Espèce d'embarcation
Américains du Nord, ils songèrent alors à attaquer directement par T Atlantique.
Les travaux ainsi modifiés ne commencèrent qu'en 1850. On les aborda par la section la plus pénible, Tîle de Manzanillo et les terres détrempées de la côte. Cette portion de l'isthme, absolument déserte, s'élevant à peine au-dessus de l'eau par points isolés, était couverte de mangliers dont les racines entre-croisées opposaient un obstacle presque invincible à la marche des opérateurs. Pour tracer la direction de la voie, il fallait « trocher * » tout le jour, et le soir rentrer à bord d'une vieille coque de brick ou d'un vapeur condamné, le Télégraphe,
Peu à peu les travailleurs arrivaient : de quarante ils devenaient plus de cent. On atteignit Gatun vers la fin de 1850, et la Compagnie put transporter en ce lieu le matériel, les vivres, des ouvriers toujours plus nombreux pour commencer les remblais de la voie et poser à faux frais des rails. Tout à coup les étonnantes nouvelles de Californie, la découverte de nombreux et très riches placers, les légendes sans fin sur de fabuleuses richesses trouvées en quelques coups de pioche, firent absolument perdre la tête aux engagés; ils abandonnèrent en toute hâte les terrassements pour courir à leur tour vers le trois fois bienheureux pays de l'or.
Les tfavaux furent donc suspendus ; M. Totten et ses compagnons allèrent chercher d'autres ouvriers à Cartagène et aux Antilles ; en décembre, ils en avaient près d'un millier. En octobre 4851, la voie provi-
t. Tracer un sentier: de l'espagnol trocha^ sentier.
PANAMA ET DARIES
soire fut achevée enlre Galun el Colon, ie sei-vice clabli ; on conslruisit sur le rivage un quai temporaire, le long diiquei les navires de la Compagnie déchargèrenl facilement le matériel, les vivres, les approvisionnements de toute nature.
On tenait le succès.... mais liélas! il n'y avait plus d'argent: la caisse était vide du million de dollars réuni par tes premiers souscripteurs. Les obstacles du début avaient énervé la confiance, et la valeur des actions était tombée si bas, qu'on ne pouvait songer à une émission nouvelle.
Cependant, voici qu'un jour deux vapeurs chargés d'émigrants ne purent débarquer leurs passagers au port de Chagres, tant la mer était mauvaise ; les canots où des audacieux avaient voulu braver l'Océan malgré la défense du capitaine avaient coulé sur la barre, et nul ne s'était sauvé.
Le lendemain, le vent força tellement, que les navires eus-mèmes ne purent tenir au mouillage; ils se réfugièrent dans la baie de Limon, où, près de rilot de Manzanillo, ils trouvèrent une mer relativement tranquille. Fatigués de ces dures émotions, les énii^rants voyaient les trains de ballast et de matériel aller et venir sur la voie. L'idée leur vint d'y monter, sans attendre que, le mauvais temps cessant, ils pussent retourner à Chagres pour gagner Galun par une route plus longue el plus dangereuse. Le service ne possédait pas encore un seul vagon de voyageurs, mais on ne s'arrêta pas à ce détait : on exigea un train tel quel, on s'entassa sur les Irucs, sur les voitures de terrassement, et, au nombre de plus de mille, les mineurs partirent pour Galun, d'où, gagnant la Gorgona
par le fleuve Chagrcs, ils rallièrent sans encombres la ville de Panama.
L'affaire eut un grand retentissement aux États- Unis. Les paquebots et les navires se hâtèrent d'abandonner Chagres ; ils mouillèrent désormais dans la baie de Limon pour débarquer passagers, bagages et marchandises, que le chemin de fer emmenait ensuite à Gatun. Une petite ville surgit du marais et fut officiellement constituée en février 4852 ; les Américains rappelèrent Aspinwall. Mais le gouvernement de la Nouvelle-Grenade, rejetant ce terme anglais, lui imposa le nom de Colon, en souvenir du grand navigateur: c'est là, dit-on, la première côte de la Terre- Ferme qu'il avait aperçue, et c'est dans la rade de Limon, sa baie deNàos à lui, qu'il avait mouillé pour la première fois sur le rivage du continent américain. A cette époque, le littoral était sans doute peuplé de tribus indiennes s'adonnant à la pêche et au trafic maritime ; Colomb dut voir de nombreuses pirogues de mer voguant sur les eaux paisibles ou à l'ancre dans les anses des cô{os : de là le nom de la baie — baie de Nàos, c'est-à-dire baie des Navires.
La situation de la Compagnie changea du tout au tout; les fonds affluèrent, et Ton pressa les travaux. Par suite des dernières expériences, au lieu de construire définitivement la voie, on ne chercha qu'à bâcler au plus vite une communication entre les deux Océans. Sur des remblais à peine tassés, on plaçait des rondins empruntés aux arbres de la forêt, sans même se donner la peine de les couvrir de ballast; au moyen de madriers non équarris ou de simples échafaudages on franchissait les marais, les ruisseaux.
IMNAHA ET IURIEN le Chagres lui-même, dont le lit a plus de deux cents mèlres d'ampleur à l'endroit où le chemin de fer le traverse. Chaque jour, le terminus avançait du côté du Pacifique, à la joie des émigrants qui accouraient parmilliers.
Les ^.preuves n'étaient pourtant pas finies : deux fois la Compagnie fut obligée de retirer la construction auï entrepreneurs et de la faire passer en régie directe. On perdit ainsi un temps considérable. En outre, les travaux provisoires étaient si peu solides, que la moindre crue du fleuve, celte des rios les plus insigniliants, enlevait les ponts, alfouillait les remblais, nécessitant ainsi de grandes réparations et des suspensions de trafic. Pour en donner un exemple, le viaduc de Barbacoas, entrepris à forfait, était à peine achevé, qu'une portion notable s'en écoulait dans le lleuve Chagres.,
Mais la principale cause de retard fut longtemps le manque d'ouvriers. De 1850 â 1852, on l'a vu, le personnel fut misérablement insuffisant, le chilfre des terrassiers restant parfois au-dessous de cinquante et ne dépassant jamais trois cents. Â peine avaient-ils économisé sur leurs salaires le prix du passage de Panama à San Francisco, qu'ils désertaient les chantiers pour aller chercher fortune dans les placers. L'année suivante encore, en 1853, il fut impossible de maintenir sur les travaux les hommes intelligents et capables; mais, grâce aux salaires élevés, aux appels faits de tous eûtes dans les Antilles, dans l'Amérique du Nord, en Europe, en Ciiine même, on réussit enfin à recruter un personnel permanent de plus de six mille travailleurs.
Al PANAMA ET DARIEN
En mars 1852, le chemin de fer atteignait Buhio Soldado, à 24 kilomètres de Colon ; trois mois plus tard, il était à Barbacoas, à 35 kilomètres; en janvier 1854, il arrivait à la ligne de faîte de la Cordillère, au col de la Culebra, à 52 kilomètres de la tête de ligne. Pendant ce temps, on s'était mis à Tœuvre sur le versant de Panama. La proximité de cette ville populeuse et commerçante, et surtout la nature des terres traversées, beaucoup moins marécageuses que sur le penchant de l'Atlantique, permirent de marcher sans difficultés graves, et pourtant moins vite que sur l'autre section, par la raison que le matériel provenant de Colon devait être amené sur les chantiers à dos de mulets ; quant au matériel arrivant par Panama, il avait à faire le tour de l'Amérique par le cap Horn, sur des navires à voiles. En janvier 1855 enfin, le dernier rail fut posé, et pour la première fois une locomotive attelée à un train régulier franchit la largeur de l'isthme, de Colon à Panama.
La mortalité qui avait sévi parmi les travailleurs fut bien inférieure aux chiffres terribles dont on a tiré des conclusions fâcheuses- contre le percement d'un canaï à grande navigation entre Colon et Panama. La Compagnie du chemin de fer n'avait garde de démentir ces bruits : aussi longtemps qu'on pourrait y croire les gens assez audacieux pour oser entreprendre, sur tout autre point de l'Amérique centrale, un chemin de fer faisant concurrence à celui de Panama, se verraient naturellement refuser les moyens de mettre leur projet à exécution ; personne ne voudrait hasarder un centime dans une entreprise menaçant de rester inachevée; on craindrait que les épidémies ne
l'AHAJIA ET DARIEN !nt déserter les chantiers, et par humanité pure, fermerait sa bourse à une couvm destinée â faucher tant d'existences humaines. Si puissante est encore celle mensongère tradition, que beaucoup de gens, persuadés qu'un canal à travers l'isthme de Panama est techniquement préférable à n'importe quel tracé, en patronnent cependant certains autres, celui du Nicara^a par exemple. A Panama pourtant il n'y aura guère plus d'une douzaine de kilomètres à creuser dans un marécage drainé en partie par le Heuve Chagres; tandis qu'au Nicaragua, tes cent premiers kilomètres devront être fouillés au milieu du delta du San Juan, dont les branches, s' anastomosant entre elles et avec les rivières voisines, forment un lacis bourbeux de mille kilomètres carrés de superficie oii le sol, à peine plus élevé que la mer, n'assèche jamais pendant la saison d'été; et pour atteindre le lac, le canal devrait s'ouvrir sur une longueur de 74 kilomètres, dans une vallée aussi détrempée et paludéenne que les terres basses du Chagres. Le climat, la nature du sol, la végétation, sont les mêmes ; toutes proportions gardées, la mortalité, pendant les travaux, serait vingt fols plus forte au Nicaragua qu'à Panama. Et cependant l'on oppose toujours la salubrité du premier à l'effrajante insalubrité du second. C'est l'elfet de la légende : la légende du Chinois enterré sous chaque ■averse.
