedigno m'a même expédié quelques œufs. Un excellent rôti de singe nous ravive complëlement. Tout va bien. Je reporte, grosso modo, nos dernières opérations sur un morceau de papier quadrillé. Nous ne sommes plus qu'à quatorze kilomètres de ûandi, et demain peut-être nous apercevrons l'Atlantique.

En route pour l'aîcension de la sierra qui nous cache encore l'Océan! D'abord, je me laisse malheureusement influencer par nos fameuses pratiques de la forêt vierge et nous suivons la quebrada au lieu de prendre l'arête du contrefort. Cette fausse manœuvre nous fait perdre une heure et demie à nous escrimer misérablement au Fond d'une ravine encaissée, bondée de blocs entassés pêle-mêle sur lesquels se croisent les branches basses des arbres de la berge. Un escalier de cascades sautant dans la gorge élroite nous force à rebrousser chemin.

Je reviens alors à ma première idée. On escalade, en s'aidant des pieds et des mains, ta paroi la plus abordable et h partir de ce moment la route devient comparativement aisée. C'est que la Cordillère se rapproche ici singulièrement de ce que je pourrais appeler la chaîne de montagnes théorique : autrement dit d'une ligne de falle horizontale et rectiligne, des deux versants de laquelle se séparent perpendiculairement des contreforls subdivisés à l'infini comme les

9)t PANAMA ET HABieS

fbliolp-« il"tine feuille composée, et s*a „

soiequ'tU s'éloignenl de la ner^nrv ««ntr^c Cwnc loiu *» réunUsent ilciix par dfux pour rorMcr te duanuii soudé à la maîtresse chaîne, un e$l cettaÎB qu'en partant de )>ilréinité de l'une qoelemMue de eei rmnirit'atiuns, et en remontanL toajuui^ la cràte on Bfi p*-"! majiniier d'arriver k l'arête princiftate] qneliiuc i-loudii que soit d'ailleurs le réseau de^ chaînes et t-tmlriotig.

Tout d'abord on se trouve sa la lifne qai partage le» eaiis outre deuï ravines; bicnifti on passe sur le fallv qui si'|""'i- '""S bassins de deux ririêre-s; de là «ur l'i-pitie dorsale d'où s'éloîgoeol des rallèes de plus grandi^ importance, et ainsi de suite jusqu'au sommet. Pour reilescendre, c'est autre chose, car les rrèles se bifurquent à chaque instant. Commont choisir l'articulaiion qui s'étendra jusqu'à la plaîpe* Il vaut mieux enfiler hardiment la première coupure que I'mi rencontre et continuer à suivre en aval goi^e, quebrada, rio, pour déboucher avec les eaux dans la vallée principale du bassin.

Pour en revenir à notre ascension, elle fut extrêmement Tacililée par la forme même des montagnes dont les crêles, très minces, n'ont souvent que deux ou trois mélres d'épaisseur. Malgré la forêt tropicale, il n'était pas d'erreur possible; quelquefois la cime N'élargissait notablement, mais José, envoyé en éclairenr, retrouvait bientôt la roule voulue. Si les aigres de tiau.e futaie croissent en abondance sur les sommets de cette Cordillère, le sol n'en est pas infesté de taillis <;t de lianes, et presque toujours un seul homme suffisait pour tracer la pica. De temps à

l*ANAMA ET DARIEN 337

autre, quelque clairière nous permellait li'eiiirevoir la contrée environnante. A grandes lignes elle n'a rien de bien remarquable; nulle part n'apparaît distinctement Kussature du massif, partout s'étend une mer de verdure aux ondulations énormes que la régularité de structure de ces montagnes rend encore plus monotones.

A trois heures de l'après-midi, quelques minutes avant de gagner la ligne de faite, une brume épaisse nous ensevelit, qui trempa tous nos vêtements : impossible de distinguerun objet à cent mètres de distance. Nous fûmes ainsi privés du panorama splendide sur lequel je comptais; nous aurions vu, d'un c6té la grande mer, jusqu'aux terres de Cartagène peut-être ; de l'autre les innombrables chaînons, les rameaux qui étendent leur lacis sur le versant occidental; au loin les plaines basses du Chucunaque et de la Tuyra.

Chose autrement grave. Dans ce fouillis inGni de valles et de quebradas, comment choisir la route pour rejoindre Acanli? comment savoir si les eaux des ravines qui s'ouvrent à nos pieds se rendent à l'Atanti ou au Tolo? Tout aussi bien peuveni-elles courir vers quelque autre fleuve débouchant beaucoup plus au nord ou beaucoup plus au sud. En somme, nous nous trouvons en ce moment sur la ligne droite qui relie Acanti à notre point de départ; il ne reste quàmarcherbravementen avant; plus bas, en dehors du brouillard, nous découvrirons bien quelque observatoire pour reconnaître le pays.

