EAU
Cet agent, si répandu dans la nature, a été, on le comprend, un des premiers employés [lour le Irailement des plaies. C'est celui que le blessé rencontre le plus facilement ; la pratitiue commune est encore de laver autant tjue possible les plaies au moment de leur production. Hippocrate, Celse, Galien, employèrent l’eau dans bon nombre d’applications chirurgicales; son utilité parut méconniiuc et contestée au moyen âge, temps pendant lequel la thérapeutique des plaies se
compliqua de plus en plus par l’abus des onguents.
Ambroise Pare emploie l’eau en 1560; Fallope se montre partisan de l’eau pure et tiède. Au commencement du xviii- siècle, quelques auteurs cherchèrent à attirer de nouveau l’attention sur l’emploi chirurgical de l’eau.
Sanson, dans son article du Dictionnaire de médecine et de chimrgie pratiques (1831), s’exprime ainsi : « Avec l’eau, j’ai vu guérir par première intention des plaies contuses plus ou moins déchirées et étendues, j’ai pu préserver la plupart des individus auxquels j’ai pratiqué des amputations et autres opérations graves, de la fièvre traumatique, etc. »
Pu 1835, après les efforts des deux Mayor, après „ les succès de Larrey, de Breschet, de M. le baron N. J. Cloquet, etc., on aurait pu croire que l’eau serait acceptée pourlepansementdes plaies. Mayor, en 18H, disait dans sa Chii'urgie simplifiée \ v L’eau a été invoquée et proclamée de tout temps et par les plus grands chirurgiens, comme l’agent le plus essentiel dans le traitement de la plupart des affections chirurgicales, et comme le moyen par excellence de favoriser les efforts de la nature. Il est seulement à regretter que la conviction des hommes de l’art sur ce point ait fait si peu de progrès dans l’esprit des peuples, et particulièrement chez les gens de guerre.
» L’eau appliquée sous forme de bains et de bains très -prolongés, ainsi que celle qu’on fait couler sans interruption sur une région gravement affectée, pro-
(luit assez généralement des effets qu’on réclamerait en vain de tout autre agent tliéra[)eutique. »
^lalgaigne , en 18/i 2, préconise l’irrigation. Baudens, en 18/i8, emploie la glace, les mélanges réfrigérants avec succès, et cependant on en négligea l’emploi peut-être parce que cet agent, bien qucsim[)le, est très -actif, qu’il doit être manié avec précaution, que les indications ne sont pas suffisamment suivies, (pie par suite les ebirurgiens ont eu des mécomptes et des accidents occasionnés par le froid, etc.
Velpeau déclare que, d’après ce qu’il a observé, les irrigations ne restent dans la pratiijue ipi à litre de pansements exceptionnels pour des cas particuliers.
* Le travail de M. Amussat fils est un bon résumé des efforts tentés avant lui, il contient des ap|iréciations heureuses de la méthode, nous y puisons d utiles renseignements (1).
L’eau se trouve dans la nature sous différents aspects, avec des propriétés multiples, suivant sa température, suivant aussi les corps qu’elle contient en dissolution. L’eau peut être employée à l’état solide (la glace est d’un usage fréipient), à l’état liquide, tantôt froide, tantôt fraîche ou tiède, tantôt ayant une température plus ou moins élevée.
Le pouvoir dissolvant de l’eau en rend la composition très-variable, ce qui en modifie parfois l’action, »
(1) A. Amussat fils, De l’emploi de l’eau en chirurgie. — Malgaigne, Thèse de concours, 18A2. — Baudens, Mémoire, 1848.
ef dans certains cas même devra en faire repousser l’emploi; l’eau dite potable par les chimistes semble être la meilleure. * •
« \Uau de puits, lorsqu’on s’en sert pendant longtemps, dépose sur l’épiderme beaucoup de sels terreux qui forment une espèce de croûte adhérente, comme nous l’avons remarqué dernièrement sur une dame que nous avons soumise, pendant plus de deux mois, aux irrigations continues d’eau de puits tiède, j)our une fracture de la jambe avec large plaie et gangrène des téguments (1). »
Ueau de mer, utilisée dans la thérapeutique médicale et étudiée dans un beau rapport de M. le professeur Bouchardat à l’Académie de médecine, a été bien souvent et avee le plus grand succès expérimentée par nos confrères de la marine et en particulier par le docteur Merlin, professeur à l’École navale de Toulon.