Bien que le chemin de fer fût livré depuis 1855 au ransit des voyageurs et des marchandises, tout n'était tas achevé : il fallut transformer le provisoire en déRnitif, élargir ta route pour la double voie, remplacer les charpentes jetées sur les marécages et les tor-
rents par de puissants remblais ou des viaducs en fer. Les grands travaux d*art furent heureusement peu nombreux : le principal est le pont métallique de Barbacoas, dont la longueur est d'environ deux cents mètres et qui repose sur six pieds de maçonnerie. A cause du service très actif sur la voie, ces ouvrages ne purent être complétés qu'au bout de deux années. Pendant ce temps la Compagnie menait de iront de grandes entreprises d'utilité publique. A Panama, où la baie est peu profonde et où la marée laisse à découvert une large plage arénacée, on prolongeait le chemin de fer en rade par un appontement de près de cinq cents pieds. A Colon, on construisit quatre débarcadères où les navires du plus fort tonnage accostent pour décharger leurs marchandises dans les entrepôts; on combla les flaques de vase dans la ville ; on éleva des terre-pleins sur lesquels s'établirent de nouveaux groupes de maisons; enfin, en barrant une petite vallée près de Monkey-Hill *, on créa un réservoir pour désaltérer une cité jusqu'alors réduite à l'eau de pluie malsaine recueillie dans de grands cylindres de fonte, ou forcée d'acheter à chers deniers celle qu'apportait le chemin de fer.
Dès 1852, où 20 kilomètres seulement étaient en exploilation, la compagnie put servir à ses actionnaires un dividende de dix pour cent; en 1853, où 37 kilomètres, et en 1854, où 50 kilomètres furent parcourus par des trains réguliers, le dividende tomba à sept et demi ; à l'ouverture de la ligne entière il s'éleva à douze,
1 Nom anglais dans un pays espagnol : en castillan, Loma del Mono; en français, Coteau du Singe.
et depuis cetLe époque, certaines aonées ont ijtéeacore plus productives.
Telle est l'histoire du célèbre chemin de fer de Colon à Panania, dont le trajet, comme on va voir, est plein d'intérêt poui> ceux qui ue sont pas encore blasés de ta végétation tropicale.
Au sortir de la grande rue, dont les quatre voies du chemin de fer occupent toute la largeur, la ligne est établie sur un remblai de prés d'un kilomètre; à droite dorment les eaux vertes du goll'e du Limon, à gauche s'étend le marécage. Puis on traverse, par un viaduc de deux cents mètres, le bras de mer qui l'ail communiquer ta grande baie avec l'anse de Puerto Ëscondido ', semée de petites îles plates, ou plutôt de bas-fonds sur lesquels poussent des tnangliers nains : je ae sais plus quel auteur espagnol les compare à des émeraudes sur un miroir. Les premières terres sont noyées et couvertes de palétuviers dont les nombreuses racines aériennes, élagées les unes sur tes autres, forment uu réseau si serré qu'il serait impossible de pénétrer dans la forêt. Celle-ci sert de demeure à des oiseaux de toute espèce, et surtout à des légions de petits crabes rouges, aux pattes blanches tachetées de points bleus et brillants; ils courent rapidement sur les souches vaseuses, portant en arrêt leur pince droite, presque aussi grosse que le reste de leur corps; la gauche est atrophiée et réduite à la dimension des autres pieds.
Au bout d'un kilomètre environ, on passe au milieu
. Mot à mot ; Port otM.
de collines rougeâtres, dénudées, et presque stériles, chose rare sous ces climats. Dans leurs combes, pourtant, la végétation est aussi grandiose, aussi touffue, aussi enchevêtrée de lianes que celle de la vraie forêt. L'une d'elles a été choisie pour le cimetière de Colon ; c'est là que repose le malheureux Straine, officier de la marine des Etats-Unis. Chargé par son gouvernement de vérifier les récits de CuUen et de l'ingénieur Gisborne, il partit de la baie de. Caledonia, dans le bas Darien, sur le bord de l'Atlantique, et tenta de traverser l'isthme avec une vingtaine d'hommes; mais ils s'égarèrent dans les bois ; la plupart périrent de faim et de misère ; cinq ou six atteignirent Yaviza, si exténués qu'on n'en put sauver un seul.
Après avoir franchi la Loma del Mono, contrefort de la sierra Quebrancha, on entre dans le marais de Mindi, tout verdoyant de balisiers et de papyrus ; de temps à autre, nous longeons la rivière, simple crique d'eau stagnante. Peu à peu, la végétation grandit, les mangliers prennent une haute taille, les palmiers sont •plus nombreux ; sous leurs panaches de feuilles retombent des pendentifs de fleurs éclatantes; autour de leur tronc hérissé de débris de pétioles, de longues fougères fines et délicates forment de gracieux encorbellements. Les lianes comjnencent à enguirlander les arbres, charmant coup d'oeil qui devient bientôt monotone. De larges espaces sont couverts d'héliconias aux énormes fleurs rouges, aux larges feuilles longues de plusieurs mètres. Cette plante porte ici le nom de platanillo ou bananier sauvage, je ne sais trop pourquoi, car elle ne ressemble guère au vrai « figuier du paradis». Par moments on rencontre quelques cul-
PifNAMA ET DARIEN 49
tures, la forêt faisant place à des prairies artificielles où pacagent des troupeaux de belle apparence. Des huttes de roseaux se montrent çà et là, dont les habitants exploitent plus ou moins les divers palmiers et musacées de la région : le Corroso, dont les gros régimes de fruits rouges donnent de l'huile ; le palmier Tagua, dont les amandes, très dures, servent à la fabrication des boutons ; sa sève fournit le vin de palme, boisson peu agréable, assez capiteuse pour jdaire aux nègres. Le palmier Sagou est peu commun, de même que le palmier royal : le chou de celui-ci (le cœur) ou, pour mieux dire, l'agglomération des jeunes feuilles, est un « légume » tendre, d'un goût excellent, qui rappelle la noisette fraîche. D'autres espèces couvrent les toits de leurs frondes énormes, qu'on transforme en planchers et en lambris, voire même en longues fibres dont on fait des sacs et des tissus grossiers.
A deux ou trois lieues de Colon, la ligne monte de quelques mètres sur l'éperon de collines abruptes ; une trouée à travers la forêt laisse voir pour la première fois le Chagres, large et paisible. Cette rivière forme ici un méandre qui entoure le bourg de Gatun, groupe de huttes de paille construites sur un terrain plat revêtu d'arbrisseaux.
La forêt immense revêt au loin les coteaux d'un pan de sa robe verte. Les savanes ne se montrent qu'en plaine ou sur les mamelons bas ; encore sontelles interrompues par des bois de palmiers. Ceux-ci du moins ne nourrissent pas autour d'eux ces légions d'épiphytes et de ronces, la vraie malédiction de
l'Amérique centrale et de l'Amérique du Sud. Plus que
leso\cUto^
par la cba.
grand obst*
des iropîq^ JV Gatuo
4819, àPar
laine de cl
emportés p
se douterai
charmante ,
^ Vombre
plonge dan^ qmVbabite
avoir travail choisi Gatua Jamais eu à Bu reste, 1^ que pendant ^
lête de lignes ^ occupées que
la voie ^pa^ V point réseï^^ veut pvendr plaie
-forme
îde, plus même que les fièvres engendrées
^e humidité du climat, les lianes sont le
le à la domination de Thomme sur le sol
ce dit-on, et je l'ai entendu répéter en ^, au Congrès d'études du Canal, une tren- ^fs de gare auraient successivement été f la malaria. Terrible histoire dont on ne guère à voir l'ancienne station, maison ^1, un étage, entourée de vérandas, et bâtie îS cocotiers, sur une petite colline qui Je rio. J'ai causé avec un jeune homme ^puis bien des années. Son père, après ^ à la construction du chemin de fer, a our s'y livrer à l'élève du bétail ; il n'a plaindre de l'insalubrité de ce village.
Clompagnie n'y garda d'employés blancs -^ ^s huit ou dix mois où cette station fut 4le même, les autres gares ne sont plus jiar les nègres chargés de l'entretien de iT blanc n'y séjourne. Sur n'importe quel aux embarquements, le voyageur qui le train place ses bagages sur une Jiauteur des vagons ; lui-même manœuic convoi s'arrête et il monte; pour des-
vre le sig^^^^ /^«v vient h» diof (h> train, qui le fait déposer cendre, il l^V^ ^ i^*** '^*' <*^-l^<- ^'J^ton, la Compagnie réalise
Vcndroil ^*^^^ iiolal)li's, oi hî service n'en marche pas
des cconouy ^^^.^ison n'a en (raccidenls à déplorer ; les
plus mal ; .V ^-ni, chez nons, font passer le voyageur à
précautions ^^^^y ^j^, b(»aueo\ip simplihées : à chacun
Vètat de co \^^ffaire. Bien que le trafic soit considé-
de se tirer ci
HKAMA et DARIES 59
riiliie, on se borne à eipédier trois convois par jour dans les deux sens.