Après un quart d'heure de repos, nous descendons dans la combe opposée à celle par laquelle nous avons — = Sj

33g PANAMA F.T DARIEK

monté. Sur les contreforts la foret déborde, plantureuse et riclie ; mais dans notre ravinp, qui s'échancre toujours davantage, quelques mauvaises broussailles croissent avec painc sur les débris de srhistc et les terres rougeïi ; nous f;lissotis à chaque pas, les caillons dégringolant sous nostalons; ni ressauts, ni précipices, mais les porteurs, lourdement chargés, conservent di facilement leur équilibre; ils sont vite à bout de forces, je le vois, et j'ordonne la halte avant la tombée du crépuscule.

Nous n'avons pas dépassé la combe supérieure, mais déjà les contreforts commeocent à s'élever en escarpements, le val se resserre. Un cours d'eau pérenne s'est creusé un lit profond entre des berges k pie; les cascades où le rio saute de gradin en gradin dans des couloirs à parois verticales vont hientût apparaître et nous aurons à lutter contre des obstacles que nous connaissons déjà trop bien,

La buée glaciale nous pénètre jusqu'aux moelles; nous grelottons sous la brise du nord qui souffle en plein dans la gorge, mais il n'est pas possible d'allumer du feu, tant le bois mort que nous recueillons est humide. Plusieurs essais, où les hommes apportent toute leur pratique, et moi ce que la théorie peut me suggérer, n'aboutissent qu'à épuiser notre provision de luminaire et de graisse. Tout espoir d'un souper réconfortant nous abandonne; il faut se contenter d'un repas de sardines et d'anisado. J'installe mon hamac entre deux arbres et chacun de ses balancements me beurlo contre une roche anguleuse; les autres se couchent ou s'accroupissent, au choix, sur les pierres mouillées, et nous sommes harcelés toute la nuit par

des hordef; de chitras : aussi, peu de sommeil et point de son;;es dorés.

Le lendemain matin, personne ne regrette les délices de cette halte; en peu d'instjjuta noui^ sommes prêts à partir; le déjeuner est renvoyé à l'^ieure fortunée où nous sortirons de la brume. Et voici que dès le lever du soleil le brouillard disparaît, et pendant quelques minutes mes regards embrassent la mer, colorée en jaune rougefttre par la réverbération des nuages. On distingue un bâtiment à l'ancre, les voiles larguées. Puisque nous le voyons d'une telle distance, ce doit être un grand navire, sans doute le Dupetit- Thouars au mouillage d'Acanti.

Cet aspect nous rejnplil de joie: quelles que soieut les fatigues du chemin, nous voici dans la bonne route. Mais bientôt je redeviens inquiet. Le Dupetit- Thouars est probablement arrivé depuis un jour au moins, et il m'est impossible de rallier Acanti avant aprësrdemain ; or ce navire ne doit rester que trois jours. Je ne le trouverai donc probablement plus quand nous arriverons sur le rivage : si nous l'atteignons, c'est la crainte plus que l'espoir qui nous aura donné des ailes.

Marche iliriicile, exercices runambulesqucg. — Plus de Dupelil- Thouiin. — Le cacique Ousoiiilélé. ^ Baie et marais de l'AcanlL. — Les Indiens de TAcatHi. — Le Grand Caeiquc.

A six heures, on se remet en marche ; la quefarada le fait de plus en plus détestable; à chaque ravine

qui s'y perd, une cascade se précipite; chaque bec de co«rffuent est formé par un éperon abrupt : si le saut n'est pas vertical, on se cramponne aux saillies, et, s'aidant d'une lian^, on dévale comme on peut; quand la descente est impraticable, on passe bon gré mal gré sur l'éperon : si anfractueux qu'il soit, les gradins en sont toujours couverts d'arbres reliés par des lianes auxquelles on s'accroche. Quelquefois il faut remonter le torrent et regagner la crête, où le chemin est plus facile, mais cette région est si hachée qu'à tout instant l'arête se bifurque. Le raisonnement, l'habitude, l'instinct acquis pendant ces deux années d'exploration me font suivre quelque temps la bonne voie, mais nous /inissons toujours par tomber sur quelque pointe escarpée qui nous force à dégringoler de nouveau dans le ravin. Une dernière tentative nous amène à la fourche d'une grande quebrada. Il est midi, on allume le feu et nous prenons le premier repas de la journée ; bon ou mauvais, nous l'avons bien mérité.

A une heure on repart. Pendant quelques centaines de mètres, tantôt à droite, tantôt à gauche du rio, nous marchons passablement, mais bientôt recommencent les gorges et les cascades.

