PANSEMENT OUATÉ
L’emploi de la ouate dans le pansement des plaies n’est pas nouveau. Depuis longtemps déjà on recouvrait la surface du derme mise à nu par les vésicatoires ou les brûlures de bandes plus ou moins larges d’ouate. Le but f|u’on se proposait était évident : soustraire la plaie au contact de l’air, de manière à éviter toute inllammation conséculive, et partant, la douleur et les accidents qui en sont le cortège.
Mayor (de Lausanne) essaya comparativement le coton ei la cbarpie. Percy (article Charpie du Dict. des sciences médicales) parle du coton [lour en repousser l’usage d’une façon à peu près absolue. « 11 absorbe mal le pus et ne peut prendre les formes que l’on a quelquefois besoin de donner a la cbarpie. » M. Roux fit usage du coton, il en parle môme d’une façon Irès'élogieuse : « Le colon est excellent et ne nuit point aux plaies; ses brins ont de la souplesse, une élasticité qui cède facilement, et qui est par cela même favorable; ses pointes n’irritent et n’enflamment nullement, même à sec; avantage que n’a pas toujours la cbarpie ; il absorbe fort bien le pus et prend très-facilement les formes que l’on donne à lacliarpie.»
Les observations sur l’emploi du coton furent reprises par le docteur J. V. Châtelain, cbiruigien aide-major au 3' régiment d’artillerie, dont l’intéressant Mémoire nous a été communiipié par M. le doc-
leur Liebermann, médecin de l’hôpital militaire du Gros -Caillou (1).
M. Gli.itelain, dans ses observations cjui acrpiièrent aujourd’hui un très-grand prix, fait observer que la ouate « ne met nul obstacle au travail de cicatrisation ; après deux, quatre ou six jours, on est tout étonné des progrès que celle-ci a faits, et de l’aspect satisfaisant que la lésion présente...
« l-a suppuration est alors devenue nulle et le colon semble constituer ici un dessiccalif par excellence. »
L’importance du mémoire de M. Châtelain est considérable et son nom ne doit pas être oublié ici.
Mais aucun chirurgien n’avait employé le colon dans le but de débarrasser l’air des parties nuisibles qu il pouvait contenir, et de protéger ainsi les grandes plaies chirurgicales contre le contact d’éléments encore inconnus.
On savait cependant, même avant Ls remarquables travaux deM. Pasteur, que l’air contenait des germes, qu une lame de colon appliquée sur un vase renfermant des matières animales en empêchait la décomposition. On savait aussi, d’après les travaux deSchrœde Duseli failser, 1854, « ,|„’une infusion bouillie, mise en conlact avec Tair filiré à Iravers une lame 'le coton ne se pulréfiail pas et ne produisait aucune
(I) .l/eutoire iurl emploi du colon, et des pansements rares dans le lauemenl es plates et ulcères, suivi d’observations (Recueil de me
Pharmaciejnililaires. Paris. 1836, tome XXXIX). ’
l'orme vivante » . Tyndall avait, dans une remarquable leçon, tellement bien entrevu la question, que nous nous croyons obligé d’en reproduire ici certains passages : « D’où vient donc cette propriété fatale de l’air? Est-ce l’air lui-même qui cause la putréfaction, ou bien est-ce quelque chose que cet air entraîne mécaniquement? » Et plus loin : « Il serait très-difficile de démontrer absolument la propriété putréfiante de l’air pur, si elle existait; en effet, bien qu’on puisse obtenir l’air parfaitement filtré en apparence, un contradicteur obstiné peut toujours affirmer r|u’il ne l’est pas en réalité, qu’il contient encore des germes, bien que nous ne possédions aucun moyen de constater leur présence. 11 est facile toutefois de tourner cette difficulté; en effet, si en dépit des germes invisibles qui peuvent y rester, on peut prouver que l’air visiblement pur est inapte à iiroduire lespliénomcnes de putréfaction, il iaut conclure que, pour ce qui concerne la question en litige, cet air est parfaitement filtre, et la démonstration de son innocuité devient une démonstration delà veritéde la tliéoricdes germes(l). » Enfin M. Pasteur, après avoir démontré qu’il existait dans l’air des particules innombrables organisées ou non, était parvenu à les arrêter à l’aide d’un tampon de coton. Comme on le voit, il n’y avait qu un pas a faire pour inaugurer une nouvelle méthode, avec d’au-
(1) TyiHlall, fievue des cours scicniifl.ues (Nussiércs cl muhdies, 1870).
tant plus de raison que jusqu’ici tous les divers pansements employés avaient complètement échoué, et que pendant toute cette phase si triste du siège de Paris les statistiques témoignaient de rinsuffisance de nos moyens.
