‹ Panier fleuri: prose et versChapitre 70 sur 74 · LES GENS QUI SE LAISSENT TOMBER · texte numérisé non relu

LES GENS QUI SE LAISSENT TOMBER

nent particulièrement les quais et les jardins publics. Ils s'arrêtent, au Luxembourg, devant des rondes d*enfants, — ou, comme le colonel Chabert, de la Comédie-Humaine, ils suivent, pendant des heures entières, des parties de boules au. Champ de Mars. ^

Us s'asseoient, quand ils sont fatigués, sur le premier banc venu; ils entrent, quand ils ont faim, dans le premier restaurant qui se présente à leurs yeux, et le plus ordinairement â des heures invraisemblables.

Le garçon est obligé de leur demander à plusieurs reprises ce qu'il faut leur servir.

— Ce que vous voudrez, répondent-ils à la troisième ou quatrième fois.

Ils craignent et évitent les rencontres, car elles sont pour eux l'occasion d'un retour dou loureux dans le passé.

Un de ces infortunés , porteur d'un beau nom, se trouva un jour face à face avec un de ses camarades d'enfance. Celui-ci ne put s'empêcher de lui témoigner son étonnement ; entre autres choses, il lui demanda pourquoi il n'avait plus son ruban rouge à la boutonnière.

— Ah!... balbutia l'autre, je ne sais pas.., je ne m'étais pas aperçu... je l'aurai perdu sans doute.

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Quelquefois, ils ont des réveils soudains, mais rares et de courte durée.

C'est ainsi que Chodruc-Duclos (un de ceux qui se sont laissés tomber le plus bas) accosta un jour le comte Giraud sous les arcades du Palais-Royal, et lui demanda brusquement :

— Giraud , dis-moi quelle est lai meilleure édition d'Horace?

Les gens qui se laissent tomber se laissent tomber surtout dans le sommeil. N'ayant plus conscience du' temps, ils restent couchés pendant vingt-quatre heures plus ou moins, quelquefois sans dormir. ' ,

Leur intérieur répond à leur costume. Us logent ordinairement dans quelque chambre dénudée, en compagnie de quelques livres et de quelques portraits.

La concierge qui est censée faire leur ménage ne se donne plus là peine d'essuyer ni de balayer. Elle change les draps de leur lit tous les trois mois.

Parfois, obéissant à une pitié machinale, elle donne leurs chaussures à ressemeler. Voilà tout.

Quant à eux, lorsque la pluie les force à rester au logis, on les voit plantés et immobiles devant la vitre mouillée.

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D'autres fois, ils s'avisent de vouloir ranger chez eux.

Alors ils ouvrent un livre, ils en ont pour toute, la journée à le relire.

S'ils ouvrent un tiroir et qu'ils attirent à eux des lettres décachetées, — ils deviennent pensifs; leur tète se penche sur la poitrine.

Des larmes coulent de leurs yeux...

Ce ne sont pas des fous.

Ce ne sont pas des malades.

Ce sont des gens qui se laissent tomber.

Rappelez- vous Chaillol, cet honnête et tranquille hameau, retiré sur la hauteur,

La rue de Chaillot, — qu'on appelait la grande rue, comme dans les villes de province, — commençait aux Champs-Elysées pour aboutir aux terrains du Trocadéro. C'était une rue paisible, bordée de grands hôtels et dç petits pavillons mystérieux où dormait la poussière des Amours effrontés du Directoire. On y voyait aussi des couvents, et principalement des pensions de demoiselles, — dont les

théories ondulaient régulièrement le long du

trottoir, àTheure des offices.

Dans la rue de Chaillot était située la communauté de Sainte-Périne, le plus commode

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et le plus élégant de tous les asiles de la vieillesse. Je me suis arrêté souvent à regarder entrer et sortir, par cette grille de Sainte-Périne, les linons du Consulat, les mousselines de TEmpire, les écharpes de la Restauration, les bonnets montés de Louis-Philippe, — toute une friperie amusante aux yeux.

J'ai connu à Chaillot un aimable vieillard, qui demeurait dans la rue Basse-Saint-Pierre.

La rue Basse-Saint-Pierre faisait contraste avec la grande rue de Chaillot. Tortueuse et resserrée entre de noires murailles qui rappelaient les anciennes fortifications, elle longeait une petite place triangulaire, — .laissant à sa droite la rue Dupont, un casse-cou, et la rue Gasté, un escalier ; — et, faisant une ceinture aux bâtiments, de la Manutention miUtaire, elle finissait au quai de la Conférence. Les voitures ne la parcouraient presque jamais. Elle était occupée surtout par des établissements affectés au traitement des a déviations de la taille ». A travers la grille des fenêtres, dans ce^ calme un peu triste que tqut faubourg respire à rheure de midi, apparaissait de temps en temps la figur.e pensive d'une bossue ou le buste d une jeune fille soutenue par deux béquilles.