Parfois des troncs énormes, charriés par les crues et échoués dans les étranglements ou sur les arêtes des sauts, forment une rampe descendant d'un bief à l'autre ; ils nous permettent d'avancer sans danger, mais non sans de véritables tours de force funambulesques; quelques-unes de ces épaves ont jusqu'à trente mètres de longueur. A travers l'embrouillement des racines noueuses on se hisse péniblement jus-

t>A»AMA KT DARIEN

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qu'au tronc pourri et glissant, puis on le suit à petits pas eu a'appuyant solidement sursoubilon |)oiutu.Dc peur du verlige, le plus mauvais des compagnons de route, on n'ose regarder l'abtme au-dessous, où l'eau noire cache à peine les roches laillées en pointe ou aiguisées en arêtes vives par la violence du courant. Arrivé au Lrancliage, on se depûlre comme on peut pour redescendre et atteindre la me Puis ces palissades cessent; la masse d'eau, toujours lugmentée par de nouvelles quebradas, nous empêche de suivre le lit, du rio; il faut donc remonter sur K crête et y cheminer jusqu'au point où l'éptron vient aboutir à la vallée. Alors on essaye de continuer sur li berge; mais à peine j est-on descendu, que derethef on est obligé de revenir à l'escalade: cette manœuvre se renouvelle à l'infini, les ravines qui s'embranchent au rio étant désespérément rapprochées les unes des autres. Monter en s'accrochant, descendre en se retenant aux lianes et aux branches, te! est le programme de nos amusements.

Certaines de ces arêtes entre val et ravin sont si étroites, qu'un arbre suffit à les barrer complètement; à droite et à gauche, les parois sont à pic, impossible de faire un crochet pour éviter l'obstacle : on tourne le tronc en se mettant à califourchon sur quelque racine maîtresse à portée, puis il faut se cramponner à la suivante, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on puisse reprendre pied. Nous mettons ainsi prés d'une demiheure à faire le lour d'un immense figueron dont les racines, plus hautes qu'un homme debout, s'étalent comme des bra^î de pieuvre, et, descendant des deux eûtes de l'arête rocheuse, vont chercher le sol nour-

PANAMA KT DARIÉS 3i5

Iroubleiit ijoint : de grande taille et bons nag'eurs, ils plieDt leur charge tlans leurs sacs de toile recouverte de caoutchouc naturel et continuent imperlurbablement leur route, tant6t eu faisant des brassées, tantôt avec de l'eau jusqu'au cou; les autres, et moi avec eux, escaladent une crête arrondie qui a prÈs de mille mètresdeiongueur. Tout, autour de noua, montre ((ue la cluse va finir; elle nous a coûté trop de peine, sans parler du péril, pour que nous la regrettions au moment d'entrer dans la vallée basse.

Je consulte le baromètre : nous ne sommes qu'à une centaine de mètres au pi us d'altitude. Une fois sortis de la gorge, nous suivons encore le rio jusqu'à un endroit convenable pour camper, el nous nous choisissons une large grève infestée de scorpions.

Le lendemain matin, il nous fanl éviter uo nouveau défdé, un caiiou profond qui étrangle le cours du torrent; nous grimpons donc une arête quelconque, de laquelle nous atteignons un autre confluent. Là, tout d'nn coup, nous voyons s'épanouir la vallée, et le rio, s't'talanl en une nappe sans profondeur, courir sur un lit de gros cailloux ou sur du sable fin, au milieu de vastes grèves. Débarrassés des gorges, des rocs amoncelés, de l'étouffement des lianes, nous marchons d'un pas délibéré.

Sans doute que nous sommes près de la mer, car, sauf une petite loma ou colline à l'est, la contrée est absolument plate. Le rio, de plus en plus sinueux, est entrecoupé d'Iles, d'iloU. La végétation change d'aspect, elles flancs dequelques berges plus élevées nous montrent que le sol est formé de terrains de transport, d'alluvions d'origine neptunienne fort récente^

A midi, l'on rencontre quatre Indiens péchant au javelot. Eugenio, qui me sert d'interprète, apprend d'eux qu'il y a sur rade un navire à feu avec des soldats et que ce navire attend des blancs arrivant du sud. Plus de doute , le bâtiment que nous avons vu hier matin au lever du soleil est bien le croiseur français, le Dupetit-Thouars , qui depuis quelques jours hante continuellement notre pensée !

* L'impatience joyeuse de revoir MM. Wyse et Verbrugghe et des officiers de marine, mes camarades, le vif désir de rentrer à Panama et de ne pas retraverser la Cordillère à peu près sans habits, — il ne me reste que des lambeaux de vêtements et de vagues ressemblances de souliers, — le besoin de repos et de nourriture, tout m'engage à presser le pas. Je sais trop bien que, vu la saison où nous sommes, le commandant ne peut s'arrêter que le temps indispensable sur cette rade ouverte, souvent battue en plein par de violentes rafales du nord-ouest dont tout marin nn peu prudent redoute les attaques.

Un des Indiens s'offre pour guide. A coup sûr il n'est pas désintéressé : j'imagine qu'il tient moins à nous préserver des crocs des chiens du village qu'à nous surveiller et à prévenir la tribu de l'arrivée des blancs. La présence d'un grand navire à feu et fumée, l'annonce de la venue d'Européens par-dessus les cols de la Cordillère, il n'en faut pas tant pour les mettre sens dessus dessous. Bien que très fatigué, je hâte encore le pas.