C’est cà M. Alph. Guérin qu’apparlient l’honneur de cette découverte. Pénétré des idées de M. Pasteur, il a voulu mettre en pratique ce qui n’était jusqu’ici que •pure theoiie. Nous aurons plus loin l’occasion d’apprécier les résultats qu il a obtenus. Nous devons cependant, avant de terminer cet historique, revendiquer hautement pour M. A. Guérin le mérite de celte nouvelle méthode, attribuée bien à tort à M. Lister, pioiesseur d Édimbourg. Nous ne donnerons pour preuve que l’article récemment écrit par lui- même dans le Traité de Holmes {A System of surgery^ l. VI, 187t). Un simple coup d’œil permet de se rendre compte de l’énorme différence qui existe entre les deux modes de pansement. En effet, tandis que nous voyons 3J. A. Guérin se servir de la 'ouate comme d un agent susceptible seulement de retenir les élé-
ments insaisissables, appelés germes, ferments, M. Listel, au contl ail e, humecte la plaie et la ouate avec l’acide phénique, qui constitue la base de son traitement, car il est destine a détruire chimiquement ces memes corpuscules.
Nous diviserons ce chapitre en trois paragraphes.
Dans le premier, nous examinerons la valeur des principes sur lesipiels repose celle méthode.
Dans le second, nous verrons la manière d’ajipli- (|uer le pansement.
Dans le troisième, nous apprécierons les avantages et les inconvénients de la méthode.
1” Valeurs des prmdpes sur lesquels repose cette méthode. — Nous connaissons tous l’innocuité, au point de vue de rinrection jnirulente, de toute contusion ou fracture. Nous savons (luc, poiu' (pi’il y ait infection purulente, il faut (ju’il y ait plaie communi(iuant avec l’extérieur. Nous pouvons donc déjà tirer cette conclusion, à savoir : (jue la cause (pii engendre cette terrible maladie se trouve dans l’air. Nous laisserons de côté toutes les théories qui ont rapport au processus pathologique; comme le dit très-bieuM. Tillaux (1), en résiimantles opinions de MM. Verneuil, A. Guérin, Gosselin : « Peu importe que nous ayons affaire à un poison spécial isolable, que M. Verneuil appelle lasepsine, ou à un miasme comme le veut M. A. Guérin; 1 essentiel c’est de savoir que les plaies exposées à l’air, principalement les plaies des os (Gosselin), engendrent àleut surface un élément putride, qui absorbé empoisonne le sang et produit l’infection purulente. » Ceci étant admis, le remède à un si grand mal se présente naturellement : empêcher l’air d’arriver en contact avec la plaie, et pour M. A. Guérin, se contenter de le débarrasser des éléments microscopiques qu’il contient. Ici se présente naturellement une objection :
(1) Tillaux, ÜuUelin (le tlidfflpeulique, 1871.
