Le bassin de l'Hérault a 290 000 hectares
peut considérer ce chiffre de 13 mètres cubes comme étant le débit le plus faible.
Quant aux crues, qui soat considérables, Je ne pense pas que les plus extrêmes puissent dépasser 1200 mètres cubes à la seconde.
Nous estimons son module ou débit moyen à 81 mètres cubes par seconde.
Sh nous avons si longtemps parlé de ce petit fleuve, c'est que le canal interocéanique de Panama suivra sa vallée, utilisera ses eaux et se gardera soigneusement contre ses crues.
La végétation forestière ne s'étend pas sur le pays tout entier. Les savanes, principalement sur le versant sud de la ligne de faîte, forment une bande assez large entre les bois de la côte et ceux qui couvrent les pentes supérieures de la Cordillère. Ce terrain découvert auquel mène, près de Panama, la route dite de la Savane qui contraste avec la forêt vierge, donne, à la saison des pluies, différentes espèces d'herbes clairsemées et fort courtes. Aux premiers jours de sécheresse, cette verdure disparaît et le sol n'offre plus qu'une maigre jonchée de folioles roussies. On se hâte d'y mettre le feu pour que la prairie repousse aux premières pluies, car c'est là que se fait l'élevage du bétail. Du côté de l'Atlantique, on ne voit de savanes qu'à partir de San Pablo : encore y sont-elles fort petites; mais en remontant le fleuve on en trouve qui s'étendent sur plusieurs kilomètres.
Les espèces végétales sont variées ; elles diffèrent d'après l'altitude du sol, d'après les zones parallèles au rivage, et aussi d'après les versants, la moyenne
^^^^p^|K '^âMB \ ^
■Il II ^
annuelle des pluies étant beaucoup plus forte sur la côte nord ou rivage de l'Atlantique que sur la côte sud ou rive du Grand Océan.
Sur les terres inclinées vers TAllantique, à la ceinture littorale, de largeur irrégulière, qui ne produit que des palétuviers aux mille racines, des mancenilliers et des palmiers, succèdent les marécages de Mindi, où, sur dévastes espaces, s'étalent les plantes particulières aux palus des régions tropicales; çà et là de hautes herbes grossières poussent sur les argiles émergées; le nombre des mangliers décroît, celui des palmiers s'augmente d'autant.
Dès qu'on sort des terres mouillées, la forêt vierge commence, encore peu embarrassée de lianes. Les arbres qui la composent appartiennent aux espèces les plus diverses ; quelques-unes atteignent des hauteurs considérables, et presque toutes conservent leurs feuilles pendant la saison sèche. A mesure qu'on remonte la vallée, la proportion des arbustes qui s'abritent à l'ombre des bois géants s'accroît, les parasites et les lianes envahissent la forêt, et bientôt, les pluies diminuant en raison directe de l'éloignement de la côte, les savanes apparaissent ; les essences à feuilles persistantes cèdent la place à celles qui peuvent supporter une longue sécheresse et vivre de lumière et de soleil. Les fourrés sarmenteux s'épaississent, les arbres poussent plus clairsemés, et sur le versant sud de la Cordillère on ne voit guère que ceux dont les feuilles tombent à la saison sèche. Sans la verdure des sous-bois, sans les lianes et les épiphytes de toute sorte, l'aspect de ces forêts serait presque aussi triste en été que celui de nos bois en hiver. La zone littorale
du Grand Océan est plus riche en mancenilliers et en cocotiers que la côte de TÂtlantique.
Comme dans tous les pays intertropicaux, Tannée se partage en été ou saison sèche (verano), et en hiver ou saison pluvieuse, cette dernière coupée par une courte série de belles journées, le veranito ou petit été de la Saint-Jean. Les pluies ne s'établissent réellement que vers le milieu ou la fin de mai, avril ne donnant que de rares ondées. Vers la fin de juin, au solstice d'été, la masse de l'anneau de nuages qui se forme sous le soleil et le suit dans son mouvement de déclinaison ayant dépassé la région de Panama, le beau temps reparaît et dure pendant un mois environ ; puis les pluies recommencent et persistent jusqu'à la fin de novembre.
Bien des journées s'écoulent pourtant sans que la sérénité du ciel soit troublée, et, même à l'époque des plus gros orages, il n'y a généralement qu'une forte averse dans les vingt-quatre heures, le plus souvent vers le soir ; si la pluie continue pendant la nuit, elle est alors moins violente.
Les vents du Nord, qui se déclarent au commencement de décembre, ramènent avec eux le beau temps, qui dure jusqu'à la fin d'avril. Ces cinq mois et demi de sécheresse laissent cependant tomber quelques gouttes d'eau sur certaines localités privilégiées, par exemple sur Colon, la vallée basse du Chagres et la cime des Cordillères.