Hélas ! des caucheros de Cartagène des Indes me percent le cœur à la première parole : le Dupetit-

t'ANAHA KT UARIHIN :147

Tliounrs vient de lever Tancrel II étail encore on vue, me ilisenl-ils, il y a quelques instants, quand ils ont quitté leur campement à remlioiiclmre de l'Acanli.

Je sens bien que cette désolante nouvelle est vraie, mais je n'y veux croire à aucun prix, et ma hâte s'en augmente.

Chargés comme ils sont, mes hommes ne peuvent me suivre, et j'entre au village une bonne demiheure avant eux.

Mais voilà, je ne sais pas un traître mol d'indien, les naturels ne sont pas plus forts en espagnol ou en anglais (pour ne rien dire du français, voire de l'allemand), et quelques minutes se passent avant qu'ils comprennent mon désir de parler au Cacique.

Celui-ci me reçoit devant sa maison, au milieu de ses notables; à ses pieds, un de ses fils tient le bâton, insigne de l'aulorllé. On veut me faire sentir que je suis devant une sacro-sainte Majesté. L'accueil, sans afiicher une hostilité ouverte, n'a guère lieu de me flatter ; mais je me préoccupe fort peu de ces façons glaciales, et, faisant lever un des hommes pour prendre un siège qu'on ne m'offre pas, je demande à l'un des jeunes gens d'aller me chercher du feu. Mon sans-gène ne déplaît point, et l'on dai[;ne enfin prêter quelque attention à mes questions, ou plutôt à la mimique enfantine qui les accompagne.

Les mots Wyse, France, aident à noire compréhension mutuelle. Le navire de guerre est parti dans la matinée, on Ta vu se diriger vers le sud, mais, à une certaine distiiiice, il a viré de bord et marche vers le septentrion; même on l'aperçoit encore du rivage de la mer.

m pÀHxm n i>a«ies

Le Cacique me tint un discours oà reveDaîent souvent Its mots sanlos el carta (lettre en espagnol), mais il fallut t'arrifée d'Eugenio, l'iaterprète, pour m'expliqiier de quoi il retournait : M. Wyse, en partant, avait remis pour moi des lettres ni des proTisions à nu patron de chercheurs de tagna, à an nommé Santos, établi près de l'embouchure du rio Acanti dans l'océan Atlantique.

Pendant ce temps on étail allé chercher un petit billet que M. Wyse avait coniié au cacique; il m'annonçait que le Dupelit-Thoi ars était dérinivement parti el me recommandait de i ie tenir en garde contre les Indiens. Je compris alors la manœuvre du croiseur : son crochet vers le sud avait pour but de faire croire ii un prochain retour et d'entretenir les sauvages danï4 une crainte salutaire. Nous n'avions donc rien à redouter dans notre solitude.

Ouisapllélé — tel est le nom de sa précieuse et glofieuse Majesté — veut bien nous prêter deux pirogues, el des pratiques du rio nous mènent au campement des caucheros nègres, à une demi-heure plus loin. Chemin faisant.j'apprends que ce n'est ni le Tolo ni l'Acanli dont je viens de descendre le cours, mais bien le Guati, affluent principal du dernier de ces deu:t petits fleuves dariénites.

Nous arrivons bientôt à l'établissement des Cartagénois. J'y trouve abondance de vivres laissés pour moi par .M. Wyse, ainsi qu'une longue lettre qui me met complètement au courant de l'état général de l'exploration des Isthmes.

La tribu d'Acanti appartient à celles que les Espa-

PANAMA ET DARIKH gnols nomment Indiot mansos, c'esi-à-dire les Indiens soumis ou censés tels. Les tribus ainsi désignées ont accepté un semblant de clirislianisme et elles permettent aux étrangers de commercer sur leur territoire : il ne pouvait en être autrement, car leurs minces pneblos non fortifiés sont à la merci d'uue poignée de soldats.

Le catholicisme de ces anciens idolâtres n'est pas compliqué: il consiste uniquement en quelques noms de saints ou de vertus chrétiennes qu'ils ajoutent à leurs noms ordinaires. C'est là toute leur part à e la foi qui sauve »

La pauvreté de leurs forets les ava Ijusquici tenus il'abii de tout commerce reguliei ivec les Neo-Grenadins de temps à lutie seulement deti ^oelettes américames Iroq aient la lagua des sinnges contre des cotonnade des mairaites de leaude\ie et divers objets qu Is ne savent point fabiiquer Mais depuis qu une exploitation baibire a lelruit tous les arbres a laoutctiour un ^rand nombre de tartagénois, sous la menace de mourir de faim, ont ele forcés de se livrer à la recherche, beaucoup moins lucrative, de l'ivoire végétal, dont il se fait actuellement une exportation suivie. L'abondance de ce fruit dans les forêts du rio Tolo et du rio Acanti a déterminé, à l'embouchure de ce dernier cours d'eau dans l'Atlantique, la créationd'un campement où déjà vivent an moins une soixantaine de nègres augmenlanipeuàpeu en nombre. Depuis lors les Indiens ont vu se tarir pour eux la source d'échanges qui leur procurait, avec la visite des Américains, les ustensiles, les « bibelots», les vâtenienls nécessaires et les boissons qu'ils préfè-

rent à tout au monde ; ils sont donc condamnés à la misère, ou, pis encore, au travail.

