LE CHARBONNIER
Daiisses contes en vers, un jour, Voltaire osa Mettre une grande 4ame entre les bras d*un rustre ; Cétait un charbonnier ; et sur 1^ lèvre illustre La lèvre roturière un instant se posa.
C'était pour les beautés paresseuses et fières Que Voltaire écrivait ce conte croustillant.
Je m'en suis souvenu, madame, en vous voyant Seule, triste, moqueuse et sans flamme aux paupières.
Perdre ainsi sa. jeunesse est un crime à Paris. * Dites, que faites-vous de toute votre grâce ? Vous n avez pas vécu, vous êtes déjà lasse ; Sortez de cet ennui, sortèz-en à tout prix.
N'avez-vous pas, dans Tombre où votre èpleen s'étale.
Rencontré quelquefois un regard éclatant ?
J'ai Tamour et la force, et la sève brutale.
Je suis le Charbonnier que votre cœur atfend.
Chose inouïe ! Lui qui ne procédait que par télégrammes et qui dépensait pour plus de trois mille francs de dépêches par an (on le lui a assez reproché à Taudience !), il avait pris la peine de m'écrire ce billet : a Je vous attends à dîner après-demain à la préfecture. Prenez le train de trois heures; une voiture ira vous chercher à la gare d'arrivée. Arrangez-yous pour passer deux où trois jours au milieu de mes administrés. »
Il y a de cela sept ans juste. Sept ans ! comme cela semble lointain ! On était en plein hiver, en plein carnaval, deux mots alors s3moriymes ; Paris et même toute la France s'amusaient sans que personne y trouvât à redire. — Bien
que je ressentisse quelque contrariété â lâcher le boulevard et l'Opéra à cette époque de Tannée, je n'hésitai pas : il y avait une promesse formelle de ma part, et d'ailleurs je savais que je n'allais pas m'enfouir dans une thébaïde.
Au contraire. Les bruits les plus rassurants circulaient déjà sur la préfecture de ***, et je n'étais pas fâché d'en contrôler l'exactitude par moi-même.
Au jour dit, par un froid de chien, me voici donc au chemin de l'Ouest, ligne de la Normandie. Peu de personnes dans mon compartiment. Les dernières clartés du jour me permettent de voir défiler les paysages par la vitre humide de la portière. Je regarde, avec les restes de poésie que j'ai dans l'âme, les restes de verdure dans Iqs champs. Triste tableau ! Grâce à l'hiver, la campagnie a l'air d'être en réparation. Les châteaux seuls y gagnent : on les distingue plus nettement à travers les arbres dépouillés. La nuit se forme, elle est formée. Je m'arrange de mon mieux pour parcourir quelques journaux, â la lueur de la lampe balancée au plafond du wagon.
Soudain, j e sens le train qui s'arrête. Serionsnous déjà arrivés? Non; nous sommes au milieu des chemins. Un quart d'heure se passe, puis une demi-heure. Ce sont choses assez
UNE PREFFXTURE. 97
fréquentes. Je me contente de soupirer en songeant à ceux qui m'attendent, à la table dressée, à la salle éclairée... Bref, j'eus à subir un retard d'une heure et demie. Que la compagnie des chemins de fer consulte ses registres du 19 janvier, et elle renoncera immédiatement à m'intenter un procès en calomnie, au cas où la fantaisie lui en prendrait à la lecture de ces lignes.
Huit heures vingt minutes. Ce bas-fond, piqué de points lumineux, ces clochers -espacés, ces silhouettes modestes, — c'est là. Le train fait halte en poussant d'énormes sifflements de satisfaction.
A peine ai-je mis le pied sur le trottoir de la gare que je suis accosté par un individu' en livrée.
— MonsieiTT M..., s'il vous plaît?
— C'est moi.
— Ah ! monsieur, comme ces messieurs étaient inquiets!.. Mais Qomme ils vont être contents de vous voir !