A Colon et à Panama, la ligne est élablîe en pleine rue. Un premier coup de cloche avertit que l'heure est près de sonner, un second que l'on va partir, un troisième que l'on part. Monte qui veut. Les vagons, très allongés, sont ouverts aux deux bouts; des marches y conduisent; point de portières à fermer. En route, les employés demandent les billets : si quelqu'un est en fraude, le train s'arrête où que ce soif et débarque le mauvais plaisant. Or personne n'aime à courir le risque de faire à pied nue quarantaine de kilomètres an grand soleil. Quelques nègres s'y hasarderaient peut-être, la voie leur offrant une route bien présentable pour un pays où il n'y a point de chaussées; mais les ponts du chemin de 1er! On ne s'est pas donné la peine d'en garnir le tablier; Il faudrait donc ï sauter de l'une à l'autre des traverses, espacées d'un mètre et plus, c'est-à-dire, quand le viaduc est large, une centaine de bonds pour le moins : exercice qui demande un jarret nerveux, une tète exceptionnellement solide.
Aucune barrière n'Isole la ligne, et les troupeaux s'y promènent â volonté ; on ralentit la vitesse, la locomotive siffle pour les prévenir et les |irier de faire place; les récalcitrants sont versésà droite ou à gauche par la tr cage à bœufs m, grand treillage en forme de soc de charrue qui les écarte sans trop de dommage.
Au début, les déraillements étaient nombreux, mais un nouveau « milieu » a déterminé de nouveaux instincts. Dès qu'il entend le sifflet, le bétail éparpillé
sur la route se range immédiatement en haie pour laisser défiler le convoi.
On est fort à Taise dans ces grands vagons ouverts, dont le plus agréable est sans contredit celui des bagages, où trône le chef de train ; nous eûmes la chance de lui être présenté, et il voulut bien nous admettre dans son compartiment. Assis dans un large fauteuil de rotin, nous pûmes étudier à loisir le paysage par les grandes portes des côtés et celle de r avant, où la vue n'est masquée par aucune autre voiture. En outre, on a droit le premier à l'unique verre et à Teau glacée que la compagnie offre aux voyageurs.
X Gatun, une foule de femmes entourent le train pour vendre des œufs, du pain, des bananes, de la bière même : le tout à des prix exorbitants, au-dessous cependant de ce qu'on exigeait autrefois des mineurs de Californie, qui payèrent jusqu'à 5 fr. un seul œuf, et jusqu'à 10 fr. pour une nuit en hamac. On apporte aussi quelques plants d'une orchidée {Peristera elata), la « Flor del Espiritu Santo », commune dans les environs, rare ailleurs, paraît-il. Sur leur corolle délicieusement parfumée et d'une blancheur de cire, les anthères et le pistil forment un petit groupe qui ressemble étrangement à une colombe minuscule, lavée de rose.
De Gatun, une pirogue conduit en quelques heures à Chagres, l'ancien « Nombre de Dios », ville très importante à l'époque où l'Espagne engloutissait les trésors du Pérou. La rivière coule à pleins bords, profonde, large, tranquille; nulle part ou n'aperçoit les rives, perdues sous la verdure des palmiers et
ET DiRIES
des mawgliers; par-ci par-là, sur les poitiles, a'('?lcvent lies maisons enlourées de cultures. Cliagres n'i-'s! plus aujourd'hui qu'une mWsrable bourgade de [Millottes, mais le fort San Lorenzo, qui déruudait le iuouillage, est eru'ore debout tout entier. Les lianes l'assiègent et l'enlacent d'un filet de câbles vivants; elles n'ont pas réussi k en dissocier les pierres, elles n'ont pas l'ait une seule brèche daus les épaisses muiuilles. Ce magnifique débris de la puissance espaj^iiole, droit sur un lier rocher que la mer furieuse attaque sans relâche, semble délier le temps, comme un éteruel témoin de l'œuvre immense des conquùlattores de America.
Au départ de Gatnn, la ligne traverse le rlo du même nom sur un magnifique pont de tôle, puis s'engage entre les deux lomas du Tigre et du Lion, deus collines parl'ailement coniques, au.v peules abruptes, couvertes île superbes plantations de bananiers. Puis on s'enfonce de nouveau dans une plaine marécageuse, sans mangliers, où peu à peu les arbres de baut«! futaie succèdent aux palmiers. On dépasse la station d'Ahorca Lagarto, et, près de Buhio Soldado, la voie pénètre dans une gorge où le Chagres s'est creusé un passage entre des rocs à pic. Jusqu'à la station de Buena Vista (Believue) elle suit les rives du lleuve, à dix mètres à peu près au-dessus dus eaux, puis coupe la plaine de Frijole et ses arbres aussi pressés que dans la forêt vierge, mais plus dégagés de lianes. A Barbacoas, prés de la station de San Pablo, on franchit le Cbagres sur un grand pont; par malheur, les tMes du pariipet masquent entièrement la vue; puis vient une savane, puis des bois, et ainsi de"
ôe PANAMA ET DARIEN
suite, en longeant parfois le rio. Le coup d'œil est admirable : du chemin de fer, toujours à bonne hauteur sur le flanc de la vallée, on voit, quand l'horizon s'élargit, se dresser de grands pics ensevelis sous la forêt éternelle.
Nous traversons quelques villages, entre autres Mamei, la Gorgona et Matachin, dont les habitants commencent à s'adonner à la culture. Le nom de Matachin — « tue Chinois * » — était évidemment destiné à devenir l'une des bases fondamentales de la légende des milliers d'hommes à longue tresse, à menton glabre, dévorés par le Minotaure de l'industrie moderne pendant la construction du chemin de fer de Colon à Panama.
La voie, quittant la vallée du Chagres, entre dans la gorge de l'Obispo, croise deux fois ce rio pittoresque; puis le défilé s'élargit, et une seconde locomotive vient s'atteler au train pour l'aider à gravir la rampe de la Culebra (du Serpent, de la Couleuvre). Sur le col, la machine supplémentaire nous abandonne, et les freins serrés, marchant à contre-vapeur, nous dévalons le versant du Pacifique. On suit d'abord un ravin où la route, suspendue en corniche au flanc de parois escarpées, surplombe d'une vingtaine de mètres le torrent de Rio Grande; ensuite le terrain se dégage, le paysage s'accidente.
Bientôt la vue devient splendide : le beau morne d'Ancon profile ses lignes hardies sur le bleu sombre de la mer et l'azur plus éclatant du ciel; à son pied
1. Rappelons que les premiers découvreurs de F Amérique ne croyaient pas fouler un nouveau continent : ils pensaient avoir abordé sur un rivngc de l'Asie orientale.
s'étale Panama, qui, de loin, emprunte à ses ruines grandioses l'aspect d'une puissante cité ; à droite, on aperçoit la large vallée du Chagres inférieur, puis le Cerro de Cabras (Mont des Chèvres) et ses pointes dentelées. A l'horizon, sur l'Océan à demi voilé par une brume blanchâtre, l'œil distingue à peine les contours des îles de Taboga.
La descente nous conduit rapidement au milieu d'une vaste plaine où ne croît que la guagajd aux feuilles multilobées. Un pli de terrain formé par la base de l'Ancon relève le niveau de la voie au-dessus d'un marécage sur lequel la mer vient s'étaler à chaque marée : la forêt reparaît, bien différente de celle du versant de l'Atlaiitique, et de tous côtés se montrent des fourrés de cactus aux fleurs cramoisies.
Nous passons entre les deux files de paillottes du faubourg de Pueblo Nueyo, et quelques minutes après le train est en gare, à Playa Prieta, quartier de la ville assis au fond de la courbe que forme le golfe de Panama.
La ville compte près de 14000 âmes, faubourg compris.
Après la destruction du Vieux Panama par le boucanier Morgan, le gouverneur Feruandez de Cordova choisit pour l'emplacement de la cité nouvelle une péninsule rocheuse, de défense facile, au pied du Cerro Ancon. Le célèbre ingénieur Don Alfonso de Villa Corta en fit une place très forte, n'ayant d'autre égale que Cartagène dans toute l'Amérique du Sud. Il l'entoura de puissantes murailles, épaisses de plusieurs mètres, et construites de trois côtés sur la laisse de basse mer (à marée haute les vagues vien-
60 MNAMA ET DARlEN
nent s'y briser); tout l'espace enfermé dans les remparts fut ensuite remblayé : le sol de la ville forme ainsi un terre-plein d'une vingtaine de pieds d'élévation. A chaque extrémité du front qui regarde le Pacifique se dresse un bastion colossal.
Aujourd'hui, les fortifications, désarmées depuis longtemps, s'écroulent de toutes parts; des pans énormes, sapés par le ressac, des pierres désagrégées sous l'action non moins destructive des arbrisseaux sarmenteux et des plantes pariétaires qui profitent de la ipoindre fissure pour y insinuer leurs racines, gisent çà et là sur la grève découverte par la marée basse.