De là leur haine contre les Carlagénois, dont ils ont souvent médité le massacre ; mais par peur des représailles ils rongent leur frein en silence. Voyant arriver un navire de guerre, apprenait qu'un parti de blancs était attendu du sud, ils se sont imaginé, les pauvres gens, que nous venons protéger les caucheros et développer encore la cueillette de la tagua. Tout naturellement ils nous englobent dans leur aversion pour les envahisseurs, et je ne puis m*étonner * de Taccueil froid qu'ils nous ont fait. Ils ont bien le droit de se dire que « l'étranger, c'est l'ennemi ».

Une petite fièvre causée par les fatigues de la descente m'obligea de passer un jour au campement. J'avais aussi à préparer le retour, à prendre des renseignements, à me procurer un guide pour rejoindre, par une route plus facile que le rio, notre pica de la Cordillère — car, pour l'instant, nous étions rassasiés des « plaisirs » de la Sierra.

Dans la matinée j'explore quelque peu le bas Acanti et la côte maritime. Bien que la saison sèche soit avancée, le débit du petit fleuve est assez important pour que ses eaux franchissent les sables de la barre ; mais parfois, à marée haute (en ce point du littorale de l'Atlantique la dénivellation est de soixante centimètres au maximum), les vents du nord-est refoulent, dit-on, les vagues dans le rio.

A une époque géologique encore récente, la mer devait s'étendre jusqu'au confluent du Guati et former en cet endroit une baie spacieuse. Depuis, un cordon arénacé l'aura circonscrite ; la rade, devenue lagune,

se sera peu à peu comblée, mais la conlri^e est restée lort marécageuse et le cours du lleuve incertain. Ou retrouve, eu plusieurs endroits, des tronçons d'anciens lits correspondant à de vieilles embouchures séparées de la nier par une dune peu épaisse. D'après les caucheros, cette palud do serait point insalubre malgré les divagations de son rio.

La baie est ouverte et n'offre point d'abri ; mais, du large, elle doit être de toute beauté avec sa courbe gracieuse dominée par des mamelons boisés, et, plus haut, par la Cordillère aux grandes ombres bleues.

Mauuelito, Indien riche et influent, de la famille des Caciques, a sa case sur l'autre rive du fleuve, en face de l'établissement des caucheros. Quelques mots espagnols et de petites bribes d'anglais en font l'intermédiaire obligé de la Iribu et des capitaines de goélettes américaines. Comme l'honnêteté n'est pas ici la vertu mattresse, il a su s'arrondir aux dépens de ses compatriotes; ceux-ci, maintenant, ne sont plus ijue ses exploités. Malheureusement pour lui, les Cartagênois sont venus interrompre le cours de ses exploits : il est riche, mais sans eux il le serait beaucoup plus. Ces maudits intrus, il tes chasserait volontiers, mais il n'a pas su choisir sou temps; les caucheros sout aujourd'hui plus nombreux que les guerriers de la tribu, et mieux armés, et plus braves et plus entreprenants. C'est une partie perdue.

Je m'abouche avec lui pour me procurer un guide, mais sans succès. Il se borne à m'apprendre que toute la nuit les Indiens ont tenu un palabre à mon sujet, Le Cacique désirerait beaucoup que mon Inter-

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PANAMA ET DARlËN 355

Grand Cacique — sa majesté Ousapilélé n'est, après tout, que le chef du pauvre village sur le Guati.

Certes, on chercherait en vain sur le « glorieux » Almanach de Gotha le nom de ce souverain et celui de ses domaines. C'est un vieillard encore vert, maigre, et beaucoup plus grand que la moyenne des hommes de sa. tribu. Il aurait une assez belle physionomie sans une hideuse plaie à l'œil qui le défigure d'un côté ; du premier abord il me plait, et dès avant la fin de la conversation il m'est déjà très sympathique.

Il s'assit avec dignité et commença aussitôt à leriaVy c'est-à-dire à chanter d'une voix nasillarde un long discours préparé la nuit précédente en conseil de tribu, avec grande absorption de « chichaj^. Le rhytme en est des plus divertissants : on prononce la gre^ mière partie de la phrase avec une lenteur excessive, en accentuant surtout les dernières syllabes des mots; puis, sans transition aucune, on dépêche avec volubilité le reste, en baissant de plus en plus le ton. Chaque phrase est suivie d'une longue pause, pendant laquelle, en signe d'approbation, toute l'assistance fait entendre un hum ou un hêê prolongés. Quand c'est le hêéj on se dirait presque au milieu d'un trou* peau de moutons.

La conversation va cahin-caha : mon coquin d'Eugenio, ivre comme un Dariénite, remplit supérieurement mal ses fonctions d'interprète.

