CE QUON ECRIT AUX ACTRICES
chain, et que tu m'as même fait cadeau d'une redingote neuve qui est gravée dans mon cœur. C'est vrai ; tu es bonne, tu as hérité de ma sensibilité, et tu n'hésites pas à soulager l'infortune, même celle de ta famille. C'est pourquoi je ne doute pas que tu ne tournes un œil magnanime vers la détresse de celui à qui tu dois le jour et ta beauté vraiment surnaturelle, sans compter les talents qui en sont la suite.
Malgré ta défense, j'ai commis l'oubli de me présenter l'autre soir à la concierge de l'Opéra pour te faire demander. Il ne faut pas m'en vouloir, ma bien chère Jeannette; je 'm'étais laissé entraîner à prendre quelques cordiaux avec un camarade d'Afrique, Tourillon, dont tu ne te souviens peut-être pas, car tu étais bien petite quand il venait dans notre loge de la rue Tique tonne. -
Mais sois tranquille, ô mon enfant! toi, l'espoir adoré de mes derniers ans ! J'ai été prudent devant ta concierge, et je n'ai pas trahi le secret de ta modeste origine; j'ai même imité devant cette femme l'homme qui parle en polonais, quoique cette langue me soit absolument étrangère. Tourillon, qui a de l'éducation et un certain vernis, a essayé de lui offrir quelque chose, mais elle n'a pas accepté. C'est
égal, je crois que nous lui avons laissé une bonne impression.
C'est à rinsu de ta mère que je t'écris, ma généreuse Jeannette ; je te serai même obligé de né pas lui en parler, car la pauvre femme a toujours eu l'esprit im peu étroit, comme tu as pu en juger avec ta sagacité précoce. Figuretoi qu'elle me laisse manquer de tout et même qu'elle n'a pas voulu me donner de quoi acheter un chapeau neuf en remplacement de mon gris, qui n'est plus en état de me faire honneur.
Tu m'avais fait espérer'que tu me placerais en qualité de concierge chez M. de Salorges, le digne appréciateur de tes talents chorégraphiques. Mais j'ai réfléchi : cette profession a quelque chose de trop assujettissant; tu me feras plaisir en me choisissant autre chose.
En attendant, ma bien-aimée Jeannette, l'orgueil de ma vieillesse, je te prie de vouloir bien me confier dix francs, que je te rendrai avec le reste à la prochaine occasion.
Ton respectable père,