La température de l'isthme de Panama est vraiment très supportable. Lors de la saison sèche, elle varie entre 21" et 35°. A Ja saison des pluies, les différences sont moins accusées, le mercure n'oscillant
alors que de 24" à SU". Pendant le verano, la brise vivifiante du Nord rafraîchit l'atmosphère ; à l'hivernage, des orages journaliers tempèrent la chaleur. Aussi ce climat n'exercet-il point sur les Européens l'influence débilitante de celui de beaucoup d'autres régions tropicales. En général, les immigrants y sont moins anémiés que les créoles et moins accessibles aux maladies. Pour peu qu'il mène une vie régulière, l'ouvrier qui fait œuvre de ses bras, celui-là même qui travaille habituellement en plein soleil, conserve la santé et l'énergie. En somme, l'air est salubre sur la majeure partie de la contrée; la ville de Panama qui, à l'époque de « la faim sacrée de l'or », livra passage à des flots d'émigrants de tous les pays du monde, n'a encore été visitée par aucune grande épidémie, ni par le choléra ni par la fièvre jaune, et les insolations, si fréquentes au Mexique, y sont à peu près inconnues.
Certaines localités pourtant font exception à cette règle : ce sont les plaines basses du Chagres et les marais de la côte de l'Atlantique.
Et même, la mauvaise renommée de Colon s'est répandue dans l'univers entier; à tort, certainement. Quoique cette ville soit construite au milieu des boues de l'île de Manzanillo, et entourée de marécages puants, on y a établi, de préférence à Panama, les ateliers du chemin de fer, le siège principal de la Compagnie, tout d'abord par raison d'intérêt, il faut bien dire; les agents de la Société y sont plus indépendants qu'au chef-lieu de l'État, et l'on évite la dépense du transport par voie ferrée des matériaux à mettre en œuvre : ceux-ci arrivent tous de New-York,
car en Californie Tindustrie n'est pas encore assez développée pour fournir aux besoins de Texploitation de la ligne d'Aspinwail à Panama.
Mais, qu'on en convienne, la Compagnie n'aurait pas installé à Colon le nombreux personnel blanc qu'elle occupe, si le climat y était aussi dangereux qu'on le répète partout : à vrai dire, la mortalité n'est pas plus élevée dans cette ville que dans les autres ports de la mer des Antilles. Les marais eux-mêmes valent mieux que leur réputation, et le plus malfamé de tous, celui de Mindi, est, depuis la construction de la voie, l'un des points de l'isthme où se voient le plus de cultures.
Le triste renom' de Panama date de l'époque où le chemin de fer n'était pas encore établi. Débarqués, après mille difficultés, dans le port de Chagres, où souvent des canpts chargés de passagers furent roulés en essayant de franchir la barre, les émigrés avaient à remonter pendant cinq mortelles journées, les sinuosités du fleuve Chagres. Entassés dans des pirogues étroites, où aucune toile ne les préservait du soleil et de la pluie, ils arrivaient déjà bien las à la Gorgona, et pour atteindre Panama, il leur fallait encore vingt heures de marche à pied ou à dos de mulet sur un sol détrempé, à travers des terrains argileux si glissants que le voyage y est un supplice, sur des pistes tranformées en fondrières au passage du moindre torrent, de la plus petite ravine. Le soir, point de repas réconfortant; la nuit, point de gîte; sans changer ses vêtements, mouillés parfois depuis le départ du matin, on se couchait sur une terre souvent couverte de flaques d'eau. Dans de semblables
PAHAVA KT DARIE5 |«5
le plus Tî^oureux oi^:aiiisme s^iffaîblit, le corps s*adaple à l'absorption des effluves paludéens. Des cas foudroyants de fièTre pernicieuse se dèelaraient, qui portaient Teffroi parmi les sunivants. Enfin, ^circonstance aggravante, la plupart de ces mineurs étaient des aventuriers, écumes n*importe oà« des hommes déjà profondément minés par les excès.
Des périls d'une autre nature augmentaient encore la terreur que le climat de l'isthme inspirait. La route était infestée de brigands qui pillaient les caravanes de retour, et avec moins de peine que par le travail des mines, se faisaient une part dans Tor de la Californie. Cet état de choses dura jusqu'à ce qu'un homme de vingt ans à peine, rAméricain R«^n-Run> neb, eut fondé à Panama un comité de surveillance. Â la tête de ses hardis compagnons il fouilla les profondeurs de la forêt, lynchant sans miséricorde les bandits qu'il surprenait dans leurs repaires. En quelques mois ce nouvel Hercule nettoya vaillamment les écuries d'Augias.