Bien naturellement, le brave Cacique nous demandait ce qui pouvait nous attirer dans un si pauvre pays, chez une tribu isolée, si paisible jusque-là, puis s'étendait en longues plaintes sur les Cartagénois. Je

fis répondre en quelques mots que je n'avais rien de commun avec les caucheros, que je venais pour des recherches auxquelles de sa vie il ne pourrait jamais rien comprendre, et qu'avant tout il me fallait des guides pour le lendemain, et que, ces guides, je les exigeais mordicus.

Les Indiens sont comme les enfants, ils cèdent à toute parole ferme et nette, et n'ont jamais su refuser une demande catégorique. Le Cacique essaya pourtant de leriar encore; je l'interrompis pour le ramener à la question : Encore une fois des guides, oui pu non I — Il me promit alors plus que je ne demandais, me renseigna sur sa tribu, sur la contrée, et.s'enquit, mais sans trop de curiosité, des fameuses merveilles du pays des blancs. Une bouteille de vin que je lui offris, des ciseaux qu'il désirait ardemment, des biscuits pour son petit-fils, avec cela frère blanc et frère indien se séparèrent très bons amis.

Le chemin du retour. — Réascension et redescente de la Cordillère. — Sur le rio Tiati. — Faits et gestes de la tortue morocoï. — Rentrée à Panama.

Dès le lendemain, nous reprîmes le chemin du retour; une heure de marche nous amena au pueblo de Guati. Ousapiléléétaiten train de préparer ses fusils. Cela me donnait à penser : aurait-il, par hasard, l'infentiqn de nous attendre près de quçlque mal paso? En outre, les deux guides désignés ne parais*

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saieni |)u^ ; ManuelUo, le rmaiicicr, devenait ironique, impertinent, et même nous faillinies terminer par les armes une disciissioQ à propos d'un mince achat. Je nie souvins alors que le vieux Cacique m'avait dit la veille, en souriant d'une drfile de façon, que sur la routt il me retrouverait avec quelques amis pour m'offrir de petits cadeaux. J'eus un instant quelque défiance.

Mais, en réalité, le danger, si danger il y avait, n'était pas bien grand : près du village ils n'oseraient nous attaquer, à rause des caucheros et du navire de guerre ; Ht s'ils nous guettaient dans la montagne, ils en seraient pour leurs frais, vu que je n'avais point l'intention de reprendre le même chemin.

Après une courte discussion où je leur reproche vivement leur manque de parole, clwse à laquelle les Indiens, gens d'honneur, sont fort sensibles, j'obtiens enfin mes deux guides en tes payant d'avance et beaucoup, et uous partons, gardant l'œil sur eux. Ils nous mènent, par un sentier doux et facile, à la fourche de l'entrée des gorges. Là je les renvoie à leur village; puis, retrouvant notre pica, nous arrivons de bonheur à la « rancheria des Scorpions >, où nous nous installons de manière à nous préparer aux fatigues du lendemain par un copieux repas et un long sommeil. Si peu que nous ayous eu à redouter une embûche des Indiens, elle n'est plus ii craindre à cette heure : ces tribus sont tellement superstitieuses, que, la nuit, les hommes n'osent faire un pas hors de leurpueblo; demain, dès la première heure, nous nous mettrons en marche en suivant une nouvelle pica.

Le jour suivant, nous partons dés l'aube. Laeonsli-

tution du terrain étant la même sur les deux versants de la Cordillère, la méthode qui, sur l'autre versant, nous a déjà si bien réussi pour arriver au point culminant sans aucune hésitation, nous permettra d'éviter l'escalade si dangereuse par le rio Guati.

Comme la pente de la Cordillère est bien plus ardue sur le penchant de l'Atlantique que sur celui du Pacifique, l'ascension nous demande un long et grand eftort. Partis à sept heures du matin, nous n'atteignons le sommet qu'à midi cinquante ; l'arête que nous avons suivie est restée tout le temps fort étroite, à travers une forêt plus riche, plus épaisse qu'à l'exposition du sud.

A la cime de la montagne, le brouillard nous attendait; il se condense peu à peu, et les grosses gouttes d'eau qui tombent de la fouillée nous mouillent comme une vraie pluie. La ligne de faîte porte vers le nordouest, les variations de direction ne s'écartant pas à vingt degrés de ce relèvement; tantôt elle est fort mince, tantôt elle est assez large.

Grâce à l'absence de sous-bois, nous marchons sans tracer de pica, mais des troncs renversés par la violence des vents qui balayent ces hauteurs nous barrent souvent la route. A trois heures, nous retrouvons le point où quelques jours auparavant nous avons gagné la cime de la Cordillère et à cinq heures et demie nous arrivons au piquet 2526. Après avoir inutilement essayé de suivre la « cuchilla » jusqu'au bout, afin d'éviter une quebrada qui m'a laissé de fort mauvais souvenirs, nous atteignons le sommet d'un mur de vingt mètres de hauteur que nous parvenons à descendre sans retourner sur nos pas. L'œuvre

est accomplie : nous avons heureusement terminé notre voyage de Tras-os-Montes.

