A BAS PERRAULT ! 2.O
ne sont qu'un recueil d'innocentes affabulations. "
Quelques autres de ces contes, je le reconnais, font moins frémir, mais ils remplacent l'atrocité par l'immoralité.
De ce nombre est le conte de Peau d'Ane, dont le point de départ est l'amour monstrueux d'un père pour sa fille.
Consultez le texte :
a Malheureusement le roi s'avisa de trouver que l'infante, sa fille, était non-seulement belle et bieti faite à ravir, mais qu'.elle surpassait encore la reine, sa mère, en esprit et en agrément. Sa jeunesse, l'agréable fraîcheur de son beau teint, enflammèrent le roi d'un feu si violent, qu'il ne put le cacher à l'infante, et lui dit qu'il avait résolu de l'épouser. »
Voilà.qui est du j oli !
Je sais bien que le conteur s'irrite et qu'il se hâte d'ajouter que « la jeune princesse, remplie de vertu et de pudeur, pensa s'évanouir à cette horrible proposition ». Mais la proposition n'en demeure pas moins formulée, et l'enfant qui en a reçu l'impression reste convaincu ,qu'il y a des pères qui peuvent songer à épouser leurs filles. C'était un horizon qu'aurait dû laisser clos Charles Perrault, par tous les motifs, par toutes les considérations, à tous les points de
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vue, même à celui de la poésie, qui parait avoir été son seul guide.
Le sentiment religieux est également attaqué dans Peau d'Ane: a»Le roi, qui s'était mis en tête ce bizarre projet [bizarre est doux), avait consulté un vieux druide pour mettre la con science de la jeune princesse en repos. Ce druide, moins religieux qu ambitieux, sacrifia à rhonneur d'être le confident d'un "grand roi l'intérêt de l'innocence et de la vertu, et s'insinua avec tant d'adresse dans l'esprit du roi, lui adoucit tellement le crime qu'il allait commettre, qu'il lui persuada même quec* était œuvre pie que d'épouser sa fille, »
Encore une fois, j'essayerai d'éloigner des yeux de mes enfants les Contes des Fées JUS7 qu'à Tâge de raison.
A cet âge-là, ils rendront hommage sans doute, comme mpi, à la poésie qui est répandue sur la narration de Peau d'Ane. Comme moi, ils souriront aux trois robes couleur du temps, couleur de la lune et couleur du soleil.
Comme moi, peut-être aussi, ils s'étonneront du conseil de la marraine à l'infante : « Que faites-vous, ma fille ? dit-elle, voyant la princesse déchirant ses cheveux et meurtrissant ses belles joues; voici le moment le plus heureux de votre vie. Enveloppez- vous de cette
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peau, sortez de ce palais, et allez tant que terre pourra vous porter ; lorsqu'on sacrifie tout à la vertu, les dieux savent vous en récompenser. » •
A la bonne heure !
Mais cessons cependant de nous extasier et de nous attendrir sur la prétendue innocence des Contes des Fées de Perrault.
En courant les grandes routes ces jours-ci, j*ai retrouvé « la femme qui fait la barbe », un type que je croyais disparu.
Cest à B..., dans la Loire-Inférieure, une petite ville de cinq mille mentons. Un plat de cuivre se balançait au devant d'une boutique assez basse, — peinte en bleu, cela va sans dire. — Le bleu, dont une ancienne ordonnance royale affectait spécialement l'emploi aux devantures de perruquiers, est resté la couleur favorite de ces industriels. — De modestes rideaux empêchaient les regards de pénétrer à rintérieur.
Je poussai la porte. Deux femmes sortirent de Tarrière-boutique, une vieille et une jeune.
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Je di^, en tournant les yeux autour de moi, comme pour chercher un garçon :
— Je désirerais me faire raser.
— A votre service, monsieur, me fut-il répondu.
La plus âgée m'avança une chaise (une chaise, pas un fauteuil), tandis que la plus jeune m'entourait le cou d'une serviette qu'elle venait de tirer d'une de ces armoires qui sont en province des monuments. — Ce ne fut pas sans une certaine satisfaction que je m'aperçus que c'était à la plus jeune que j'allais avoir affaire. Satisfaction puérile, si vous voulez. Les délicats sont moins malheureux que le prétend La Fontaine : ils se créent de petits contentements avec peu de chose.
