LE DUEL AU DINER. 20I
Il fut imité avec tranquillité par le comte.
Tout à coup un jet de pâleur se répandit sur le visage d'Ernest, — qui mit un de ses coudes sur la nappe et devint rêveur. *
Après avoir attendu pendant quelques minutes la fin de cette rêverie, le comte Falbaire lui dit froidement :
— Faites-vous des excuses ?
— Déjeunons! cria Ernest.
Les témoins bondirent à cette exclamation inattendue. Ils se concertèrent un instant, — et finirent par se rendre au désir de leurs clients.
Le jour était arrivé, le jour et le soleil. Une belle matinée pour déjeuner.
Ernest semblait avoir retrouvé de nouvelles forces. Il fondit ayec impétuosité sur les huîtres, il se rua sur les chateaubriands, il se colleta avec le sauterne.
Ce - n'était plus de Témulation, c'était du transport, du délire.
Le comte Falbaire le suivait pas à pas, sans paraître autrement s'inquiéter de cette gym-
nastique. Puis vint un moment où le beau feu d'Ernest s'apaisa ou plutôt se transforma. La rage fit place à la mécanique. Il mangeait sans savoir, insciemment, fatalement, — avec un bruit de mâchoires régulier, monotone, insupportable.
Cela dura ainsi jusqu'à midi.'
A midi, Ernest essaya de se lever pour porter \m toast £^ux divinités infernales.
Ce mouvement devait lui être funeste.
Il glissa sur les talons et tomba tout de son long sous la table.
On attendit quelques secondes. Rien. Le parquet ne rendit pas son convive.
• Alors, d'un commun accord, les témoins déclarèrent Thonneur satisfait.
Les deux adversaires avaient lutté pendant dix-huit heures.
Et le comte Falbaire mangeait toujours!