Mes hommes sont enthousiasmés. Quoique passant leur vie dans les bois, habitués qu'ils sont à chercher leur chemin dans des forêts impénétrables à d'autres qu'aux Indiens et aux sang-mèlés, ils ne reviennent pas de leur étonnement sur la précision avec laquelle on les a menés à Âcanti sans fausses voies, sans hésitations, et par la pica sûre et facile qu'ils ont tracée sous mes ordres à travers une Cordillère redoutée même des sauvages. Leur commisération méprisante pour le citadin mou qui ne sait ni manier le sabre d'abatis, ni se dépêtrer d'un fourré de lianes, fait place à une foi sans bornes dans la science des blancs. Ils nous trouvent maintenant plus grands que nature.

Le 15, nous partons d'asse2 bonne heure et sans déjeuner. Certains de ces messieurs ont trouvé bon de jeter en route les provisions qui leur paraissaient trop lourdes, la graisse par exemple. Fatigués de l'étape de la veille, ils se querellent au sujet des charges à porter; j'interviens, et, faisant moi-même la répartition, je m'arrange de façon à donner à José et à Garcia, en qui j'ai pleine confiance, les vivres les plus précieux et le matériel de cuisine. Eugenio, Pedro Espinosa et Juanito seront bien forcés de suivre quand même.

Je les préviens, du reste, avec une froideur ferme, que, dans la nécessité absolue de regagner Panama avant le 25 février, jour du départ de M. Wyse pour Buenaventura de Colombie, je n'attendrai pas les re-

tardataires et que je marcherai coûte que coûte : si Tun d'eux ne peut plus suivre, on lui laissera un camarade, mais on ne les enverra chercher qu'après notre arrivée à Yaviza ; les provisions ne leur manqueront pas, puisqu'il y a des dépôts sur la route. Cette menace produit son effet. Juanito, qui se lamentait de ne pouvoir plus se traîner, est guéri comme par enchantement. A onze heures du matin, à la ranchéria du 5 février, nous déjeunons d'un pavo tué par José ; à cinq heures du soir, nous arrivons à la rancheria du l'"^ février. La clairière y est toute couverte d'une jonchée de petites fleurs papillonacées blanches et violet clair, tombées d'un arbre que nos gens ne connaissent pas. Cette neige délicate, entourée de verdure sombre, est charmante à voir : on dirait l'hiver au milieu de Tété,

Un énorme serpent noir, très effilé de formes, blanc sous la gorge et tacheté çà et là de jaune orangé, pêche dans la quebrada le petit poisson (chalcinopsis) que nos hommes appellent sardinita : il me regarde paisiblement pendant un bon quart d'heure, puis, effaré par des bruits, il renonce à la pêche et au poisson, et se coule dans les herbes avec une prestesse, une grâce merveilleuses.

La trocha, beaucoup moins facile que la pica dans la Cordillère, devient de plus en plus mauvaise. La nuit, les garapates nous exaspèrent; le matin, les hommes, de méchante humeur, se disputent encore au sujet du partage. Pour égaliser les charges, voici comment ils s'y prennent : ils les suspendent aux deux bouts d'une longue branche bien droite qu'un homme porte, au milieu, sur l'épaule; c'est là une balance

peu coûteuse, et beaucoup moins fausse que celle de maint industriel et commerçant.

Je marche en avant pour les presser. Au moment où je tourne un coude du rio, je vois tout à coup un grand animal se lever à deux pas de moi et fuir vers la colline, mais sans y niettre une trop grande précipitation. Il s'arrête à une trentaine de mètres. C'est un superbe jaguar.

Faute d'arme à la main, je suis un peu émotionné, je l'avoue, mais ce félin n'attaque jamais en face et sa réputation de couardise est faite depuis longtemps.

Son poil hérissé par la surprise donnait à sa robe foncée et tachetée un velouté admirable, mais le faisait paraître si gros que ses formes perdaient de leur gracieuse élégance. Après être resté immobile quelques secondes, il regagna la forêt, de son pas élastique et léger, franchissant les arbustes, les branches, les feuilles mortes, sans faire entendre le moindre bruit.

Un moment après, en me retournant par hasard, je l'aperçus à une vingtaine de mètres ; il était rentré dans la quebrada, qu'il remontait à loisir. J'appelai les porteurs, ma voix lui fit hâter son allure. A l'arrivée des hommes, il sauta d'un premier bond le Tiati, d'un second un grand fouillis de racines, et disparut. J'avais maintenant un fusil, mais longtemps nous battîmes le bois en vain. Le même jour, notre avantgarde vit un autre de ces tigres, et ne réussit pas non plus à l'atteindre.

Nous continuons notre route , prenant à partir de ce point une trocha faite précédemment par les porteurs, trocha qui se confond rarement avec le rio et en évite les passages difficiles.