Le, bastion du sud-est, assez bien conservé, sert maintenant de promenade. Tous les soirs, les créoles y aspirent à pleins poumons la fraîche brise du large ; rien d'harmonieux, de doux à l'œil comme le panorama de la rade et de ses îles verdoyantes. L'autre bastion, complètement démantelé, porte, encore droites et fières, les murailles du monastère de San Francisco.
Panama et ses environs; les Panaméniens.
Panama, il n'y a pas un siècle, était une des cités les plus riches et les plus belles du monde. Les galions qui lui portaient les trésors du Pérou, le passage incessant des aventuriers et des émigrants qui se rendaient au Pacifique, en faisaient le lieu d'embarqué-
ment et de débarquement le plus fréquenté de l'Amérique occidentale. Bientôt les guerres de l'Angleterre contre l'Espagne, la décadence de la métropole, et surtout sa politique jalouse et tracassière vis-à-vis de ses colonies, Commencèrent une ruine que de nombreux incendies hâtèrent. Lors de l'émigration vers la Californie et de la construction du chemin de fer isthmique, on put croire au retour de l'ancienne prospérité; la ville était remplie de voyageurs, et des milliers de navires visitaient son port. Mais l'ouverture de la ligne ferrée entre San Francisco et les États de l'Est a tari presque entièrement ces ressources nouvelles. Toutefois la situation de Panama n'est point fâcheuse, et les habitants, trois fois plus nombreux qu'il y a trente ans, voient s'ouvrir devant eux un avenir de richesse, car, avant qu'il soit bien longtemps, leur ville sera le débouché du canal interocéanique sur le Grand Océan.
En attendant ce retour de la fortune, le dernier grand incendie, celui de 1878, a presque consommé l'œuvre de dévastation. A peine a-t-on quitté la gare du « Transcontinental », qu'à chaque pas on voit des pans de murs aux ouvertures béantes, squelettes de maisons dévorées par le feu.
Il reste peu de ces anciennes habitations espagnoles copiées sur les constructions mauresques, où des murs épais garantissent de la chaleur, où des vasques ruisselant d'eau sans cesse renouvelée entretiennent la fraîcheur dans le vaste «patio». Quelque entrepreneur étranger, le seul architecte du jour, bâcle, sur le modèle de nos casernes, des baraquements où il encaquera le plus de monde possible. Mais on rencontre
encore bon nombre de denoeures à k mode du siècle dernier, à rez-de-chaussée en moellons, et dont les deux étages, construits en bois, débordent de tous les côtés de près de deux mètres, sans préjudice d'un large balcon : le tout à l'avantage dtr passant, qui marche à l'abri de la pluie et du soleil. Ces hautes maisons donnent à la cité une physionomie à part, bien différente de celle des autres villes du Centre- Amérique, faites presque toutes de rues bordées de cases en planches, en pisé ou en torchis. La chose s'explique d'ailleurs aisément : les tremblements de terre, inconnus à Panama, sont fréquents et terribles dans certaines parties du grand isthme, surtout dans le Nicaragua et le San Salvador, dont le sol est criblé de volcans.
Ici le rez-de-chaussée sert de cellier à provisions, à combustible, de capharnaûm pour les débarras de toute sorte ; on n'habite que les appartements supérieurs. Sous ce climat torride où, dans la saison d'été, le bois est tellement sec qu'une allumette enflammerait une solive, peut-on s'étonner du nombre et de la gravité des incendies? Il serait facile de renoncer à ces constructions, qui n'offrent guère d'avantages, pas même celui de la modicité du prix, car, grâce aux relations avec les États-Unis, on peut s'en procurer à bon compte en fer; mais les Panaméniens ont horreur de la réglementation, et ils veulent rester fidèles aux vieilles habitudes. Dans cette cité de bois, il n'y a pas même une pompe à incendie ; et sans précaution aucune, les marchands entassent chez eux alcools, huiles, pétroles et tous autres objets sur lesquels la flamme a beaucoup de prise.
\,. PANAMA ET DARIEN lîS
Pourtant Panama a grand air encore avec ses huit ou dix églises et couvents en ruine, ses palais, ses prisons, ses arsenaux d'un autre âge, ses fortifications géantes. Les niurs et les fossés (|ui le couvraient du côté de la terré et le séparaient des lieux où s'élèvent aujourd'hui divers faubourgs, Pueblo Nuevo, Ârrabal ', Santa Ana, ont élé rasés, au mieux de la saluhrilé de ta ville et de la facilité des communicaas, mais au grand détriment de la staliilité politique P'^hef-tieu .
iCar ces faubourgs sont le séjour de la plupart des |eRS de couleur. Cette population, résultat de croiseî â l'inlini de blancs, de nègres, d'Indiens, et, [pour une faible proportion, de Chinois et de coulies Basiatiques, est en somme douce, serviable et bonne, linais paresseuse et facile ft pousser aux révolutions. Il E|t de quelt[uti pitri^uit, —et ils sont nombreux ici pRl?.'; partis plus ou inoins libéraux, plus ou moins ^aervat^urs. A peu prég comme dans le reste de
lB6rii{Ue latine, U coulenr de la peau détermine
PMIIï des opinions. Dès qu'un des meneurs réussit à rassembler une petite majorité de mécontents, un soulèvement, ou, comme disent les Espagnols, un |[ pronunciamiento est décidé : alors les insurgés, en I % armes, occupent la place de Santa Ana, son église et y toutes les maisons qui dominent la ville â une petite portée de fusil. Les gens an pouvoir essayent de résister; ils s'organisent quelque peu et vont couronner un mamelon qui,presque aussi élevé que celui de Santa Ana, commande la plage et la rouie du terrible faubourg.
espagnol, veut justement dire faubourg.
Malheureusement cette position ne peut tenir qu'un petit nombre de défenseurs ; le feu des adversaires les débusque bientôt, et la ville est prise.
Les hauteurs de Santa Ana sont considérées comme tellement importantes, que du temps des Espagniols il était interdit d'y élever le moindre bâtiment, fût-ce une simple case. Un marquis de Santa Ana, propriétaire de ces terrains, voulut tourner la difficulté : fort de l'appui des ordres religieux, dont l'autorité balançait celle du vice-roi, il fit construire d'abord une église avec couvent au centre même du plateau, et le gouvernement n'osa réclamer. Arguant alors de ce que ces édifices abrogeaient virtuellement Tédit en question, le marquis bâtit une vaste maison seigneuriale. Hais, en dépit de ses intrigues et de l'influence du clergé, il ne réussit pas à la terminer, la cour d'Espagne ayant donné l'ordre formel de suspendre les travaux. Église, monastère, palais inachevé, servent aujourd'hui de forteresse au peuple des faubourgs, et assurent sa victoire, surtout depuis la disparition des épaisses murailles bastionnées et du fossé plein d'eau qui protégeaient la ville contre les attaques du côté de la terre. Les ruines de l'église sont imposantes par leur masse, leurs proportions, leur mine sombre, leur aspect sévère. Comme tous les grands édifices de Panama, Santa Ana est construite en roches ignées, porphyre, trachyte, dolérite, basalte rouge foncé ou verdàtre. Ce qui lui donne le plus d'intérêt, ce sont les débris de retranchements élevés à la hâte pour soutenir un siège, les trous de boulet, les milliers d'empreintes, de taches, d'éraflures faites par la mitraille ou les balles de fusil. Ce monument, élevé
PANAMA ET DABiEN fi?
SOUS l'invocalioD du Dieu de paix et d'amour, est le lieu du pays où se sont livrés les combats les plus acharnés entre citoyens, entre frères : malheureux sang versé pour appauvrir le pays et rendre les deuï partis plus misérables au prolit d'une poignée d'ambitieux. Par bonheur, ces convulsions durent peu ; une ou deux batailles dans les rues, et le drame est fini. La faction victorieuse met la main sur les emplois publics, mais elle ne pounse pas plus loin ses avantages. « Ole-toî de ià, que je m'y mette! » Et c'est tout. Ni proscriptions, ni procès sanglants, ni basses vengeances ne forment, comme en Europe, le honteux épilogue des guerres civiles.
Les faubourgs n'ont que cette seule église, mais la ville en renfermait des douzaines. Ces édifices et les couvents populeux qui en étaient les dépendances nous donnent une idée des richesses de la Panama du siècle passé. Sept monastères en occupaient presque toute la superficie; celui de la Conceplion est seul assei! bien conservé pour qu'on ait pu le transformer en hôpital; quelques autres ont des salles utilisées comme magasins, casernes, dépôts militaires. Le plus considérable, celui de San Francisco, couvrait la majeure partie du bastion nord-est. Il n'a d'intéressant que sa masse même. L'église, bien que fort délabrée, sert encore au culte; extrêmement vaste et d'architecture plus que simple, elle a pour tout ornement une grande tour destinée à porter un clocher, mais à laquelle on n'a guère fait dépasser la uef. Celle-ci se lézarde de tous calés; les murs ont perdu la verticale, les colonnes penchent d'une manière inquiétante Avant longtemps les fourmis auront consommé sa
68 pa:(a]ia et dario
mine ; des légions poussent en tons sens leurs galeries sous les fondations, les parois: le sol miné s*affaisse; on a tenté d^inonder leurs traTaux. d'empoisonner leurs armées aTec le pétrole : peine perdue; on n^'a pu même ralentir leur œuTre de destruction, et bientôt il faudra interdire l'entrée du sanctuaire. Ce cou- Tent de San Frandsco possédait d^immenses propriétés dans la prorince de Yeragua, que les moines Cranciscains avaient convertie au christianisme dès leur arrivée dans Tisthme (1521 >.