Que penser alors des légendes qui ont couru le monde sur la mortalité qui aurait sévi partni les travailleurs employés à la construction du chemin de fer de Colon à Panama?
N'a-t-on pas dit jadis, ne dit-on pas toujours que chaque traverse de la voie s'appuie sur un cadavre de terrassier chinois? N'a-t-on pas dit, ne dit-on pas encore que trente chefs de gare sont morts à la queuoleu-leudans la station de Gatun? Et combien d'autres histoires sinistres?
A cela comment répondrons-nous?
Par les annales mêmes de la compagnie du « Pa-
nama transcontinental ». D'après ses comptes rendus, il n'y a eu que 293 décès d'hommes blancs pendant tout le temps de la construction : je dis bien deux cent-quatre-vingt-treize ; or on a vu jusqu'à 6000 à 7000 ouvriers à la fois sur les chan-i tiers.
Il est vrai que lors des premiers travaux, quand on était encore à piqueter, à construire la ligne au travers des marais de Mindi et de Gatun, les maladies sévissaient rageusement sur la petite troupe des pionniers : ceux-ci, pour la plupart, étaient des Irlandais, les Européens, qui, dit-on, résistent le plus mal à l'ardent climat des tropiques. A ce moment de l'entreprise, il était impossible de soigner et choyer les ouvriers, de les disputer à la maladie, et les malades à la mort. Entassés sur deux vieilles coques de navire, les hommes n'avaient pas même la ressource de se réfugier dans l'entrepont, tant la chaleur y était étouffante; forcés de rester sur le tillac, quelque temps qu'il fit, et sans moustiquaires, tant les rangs des dormeurs étaient serrés, ils restaient en proie aux moustiques et à l'excitation fiévreuse qui suit leurs piqûres.
Une fois sortis des marais de Mindi et de Gatun, et lorsque, en 1852, après le passage du premier train de Colon à Gatun, la situation de la Compagnie, précaire jusque-là, désespérée même, s'améliora du tout au tout, les « gros bonnets » du Transcontinental purent s'occuper de la santé de leurs hommes : sur l'île de Manzanillo s'élevèrent quelques maisons de bois, et Colon fut fondé ; triste cité, à vrai dire, mais ses magasins renfermaient les approvisionnements né-
cessaires. Le service médical s'organisa ; sur les divers chantiers échelonnés le long de la voie, on construisit des hangars temporaires où les terrassiers passèrent leur nuit à couvert de la pluie, et leurs loisirs à l'abri du soleil. A partir de ce jour, la mortalité relative ne fut pas plus forte que dans toute autre entreprise demandant de grands déblaiements du sol sous un climat tropical. Les Irlandais employés jusqu'alors concurremment avec les mulâtres de Carthagène furent remplacés par des nègres des Antilles, des Américains du Nord, des Européens autres que les Celtes d'Erin, et ces nouvelles escouades montrèrent plus de force de résistance contre les fièvres paludéennes. D'ailleurs la nature des travaux à exécuter devenait peu à peu moins dangereuse : il ne s'agissait plus de porter des charges, d'enfoncer des pilotis, de faire des terrassements, le corps à moitié enfoui dans la boue du marais, tandis que le soleil grillait la tète et les épaules; on n'avait plus qu'à remuer un terrain ferme, bien sec et solide.
On a surtout parlé des hécatombes de Chinois. Voici là-dessus la vérité.
Pour combler les vides conlinuels que le mirage, souvent trompeur, de la Californie faisait dans les rangs des travailleurs, la Compagnie engagea mille fils du Ciel. Les précautions furent prises pour assurer tout le bien-être chinois qu'il était possible de leur procurer ; mais à peine eurent -ils donné le premier coup de pioche qu'il se déclara parmi eux une effrayante épidémie de suicide. Tous les matins on les trouvait pendus aux arbres par douzaines autour de leur campement.
Une fois même, sic tradunt, quelques-uns d'entré eux s'assirent sur le bord du grand océan Pacifique, à marée basse; puis sans une plainte, sans un mot, sans un mouvement, sans un murmure, ils attendirent le flot montant, et que, d'esclaves, la mort les fît hommes libres...
Ce fait, grandiosement tragique, serait digne de passer à nos derniers descendants. Malheureusement pour la légende, ces Chinois travaillaient dans les terrassements du centre de l'isthme, sur le versant de l'Atlantique, loin de l'Océan, et d'un océan sans marées. Quoi qu'il en soit, cette dangereuse manie fit tant de victimes dans leurs rangs, qu'il fallut les rembarquer au plus vite : ils partirent alors, eux aussi, pour les champs fortunés du Sacramento.