nous pourrions nous demander si cet air ainsi liltrc est bien préférable, quant à son action sur les plaies, à l’air ordinaire que contiennent nos salles d’hôpitaux. L’objection tombe d’elle-même si l’on consulte les stalisticjues de M. A. Guérin et si l’on tient compte des expériences si nombreuses et si bien faites de xMM . Tyndall et Pasteur, qui n’ont jamais vu fermenter les
matières végétales en contact avec un air filtré. Nous sommes donc obligé d’admettre que l’air ainsi tiltré a été débarrassé de certains principes qui, à l’état normal, se montrent d’une manière indubitable. Mais la méthode de M. A. Guérin remplit-elle les conditions nécessaires pour opérer cette purification ; en d’autres tel mes, I air est-il facilement et convenablement filtré? ^ Nous pouvons admettre sans aucune discussion, que l’air qui a traversé une couche plus ou moins épaisse d ouate, ^ arrive à la plaie après avoir subi plusieurs temps d arrêt, et décrit, qu’on nous passe l’expression, de nombreuses sinuosités, en rapport avec l’épaisseur de la couche interposée. Or, supposons qu’il ait à traverser une couche très-épaisse de tissu, pourra-t-il arriver jusqu’à la plaie? Pour répondre à cette question nous avons été forcé d’avoir recours à l’expérinieiitation et de répéter les expériences faites déjà par M. Combes. Nous avons pris plusieurs flacons à deux tubulures, et après avoir recouvert leur goulot d’une couche plus ou moins considérable d’ouate d’après le rang que devait occuper le llacon, nous avons placé
au-dessus de cetteouate un papier de tournesol bleu. Ceci
B. ANGER
lait, après les avoir mis en communication les uns avec les anlres, nous avons l'ait passer clans la tnhu- Inre du premier flacon nn courant de ga/ acide carboni,|ue, nous avons pu nous rendre compte de la facilité avec laciuellc ce gaz traversait la couche d’ouate. En cpielcpies instants le papier du premier flacon avait rougi. H a fallu un peu plus de temps pour (pie le second soit alta(pi ' ; entiii, nous devons le dire, celui du dernier flacon est rcîsié conliimellernenl bleu. Pouvons-nousconclure, d’après ccllcexpérience,
(pic l’air ne puisse jamais arriver jusipi’à la plaie (|uand la couche cp.i la recouvre est très-épaisse? Assurément non, car rien ne nous dit que si notre expérience eût duré plus longlemiis, nous n’eussions pas obtenu le résultat cherché. Nous pouvons toutefois affirmer que l’air traverse avec une irès-gTande lenteur une couche épaisse d’ouate, condition on ne peut plus favorable d’ailleurs pour (pi’il abandonne les corpuscules, miasmes ou ferments qu’il paraît contenir. Si donc nous en croyons les expériences de MM. Easlcur et Tyndall, nous sommes torcé d admettre ((ue cet ainiareil ainsi disposé réunit les conditions d’un bon filtre. Mais que deviennent les gaz délétères que contient l’air? La ouate peut-elle es arrêter au passage comme elle le fait pour les miasmes i Nous croyons volontiers qu’il n’est pas un^ tissu, même le plus serré, qui puisse arriver à ce résultat, cependant nous ne leur accordons pas pour ce a
d’action nuisildesurla plaie, parce ipic nen ne 1 1 ipi i s
ne puissent subir-de transformations au contact des éléments qu’ils rencontrent, et qu’en second lieu les expérimentateurs, cités plus haut, ne les ont jamais constatés.
L’air, en s’insinuant dans les couches d’ouate les plus proches de la plaie, traverse naturellement une couche plus ou mois épaisse de pus. Or, quelles modifications subit-il à ce contact? C’est ce que nous ne pouvons savoir, et nous préféj’ons avouer notre ignorance à ce sujet, plutôt que d’avancer des hypothèses plus ou moins vraisemblables.
Les détails que nous venons de donner suffisent amplement, sinon pourconvaincre, du moins pour engager les chirurgiens à expéi'imenter celte nouvelle jnéthode ; car l’expérimentation est le seul et le véritable moyen de combattre toutes les théories quelles qu’elles soient.
2® Du mode de iiansement. — L’application du pansement ouale, Irès-simple en apparence, présente en réalité des difficultés que l’expérience et l'Iiabitude seules peuvent vaincre. C'est ce qui e.xplique les insuccès Si nombreux qu’on a quelquefois quand on api'lique pour la première fois ce genre d’appareil. Il '■HH faire un apprentissage, et .M. .A. Guérin n’est pas »mve du premier coup à tracer une ligne de conduite ceilaine : ce u’cst ipi’après avoir tâtonne et observé be,uicoup qii d a pu formuler le modm fadendi.
-V vaut d entrer dans les détails du paiisemetil, il
esl indispensable de signaler certaines précautions très-bien indiquées par M. A. Guérin et auxquelles il attache une très-grande valeur. On ne doit appli- (jucr ou renouveler le pansement (\u a l amphithéâtre d’opération, ou bien dans une chambre relativement éloignée des salles, en un mot partout où l aii seia aussi renouvelé et aussi pur que possible. En second lieu, la ouate dont on va se servir doit être vierge^ et pour être plus sur de celte dernière condition, M. A. Guérin veut ouvrir lui-même lepatpiel destiné au pansement. De plus, celle ouate ne doit pas avoir séjourné dans les salles d’hôpitaux, et à cet elïel, on doh la reurermer dans un endroit spécial de l’amphithéâtre.