Des autres monastères, il ne reste maintenant que les chapelles; peu à peu ils se sont transformés en maisons d'habitation ou sont tombés en ruine. Parmi les églises qui servent encore au culte* je citerai San Juan dé Dios* San Felipe et Téglise du couvent de Santo Domingo^ qui a les murs en assez bon état, mats un incendie en a détruit la toiture ; la ville se dit trop pauvre pour la rétablir et les fidèles se réclament de la même excuse. On j remarque une arche surbaissée de plus de vingt mètres de corde, dont la courbe est encore d'une forme parfaite, indéniable preuve de rimmobilité du sol. Nous insistons sur ce fait, parce que la stabilité du sol est un des grands et nombreux avantages qui nous ont fait préférer le pays de Panama à celui de Nicaragua pour rétablissement du Canal interocéanique. Cette église est devenue une boulangerie à vapeur.
Les ruines du Collège des jésuites sont les plus imposantes de la ville. Ce couvents presque aussi vaste et d'architecture moins pauvre que le monastère de San Francisco, n\i jamais été achevé: la chapelle.
PAHAMÀ ET D&RIBN 71
découi'onnée aussi par le feu, sert quelquefois aux spectacles en plein air.
Quant auï églises qui n'appartenaient pas à des communautés, San Miguel, Malambo, San Juan de Dios, San José, la Merced, l'ornementation intérieure en est encore plus chargée que dans les basiliques d'Espagne (et l'on sait si les églises espagnoles sont profusément ornées !) ; on y voit d'immenses autels en bois sculpté et doré, soutenus par de grosses colonnes torses, à spires ventrues, remplis de niches où les saints, en robes d'étoiTes diverses, ont la figure enluminée de couleurs criardes, et sur le chef une perruque en vrais cheveux; leurs piédestaux sont garnis de lambrequins de bois festonnés et pomponnés d'or; tout autour, des balustres obèses. Quelques chapelles possèdent des reliques locales que le pays tient en grande vénération.
Les artistes qui ont taîHé ces effigies, les peintres qui ont barbouillé ces tableaux, les dames qui habillent Jésus, Marie et autres personnages, de soie rose ou violette, de clinquants et de passequilles île mousseline et de dentelle, ont réussi à composer rie si ridicules galeries, que tous les étrangers, voire même les personnes de la ville qui se donnent la peine de réfléchir, s'irritent contre ces exhibitions scandaleuses. Depuis longtemps l'évéque de Panama essaye de retirer du sanctuaire ces indignes mannequins; il n'y a réussi que dans sa propre Cathédrale, où, sans s'arrêter aux murmures des prêtres et aux récriminations des ouailles, il a profilé d'une réparation de l'église pour mettre au grenier tout le bric-à-brac religieux, y compris un superbe autel argenté, plus riche en
statues, en tableaux, en ex-voto de toute sorte que les autres sanctuaires de la région. Les Panaméniens n'ont pas encore tout à fait pardonné à Monseigneur ce grand coup d'État.
De tous les monuments témoins de la splendeur passée de Panama, la Cathédrale a seule échappé à la décrépitude. Ses tours, qui servent de phares pour l'entrée de la rade et du port, sont les plus hautes de l'Amérique centrale et de l'Amérique méridionale. Elles n'ont pas bougé pendant les deux siècles de leur existence, et ce fait, que nous constations avec bonheur, est une preuve de plus de l'assoupissement complet des forces plutoniennes dans l'isthme de Panama. L'architecture de l'église, laide et de mauvais goût, appartient à ce qu'on est convenu d'appeler le style jésuite, quelque chose dans le genre de la cathédrale de Mexico. Ses tourelles, comme celles de toutes les églises cossues de Tisthme, étaient plaquées de larges et brillantes écailles de l'arono mère-perle ; ces coquilles, tombées peu à peu, ont été remplacées économiquement par des empreintes rondes, peintes en blanc.
Après ses églises, ses couvents, ses fortifications, Panama ne possède guère de monuments rappelant le passé. Les anciennes casernes ne sont pas intéressantes, mais on peut visiter, sur la place de la Cathédrale, le vieux palais où se réunissent la Chambre législative de l'État souverain de Panama* et le
1. L*htnt de Panama ou d'Istmo (de l'Isthme) fait partie de la Colombie {Estados Unidos de Colombia), qui a neuf Élats, sans compter les Territoires : Antioquia, Bolivar, Boyaca, Cauca, Cundinamarca, istmo, Magdalena, Santander, Tolima. Il a 81 785 kilo-
Gabildo ou maison commune. Un immense balcon soutenant la toiture s'avance de près de trois mètres sur le pourtour de l'édifice, qui d'ailleurs n'a rien de remarquable.
En comparaison de Colon, Panama est un vrai paradis. Nous y trouvons, toute faite, une société française vraiment distinguée ; et un hôtel monumental, tenu par un de nos compatriotes, M. Georges Lœw, nous y offre tout le confort, toutes les prévenances désirables. C'est, sur les bords du Grand Océan, le plus bel établissement de ce genre en Amérique, la Californie à part. Je ne parlerai pas de son vaste salon, de ses grandes chambres ouvertes sur de larges corridors où la fraîcheur est si délicieuse, que les voyageurs peu curieux (et l'espèce en est nombreuse) y passent tout le temps de leur séjour à Panama. Rien n'a été négligé pour augmenter le bien-être « du client » : une grande machine à vapeur y met constamment en action des appareils à glace, une buanderie, une petite usine à gaz, une boulangerie mécanique. Tous les messieurs de la ville, tous les étrangers de passage se donnent rendez-vous dans le café du rez-de-chaussée. Et si le comptoir dudit café (ou comme on dit ici du har-room) n'a pas l'honneur d'être en zinc — on a reculé devant la dépense — il est du moins la vraie Bourse de Panama, le lieu où se traitent les affaires les plus importantes. A droite et à gauche, des portes donnent accès dans la salle à manger, chez
mètres carrés, soit un peu moins du sixième de la France ; et en 1870 on estimait sa population à 221 000 habitants. La Confédération entière a 830700 kilomètres carrés, plus d'une France et demie, avec environ 3 500000 âmes.
M. Brooks, le dispensateur de la roulette; chez un coiffeur, — libraire et marchand de journaux; — et enfin chez le banquier principal de Tendroil, M. Ehrmann, homme riche à millions, mais qui, entre deux opérations importantes sur les soles de Pérou, les dollars d'Amérique et les souverains d'Angleterre, ne dédaigne pas de se délasser l'esprit en vendant des cigares et du tabac. Il se dérange pour un seul cclaro»; mais, à proprement parler, on ne l'achète pas, on le joue. Banquier et client prennent les dés : si ce dernier perd, il paye deux cigares et n'en emporte qu'un ; s'il gagne, son partenaire lui offre un excellent havane sans en demander le prix. A Panama, le jeu est la passion dominante, mais je suis heureux de dire qu'il cause moins de catastrophes que dans telle ville, grande ou petite, que je pourrais nommer en France et hors de France.
Les amateurs de bibelots ne manquent pas de visiter M. Ehrmann. Il tient les « curiosités » chinoises et les antiquités indiennes. Celles-ci consistent en grands bijoux ou en statuettes d'or représentant des divinités à figure d'homme ou d'animal qu'on enfouissait dans les sépultures, avec le corps de leur ancien possesseur. Depuis quelques années, le prix s'en est fort accru, grâce à l'intérêt archéologique qui s'y attache. On les vend deux ou trois fois la valeur du métal ; aussi nombre de gens gagnent-ils leur vie à fouiller les tombeaux. C'était là une occupation favorite des grands Conquistadores, mais peu à peu le « malheur des temps » l'a fait tomber aux mains des Indiens les plus pauvres. Presque toutes les trouvailles importantes proviennent maintenant
PANAMA ET DAIlftS 77
du Chiriqui. Partout ailleurs, les nécropoles ont été explorées mainte lois.
environs de Panama le pays est semé de ndas', de maisons de campagne, où l'on passe ïsaison d'été ; aussi lacontrée est-elle sillonnée de sentiers, dont quelques-uns sont carrossables. On trouve même une vraie route, qui mène dans les savanes de l'Est, but de promenade des citadins, et qui marque la moitié de la dislance entre le Nouveau et le Vieux Panama.