Le Darien, ses mines d*or. — Le beau rio Tuyra. — Les Dariénites. — Une expédition contre les Indios bravos . — Coutumes et costumes. — Moustiques et vermines. — Les pédicures intertropicaux .
Notre chef s'occupait activement des derniers préparatifs de l'exploration, et du recrutement des porteurs et des <i macheteros * » ou bûcherons de trocha. M. Recuero, grand négociant du pays, le principal exportateur et importateur du Darien, s'était mis à notre entière disposition ; d'après ses conseils, M. Wyse
1. Le machete est un grand couteau pour couper les arbres, les arbustes, les lianes ; le machetero est Thomme qui se sert de ce grand couteau.
choisit une vingtaine d'hommes qui, trop habitués à rindolence panaménienne, ne nous furent guère utiles sur le terrain, si bien qu'il fallut presque aussitôt les rendre à Toiaiveté de leurs cases. Quelle différence entre eux et les engagés que M. de Lacharme nous amena de la province de Carthagène, du rio Sinu, vrais colosses trempés d'acier par la rude existence des bûcherons dans la forêt vierge, hommes sobres, obéissants, dévoués, infatigables !
M. de Lacharme, ingénieur civil, qui malheureusement a succombé à une affection pulmonaire presque dès son retour en France, avait passé plus de trente ans en Amérique, soit comme pionnier et mineur en Californie, soit pour s'occuper de l'exploitation des bois dans la Nouvelle-Grenade. C'est lui qui, il y a une quinzaine d'années, lors d'une reconnaissance des rivières Tuyra et Paya, crut découvrir un col d'une altitude inférieure à soixante mètres donnant accès dans la vallée de l'Atrato. La différence entre ce chiffre et la hauteur réelle, nous l'avons ultérieurement déterminée : elle est de près de quatre-vingts mètres. Mais cette grosse erreur de plus du simple au double ne saurait être imputée à la légèreté ou à la mauvaise foi de l'explorateur.
M. de Lacharme, quoique un peu visionnaire, était l'homme le plus sincère du monde : à la suite de cette observation faite avec un seul baromètre anéroïde, il parcourait le sentier des Indiens et, comme il voyait toujours à sa gauche une vallée profonde, il supposa que le lit de celle-ci ne devait guère s'élever au-dessus du niveau de Paya : auquel cas, le passage bas depuis si longtemps cherché par ce travers de
rAmérique centrale devait se trouver dans la région qu'il était en train d'explorer.
L'arrivée de la Commission avait fait grand bruit dans la ville. Nous devions partir dans les « canoas», « bongos » et autres misérables embarcations du golfe, mais le président de l'Etat, M. Aizpuru * ne voulut point l'admettre ; il mit à notre disposition un petit vapeur, le Taboguilla, et poussa la courtoisie jusqu'à nous accompagner lui-même avec de hauts fonctionnaires et plusieurs notables Panaméniens.
Le départ était fixé au 11 décembre dans la soirée ; nous allions quitter l'hôtel, quand survint un petit orage, le dernier de la saison ; par bonheur il dura peu. Nous avions endossé notre défroque d'explorateurs et, tous nos effets de rechange se trouvant au fin fond du Taboguilla^ le début eût été fâcheux d'avoir à passer une nuit entière avec des vêtements mouillés. Longtemps encore le tonnerre gronda, le ciel se raya d'éclairs, mais il ne tomba plus une goutte d'eau.
Nous montons à bord à six heures et demie. Notre navire, qui sert à transporter les passagers de la cale du chemin de fer aux bateaux à vapeur en partance pour les différents ports de la mer du Sud, est fort exigu; il n'a pas de cale, et le pont est toujours encombré; en revanche, un léger spardeck s'étend au-dessus, mais il est envahi déjà, les trente macheteros que nous emmenons ayant pris place avant
1. C*est là un nom basque, comme il y en a tant dans TAmérique espagnole, notamment à Cuba, au Venezuela, à la Plata, au Chili. — Le vaillant petit peuple des Escualdunacs a contribué beaucoup plus que pour sa part proportionnelle à la colonisation du Nouveau Monde.