La forêt, hérissée de sous-bois très épais sur les terrains primitifs, est clairsemée dans les endroits ou se rencontreutleslauses; sur le bord des quebradas elle est encombrée de lianes, et des tiges pendantes du carrisal. La portion la plus désagréable du chemin fut la trocha qui conduit au port Tiati et qui date des premiers jours de l'exploration : elle fourmillait de garapates et les hommes appelèrent mon attention sur le bruissement produit dans les feuilles sèches par la marche de ces bestioles, plus terribles à elles seules que toutes les dix plaies d'Egypte.

Jamais étape ne me parut si longue. Le 18, à trois heures, nous arrivions enfin à la rancheria, où nos amis avaient laissé force provisions, deux bouteilles de vin, des œufs. Mais, « l'homme ne vit pas seulement de pain » ; mon impatience était grande de savoir si je trouverais au petit port les deux pirogues demandées. Je cours au rio; ô bonheur! les voilà, remisées soigneusement dans une crique minuscule ! Nos hommes sont encore plus contents que moi : plus de portages, plus de marches dans la trocha.

En mettant le pied sur les embarcations, ils s'empressent de se signer et de remercier la Santissima Virgen, la très sainte Vierge. Et de fait, ils ont lieu d'être fiers de cette rapide traversée de l'Isthme, dans une région absolument déserte, parmi des montagnes qui passent pour ensorcelées.

Nous partîmes aussitôt. Le Tiati étant presque à sec, la descente fut très dure; il fallut traîner les pirogues et nous n'avions pas de canaleles. On ne voyait plus le moindre courant, les pozos se recouvraient d'une

épaisse moisissure verte au-dessous de laquelle le sillon du canot montrait une eau brune et puante. Les caïmans, rares il y a un mois, pullulaient aujourd'hui, et çà et là quelques tortues ahanaient sous la chaude atmosphère-

Parmi ces chéloniens, la plupart passent dans l'eau la majeure partie de leur existence; d'autres, par contre, vivent presque toujours à terre. La plus grande espèce des terricoles porte au Darien le nom de morocoï.

Les morocol atteignent des dimensions énormes, égales presque à celles des tortues éléphantines de Madagascar. On les recherche à cause de la finesse de leur chair; mais avant le sacrifice, peut-être dans la persuasion que le caldo n'en sera que meilleur, on leur fait subir les plus cruelles tortures : si c'est un passe-temps, il est odieux; si c'est un raffinement de cuisine, il est criminel. Le malheureux animal, retourné sur le dos, est chargé de lourdes billes de bois, et l'assistance de s'ébaudir à ses tentatives désespérées pour se remettre sur ses pattes. Moi-même, quelle que fût ma pitié, je ne pouvais m'empêcher de rire aux contorsions maladroites de cette tête de serpent, de ces pieds de rhinocéros.

Le morocoï, si lent de sa nature, est devenu, chez les naturels du Darien, le symbole de la paresse, et certains de nos porteurs s'entendaient seriner pour la centième fois par leurs camarades plus actifs un dicton bien connu dans le pays : « Morocoï, allons travailler ! — Impossible ; vois, je n'ai pas de pieds, je n'ai pas de mains ! — Morocoï, allons manger ! — Tout de suite, voici mes mains et mes pieds. » Mais

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aussiy c'est ua grand miUn, comme eik témoigné '\è conte suivant.

Un jour le morocol paria avec le singe on régime de bananes et une bouteille d'anisado qa'O montcmdi plus vite que lui au sommet d'an ceUain arbre. En quelques bonds, Mono^ était en baut, nargnhnt: la tortue, qui, péniblement, se bissant dans les linaes, réussit enfin, au bout d'une beure, à grimper ^anpnèa du camarade. Sans ei|[oter sur les clauses du contra^ sans s'irriter des railleries du singe, le morocol s'avoue vaincu et promet de payer dés son retoor.an logis. € Mais, ajoute-t-il, veux-tu parier le double quo je descendrai plus vite que toi? — Accepté. — Atten^ tion : une, deux, trois !» Et il se prédpitb dans lo ride. Mono débouline de son mieux : arrivé à terre^jl aperçoit son adversaire cheminant déjà sur ses pattes. Mais le morocoï n'est point méchant, il se contente de faire son petit calcul et de démontrer comme quoi, déduction faite du premier enjeu gagné par le singe, celui-ci lui redoit un régime de bananes et une bouteille d'anisado, et le singe s'exécute. C'est ainsi que dans nos contes à nous, gens d'Europe, la tortue a raison du lièvre.

Mais, si finaud qu'il soit, il est encore plus patient. Une fois, ayant, on ne sait où ni quand, passé six mois à grimper le long d'une pente d'éboulis, il allait toucher au but, quand, par maie chance, une grosse pierre à laquelle il se cramponnait de ses pattes de devant roula sur le talus et l'entraîna jusqu'au point de départ. Sans se décourager, il recommence l'ascen-

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