Pour aller au Vieux Panama, on suit la route de la Savane, puis une sente qui s'enfonce dans les forêts de la rive, et bientôt on se trouve dans les marais du rio Âlgarobo, que les débris d'une ancienne voie permettent de franchir sans trop patauger, La rivière se traverse sur un curieux pont d'une seule arche, fort élevé au-dessus du terrain, entièrement tapissé, capitonné, cintré d'épiphjrtes sarmenteuses de diverses espèces; à peine aperçoit-on la pierre moussue de l'antique monument. Deusgrauds liguerons se dressent sur celte masse de cordes végétales ; des brassées de racines s'échappent de leurs troncs, à la recherche du sol et de la nourriture, mais pour ne rencontrer que le vide, et ces arbres se sustentent par quelques fibres qui ont réussi à se faufder entre les lianes, parasites vivant sur d'autres parasites.
Après avoir dépassé le pont, l'on se trouve sur l'emplacement de la vieille cité. La forêt vierge a reconluis son domaine : de l'ancienne et puissante ville, il
. Domaines, formes.
ne reste que l'église de las Monjas (des Nonnes) et un large et haut édifice quadrangulaire, qu'on appelle la Tour de garde, mais qui probablement était le clocher de quelque grand monastère. Deux ou trois monceaux de décombres, envahis déjà par les herbes, marquent le site de l'ancienne Cathédrale. De la route pavée qui conduisait à l'Atlantique, on rencontre encore des traces jusqu'au rio Chagres ; mais au delà, pas un vestige : les lianes ont déplacé et broyé les pierres, leurs racines les ont digérées. De la vallée haute du fleuve jusqu'à Porto Belle, il faudrait pour se frayer une voie le machete, ou grand couteau, qui est la hache de ces pays.
Ces ruines qui s'effondrent de jour en jour sous la verdure sont le seul souvenir d'une cité populeuse, Tancien emporium du commerce de l'Espagne avec ses colonies de l'Amérique du Sud et sa principale place de guerre sur le Grand Océan. Elle fut fondée en 1518 par Pedro Arias Davila, le bourreau du noble Balboa; mais, dès avant la découverte de l'Amérique, Panama devait avoir une certaine importance commerciale. Le peu de largeur de l'isthme, la faible altitude des cols offrent ici aux échanges des facilités naturelles qui ne se trouvent nulle autre part dans la région. Ces conditions favorables, et aussi la fertilité du sol, fixèrent sans doute des tribus puissantes et relativement civilisées, car le trafic rudimentaire d'alors ne pouvait choisir une meilleure voie. Le Chagres, à son embouchure dans l'océan Atlantique, ouvrait un excellent port aux pirogues delà mer des Indes. La rivière, large et profonde, admettait les barques jusqu'au coude de Matachin, où elle n'est qu'à 22 kilomètres de la côte
du Pacifique ; et au delà, des sentiers battus menaient en une journée les porteurs de fardeaux à la rade sûre et tranquille de Panama.
, Les richesses de la ville indienne durent exciter la convoitise des Conquistadores établis près des bords de TAtrato, à Santa Maria la Ântigua, la première cité bâtie par les Espagnols sur la terre ferme d'Amérique. Dédaignant de s'attarder plus longtemps à la soumission des contrées environnantes, ils quittèrent leur repaire dans les marais de ce grand fleuva pour aller s'installer à Panama. Santa Maria la An.tigua, où avait été consacré le premier évêque de l'Amérique continentale, tomba peu à peu dans l'oubli, puis disparut. On ne sait même plus bien exactement où s'élevait cette première capitale des immenses possessions espagnoles.
La ville, fondée à côté ou sur l'emplacement des cases indiennes, grandit si rapidement, que dès 1521 elle obtint des privilèges et fut érigée en évéché. Le plus célèbre des prélats qui occupèrent ce siège fut Don Lucas Fernandez de Piedrahita, l'auteur de V Histoire de la conquête du royaume de la Nouvelle- Grenade. Églises et monastères sortirent de terre comme par miracle; en 1651, on y établit une université. Mais, en 1771, l'orgueilleuse métropole fut saccagée par le flibustier Morgan; les survivants n'essayèrent pas d'en relever les décombres, et le lieu perdit même son nom, qui passa à son voisin et héritier, le Nouveau Panama, puis Panama tout simplement.
Une autre course très intéressante est l'ascension du Cerro d'Ancon, haut de 170 mètres. Il domine la ville. De son sommet la vue s'étend sur le vaste
golfe de Panama et ses îles graïf ieuses, sur la plaine du Rio Grande, sur les ondulations de terrain qui bornent le large horizon et qui vont mourir aux ruines de la vieille capitale, ensevelie maintenant sous son verdoyant linceul.
En descendant de TÂncon nous passons près du Chorrillo, seule source qui fournisse de Teau à la ville. Les blanchisseuses frappent leur linge à grands coups de cailloux. La chaleur est étouffante. Puis, quelle lourde fatigue de taper à tour de bras avec de grosses pierres ! « Où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir, > dit la sagesse des nations, et ces dames ont bien le droit de mettre la maxime en pratique. Mais vraiment elles en prennent trop à leur aise et étalent trop de hideurs aux yeux des passants. Négresses, Indiennes ou mulâtresses, toutes ont le corps flétri, déformé; toutes sont obèses ou maigres comme des squelettes, il n'y pas de milieu. A laquelle de ces a. guenons » de l'isthme un juge impassible décernera-t-il la pomme de la laideur?
Plus loin, entre la route et la mer, on trouve deux cimetières. La vue d'un champ de repos évoque des pensées auxquelles on ne peut échapper; mais le premier que nous rencontrons, celui des étrangers, est si ombreux, si pittoresque, si fleuri, je dirai si charmant! Le cimetière des Panaméniens, par contre, impressionne lugubrement. Une énorme porte monumentale, noire, lourde, massive, sans doute quelque pignon d'église inachevée, ferme une cour carrée, qu'entourent des murailles épaisses dans lesquelles on a pratiqué des rangs de niches. Dans ces niches on scelle les cercueils. C'est tout.
K PANAMA ET DAKIES 83
-l'entrée de la ville,. les gens inoccupés ne quent pas de s'arvêler à i'Hâtel du Paradis, chez ilément, brave Français connu de tout Panama, et dont l'histoire estcelledemaintaventurier au nouveau monde. Une première fortune assez rondelette ayant été dévorée par un incendie, il sut en tirer une deuxième du passage des mineurs par dizaines de mille, à l'âge d'or des placers. Celle-ci, il ia but pour n'avoir rien à craindre du feu; puis il fiL l'emplette d'un pauvre pelit établissement, et, corps et âme, il s'emploie à le remonter. Par bonheur l'endroit est si bien choisi, les ombrages si verts ei si frais, que son Jardin est aujourd'hui l'un des grands buts de promenade; on y vient prendre sa douche, etsurtouts'ydodelinerâioisirdans des hamacs installés gous les grands arbres. Les hamacs! ces amisperlides, plus dangereux que le climat, la débauche et l'ivrognerie! Partout on les trouve, dans toutes les chambres de la maison, ou suspendus aux branches des bosquets. Ils vous appellent, ils vous aUendeut \ lU vous bercent délicieusement sous cette chaude aimospbère, pendant la torpeur qui vous envahit après les repas. On s'y allonge avec tant de satisfaction en revenant d'une course dans la forêt ! Où mieux que dans celle couche aérienne peut-on lutter avec quelque idée rebelle, en suivant d'un œil miclos les st)irales bleues de la cigarelte?
Malheur à vous si voire âme n'est pas assez fortement trempée pour résister aux blaiidices de cette retraite de perdition! Bientôt vous n'en pourrez sortir, vous y passerez vos journées entières. L'homme le plus actif y devient vite un indolent rêveur guetté par anémie. Le premier devoirdequi veut conserver son
Hl PANAMA ET DARIEN
énergie pliysique et morale, c'est de déclarer au hamac une guerre acharnée. Le dictateur qui décréterait ici Tauto-da-fé de tous les hamacs rendrait certes au pays panaménien le plus grand des services, car ici le hamac, c'est l'ennemi !
Quelque temps après notre arrivée, on célébrait à Panama l'anniversaire de la proclamation de Tindépendance néo-grenadine : fête marquée par des réjouissances publiques, et en première ligne par trois journées de courses de taureaux et de courses de chevaux. De tous les points de l'Etat «Panameno», la population accourt à la capitale et l'ethnographe peut s'en donner à cœur joie : Indiens du Chiriqui, créoles de l'intérieur, nègres et mulâtres, métis de toute sorte, se mêlent et se confondent. Malheureusement, la simplicité, le peu de variété des costumes, donnent à ces réunions une grande monotonie pour le voyageur moins épris de science que de pittoresque. Les blancs et loî4 créoles sont vêtus en parfaits messieurs, comme le sera bioulùt, hélas! riiumanité tout entière. Le reste, c'esl-à-diro la majorité, s'habille de confections importées do Krauco, ou achetées de quelque Américain émule do liodchau.
Les dumos, irén rénorvécs dans leur tenue, suivent de loin les mudun uuro|u»ouues : leurs robes, de nuance duui-O et claire, sont presque toujours taillées et cousues de leurs propros mains; on ue sait ce qu'il faut admirer le plus, du j»oùt ou de la modestie des toilettes. Les femmes de couleur portent la payera.
Tout ce monde se donne rendez-vous sur la place Sauta Ana.