PÂ>ÀMÀ ET DÂRIEN 111
nous. Outre les explorateurs, le Taboguilla doit encore embarquer une troupe de soldats allant relever la garnison de Yaviza dans le Darien ; plus, pour nous faire honneur — politesse à laquelle nous nous déroberions Yolontiers — la musique du régiment de Panama ; enfin le président, toute sa suite et nombre de Panaméniens qui profilent de l'occasion pour extorquer un ou deux jours à la monotonie de leur existence. Engagés, soldats et fifres se carrent aux meilleurs endroits et couvrent de leurs paquets, de leurs nattes et hamacs le peu qui reste d'espace ; en soxte que les derniers arrivants, le président comme les autres, auront à se caser à la diable.
Nous laissons à Panama le docteur Camille Yiguier, non sans une grande et juste inquiétude. En se baignant à Puerto Cabello, il avait été piqué par une bestiole quelconque. D'abord il n'en tint point compte ; mais peu à peu sa jambe gonfla considérablement, la fièvre le prit, une phlébite se déclara, maladie si souvent mortelle. Froidement, il nous avait expliqué la gravité de sa situation, et je n'oublierai jamais le calme avec lequel il décrivait le cours probable de sa maladie : quelques faibles chances de résorption du caillot qui s'était formé dans la veine ; chances, noa moins faibles, d'un abcès qui pourrait le sauver; quasi-certitude qu'une portion du caillot serait entraînée dans la circulation et amènerait rapidement la mort. Nous étions désolés de l'entendre. Heureusement, de ces trois possibilités, la seconde se réalisa : notre ami nous fut conservé.
Une heure après notre embarquement, le président gagne le bord avec son escorte ; on appareille aus-
sitôt au son de la musique et au crépitement joyeux d'un feu d'artifice. Dormir, il n'y faut songer ; mais on s'installe de manière à passer la nuit le moins désagréablement possible, qui à boire, qui à jouer, qui à écouter la fanfare. Les copieuses libations des artistes nous privent bientôt de leurs concerts et ceux qui ont pu trouver un petit coin sommeillent enfin quelque peu.
 cinq heures et demie du matin, l'aube nous surprend, et déjà nous apercevons l'entrée du golfe San Miguel. En face du cap Garachine le coup d'œil est magnifique : la rive, assez élevée, disparaît complètement sous des arbres de haute futaie dont le tronc forme une colonne blanche, droite, soutenant un dôme parfait de verdure sombre ; quelques-uns de ces géants nous paraissent hauts de plus de trente mètres. Ce spectacle ne ressemble en rien à ces masses de ramures désordonnées, irrégulières, qui le plus souvent constituent la forêt vierge. Pas une liane, pas un épiphyte n'amoindrit ce triomphe de symétrie et de puissance.
Après avoir communiqué avecla terre, nous faisons route sur Boca Chica *, l'une des deux bouches par lesquelles le rioTuyra se déverse dans la baie San Miguel. Ces deux embouchures sont les portes du Darien méridional.
L'isthme du Darien, compris entre 7** 30' et O'' 30' de latitude Nord, 79** et 81° 30' de longitude Ouest, est séparé de celui de Panama par les montagnes de San
1. Boca chica veut dire petite bouche j petite embouchure, par opposition à Boca grande, qui signifie grande bouche*
PANAMA ET DARIEN il3
Blas. li s'étend jusqu'aux plaines du Choco, dansPKtat néo-grenadien de Cauca, et au grand massif de Pirri, du sommet duquel, comme nous Tavons raconté déjà, Vasco Nuilez de Balboa, le 25 septembre 1513, aperçut pour la première fois les vagues éblouissantes de l'immense Pacifique ^
Le Darien se divise en deux parties : Tisthme de San Blas, dont il sera question plus loin, el le Darien méridional, ce dernier traversé par une rangée de montagnes, dont les principales portent les noms de Cordillères de Llorana, de Nique et de Mali. Celle chaîne et les contreforts qui en dérivent ont une élévation très variable ; la montagne serre ici de beaucoup plus près TAtlanlique que le Pacifique : c'est là ce qui explique Tabsence de fleuve de quelque importance sur le premier de ces versants, tandis que deux grandes artères recueillent la plupart des eaux qui arrosent la région opposée, artères qu'on nomme le Chucunaque et le rio Tuyra; celui-ci reçoit le Chucunaque qui, plus grand que lui, s'unit à lui près du Real de Santa Maria, et tombe dans le golfe de San Miguel après avoir formé, au confluent du Sabana, un Superbe havre intérieur.
Les trésors géologiques de cette contrée sont incalculables. Les mines d'or de Cana, si mal exploitées qu'elles fussent, étaient les plus productives de l'Amérique centrale.