Aussitôt mon sac de voyage est enlevé et transporté dans une voiture envoyée au-devant de moi. Clic ! clac ! La voiture prend le galop, descend une côte 'et s'engage dans des faubourgs sinon endormis, du moins tout à fait somnolents. Je me penche pour lire des ensei-
gnes : Au mouton couronné. Plus loin, j'aperçois dans un magasin étroit et bas une vieille femme en coiffe, assise auprès d'une chandelle qui brûle sur un comptoir; — c'est un magasin de modes, c'est une modiste ! La voiture galope toujours, recevant de temps en temps le jet rougeâtre d'un bec de gaz; elle longe les promenades sans promeneurs, elle coupe les boulevards silencieux, elle fait sonner haut le pavé des places. Tout à coup elle débouche au cœur de la ville. Flic! flac ! Changement de décoration : les cafés apparaissent, les passants se montrent; les inévitables magasins d'habillements confectionnés étalent les séductions de leurs vitrines ; les bocaux des pharmaciens dardent des feux sataniques verts et rouges. C'est à se croire dans une capitale.
Puis l'obscurité recommence, mais pas pour longtemps. La voiture s'arrête enfin au bout 'd'un long mur, devant une grande et belle maison toute blanche.
Cette maison est l'hôtel de la préfecture. — Ça? ça? Parfaitement. — On la croirait inhabitée, tant les fenêtres en sont hermétiquement closes, tant un silence profond l'enveloppe.
Inhabitée... Ah! bien oui ! Après que la voiture a franchi une grille qui a glissé sur ses gonds comme par enchantement et sans aucun
signal, quelques tours de roue me conduisent devant la porte d'honneur, qui s'ouvre avec fracas, donnant passage à un flot de lumière et à une échappée de voix. Aveuglé, étourdi, je n'aperçois pas ks deux mains tendues de l'amphitryon qui me serrent, qui m'attirent dans le vestibule.
— Enfin, vous voilà ! Nous avons su votre retard par le télégraphe ! Combien nous avons été contrariés! Nous vous avons attendu jusqu'au dernier moment... Nous excuserez-vous d'avoir commencé à diner sans vous ?
— Vous avez joliment bien fait.
— Venez vite... Si vous saviez combi-en vous êtes désiré !
— Mais quelques soins de toilette... permet- ,tez-moi auparavant...
— Non, non... Venez comme vous êtes...
vous êtes superbe!... Vous rappelez Brummel... Mes convives ne vous pardonneraient pas un nouveau retard... ils sont féroces...
Pensez donc : on a reculé pour vous le rôti... Benoit, mon chef de cuisine, menace de se passer sa broche à travers le corps.
— Un peu d'eau, au moins... ^
— Jamais... restez nature... N'entendez-yous pas d'ici leurs vociférations... Le peuple murmure... Venez!
lOO PANIER FLEURI.
Et je suis entraîné par lui plutôt qu'amené dans la salle à manger, où rfi'accueille un hutrah frénétique. Si j'avais été ébloui dans le vestibule, ici je me trouve aveuglé. Je vois trente-six mille bougies; la tête me tourne, je ne sais plus où je marche. Vingt visages curieux sont dirigés vers moi^ mais des visages bienveillants et qui, animés par Tà-compte pris sur le festin, me pardonnent aisément. Mon couvert avait été réservé en face de lui. J'y prends place en balbutiant de ces propos dont la stupidité provoque infailliblement l'indulgence.
— Vous devez avoir une faim de tous les diables! dit-il en s'empressant de venir à mon secours.
■ — J'avoue...
Et mes yeux tombent en même temps sur une assiette de bisque qui vient d'être posée devant moi.
— Mangez, mangez 1 vous parlerez ensuite, ajoute-t-il; ne vous laissez pas intimider, nous ne vous regardons pas, vous nous aurez bientôt rattrapés... Georges, le Xérès!... Messieurs, je vous signale mon ami comme la plus belle fourchette et le plus magnifique gobelet de Paris!
Il n'en fallait pas davantage pour redoubler ma confusion. Je faillis en avaler ma cuiller.
UNE PREFECTURE. lOl
Heureusement que les convives ne tardèrent pas à se remettra à leur conversation interrompue. Cela me donna le loisir de les examiner du coin de Toeil, et sans perdre une bouchée. Il y en avait de tous les âges, mais les maturités primaient les juvénilités. A la droite de Tamphitryon était l'architecte du département, un bonhomme un peu tordu par les rhumatismes, mais jovial comme Désaugiers; vous voyez d'ici la nuance. A sa gauche, le capitaine de gendarmerie, tout en grosse chair, en grosse couleur, en grosse joie, pouffant à la moindre plaisanterie. Puis deux ou trois conseillers de préfecture, cela va sans dire; le médecin de rigueur, l'avoué Jules. Auprès de moi, immobile dans son gilet à cœur, le teint frais, ce jeune secrétaire qui devait se rendre célèbre deux ans plus tard en paraissant dans un bal . travesti sous un costume entièrement composé de plumes de serin. Les autres m'étaient inconnus, mais, dans tous les cas, je vous les donne comme les plus pimpants fonctionnaires du monde, passés à tous les fers, à toutes les brosses et à toutes les pâtes de senteur, en cravate neigeuse, en manchettes d'albâtre, majestueux ou jolis, ne sortant pas de là, et particulièrement déterminés à ne pas sç laisser envahir par la mélancolie. Oh ! à aucun prix !