Une maison à deux étages, centenaire, et

dont les tuiles avaient fini par revêtir les teintes de Tardoise était celle de mon vieillard, — que j'appellerai M. Dathé.

Cette maison se présentait de coté, réservant sa modeste façade pour une cour, dont le luxje était dans deux beaux arbres de Judée. Cette cour tournait, obéissant aux bizarreries des constructions voisines, et se continuait en ruelle jusque vers un jardin très-ombragé, distrait sur la propriété d'une célèbre chanteuse, Mlle Sophie Amould, — dont on voyait le petit hôtel athénien, à quelques pas de la pompe à feu.

M. Dathé, — qui m'appelait son jeune ami, — et qui avait conservé de la première période impériale les idées philosophiques et le langage orné, nommait ce jardin son ermitage. Il y avait dessiné des charmilles, en se conformant- aux indications de Delille ; il y avait mis, sur des piédestaux, des enfants ailés qui s'appuyaient à un arc ou qui brandissaient un flambeau.

Dès l'aube, enveloppé dans une de ces robes de chambre à ramages dont les graveurs du xviii® siècle ont habillé les personnages de la Nouvelle Héloïse et de Paméla, M. Dathé venait réguHèrement, quand la saison le permettait, rendre un premier hommage à la Nature.

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Il se tournait vers le soleil, qu'il nommait un globe vivifiant, et il élevait mentalement sa prière au Créateur de toutes choses, qu'il désignait tantôt sous le nom d'Être suprême^ (y)mme Robespierre, — ou sous celui d'Architecte de V univers, comme les francs-maçons, mais jamais sous le titre de Dieu.*

Ah î c'était une physionomie, un t3rpe, que ce M. Dathé ! Il incarnait une époque, et représentait des idées et des sentiments disparus — où prêts à disparaître.

Après le déjeuner, appuyé sur le bras d'un domestique, il retournait au jardin, et se dirigeait à pas lents vers un berceau de lilas, de jasmins, d^'aristoloches et de vigne vierge, qu'il avait baptisé : le bosquet du silence. C'était là qu'il relisait ses auteurs favoris, interrompant sa lecture par des commentaires à haute voix, faisant succéder les poésies de Gessner à un volume de l'Encyclopédie.

Le soir on abandonnait V ermitage. M. Dathé — pour peu que la nuit fût claire — montait solennellement dans une mansarde, qu'il avait fait découvrir et vitrer pour la transformer en observatoire. Cette mansarde était remplie de sphères, cadrans, compas, tubes de Cassini^ à l'aide desquels il se piquait d'épier le cours des astres.

Dix heures sonnant à Téglise Saint-Pierre, il redescendait invariablement dans sa chambre à coucher, afin de livrer ses membres au repos:

Le vieillard de Chaillot avait soixante-douze ans. C'était un de ces hommes qui se tiennent droits comme des peupliers, qui portent la tête renversée, et envoient leur regard à dix pas devant eux. Ses cheveux, entièrement blancs, bouclaient encore ; ses sourcils étaient abondants; son menton reposait à moitié enfoui dans une ample cravate à la Garât. Un sentiment d'indulgente vanité gonflait son sourire, arrondissait son geste, enflait sa voix, roidissait son jarret. Il prenait une pincée de tabac de l'air dont il aurait rendu la justice sous l'hermine.

D'où pouvait lui venir tant de sérénité et de certitude ? Avait-il joué quelque rôle important dans l'Etat ? Avait-ilapproché les grandes intelligences modernes et vécu dans leur intimité? Pas du tout. M. Dathé n'était jamais sorti des rangs de la bourgeoisie oisive; héritier de la fortune paternelle, sans ambition, sans passions, il avait suivi les événements splendides ou douloureux de notre histoire de la même façon qu'il suivait les astres, — c'està-dire avec une lunette.

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Au moins portait-il sans doute le poids de ces pensées qui suffisent à remplir toute l'existence d'un homme et à Tanimer intérieurement. Cet amour de la solitude, ces rêveries continuelles, traversées quelquefois par un sourire singulier, devaient trahir la préoccupation d'un ouvrage considérable. Pas davantage. — Autour de lui les armes et les livres avaient changé plusieurs lois la face du monde, les mœurs s'étaient modifiées, mille progrès s'étaient introduits dans l'éducation sans qu'il ajoutât un seul article, un seul paragraphe à son code de voltairianisme et de libéralisncie circonscrit.

Ils sont comme cela une classe de vieillards qui n'ont rien vu, qui n'ont rien fait, qui ont à peine vécu^ et dont la parole s'empare d'une autorité que rien nejustifi.e. Au nom d'une expérience imaginaire, ils se permettent de juger une génération et ses travaux. Ce sont des échos, ce ne sont pas des voix. Ce sont lés ombres des autres hommes.