Le Darien, province fertile, autrefois prospère, leur doit sa décadence. C'est là que les Espagnols avaient
1. Les historiens ne sont pas tous d'accord sur ridonlincalion de la montagne d*où Balboa vit le Grand Océan.
iU PANAMA ET DARIEN
établi leur première colonie, fondé leur premier évéché, Santa Maria la Ântigua, qui avait la primatie sur les autres sièges épiscopaux de TAmérique ; mais ces mines si riches excitèrent la convoitise des flibustiers dont les incursions se succédèrent ; à l'aide des naturels idolâtres, révoltés contre la tyrannie des Espagnols, ils ravagèrent le pays au point qu'on n'y trouve plus que deux ou trois villages d'Indiens soumis et quelques pauvres établissements de nègres et de mulâtres.
Les immenses richesses forestières du Darien sont encore presque ignorées, à l'exception de la tagua ou noix d'ivoire et du caoutchouc ; mais ce dernier produit, qui fit la fortune du pays il y a une vingtaine d'années, est condamné à disparaître par suite du mode barbare d'exploitation usité par les a cauche- Tos:» : ne se contentant pas de saigner le tronc pour en recueillir l'excédent de sève, ils abattent l'arbre sans merci ; en sorte qu'après une courte période de progrès, les habitants du Darien sont retombés dans une profonde misère.
Le golfe de San Miguel, que nous traversons en deux heures, est bordé de hautes collines derrière lesquelles s'étagent des pics élevés. Ce panorama, si beau qu'il soit, n*est pas de nature à bien encourager des gens à la recherche d'une trouée pour leur canal : on n'aperçoit même pas l'embouchure du fleuve;* après nous être dirigés pendant quelques dizaines de kilomètres vers le point où les montagnes semblent le plus menaçantes, nous découvrons enfin, entre l'île de Iguana et le cap Colorado, une solution de continuité
derrière laquelle s'échancre une grande baie couverte dites dont bientôt nous enfilons allègrement les passages.
Quelle diversité, quel imprévu saisissant dans cette infinie succession de roches plutoniennes auxquelles la verdure enlève leur physionomie naturellement rude et méchante pour ne leur laisser que le pittoresque ! Ici encore, la haute berge parait continue; mais à une demi-encablure d'un cap, on distingue un détroit d'une .centaine de mètres de large, où des courants violents produisent des remous dangereux ; il faudrait, pour réviter, allonger la route de dix kilomètres, mais le bateau cale peu, le chenal est profond, et la Boca Chica n'a guère plus d'un demi-mille de longueur; on la franchi ta grande vitesse et nous sommes en pleine Tuyra.
Encore quelques Iles éparpillées, et, au delà de la pointe qui porte le joli village de La Plata, on n'a plus devant soi que le monotone spectacle de tous les grands fleuves des pays chauds : une immense nappe d'eau immobile et jaunâtre, à peine ridée par quelque souffle de brise ; ef, à perte de vue, de tous côtés, des terres basses <iou vertes de manglier^-^'élevant, comme une palissade, de la rivière même dès que la profondeur n'en dépasse pas un mètre. Ici, pourtant, les hautes collines qui bornent ces plaines marécageuses donnent quelque animation au paysage. Au confluent du Sabana, le fleuve s'élargit comme un bras de mer, pour se rétrécir ensuite jusqu'à n'avoir plus qu'un kilomètre et demi devant Chepigana, où nous mouillons à une heure de l'après-midi. L'arrivée du bateau à vapeur attire toute la population en babils de fête
sur le monticule que domine Tèglise. Les robes blanches ou clâij'es des femmes, les corps à moitié nus et bronzés des hommes, forment un pittoresque tableau.
La mission est enfin sur son champ de travail, mais le premier départ ne s'organise pas sans difficultés. M. Wyse a beaucoup de mal à trouver des embarcations pour remonter la Tuyra ; les honnêtes Chepi-» ganos voudraient profiter de l'aubaine, ils nous demandent un prix exorbitant; le président Aizpuru intervient, et, grâce à son appui, l'on nous fournit une grande a canoa ^ et plusieurs pirogues; toutes embarcations forées dans un tronc d'arbre, d'aucunes jaugeant jusqu'à vingt tonneaux. Le travail est fait à la hache seulement, on n'emploie point le feu comme dans certaines contrées; aussi, au Darien, le creuse- ' ment d'une pirogue un peu grande exige-t-il plusieurs mois de labeur constant.
Dans la journée du 13,1e président et nos nouveaux et nombreux amis prennent congé de nous. On nous comble des plus beaux souhaits ; nous échangeons force poignées de main et force embrassades à l'espagnole, on se serre joue contre joue, on se donne réciproquement de petites tapes dans le dos, et, vers trois heures de l'après-midi, le Taboguilla lève l'ancre pour retourner à Panama.