Mais le plus brillant de tous, le plus radieux, le plus prestigieux, c'était eiKore le maître de maison. Je ne pouvais me lasser de Tadmirer.
Il avait alors une quarantaine d'années, mais on ne lui en aurait pas prêté plus de trente^ cinq. La taille était bien prise, la poitrine bombée, à la militaire. La tête se détachait bien, une tête d'une mobilité excessive, avec des yeux pleins de curiosité et d'interrogations ; la lèvre ornée d'une moustache soigneusement effilée et cirée, comme Napoléon III ; une peau animée, ni trop pâle ni trop rouge ; des cheveux — oui, des cheveux, cette chose si rare dans l'administration ! — noirs £t s'arrangeant naturellement. C'est vrai, il avait un air de ressemblance avec Lambert Thiboust, comme on l'a souvent répété. Mais il avait de plus que l'aimable et regretté vaudevilliste une pétulance qui. n^appartenait et qui n'appartient encore qu'à lui seul. Ah ! cette pétulance ! il l'apportait dans tout et partout ; elle est la cause de toutes ses adversités, — et aussi de quelques-uns de ses bonheurs, il faut l'espérer, du moins.
Personne ne posait moins que lui, il n y avait jamais songé. Causeur spirituel, très au courant de tout, et même de plus que de tout-, il parlait d'abondance, avec un entrain infatigable. Il attrapait des mots au vol,
UNE PRÉFECTURE. Io3
des mots qui auraient fait fortune à la scène, ou tout au moins dans les coulisses, mais qui n'étaient pas toujours compris par son entourage. . C'était Romieu, mais un Romieu millionnaire, avec ce je ne sais quoi de plus élevé qui est tout simplement la race et la grâce.
Mon intention n'est pas de suivre le dîner dans toutes ses phases et à travers tous ses services. Je faillirais à la tâche. Il suffira de dire que tout venait de Paris o» â peu près.
Les faisans étaient d'impériale provenance; les vins étaient accablés d'années ; les truffes, ces diamants noirs, apparaissaient et réapparaissaient à tout propos et sous tous les prétextes. Pas de langoustes. Pourquoi? Trop échauffantes probablement pour les conseil-, 1ers de préfecture.
Lorsqu'on m'eut laissé manger et boire tout â mon aise, il fallut payer en monnaie de nouvelles. Je m'exécutai de bonne volonté et vidai mes poches : nouvelles du ijionde, patins politiques, racontars de cercles, propos de théâtres. Les théâtres ! c'était là le faible d'Eugène. Et quand je dis les théâtres, je m'entends et l'on m'entend. Il aimait la comédie pour les comédiennes, l'opéra pour les cantatrices,, le ballet pour les ballerines. Pas dégoûté, Eugène!
Io4 PANIER FLEURI.
Comme on l'eût compris et même félicité, s'il n'avait été qu'un homme du monde, rien qu'un homme du monde l
Mais ce diabïe d'habit brodé !
L'heure des toasts arriva insensiblement. Ce fut une furia. D'abord la santé obligée du chef de l'Etat, portée avec conviction par notre hôte. Ce devoir accompli, l'écluse fut lâchée.
— A notre préfet!
— A notre cher préfet !
— A notre^^actif et habile préfet !
— Au défenseur de nos libertés industrielles!
— Au bienfaiteur de nos populations agricoles !
— A celui qui...
— A celui que...
— ... Par son zèle infatigable et sa sollicitude de tous les jours...
— ... S'est placé si haut dans l'estime et dans la reconnaissance de ses concitoyens !
— A sa santé! A la santé de M. le préfet!
Et le ^éfet, coupe en main, de s'incliner de
tous les côtés, non sans un certain attendrissement, — je dis bien, attendrissement, — car, dût-on s'en étonner aujourd'hui, tous étaient de bonne foi en s'exclamant de la sorte ; ces toasts étaient sincères, le rœderer aidant...