Comme on peut le voir, ces précautions sont on ne peut plus faciles à prendre, et l’on doit, si l’on veut ne pas avoir à se reprocher un insuccès, se bien garder de les négliger.
Entrons dans les détails du pansement. Nous en emprunterons la description au mémoirede M. Uervey, rédigé avec le plus grand soin et d’a[>rès les inspirations de son maître, M. A. Guérin.
Nous supposons une amputation de cuisse [lar la méthode circulaire. L’opération terminée, le chiruro-ien fait les ligatures et détermine l’hémostase aussi complète que possible. La plaie est lavée avec de l’eau tiède d’abord, puis avec un mélange d’alcool camphre et d’eau. Le membre esl ensuite essuyé avec soin. Les lils des ligatures sont coupés le iilus court possible, excepté celui de l’artère principale, (lui estreleve sur
le moignon. Après ces soins prélimin;iires, on procède à l’application de la ouate. On fait tendre la manchette du moignon par un aide et l’on garnit toute la profondeur de la plaie de petites couches successives d’ouate, jusfpi’à ce que le niveau des lèvres de la manchette soit atteint. Prenant ensuite des lames d’ouate de plus en plus grandes, on les applique de manière que leur centre repose sur l’extrémité du moignon, et que leurs extrémités soient rabattues le long du membre. Ces lames doivent constituer une couche assez épaisse. De véritables bandes d ouate sont alors enroulées tout autour du membre. Elles doivent remonter jusqu’au-dessus de la cuisse de manière à pouvoir être renversées au pli de l’aine, et entourer complètement Je bassin. Celte dernière condition est d’une importance très-grande 5 car si 1 appareil ne remonte pas très-haut au-dessus du moignon, il est à craindre (et cela est arrive au début a M. A. Guérin) que l’air ne parvienne à s’insinuer par en haut jusqu’à la plaie, et ne détruise ainsi tous les bons effets qu’on était en droit d’espérer. Cette ouate doit etre appliquée avec soin de manière a en égaliser 1 épaisseur sur tout le pourtour du membre. Tl est impossible de préciser la quantité exacte qii il faut employer; on se guidera sur la grosseur du membre qui doit avoir acquis au moins trois fois le volume qu’il a à l’état normal. Des aides soutiennent alors cet énorme cylindre et le chirurgien commence l’apphcation des bandes de toile. Cette application se fera comme pour la compression élastique ordinaire.
Les premières hancles, d’abord eirculaires el modérément serrées, sont destinées à alfaisser et à fixer la ouate. Les suivantes seront appliquées avec méthode, de manière à agir d’une façon progressive et à éta-
blir une compression graduelle. Les dernières bandes nécessitent un surcroît delorce musculaire tel, que le
eliirurgien est oblige d’employer toute son énergie pour les appliquer d’une maniéré convenable. Cette compression doit se faire avec lenteur, sans secousse, et d’une manière uniforme. Quand la ouate ne cède plus à la i)ression, l’appareil a acquis le degré de constriction voulue. On fixe alors le bandage avec des éiiingles, ou même avec des fils, et l’opéré est porté dans .son lit.
S’il s’agit d’une amputation du bras, après avoir recouvert le moignon comme dans le cas précédent, on fera remonter la ouate jusqu’au cou, en la rabattant sur la poitrine de manière à comprimer l’aisselle et le creux sus-claviculaire. Pour la jambe et l’avant-bras l’appareil s’arrêtera à la racine des membres.
Dans les amputations à lambeau et les résections, on comble le vide laissé par les lambeaux ou par la portion d’os relevée, à l’aide des pincées d’ouate, et l’on enveloppe le membre de bandes semblables a celles déjà employées précédemment, en ayant toujours soin de faire remonter le bandage très-haut. Dans les plaies des doigts de la main ou du pied, on ne doit pas négliger d’introduire entre les doigts eux-mêmes des hunes d’ouate, afin d’empêeher que la compression
ne les accole les uns aux autres, l.e reste du pansement se fera comme dans les cas précédents.
