LES BALAIS ROTIS
Où vont-elles, traversant les airs, par la nuit sombre et la lune rouge, échevelées, nues, à cheval sur des balais ? Au sabbat, parbleu ! Elles se dirigent toutes vers le plateau d une montagne couronnée de bruyères maigres et frissonnantes. Ce qui se passe là, Teniers, Callot, Goethe et Goya ont essayé de le raconter : concerts étranges, enlacements confus, danses effrénées, — et des feux, des feux partout!
Le lendemain matin, il ne reste de cette assemblée nocturne au Brocken parisien que des cercles sur Therbe, et, au milieu de ces cercles, parmi des charbons éteints, un grand nombre de balais à moitié consumés, balais de toutes
oJiT. PANIER FLEURI.
formes et de toutes les dimensions. — Oh ! que de balais !
Seigneur lecteur, vous plaît-il que nous ramassions de compagnie quelques-uns de ces ustensiles diaboliques ? Ils nous diront peutêtre plusieurs traits de Thistoire de celles qui les ont fait rôtir
Le premier balai contre lequel mon pied vient de heurter est un balai ordinaire, que rien ne recommande à Tattention, encore assez fourni, et ayant appartenu à une dame Honesta quelconque, -^ balai rôti au feu mesuré, mais continuel des adultères discrets. Il n'y a que les bourgeoises pour* savoir mettre de l'économie dans la passion ; — n'est-ce pas, Méphisto?
Cet autre balai, coloré comme un mirliton et enrubanné comme un mai, c'est le balai d'une actrice, balai séduisant, coquet, fait d'un bois à la fois solide et précieux, rôti à un feu cosmopolite, c'est-à-dire à un feu entretenu par les plus galants représentants de toutes les nations étrangères, allumé par la Russie, attisé par l'Egypte, soufflé par l'Angleterre ! Un balai qui ressemble tantôt à un bâton de chef d'orchestre, tantôt à un sceptre, tantôt à un fourreau d'épée !
Long, très-long, sec, très-sec, riche, très-
LES BALAIS ROTIS. 24 'i
riche, avec un blason sculpté sur le manche, et des incrustations de diamants noirs et de topazes brûlées, — c'est le balai d'une grande dame , d'une très-grande dame , comme dit Buridan.
On devine aisément que ce balai 'aristocratique n'a dû servir qu'à de nobles chevauchées et ne traverser que des flammes hautaines. Comme il brûlait fièrement en plein salon, aux Italiens, même à la cour ! Plus d'une fois son audacieux pétillement a scandalisé le noble faubourg ; mais le noble faubourg est fait pour être scandalisé ; n'est-ce pas, Belphégor ?
Oh ! oh ! qu'est-ce ceci ? Ce n'est point un balai , c'est un tronc d'arbre tout entier. Une formidable matrone, seule, pourrait l'enfourcher. Erreur ! Cette poutre est le balai de la frêle et candide Nanine, une vapeur, une tête de vierge à laquelle il ne manque que le fond d'or des toiles d'Ange de Fiesole. Ne vous fiez pas à l'apparente idéalité de Nanine, qui, dans les soupers enragés de carnaval, broie . entre ses dents les coupes de Champagne, à la façon des Aïssaouas. C'est à peine si, en dix ans, le feu des cheminées qui flambent joyeusement dans les cabinets de Bignon et de Voisin a pu entamer le monstrueux balai de cet ange ; il
a44 PANIER FLEURI.
ne faudrait rien moins qu'un incendie pour en venir à bout !
Parlez-moi de ce vrai balai, qui nous repose un peu des balais d'exception, un balai tout simple, tout rond, en bouleau ; un balai de cuisine, un balai balayant. — Eh quoi? vous aussi, ma mie ! Margot vous vous avisez d'aller au sabbat! Je lis inscrits sur le manche de votre balai une multitude de noms, de chififres, d'emblèmes, de cœurs, de flèches ; — un balai commémoratif, en l'honneur de l'armée française. Portez armes !
Un petit balai de plume, mignon, fin, presque un balai d'enfant. — Pauvre petit balai anonyme ! il se sera approché trop curieusement d'un peu de paille qui n'en aura fait qu'une bouchée, car de ses gentilles plumes il ne reste plus que quelques brins.
Place au ÎDalai de fer, le balai de la courtisanne pour tout de bon, le balai qui ne se consume jamais, qui dure toujours, et qui frappe mortellement tout ce qu'il rencontre sur son passage l — Tout à coup, je me penche sur le balai de fer ; j'ai cru y distinguer des taches de rouille ; ce sont des taches de sang, n'est-ce pas, Belzébut ?
Que de balais encore ! Plus j 'en compte, plus j'en découvre. Un champ de bataille ! J'enréu-
LES BALAIS ROTIS ^'iî)
nis autant que je veux, je les rassemble en fagots, et, — bûcheron grotesque]et sentimental, — je les charge sur mes épaules. Puis, resprit enquête de moralité, je porte mon fardeau chez M. Alexandre Dumas fils, Técrivain philosophe et consolateur.
Balais ! Balais rôtis !