UNE PRÉFECTURE. lo5
Deux heures après, mon amphitryon prenait la peine de m'installer lui-même dans une chambre coquettement tendue d'une étoffe claire et riante. Un feu ardent brûlait dans la cheminée ; le lit était immense, Tédredon volumineux, dégageant une odeur fine et pénétrante; les bouts en maroquin de deux jolies pantoufles s*allongeaient sur la peau de tigre. L'idéal d'une chambre d'ami !
Toute la nuit, j*eus des rêves singuliers. Il me revenait à l'esprit une légende confuse sur les châteaux hantés après minuit par des robes blanches. Que vous dirai-je? Je fus continuellement sur le qui-vive et dans une attente indéfinie; j'ouvrais les yeux et je prêtais l'oreille, — mais je ne voyais et je n'entendais absolument rien. Les sots récits !
Il était un peu tard lorsque je me réveillai, et je pus constater que j'avais légèrement a mal aux cheveux ». Un bon petit soleil d'hiver essayait timidement de se glisser entre les rideaux; j'allai lui ouvrir. Les fenêtres donnaient sur le jardin de la préfecture, un jardin ravissant, peuplé d'arbres de toutes les contrées. Par-dessus les feuilles j'apercevais'la cathédrale et l'évêché, où règne le souvenir déjà ancien de Mgr OUivier, un prélat élégant, généreux lui aussi, aimé lui aussi. Que voulez-
Io6 PANIER FLEURI.
VOUS? Il était dans les destinées de cette petite ville de ne pas échapper aux dominations mondaines.
Je tins à sortir avant déjeuner. C'était un dimanche. Les habitants se rendaient aux offices. Je vis passer les élèves du collège, musique en tête. Le tambour avait seize ans et Tair crâne ; derrière lui, quatre ou cinq clairons faisaient rage. Partout un air de contentement, de bonheur tranquille.
Douce petite ville! moitié arbres, moitié niaisons. Plusieurs rivières la parcourent et régayent; une d'elles, Tlton, est renommée pour ses truites. Je devais en manger une le matin même, arrosée d'un excellent cidre de Pressagny-l'Orgueilleux.
Un déjeuner entête-à-tête avec lui tout simplement, suivi d'une heure de bonne causerie, après laquelle j'étais complètement remis dji dîûer de la veille.
— Combien de jours me donnez- vous? me demanda-t-il.
— Aujourd'hui, pas davantage.
— ^Pas davantage! Et pourquoi?
* — Vous le savez bien, répondis-je, ma vie et mon devoir ne sont pas ici.
— Alors, vous repartez demain soir?
— Non, demain matin.
— Que VOUS êtes heureux de retourner à Paris! s'écria-t-il après un moment de silence. .
— Bon! Comme si vous n'y alliez pas autant que vous le voulez !
— Ne croyez pas cela:, dit-il vivement; La Valette est très-sévère et me force à résidence.
— Eh bien! le bonheur n'est-il pas ici?
repris-je en dirigeant mon regard vers le jardin, où les pâles rayons du soleil faisaient des efforts désespérés pour enjouerle gazon.
' — Le bonheur... oui... c'est bien possible... prononça-t-il d'un air distrait.
Et changeant soudain de ton, avec sa mobilité et sa volubilité habituelles i
— Mais pensons à vous rendre votre séjour le plus agréable possible... Organisons un programme, comme dans les réjouissances publiques... avec permission de M. le préfet... D^abord, après déjeuner, visite aux Archives, une création de mon fait, une installation sans rivale... Vous verrez... Ensuite, à trois heures, grande revue des pompiers... une autre de mes créations... Quelle tenue! quels casques! quels uniformes!... La revue sera suivie d'un concours de fanfares et d'orphéons... Les Vénitiens de Bayeux ont promis d'y envoyer
Io8 PANIER FLEURI.
une députation... Vous décernerez les prix... Oui, oui, je veux que vous viviez un peu de ma vie pendant quelques heures; que vous partagiez mes innocentes félicités... A sept heures, dîner... pas comme hier, par exemple... non... dîner de famille... car j'ai une famille, quoiqu'on semble en douter... vous Tirez dire bien haut à Paris, je vous en prie... Ensuite... Ah! ma foi, ensuite... je vous présenterai au cercle ébroïcien... oui, moucher, ébrjoïcien!... Vous tenez- vous pour satisfait, hein!... C'est égal, vous êtes bien gentil d'être venu me voir.