Les courses de chevaux diffèrent de celles d'Europe. Les cavaliers se défient, alignent leurs moi^tures et se lancent sur la grande rue qui conduit à la gare du chemin de fer; ils donnent de l'éperon, ils encouragent à grands cris leurs bêtes, ils s'efforcent de se dépasser l'un l'autre. A peine sont-ils arrivés aux dernières maisons, dont les balcons sont encombrés de spectateurs, que, sans se préoccuper d'établir à qui la victoire appartient, ils font subitement volte-face et retournent éperdument au point de départ; les groupes de concurrents se succèdent à quelques foulées de galop les uns des autres.
Parfois trois ou quatre cavaliers, et même davantage — les meilleurs écuyers seulement — se placent de front, étendent les bras, posent les mains sur les épaules des jouteurs de droite et de gauche, et, formant ainsi la chaîne, parcourent la rue à fond de train. Les chevaux, n'ayant pas été entraînés ensemble, n'ont ni même allure, ni même vitesse ; les cavaliers, les uns complètement renversés en arrière, les autres courbés sur l'encolure, essayent, à la force des jarrets, de retenir ou de presser leurs coursiers, suivant les besoins de la cause. Celte course, très intéressante, n'est pas sans danger: la bride sur le cou, les montures galopent sans être soutenues; si l'une d'elles s'abat, hommes et bêtes, toute la chevauchée roule sur le sol, et alors quel pêle-mêle inouï de corps, de jambes, de bras, de têtes luttant désespérément pour se dégager !
Les courses de taureaux, à mon avis, sont autrenient amusantes que les a corridas ]> espagnoles, dont «Ues s'éloignent du tout au tout.
se PA?iAMA ET DARIEIS
Le président de l'Etat, les fonctionnaires, les spectateurs à theval, autant dire tous les Panaméniens, vont quérir les héros de la fête, remisés dans un corral (enclos) de l'hacienda la plus voisine. Ces animaux, d'humeur paisible comme dans presque tous les pays chauds, sont, de plus, vieux, éreintés; on ne destine aux jeux que le bétail de rebut, tout ce qu'il y a de meilleur marché, en un mot de la vraie d camelote .^.
Ils sortent de l'enceinte attachés deux à deux ; les
cavaliers les entourent, les harcèlent, les poussent
dans la direction de Santa Ana. Les plus hardis leur
piquent des banderoles, mais il faut être sûr de son
cheval, pju'ce que l'escorte, nombreuse et pressée, ne
laisse ^ère de champ aux évolutions. Toutes ces
taquineries étonnent, puis irritent les pauvres bêtes.
Arrivées dans le corral qu'on leur a préparé, simple
parc de planches clouées sur de forts madriers, elles
sont encore persécutées par les iraïuins et leurs pareils
qui, à Tabri de la barrière, les excitent sans repos ni
trêve ; alors la colère les gairne. C'est le moment de
lâcher la plus furieuse, eu pleine place, au milieu
même de la cohue.
Tantôt le taureau est complètement libre, tantôt on fixe à ses cornes une très longnie corde. Four ce dernier jçeure de courses, à peiue ouvre-t-on la porte du corral que ranimai fonce aveuiclémeut sur un jçroupe quelconque d'honunes et de femmes, et tous de fuir à la dôbamlade. Du côté opposé, l'on se précipite alors sur la oordo cl Ton tire à force de bras. Après s'être un iiwlani dôhatlu, le taureau se revire et s'élance sur uu autre j;roupe : à leur tour ceuxnri
ïklent dare liare. tandis que les premiers accourent, tinsi de suite. On ne réussit pas toujours à arrêter l'animal; nombre de personnes peuvent ftire foulées sous ses pieds, blessées d'un coup de corne, mats on n'entend pas parler d'accidents sérieux. Ces taureauxlà ne s'acharnent point sur un ennemi à terre ; si l'un d'entre eux, plus vigoureux ou plus sauvage, trouve peu de gens disposés â saisir la corde, ou si celle-ci vient à casser brusquement, il profite aussitôt de l'occasion pour filer sur la hacienda où il fait séjour, si éloignée (ju'elle puisse ôire.
Dans les autres courses, analogues à celles qu'on peut voir dans nos villages du Béarn ou des Landes, le tnareau, libre, est lancé sur la place, mais l'assistance, beaucoup plus respectueuse, laisse autour de lui un espace plus vaste. Des écarteurs de profession lui présentent la râpe rouge ou lui insèrent dans les chairs des « banderoles de feu > qui dégagent une épaisse fumée; le malheureux animal en est presque asphyxié, ce dont les cavaliers amateurs profitent pour montrer leur audace et leur adresse. C'est alors que commence rintérêt de la scène. Les écarteurs dont c'est le métier intéressent fort peu, et l'on lerve toutes ses émotions pour les brillants volon-
ÎS.
e genre d'exercice est fort en honneur dans l'Amérique du Sud. Les hacienderos (propriétaires) s'exercent sur les taurillons : dés qu'il lui vient une visite, le maître ne manque pas d'en lâcher dans le corral, et d'offrir la première passe à l'hôte du jour. A Panama, il n'y a pas d'arène; aussi, pour les courses libres, n'ose-t-on lancer que des animaux sans ma-
ÔÔ PANAMA ET DAIlIEN
lice. La « corrida y> se termine presque toujours par la fuite du taureau, qui regagne vaillamment ses pénates; d'autres fois l'animal, fourbu, se couche par terre, et rien ne le fait lever, ni coups, ni caresses. Il ne bougerait pas pour un empire.
Les fêtes de l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance furent variées par des combats de coqs, et pour la population de couleur par des danses et de telles « beuveries » d'anisado (espèce d'anisette) et de prétendu cognac, que les « Arrabales ]> étaient à peu près ivres : quelques pugilats s'ensuivirent, moins pourtant qu'on ne pourrait le croire. Le lendemain, tout rentrait dans l'ordre accoutumé, même dans les pauvres cases des faubourgs de la « Reine de l'isthme )> : là, à Santa Anà, à l'Arrabal, au Pueblo Nuevo, les bonnes gens de toute couleur et de toute origine, hommes et femmes de peu d'activité de corps et d'esprit, reprenaient indolemment le traintrain de chaque jour. Mais le noir luisant, l'homme au teint chocolat, le jaune, le rouge et les « faubouriens > de toutes nuances que font en se mêlant l'Indien, le blanc, le nègre et le Chinois, ne perdront pas de sitôt le souvenir de ces belles journées passées à ne rien faire.
L'isthme de Panama : ses cols, ses rivages, ses monts, ses eaux, son climat saiubre, quoi qu*ait raconté la légende.
Nous ne quitterons pas la ville de Panama sans dire quelques mots de l'isthme célèbre auquel elle a donné son nom.
L'isthme de Panama, situé par environ 9« de latitude nord et 82** de longitude ouest, est Tun des principaux étranglements de l'immense bras de terre qui réunit les deux Amériques, et qui, sur une longueur de 2300 kilomètres, s'étend depuis l'isthme de Téhuan tepec dans le Mexique, jusqu'au fond du golfe de Urubadans les États-Unis de Colombie.
Sous le rapport de Tétroitesse, il ne le cède qu'à risthme de San Blas, situé plus à Test. Celui-ci n'a que 50 kilomètres de large, de l'embouchure du Bayano, sur le Pacifique, à celle du Nercalegua dans la baie de San Blas sur l'Atlantique, tandis que l'isthme de Panama en a 55 et demi, du fond de la baie de Limon sur l'Atlantique à l'embouchure du Caïmito sur le Pacifique (à 20 kilomètres de Panama), et 56 et demi entre cette même baie de Limon et l'embouchure du Rio Grande dans le Grand Océan (à 5 kilomètres ouest de Panama). Au Darien, entre l'embouchure du Rio Sabana et la baie Galedonia, se trouve aussi un rétrécissement notable, d'ailleurs de 12 kilomètres environ plus large que celui de Panama.
L'isthme de Panama ne vient également qu'en seconde ligne pour la faible altitude des cols. De tous les cols de l'Amérique centrale, le plus bas est celui de Guiscoyoi, entre le lac de Nicaragua et l'océan Pacifique. Il n'a que 46 mètres de hauteur au-dessus du niveau moyen des mers, mais là la dislance de côte à côte entre San Juan del Norte, sur la mer des Antilles, et Brito, sur le Grand Océan, est de 291 kilomètres; en outre, la présence du lac de Nicaragua
interdit tout espoir d'y creuser un canal à niveau. Dans Tisthme panaménien, le col le plus bas, celui de la Culebra, qui s'ouvre entre le Rio Obispo, affluent du Rio Chagres, et le Rio Grande, est 87°,50 et s'abaisse à 80 mètres dans la tranchée du* chemin de fer de Colon à Panama. A l'ouest de ce point se trouvent d'autres cols, notamment ceux de Casa Herrera, de Paja et du Potrero de Arado : leur altitude, beaucoup plus forte, varie entre 120 et 140 mètres.
Avant notre mission, on ne pensait point que les passages de l'isthme de Panama fussent plus déprimés que ceux du Darien. Comme je l'ai déjà dit, les observations barométriques de M. de Lacharme nous donnaient lieu de croire que, dans le Darien, s'ouvrait une dépression n'ayant guère qu'une soixantaine de mètres d'altitude. Mais, par malheur, les nivellements exacts faits pendant notre campagne montrent que, dans ces parages, le col le plus déprimé-, celui de Tihulé, n'ja pas moins de 142 mètres; le pas de Tulegua a pour cote 146 mètres.