Notre flottille était prête, mais il fallait attendre le flot de remonte ; je profitai de ce répit pour faire un tour dans le village, situé au pied d'une petite colline rocheuse, au bord d'un marécage qui en rend le séjour assez malsain : il suffirait peut-être de deux ours de travail pour donner à l'eau son écoulement naturel et rendre ainsi la contrée salubre, et jamais,
par insouciance, on ne fera ce court effort. Paresseux, mais heureux; heureux, mais paresseux!
Toutes les demeures sont des paillettes de roseaux; les différentes pièces de la charpente sont assujetties au moyen de lianes; pas un clou n'entre dans la construction, très solide pourtant. Certaines de ces cases ont quatre chambres, quelques-unes même s'enorgueillissent d'un premier étage. La toiture, formée d'une épaisse couche de feuilles de palmier, préserve admirablement de la chaleur et ne laisse pas filtrer une goutte de pluie ; par contre, elle sert de refuge à des milliers de scorpions et de lézards, sans compter les araignées, qui atteignent dans ce pays des dimensions effrayantes. Des guêpes dont la piqûre est fort douloureuse suspendent leurs nids par centaines sous les auvents; on n'a pas trouvé le moyen d'expulser ces hôtes fâcheux.
L'ameublement est des plus primitifs : un cadre de sangles, une moustiquaire, une ou deux malles qui contiennent tout l'avoir de la famille, effets et valeurs; deux ou trois planches ; et, en guise de cuisine et de fourneau, une caisse remplie déterre, ou trois pierres qui soutiennent un chaudron en fonte.
Les cases s'éparpillent presque au hasard; à la saison des pluies, les rues deviennent un immonde bourbier.' Quelques richards, pourtant, pavent le devant de leur porte avec des débris de bouteilles de grès qui autrefois continrent de la bière. A l'âge d'or du caoutchouc, quand tout homme, si paresseux qu'il fut, gagnait jusqu'à trente et quarante francs par jour, on en a tellement vidé, de ces cruches, que des rues entières pourraient être macadamisées de leurs tes-
sons, et qu'au cimetière, les limites des sépultures, les croix sur les tombeaux, les noms mêmes des défunts sont formés de chapelets de fonds de bouteilles brisées après les orgies.
Dans les fondrières se vautrent des troupeaux de porcs efflanqués comme des lévriers, rongés de lèpre et dont les crocs rappellent les défenses du sanglier ; les gallinazos, je ne sais pourquoi, se consacrant aux villes, les « amis de Saint- Antoine y>, les « gentilshommes du Périgord » n*ont ici que les chiens pour rivaux dans le nettoyage de la voirie. Nombre d'enfants, à ma connaissance, ont été renversés et mordus pour leur avoir barré la voie quand ils se ruaient vers quelque tas d'ordure. Du reste, je n'ai pas vu manger leur chair, même par les plus pauvres gens. Ces cochons portent et entretiennent les « niguas », les « gusanos », et autres aimables insectes qui pondent leurs œufs sur des corps vivants.
Les autochtones de la région, les Indiens Cunos et Chocos, ont été refoulés dans l'intérieur, où ils habitent les hautes vallées de la Tuyra et du Chucunaque. Complètement isolés des Dariénites, ils ont su jusqu'ici défendre leur indépendance, sauf à Paya. Quelques autres tribus occupent la côte de l'Atlantique, où leurs villages sont à la merci du moindre navire de guerre, de la plus petite troupe de débarquement ; aussi, moins libres que les premières, elles ne peuvent s'opposer aux descentes des Colombiens qui viennent recueillir le caoutchouc et latagua.
La population dariénite proprement dite — très peu nombreuse, deux milliers d'âmes au plus — vit dans les vallées inférieures de la Tuyra et du Chucunaque.
l'ASAMA ET DARIEN Elle esl issue d'esclaves marrons, nèf!;res ou niuliilres
blancs et les Dimoi'' ou les Hindous adirés à Panama parla cunslrutlion du chemin de fer interocéanique.
f « Colorados »; les désigner par le mot de I serait leur faire une cruelle injure.