Nous terminons ici l’énumération des cas auxquels on peut appliquer le pansement ouaté. Nous avons donné les règles générales à observer ; on devra les suivre avec exactitude dans tous les cas et se rappeler les grands principes sur lesquels repose cette méthode : isoler les plaies du contact de l’air à l’aide de la ouate dont l’épaisseur ne peut Jamais être trop considérable, et comprimer cette ouate de façon qu’elle puisse agir comme agent compresseur et purificateur.
Soins consécutifs, — Lorsque le pansement est terminé, l’opéré peufse plaindre pendant quelque temps ^d’une sensation de cuisson, de brûlure, qu’on ne confondra pas avec la douleur véritable et qu’on attribuera à l’action de l’alcool ou de l’acide phénique sur la plaie. Bientôt tout disparaît et le blessé est lui-même étonnéd’une absence si complète de douleur. Ce calme si grand du côté du moignon donne la certitude que l’appareil est bien appliqué; mais ce n’est point une raison pour ne plus le surveiller. On doit savoir qu’en général, au bout de vingt-quatre heures ou de quarantehuit heures quelquefois, la compression se relâche; du reste on en est averti très-souvent par l’écoulement à travers la ouate de sérosité ou de pus. Doit-on dans ce cas enlever 1 appareil, comme on le fait lorsque le malade souffre? Non assurément. Si l’ou suppose que la couche d’ouate est trop mince on en ajoutera d’autre,
Pi si on la croit suffisante, on se contentera de refaire la compression en ajoutant de [louvelles bandes.
11 peut survenir une hémorrhagie peu après l’ainpiilation. Mais quoique ces cas ne se soient pas encore présentés dans la pratique de M. A. Guérin, il est permis de supposer que le sang traverse assez facilement cette couche d’ouate, et (|ue le chirurgien sera averti à temps pour défaire raj)pareil, et lier les vaisseaux sans que le malade ait couru de grands dangers. On comprend facilement qu’il ne peut s agir ici que (l’une hémorrhagie artérielle, toute hémorrhagie veineuse étant impossible, grâce à la compression qui est exercée à la surface du moignon.
Donc, si l’appareil est bien appliqué, si le pansement est bien fait, on ne doit avoir aucun des accidents signalés plus haut. Le coton imbibe par la sérosité forme un magma (|ui adhéré a la peau tout autoui de la plaie, emprisonne le pus et l’empêche de luser dans n’importe quelle direction. L’état général des amputés est excellent. Ils n’ont iioint de fièvre et leur appétit et leur sommeil sont cpielquelois conservés, aussi bien qu’auparavnnt. Quelquefois cependant ils n échappent pas à la fièvre traumatique qui apparaît, d après M. A. Guérin, vingt-quatre ou trente-six heures après l’opération, pour tomber deux ou trois jours apres.
A quelle époque doit- on enlever l’appareil? Il n’y a pas de règles à proprement parler, cela varie d’après le genre d’opération et la patience du malade. Il est bien entendu (pie nous supposons ici le pansement
bien fait. En général, on enlève la onale après vingt ou vingt-einq jours: iei encore on doil prendre les mêmes préeaulions que pour le premier pansement et l’on transportera l’opéré à l’amphithéâtre ou dans une salle isolée. Lorsqu’on défait le pansement, voici ce quel’on constate : Les couches extérieures s’enlèvent facilement, mais il n’en est pas de même de celles qui sont plus près de la plaie. Celles-ci sont trè.s-adhérentes,etpour les enlever il est nécessaire de les imbiber avec de l’eau tiède. Le dernier gâteau d’ouate a la forme d’une espèce de calotte ou d’une capsule, dans laquelle on trouve un pus crémeux et bien lié, en quantité bien moins considérable qu’on ne pourrait le croire. Ce pus a une odeur qui n’est point repoussante et qu’on a ^comparée à celle de la vieille graisse. Dans le cas où le pansement aurait été défectueux, la couleur du pus est variable depuis le gris jusqu’au noirâtre, et son odeur appréciable, du reste, avant d’enlever l’appareil, devient de plus en plus infecte. Le pus recueilli dans les appareils bien appliqués a été examiné au microscope, et nous trouvons dans le mémoire de M. Hervey que « :M. Hayern a constaté la rareté des globules purulents qu’on aurait pu, pour ainsi dire, compter, et que pour lui, ce pus ressemblait â celui d’un abcès par congestion en voie de guérison. Il y avait de plus un certain nombre de vibrions, mais beaucoup moins encore que dans du pus exposé à l’air. » Si le pansement a été bien lait, la surfiice du moignon est toujours bourgeonnante. Les bourgeons charnus sont roses et
lurgesceuls. Pas «le goiillemenl, pas d’empàlemeiil, l’os est entièrement recouvert ; on n observe en un mol aucun des phénomènes de l’inllammation. Mais si le pansement a été mal appliqué, le pus est noirâtre, infeete,ie moignon est rouge, tuméfié et souvent porte les traces de fusées iturulenles qui s’étendent plus ou moins loin.