Vient ensuite l'isthme de Téhuantepec, où le col de Tarifa s'élève à 230 mètres.
A l'isthme de San Blas, dont le peu de largeur avait fait concevoir de grandes espérances pour l'exécution d'un canal à niveau, de hautes montagnes ne laissent entre leurs pics que des cols d'une altitude supérieure à 300 mètres; et elles interposent entre les deux Océans un massif de 15 à 16 kilomètres d'épaisseur.
Dans les environs de Colon, la côte de l'Atlantique est fort basse, et, en quelques points, tout à fait marécageuse; sur une largeur d'un à deux milles, la plage est couverte de palétuviers et souvent bordée
d'une épaisse ceinture de coraux. A droite et à gauche de ce point, qui correspond sans doute à une ancienne embouchure du Chagres, se dressent des collines assez hautes, telles que la Pointe de Toro, ou même des montagnes, comme près de Porto Belle.
La côte du Pacifique est beaucoup plus élevée. Le Cerro de Cabras (pic des Chèvres), qui atteint près de cinq cents mètres, le pic isolé de TAncon, qui n'en a que cent soixante-dix, plongent leur pied dans les eaux de l'Océan. Les murailles abruptes qui s'élèvent de la mer ne sont entamées qu'au débouché du rio Caïmito et à celui du Rio Grande de Panama. La trouée que s'est frayée ce dernier pour amener ses eaux à l'Océan est fort étroite, mais en arrière de ce défilé s'étale une vallée très basse, large de quatre à cinq kilomètres.
La baie de Panama est semée d'îles nombreuses formant deux archipels principaux : celui des Tabogas, fertile, salubre, au meilleur climat qui se puisse souhaiter, sanitarium probable des futurs ouvriers du Canal, — et le groupe charmant des îles Naos, Perico .et Flamenco.
A l'exception de la vallée du Chagres et de celle du Rio Grande, la contrée entre Panama et Colon n'offre ni plaines, ni plateaux, mais partout des collines, partout des monts en forme de pics ou de dômes. Lorsque de l'un de ces sommets on contemple le merveilleux paysage qui se déroule jusqu'à l'horizon, la-vue s'égare sur un chaos de mamelons verdoyants impossible à débrouiller du premier coup d'oeil. Il n'y a pas ici d'arête élevée, de faîte de partage sur lequel se soudent perpendiculairement des contreforts s'a-
baissant et se subdivisant à mesure qu'ils s'éloignent du point d'attache. La Cordillère générale s'interrompt dans l'isthme de Panama : à l'ouest, la chaîne de Veragua s'arrête brusquement sur le rivage du Pacifique, au pic de Trinidad, haut de 1500 mètres, et un certain nombre de chaînons, hérissés de pics aux hauteurs très inégales, rayonnent autour de ce point central ; à l'est, la Cordillère ne se reforme pas sur le bord du Grand Océan : elle renaît plus loin sur celui de l'Atlantique, près de Porto Belle, au massif de Santa Clara, et atteint bientôt des altitudes supérieures à 1000 mètres. De ce nœud de Santa Clara dérivent des contreforts faisant face aux chaînons diramés du pic de Trinidad. C'est entre ces deux « systèmes » que serpente la vallée du Chagres, de peu de largeur, il est vrai, mais si profonde qu'à Matachin, sur le cours moyen du rio, le niveau des eaux n'est pas à plus de 12 mètres.
Le contrefort le plus oriental du Cerro Trinidad se prolonge en coupant l'isthme obliquement, et va joindre la Cordillère de l'Atlantique à 50 kilomètres à l'est de Porto Belle. C'est ce dernier chaînon qui sépare les versants des deux mers et nous offre le col de 82 mètres dont a profité la voie ferrée et dont, à son tour, profitera le canal interocéanique. Les sommets les plus élevés de l'isthme sont tous en dehors de l'arête de divorce des eaux, fait qui n'est point si rare qu'.on le professe.
Leurs roches, de nature assez variée, basaltes, trachytes, dolérites, grès, calcaires, conglomérats, sont faciles à classer sous le rapport de la dureté. Très compactes au centre de l'isthme, elles se font de moins
en moins résistantes à mesure qu'en se rapproche de l'un ou de l'autre des deux Océans; puis vient une vaste zone de terres et d'alluvions.
Ces roches ne se montrent à nu que sur quelques pentes abruptes, dans les ravins profonds, à quelques lîoudes brusques du Chagres et dans un certain nombre de tranchées de chemin de fer; elles sont généralement couvertes, soit dans la forêt vierge, soit dans les savanes, d'une couche de terre végétale ou d'argile forte dont l'épaisseur varie de 1 à 10 mètres et plus, ainsi qu'on peut le constater sur les berges du Chagres, dans la partie inférieure de la vallée. Dans les savanes, le sommet des collines est couvert de blocs à moitié enfouis dans l'argile, qiii atteignent souvent des dimensions considérables : on croirait voir d'anciennes moraines. La végétation basse qui revêt le sol dans les forêts ne permet pas de constater le même fait au premier coup d'œil, mais un examen attentif du terrain fait reconnaître que les rochers anguleux en saillie au-dessus du sol sont indépendants de la roche in situ. Sous la couche végétale plus épaisse des versants en rampe douce et des fonds de vallée, il se trouve un lit de blocs semblables.
La rivière Chagres draine le versant nord de l'isthme. Elle prend sa source à une cinquantaine de kilomètres au nord-est de la ligne droite qui joindrait Colon et Panama. Son cours supérieur suit une direction parallèle au contrefort dont nous venons de parler, reste minuscule de la Grande Cordillère, et passe à travers des gorges étroites coupant de larges bassins plats. A une période antérieure, ceux-ci formaient manifestement des lacs, qu'il sera on ne peut plus
facile de transformer de nouveau en naj^pes d'eau par des barrages, dès qu'on voudra, pour rétablissement du canal interocéanique ou pour toute autre cause, régulariser le débit du Chagres et diminuer l'importance de ses crues. Près de Matachin, le rio se dirige vers l'ouest; à Barbacoas, où il est enjambé par le grand pont du chemin de fer, il change encore de route, et, coulant au nord, va se verser dans l'Atlantique, près de la ville de Chagres. Cette partie de son cours traverse des terres basses, aux ondulations insen* sibles, où des forêts impénétrables alternent avec des savanes.
Vers la mer, les plaines deviennent marécageuses ; en face du rio Trinidad, un de ses principaux affluents, on trouve quelques étangs réunis par des criques aux eaux stagnantes qu'envahissent des plantes à larges feuilles ; une forêt de palmiers, et, çà et là, sur le terrain plus sec, des arbres de haute futaie recouvrent le sol. Plus loin que Gatun, où débouche le second grand tributaire du Chagres, on voit de nombreuses lagunes où la végétation est moins dense: on y remarque des mangliers, des palmiers, et surtout des plantes aux feuilles découpées, longues de plusieurs pieds. Pendant la saison sèche, les eaux de ces marécages s'évaporent presque entièrement.
Dans sa partie moyenne le cours du Chagres est inégal, les rapides y succèdent à des fosses longues, larges, profondes et sans courant sensible ; il n'y a point de vraie cataracte. Du Trinidad à la mer, les eaux sont si paresseuses, qu'à la saison sèche les faibles marées de l'Atlantique suflSsent pour provoquer un léger courant qui remonte la rivière. La profondeur,
qui est de quatre à cinq mètres en moyenne, descend parfois jusqu'à dix.
De Matachin au Trinidad, le Chagres a de 50 à 80 mètres de largeur ; en aval du Trinidad, il a de 60 à 100 mètres. La surface de son bassin, qui a 100 kilomètres de plus grande longueur de l'ouest à Test, et 50 kilomètres de largeur maxima, est d'environ 2650 kilomètres carrés ou 265000 hectares : un peu moins que celui de THérault*, petit fleuve français qui se perd dans la Méditerranée, près d'Agde, après avoir donné son nom à Tùn de nos départements du Midi.
Le jaugeage du Chagres a été fait plusieurs fois, en saisons difl'érentes.
Le 26 mars 1843, vers la fin de l'été, M. Garella a jaugé le fleuve à la Gorgona, et y a constaté un débit de 19 mètres cubes 1/2 par seconde.
Le 30 janvier 1875, époque où les eaux baissent déjà, M. Menocal, ingénieur de l'expédition américaine commandée par M. Lull, a fait un jaugeage un peu en amont de Matachin, lequel lui a donné de 29 à 30 mètres cubes par seconde.
Le 15 mars 1875, moment où les eaux commencent à être très basses, un second jaugeage au même endroit a donné à M. Menocal un débit de près de 18 mètres 1/2 par seconde.
Le8 avril 1878, à Mameï, presque à la fin de la saison sèche, le jaugeage du Chagres nous a donné 13 mètres cubes ; or cette saison n'avait été ni plus ni moins longue ni plus aride que d'habitude, en sorte que l'on