On sait que Veau chargée d'acide carbonique a été signalée par Ozanam à l’Académie comme anesthésique local et aussi pour calmer l’irritation des plaies et activer la cicatrisation.
Les effets physiologiques de l’eau seront divers.
A l'état de glace : antiphlogistique précieux, hémostatique et anesthésique puissant, la glace est d’un usage trop fréquent, ses effets sur nos tissus trop connus, pour qu’il nous soit nécessaire d’insister sur son mode d’action.
(1) Amussat fils, ouvrage cité.
A ïètat (feau froide^ c’est-à-dirc employée à 10 degrés et au-dessous, appliquée d’une manière continue sur une lésion chirurgicale, Teau est un sédatifet un antiphlogistique; elle détermine au point d’application une contractilité tihrillaire (jui fait revenir les éléments sur eux-mêmes, augmente leur cohésion : elle agit comme astringent cl comme hémostatique.
« La manière d’agir de l’eau froide, dit Lombard, étant connue par des expériences journalières sur les parties saines, il est facile d’apprécier les effets qu’elle doit produire sur les plaies en général. Il est utile d’observer cependant que lors du développement de l’inflammation à laquelle les jdaiescontuses ou déchirées sont principalement sujettes, il est absolument nécessaire d’en réitérer souvent l’application pour prévenir l’exaltation de la chaleur et le dessèchement. La fraîcheur de l’eau qui la tempère s’oppose en même temps à l’accumulation des fluides dans les vaisseaux affectés. La suppuration est par conséquent infiniment moindre. «
L’action antiphlogistique de l’eau froide comme celle de la glace est manifeste. L’abaissement de température qu’elle détermine est salutaire, voici (juclles sont les idées de M. Demarquay à ce sujet : Toute plaie donne lieu à une double réaction, générale et locale. La réaction générale connue sous le nom de fièvre traumali(pie, inflammatoire, varie avec l’étendue de la ' plaie ; elle s’accompagne d’une élévation de température, elle est sous la dépendance de la réaction locale,
elle lui est en quelque sorte proportionnelle. La plaie récente et les parties voisines sont le siège d’une élévation de (empéralure plus grande encore, élévation qui commence peu de temps après la production de la plaie, augmente avec l’inflammation réactive, parvient à son maximum lors de la production des bourgeons charnus. Cette haute température persiste jusqu’à l’élimination des parties mortiliées, diminue enfin lorsque la suppuration s’est franchement et régulièrement établie. La résislance qu’une plaie oppose au froid est d autant plus vive que sa température est plus élevée, mais au contraire une solution de continuité devient très-sensible à cet agent quand elle a perdu sa température propre; bien supporté dans le premier cas, le froid est pénible dans le second.
De ces reflexions, il resuite que dans la période inflammatoire l’eau froide est utile seulement en modérant la réaction ; plus cette réaction est forte, plus la température doit être basse, tandis que pour une réaction modérée, l’eau fraîche est seule indiquée. D’ailleurs le chirurgien devra interroger souvent l’impression que l’eau cause à son malade ; suivant les cas, il devra modifier sa pratique, il devra se souvenii que chez certains sujets l’element nerveux ou la douleur prédominent, qu’alors les irrigations, comme 1 indique Malgaigne, demeurent impuissantes et qu’il faut faire tiédir le liquide.