La perruquière, — qui me fit penser, je ne sais pourquoi, à cette perruquière du Lutrin que Boileau-Despréaux, cédant à un sentiment de 'dignité grotesque, remplaça plus tard par une horlogère, — la perruquière, dis-je, commença par me savonner, non pas avec un pinceau, mais avec la main, ou plutôt avec deux doigts. Comprend-on à présent combien il m'eût répugné de subir cet office d'une main ridée et sèche?. Certainement la main qui me savonnait n'avait rien de patricien, mais enfin c'était une main possible. Pourtant, à la sentir se pro-
mener sur mon visage, j'en éprouvais un agacement singulier et qui participait plutôt de rimpatience que du charme. Cette main revenait de préférence à mon menton et le soulevait à légères saccades, comme on fait ironiquement aux petits enfants en leur disant : « Voyez ce beau museau! »
Il ne pouvait évidemment entrer rien de semblable dans Tesprit de la perruquière. Néanmoins, j'étais mal à Taise, je trouvais quelle n'en finissait pas. J'oubliais le proverbe :
a Barbe bien savonnée est à moitié rasée. » Je l'examinais par instants : c'était une femme de vingt-six ans environ, brune, point trop forte ; ses traits étaient réguliers, s'arrêtant juste à la distinction sans^ y arriver. — Uii mouchoir, où le rouge et le violet se mélangeaient à la mode campagnarde, se croisait sur sa poitrine. — Chaque fois que je la regardais, je rencontrais ses yeux, de fort beaux yeux. Je ne sais rien de plus intimidant et de plus ridicule que cette position d'un homme garrotté, la tête renversée, le menton mousseux, — et regardant une femme. 11 ne peut pas parler, il ne peut pas sourire.
Lorsqu'elle jugea que ma figure était suffisamment humectée, elle me quitta pour aller affiler un rasoir à une lanière de cuir. J'eus le
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. temps de lorgner rélégance de sa taille.* Elle revint à moi, le rasoir haut. Aux mains d'un homme, cette arme, — car enfin c'est une arme! — ne m'avait jamais causé aucune impression.
En la voyant agitée par une femme, je ne pus ,me défendre d'une appréhension bizarre. Ce qu'il y avait de doux dans la physionomie de la perruquière me sembla s'effacer par degrés. L'image de la Judith de Béthulie passait devant mes paupières, — que je fermai involontairement. Et je songeais aux torts nombreux que j'ai eus envers les femmes, aux infidélités et aux mgratitudes dont j'ai donné l'exemple. Je me dis que j'avais été bien fou et bien vain de croire que tous ces méfaits resteraient sans châtiment
Pendant ce temps-là, le rasoir courait ou plutôt voltigeait, papillon d'acier, sur ma figure blêmissante. Une sorte de vertige, dont je m'étonne aujourd'hui, s'empara tout de bon de mon cerveau ; des drames oubliés remontèrent à la surface dé ma mémoire ; je revis des têtes éplorées et irritées; j'entendis im chœur de plaintes, de reproches, de menaces. Et par une succession rapide d'idées, la perruquière m'apparut comme le ministre et l'exécuteur de ces vengeances.
Et le rasoir voltigeait toujours ! ! !
Cette sensation finit pat me devenir insupportable; je fis un mouvement comme quelqu'un qui se débat. Elle s arrêta aussitôt, pour me demander du ton le plus naturel :
— Est-ce que je vous fais mal, monsieur?
Je rougis de mon hallucination, et je balbutiai un a Non, pas du tout ! » en reprenant position sur ma chaise.
Le fait est qu'elle avait la main extraordinairement légère; je parle de la main qui tenait le rasoir. L'autre, la main gauche, s'appuyait tantôt sur ma joue, tantôt sur mon cou, pour aider la peau à se tendre. — Lorsqu'il s'agit de raser la lèvre supérieure (je ne porte pas de moustache), la perruquière me pinça le nez d'une façon assez vive. Etait-ce distraction ou excès de zèle ? N'était-ce pas plutôt un éclair de malice? C'est ce que je ne saurais démontrer.
— Quoiqu'il en soit, ce procédé suffit pour dissiper instantanément mon vertige et pour me rendre entièrement au sentiment de la réalité.
Trois minutes après, ma barbe était faite, et très-bien faite. Ma perruquière — mof^ le fat !
— s'offrit pour me laver le menton. Cette fois, je refusai ses services; je me lavai moi-même.
Lorsque je sortis de la petite boutique, les deux femmes se confondirent en salutations.