Le pansement enlevé, on lave la plaie avec soin, avec (le l’eau alcoolisée, et l’on |)rali(|iie un second pansement selon les mêmes règles, <iu’on surveillera comme la première l'ois. Ou le laissera en place, à moins de conlre-indication. un temps plus ou moins considérable, et en général, il n’est pas necessaire de le renouveler une troisième l'ois : lorsqu’on l’eiileye, la plaie est insiguifiautc, iiresque cicatrisée , el l’on continue l’occlusion avecdesbandelellcsde diaebylon.
3' Avantages et inconvénients de cette méthode. Maintenant que nous connaissons les condiuons nécessaires pour appliquer convenablement l’appareil ouaté, voyous quels en sont les avantages.
L’observation et les faits reeueillis par nn gran nombre d’auteurs nous permettent d’admettre comme conditions favorables à la guérison des plaies quatre
indications principales :
r la rareté du pansement ; 2" la soiislraclion de ), plaie 1-1 riiiniience de l’air ; â“ la tempéraliire coustanlc; i” la compression élastique cxercee sur le membre amputé ou la partie blessée.
La simple lecture de ce que nous venons de dire suffit pour démontrer que le pansement ouaté répond à ces quatre indications. Nous ne discuterons point ici les avantages ou les inconvénients des pansements rares, nous réservant d’en faire l’objet d’un eliapitre spécial. Nous dirons cependant que ce pansement est devenu le plus rare de tous, à ce point que, d’après M. A. Guérin, s’il est bien fait, if peut rester en place jusqu’à la cicatrisation de la plaie.
Si l’on ne considère que l’occlusion, il est incontestable que la seconde indication est également remplie : une plaie ainsi couverte d’une couche aussi épaisse d’ouate est évidemment soustraite à l’influence de
l’air. Mais là n’est pas le but que s’est proposé l’auteur; -pour lui, le rôle de la ouate est, comme nous l’avons
déjà dit, de filtrer l’air et de permettre à la plaie de ne recevoir que l’air optiquement pur. Ce but est-il
atleint, et s il 1 est, en découle-t-il des avantages réels? Telles sont les deux questions (pie nous avons discutées au paragraphe 1 . Nous n’y reviendrons pas.
La température constante semble jouer un rôle presque capital relativement à la marche des plaies. Nous n’avons qu’à nous reporter au livre de M. Guyot (l) pour nous convaincre de cette vérité. C’est pour soustraire les plaies à celte influence
funeste du froid et des irrégularités de la température, qu il inventa sa caisse à incubation. Citons en-
(1) De f emploi de la chaleur dans le trail -ment des plaies.
core à l’oppiii de colle opinion les remarquables observalions de Larrey, chirurgien en chef de 1 armée, pendant la campagne d’Egypte. Sous l’influenee d une lempérature tropicale mais uniforme, les operations même les plus graves réussissaient presque toutes , alors qu’en Allemagne, sous 1 influence du froid, les insuccès étaient la règle. L’influence de la température constante sur la terminaison des amputations paraît donc prouvée, et d’après M. Guyot, les deux avantages qu’il a toujours constatés par son procédé sont : une abolition de la douleur, par suite de l’absence du contact de l’air sur la plaie, et un travail de réparation rapide. Or, l’appareil ouaté réunit les mêmes avantages et n’en a pas les inconvénients.
Signalons enfin une autre qualité de ee pansement, nous'’ voulons parler de la compression élastique. Elle empêche le gonflement du membre; elle évité ces fusées purulentes dans les gaines tendineuses, et paraît aussi avoir une influence très-certaine pour éviter la conieitédes moignons. Et comment n’en serait-il pas ainsi, si l’on se rappelle les efforts qu il faut
faire pour bien appliquer l’appareil.