M. Dathé devait disparaître avec Chaillot, Paix à sa cendre !

Il fut un temps où je remontais tous les soirs la rue des Martyrs.

A la hauteur de la Brasserie, j'apercevais invariablement le long du trottoir, immobile, planté èur quatre jambes blanches, la tête inclinée, .un vieux cheval.

. Qu'est-ce que ce cheval faisait là tous les soirs, à la même place ?

Il attendait Tomnibus de la halle aux vins, qui passe toutes les dix minutes se dirigeant vers la place Pigalle. Il l'attendait pour se joindre aux deux autres chevaux et aider à le hisser jusqu'au haut de la rue, car la montée est dure, comme on sait.

A ce moment, c'est-à-dire lorsque l'omnibus,

lourdement balancé, débouchait par le tournant du faubourg Montmartre, un homme sortait de Tombre, où il attendait, lui aussi; il saisissait le vieux cheval .par la bride, et allait l'atteler au timon de la voiture.

— Hue, Pauline ! s'écriait-il, cette opération terminée.

— Hue, Pauline! criait a son tour le cocher.

Pauline était le nom du vieux cheval.

Je laisse à penser si Pauline peinait à traîner cette lourde machine, chargée quelquefois d'une vingtaine de voyageurs.

Ses jambes se roidissaient, son cou se tendait.

Pour peu que le pavé fût humide ou glacé, elle glissait à chaque pa^.

L'I^omme qui l'avait attelée marchait à côté d'elle, l'excitant de temps en temps par de larges coups de fouet et par son exclamation ordinaire :

— Hue, Pauline !

Arrivé à la rue de Laval, où le terrain cesse de monter, 'il la détachait, et tous deux redescendaient la rue des Martyrs, lui, souvent monté sur elle, assis de côté, les pieds pendants.

Cinq minutes après, c'était à recommencer avec un nouvel omnibus.

Pauline çtait connue de tout le quartier, qui ne lui épargnait pas ses sarcasmes.

Moi seul, je m'étais intéressé à cette pauvre bête, que j'étais sûr de retrouver chaque soir à son poste de souffrance.

Son attitude résignée me touchait.

En passant près d'elle, il m'arrivait parfois de prononcer son nom ; alors elle tournait lentement vers moi sa grosse tête et^ semblait m'adresserun regard de reconnaissance.

Je vis ainsi Pauline pendant tout un hiver, un hiver qui fut long et rigoureux.

Dans les plus grands froids, elle n'avait qu'une mince couverture sur le dos. Aussi grelottait-elle constamment.

A travers le brouillard du soir, plus anguleuse que jamais, elle empruntait à la coloration pâle de sa robe des apparences apocalyptiques.

11 ne lui restait, pour se réchauffer, que les coups de fouet de son conducteur, qui d'ailleurs s'en montrait de jour en jour plus prodigue envers elle.

Pauvre Pauline !

Un jour, je ne la vis plus.

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A sa place, toujours devant la Brasserie, se tenait un autre cheval, un cheval noir.

Je laissai passer quelques jourç; Pauline était décidément remplacée.

Alors, je n hésitai pas à questionner son conducteur, et à lui demander ce qu'elle était devenue.

— Ah! Pauline! me répondit-il avec.étonnement; vous connaissiez Pauline, vous?

— Un peu.

— Elle était bien carcan depuis quelque temps... elle boudait à l'ouvrage et ne voulait plus avancer... elle s'abattait tous les six pas. Malheur !

— Alors... Pauline est morte?-

— Ah ben ! oui, fit ironiquement l'homme au fouet; elle est trop feignante pour ça... Mademoiselle est â la campagne.

— A la campagne? répétai-je surpris.

— Oui... vous ne comprenez pas... l'administration s'est débarrassée d'elle en la vendant à un engraisseur de sangsues.

J'eus un mouvement dont l'homme ne s'aperçut pas, car il Continua :

— C'est du côté de la Marne... ousqu'il y a de grands marais... On achète les vieux chevaux trente à cinquante francs... Pauline sera

très-heureuse là-dedans... très-heureuse... de la bonne herbe... pas grand'chose à faire...

Elle n'aura qu'à aller une fois par jour au caleçon.

— Qu est-ce que c'est cjue cela? demandai-je.

— Rien de plus simple... On conduit le cheval au marais... on ly fait entrer et on l'y attache .. Les sangsues arrivent, elles grimpent aux jambes, elles s'y fixent... il en vient par centaines... c'est comme si l'on avait un caleçon. Manière de s'exprimer !

Je n'en demandai pas davantage, et je quittai rhomme au fouet avec un sentiment d'horreur.

Pauvre Pauline !

Toute la nuit je ne fis que penser à son a bonheur ».

Ha eu raison, l'auteur qui a écrit ces lignes : « Paris est le paradis des femmes et l'enfer es chevaux. »

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