PASAMA KT DAlllEN
S métis les plus i
iÎQ PANAMA ET DARIEN
pour quelque pièce de menue monnaie on s'en procure une bonne bouteille. Sous l'influence de cette liqueur ignoble, ces gens, si paisibles d'habitude, deviennent querelleurs et méchants ; la moindre dispute , une simple plaisanterie, se transforme en querelles sanglantes : avec le terrible machete, le grand coutelas qui sert à se frayer un chemin dans la forêt vierge, ils se portent des blessures qui parfois amènent mort d'homme. La crainte de la punition, qui souvent persiste encore au fond de la plus brutale ivresse, ne saurait exister pour eux : ce pays perdu n'a ni juges ni tribunaux, et Panama est trop loin. Le coupable s'enfonce dans la forêt vierge, où il reprend ses occupations ordinaires; personne ne songe à l'y poursuivre. Au bout dé quelques mois, longummortalis œvi spatium, les parents, les amis ont oublié la victime, leur soif de vengeance est éteinte, le meurtrier peut reparaître aii village. Ces « accidents » sont rares, du reste. La douceur générale des moeurs, et surtout le peu de crimes contre la propriété, font qu'on n'a jamais pensé à établir dans ces contrées la terrible et salutaire loi de Lynch.
L'imprévoyance sans bornes des genâ du pays les livre à la merci des trafiquants de Panama et de Cariagène. Tout ce qu'ils gagnent est aussitôt dépensé, etaudelà; donc ils sont constamment criblés de dettes. Pour essayer de se libérer vis-à-vis de ces créanciers dont les droits sont garantis par la loi et surtout par la coutume , ils s'engagent , comme « mozos y> ou « concertados » chez des patrons, eux-mêmes dans une position presque aussi précaire. Cet esclavage, à
PANAMA Et DARIEN \tl
vrai dire, est assez doux ; ils s'y soumettent sans murmure, et parfois pour toute la vie. L'usage les oblige à se fournir d'outils, de vêtements et de vivres chez leurs maîtres, et ceux-ci s'arrangent de façon que les dettes, tout en n'augmentant pas, ne s'éteignent jamais. Les « mozos » sont employés à la recherché du caoutchouc et de la tagua ; on ne connaît point ici d'autre travail ; si fertile que soit le sol, la paresse de ses occupants ne s'en émeut guère : ils n'oiit pas encore voulu s'astreindre à élever du bétail ou à cultiver la terre autrement que pour en retirer le peu de riz et les bananes nécessaires à eux et à leur famille. Soùs ce beau climat, l'indolence est commune.
Il fut un moment, nous l'avons dit, où le Darien devint terre promise pour les chercheurs de fortune. Mais les naturels, les Ayo5 del pais ou fils du pays, ne surent pas profiter de l'aubaine. A cette époque, sans trop s'éloigner du village, un homme robuste pouvait se faire 150 francs par jour, et souvent le double, le caoutchouc se vendant jusqu'à 150 francs le quintal, quantité fréquemment produite par un sçul arbre. Mais nul n'économisa, nul ne réfléchit que le mode sauvage d'exploitation allait tarir cette source de richesses. Les bénéfices des négociants étaient considérables éf, naturellement, plus ils employaient de caucheros, plus ils gagnaient d'argent : ils s'arrachaient donc les travailleurs, luttant à qui ferait le plus d'avances et bientôt tel gamin à peine en âge d'aller au bois dût plusieurs milliers de francs à un patron. Les choses ont bien marché tant que le caoutchouc n'a pas disparu des villages prochains et des forêts voisines ; mais tout a changé lorsqu'il a fallu s'enfonéet dànâ les
gorges de la montagne, dès qu'on n'a plus trouvé d'arbres que sur le territoire des Indiens a bravos » (sauvages) du haut Chucunaque. A la suite de graves infractions aux lois de l'hospitalité, ceux-ci n'ont plus permis aux nègres de parcourir la contrée. La faute, disons -le, n'est point aux Dariénites, mais aux travailleurs venus de tous côtés, surtout aux Cartagénois de Cartagène des Indes, qui sont la pire population de la Colombie.
Les négociants, fortement engagés par suite des avances faites aux caucheros, avances dont le total se chififrait par millions, se voyaient ruinés s'ils ne réussissaient à s'ouvrir le territoire indien. Ils firent appel au gouvernement de l'Isthme; eux-mêmes réunirent leurs « engagés » pour procéder militairement contre les sauvages.
Une section de soldats et plus de 800 « caucheros », gaillards solides et bien armés, s'en vont donc en guerre ; ces gens, naturellement braves, feraient d'excellentes troupes; mieux disciplinés et bien commandés, ils eussent vite mis à la raison les huit ou dix tribus des hautes terres, dont les villages/ fort éloignés les uns des autres, n'avaient pas eu le temps de rassembler leurs guerriers.
La bande des caucheros remonte en assez bon ordre le fleuve et l'affluent qui conduit au premier «pueblo *■ y> : tous les Indiens s'empressent de détaler, à l'exception d'une femme et d'un vieillard qui sont massacrés sans pitié, puis on incendie les paillottes. Après avoir dignement fêté ce pretnier succès, on part