AUX CHAMPS-ELYSÉES
Un vieux cabriolet découvert, à quatre places, roule lentement dans la grande allée des Champs-Elysées, un dimanche. Il contient un monsieur et ses deux enfants, deux petites 'filles.
La pauvre voiture fait une piteuse mine, avec ses roues crottées, son cheval à tête dodelinante et son cocher en chapeau gtis, à côté des équipages resplendissants qui passent, rapides comme le vent. Que voulez- vous ? On ne trouve pas facilement de remises ces jourslà; on prend ce qu'on rencontre. Le mdhsieur a hélé le cabriolet au coin de la rue du Co-
Usée où est située la pension de ses filles.
Elles sont ravissantes, ces deux petites filles : Tune a cinq ans, Tautre sept.
Le père est obligé de les tenir tantôt par la main, tantôt par la robe, afin qu'elles ne tombent pas, car elles ne peuvent rester une minute en repos ; elles se penchent à chaque instant ou bien s'agenouillent sur la banquette de face. Elles s'enquièrent curieusement de tout ce qu elles voient et de tout ce qui se passe. Elles tendent les mains ver$ les jeux de bague, la voiture aux chèvres, les ballons roses et les marchands de plaisir. Ce sont des exclamations et des interrogations !
Le monsieur sourit à ces petits discours et à
ces petits cris, mais son sourire est empreint de mélancolie. Cest un homme qui a dépassé la quarantaine, aux traits corrects et distingués.
Son histoire est assez banale, comme un grand nombre d'histoires dramatiques : après plusieurs années d'une union paisible en apparence, un matin, sa femme l'a quitté pour suivre un chanteur. Le monsieur est resté seul avec ses deu3^ petites filles qu'il adore. Tous les dimanches, il va les chercher à leur pension, dans l'après-midi, pour les promener et les emmener au restaurant.
Ce jour-là, le temps étant vraiment magni-
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fique, il dit au cocher de pousser jusqu'au bois de Boulogne. On fera le tour des deux lacs ; on dînera au pavillon d'Armenon ville ou à la porte Maillot. Les petites chéries sautent de joie.
Dans la grande avenue, en face des coteaux dorés par le soleil couchant, le long des villas coquettes, les carrosses se succèdent plus riches et plus choisis. Les chevaux ont le flanc lustré, la jambe fine ; ils volent, ornés de pompons et d'argent. Les laquais sont poudrés, galonnés, redressés, en culotte, le mollet rebondi. Sur les coussins c'est un tapage de toilettes, un miroitement de robes, un balancement d'ombrelles, un kaléidoscope de visages. Tout ce qui a un nom, ou une fortune, ou un blason, ou une beauté, se rend au bois.
Soudain, une des deux petites filles, la plus attentive, s'écrie :
— Ah ! papa ! papa !
— Quoi ?
— Regarde-donc là... dans cette voiture qui marche à côté de nous... cette dame qui a des cheveux si drôles... des cheveux tout rouges... on croirait que c'est de la peinture.
Le père a regardé, et il est devenu affreusement pâle. Il a vivement serré les mains de ses enfants, et il les a involontairement attirées à
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lui. Puis, s'adressant au cocher, il lui a ordonné de rebrousser chemin.
— Nous n'allons donc plus au bois de Boulogne? disent les deux petites d'un ton de regret.
— Non, mes enfants, non ; j'ai changé d'idée.
— Oh! papa!
— Mais vous n'y perdrez rien, rassurezvous ; nous dînerons au Palais-Royal, et nous irons ensuite voir la nouvelle férié au théâtre duChâtelet.
Le vieux cabriolet reprend tout doucement le chemin de Paris, et redescend les Champs- Elysées, cahin-caha, excitant les sourires de quelques promeneurs.