Tels sont les avantages pour ainsi dire médiats de cette méthode. Mais il en est d’autres non moins évidents que je paurrais appeler immédiats, qui, sans avoir une aussi grande importanee, doivent cependant être signalés. Nous voulons parler de la facdite d application de l’appareil, de l’absence de douleur et du
peu de suppuration de la plaie, si le pansement est bien fait.
La facilité d’appliquer l’appareil est incontestable : il suffit d’avoir à sa disposition de la ouate et des bandes. L’absence de la douleur nous fournit deux avantages considérables. Le premier est surtout important au point de vue de la chirurgie militaire, en ce sens qu’il permet aux chirurgiens de pouvoir envoyer leurs opérés de la veilleoudu jour même à de très- grandes distances, sans redouter les secousses ni le cahotement des voilures. Le second, de pouvoir laisser levés les amputés, de bras par exem|)le, quelques jours après, sans crainte des chutes ou des contusions si funestes dans les cas ordinaires.
, Enfin, le peu de pus qu’on trouve en enlevant les appareils pourra nous faire tenter, dans certains cas, des opérations chez des malades épuisés par des lésions chroniques, persuadés que, s’ils succombent, ils ne le devront pas a 1 abondance de la suppuration.
Ajoutons, en terminant, quelques chiffres indiquant les résultats obtenus j)ar M. A. Guérin, depuis le mois d’avril jusqu’à la fin du mois de juin 1871. Nous les trouvons dans la thèse récente de iVl. Blanchard :
12 amputés de cuisse 6 guérisons. 6 morts.
11 amputés de jambe 6 5
6 amputés de bras 5 I
4 amputés d’avant-bras 3 I
3 désarticulations de l’épaule. 3 — „
5 résections o ■>
Cei'tainemenl ces chiffres ri’indiqucnl pas des résultats merveilleux, mais si on les compare a ceux qu’on a obtenus dans les autres hôpitaux à cette même époque, on verra une différence très-grande en faveur de ce mode de pansement.
A coté de tous ces avantages trouve-t-on des inconvénients? On a objecté que s’il survenait une hémorrhagie, le malade avait le temps de mourir avant qu’on s’en aperçût. Nous ne pouvons répondre catégoriquement à cette objection. Nous dirons cependant que 'jusqu’ici ce cas n’a pas été observé, et (juc si l’on a atfaire à une hémorrhagie artérielle, le sang se lerajour assez vite pour pouvoir agir; que si l’hemorrhagie est veineuse, la compression suffit amplement pour l’arrêter. On a reproché à cette méthode de cacher le moignon et d’empêcher de constater les accidents qui peuvent compliquer les amputations. Mais qu’on se rappelle ce que dit M. A. Guérin : « Toutes les lois qu’un aceidenl (pielconque surviendra, la hevre et la douleur viendront le constater. » L’objection la plus sérieuse est celle qui reproche à ce pansement de retarder les eicatrisations de la plaie. Nous ne pouvons pas eependant nous prononcer n’en ayant pas les preuves; mais en supposant même que cela soit, ne vaut-il pas mieux s’exiioser à un retard dans la cicatrisation et jouir de tous les autres avantages de cette méthode, plutôt que de tenter une guérison plus rapide en s’exposant aux terribles complications que donnent souvent les autres iirocédés.
^P’après cet exposé de théories et de faits, nous n’hésitons pas à conclure, avec M. Tillaux, «que le pansement ouaté est sim[)le, d’une applicalion facile, qu’il diminue notablement et supprime mieux la douleur si souvent cuisante des premiers jours qui suivent les amputations; qu’il rend les opérés plus transportables, accélère la cicatrisation sinon jusqu’à la fin, du moins dans les premiers temps, et paraît devoir mettre à 1 abri de l’infection purulente en s’opposant à l’altération du pus.
Les succès dans l’application du pansement ouaté ont été obtenus non-seulement par A. Guérin, mais encore par les autres chirurgiens i|ui l’ont employé. xM. le professeur Br.oca à l’hôpital de la Pitié, ]\1. le q)rofesseur Verneuil, à l’hôpital Lariboisière, M. le docteur Tillaux, à l’hôpital Saint-Antoine, M. le docteur Guyon, a l’hôpital Necker, l’ont déjà mis au premier rang.