L(?aw hède^ dit Louis, l’illustre secrétaire de
— ihlx —
l’Académie de chirurgie (1), entre 18 et '25 degrés, au voisinage de la température du milieu ambiant, est émolliente, elle relâche les parties trop tendues, ouvre les pores; les particules aqueuses s’insinuent dans les vaisseaux, détrempent les fluides et augmentent le diamètre des petits vaisseaux, (acilitent le cours des humeurs et ouvrent des passages aux parties qui doivent se dissiper. Poutier la considérait comme l’émollient par excellence ; et d’ailleurs les tomentations et les cataplasmes émollients tirent leur principale vertu de l’eau tiède; c’est aussi l’opinion de Sanson (2) : « Elle ne s’altère pas, dit-il, elle est moins pesante, moins chère, se trouve partout, et n’a sur les cataplasmes que l’inconvénient d’avoir besoin d’être plus souvent renouvelée. »
C’est surtout dans l’école antique que se trouve préconisé l’emploi de l’eau à une température douce ou tnême cliaude ; on retrouve rarement rmdication d’user de l’eau portée à une haute température; du reste, nous rappellerons ici que le mode d’action de l’eau à une température donnée est variable avec e a du milieu où se trouve le malade. Telle eau qui agira comme chaude à 20 degrés si l’air est froid, sera au contraire une eau tiède et fraîche si l’opéré se trouve placé en été, par exemple, dans une chambre ou e thermomètre indique 25 ou 30 degrés.
(1) Mémoires de l’Académie de chirurgie.
(2) Sanson, ouvrage cité.
L’eau à une température très-élevée agit comme exeitant, elle perd les qualités émollientes qu’elle avait à 30 ou 35 degrés. De ces considérations on peut conclure que l’eau peut agir de trois manières : comme astringent et antiphlogistique, comme émollient, enfin comme irritant. Et puisque la température de l’eau varie rapidement, on comprend que parfois on obtienne par ce mode de pansement des effets différenls de ceux que l’on espérait.
Les modes d’application de Teau sont : les lotions ou imbibitions, l’irrigation intermittente ou continue, l’immersion. Le plus anciennement employé est l’imbibition, il doit nous occuper actuellement.
L imbibition consiste dans l’application de compresses, de morceaux de llanelle mouillés; cette application se fait directement sur les surfaces qui ont subi le traumatisme chirurgical ; d’autres fois un gâteau de charpie est interposé et se trouve par suite, grâce à ses propriétés endosmotiques, constamment entretenu dans un état d’humidité salutaire.
Malheureusement l’eau qui imbibe les pièces de pansement s’évapore, se refroidit ou s’échauffe, et bientôt, au lieu d’avoir un tissu tiède et humide, on a sur la plaie un linge presque sec, ou bien un appareil qui a perdu' les propriétés sur lesquelles on comptait par son application à une température déterminée.
Pour combattre le refroidissement et l’évaporation, Percy faisait recouvrir les pièces imbibées d’un tissu impei méable; Liston, en Angleterre, agissait de même,
B. ANGEK,
ceci est passe acliiellement dans la [)raliquc jour-
nalière.
Mais, si par l’imbibition, le cbirurgien cherche à maintenir la plaie à une basse température, il reconnaîtra bientôt que son but est rarement atteint. L’évaporation une fois sui)primée, la température de l’eau tend à se mettre en équilibre avec la partie malade; l’action astringente de l’eau froide est perdue.
Frappés de ce grave inconvénient, .losse et Bérard, vers 1835, proposèrent l’irrigation continue. Toutefois l’imbibition peut rendre de réels services, d y a des cas où son indication cslq)rccise.
Amussat fils pense que pour que le pansement par l’imbibition soit fait dans de bonnes conditions, il doit SC composer de quatre pièces de tissus ditlercnls superposées, auquel il propose le nom de crible absorbant, humectant, im:cporant) de plus il recommande 1 usage
de l’eau tiède.
Une variété de l’imbibition est ce (lue Malgaigne a nommé Virmjation intermittente. L’imgation proprement dite eonsiste, en cliirurgie, dans l’écoulement régulier d’un liquide à la surfaec d’une plaie ou d un
tissu. '
Nous n’avons pas l’inlenlion de décrire les nombreux appareils proposés depuis les travaux de Jossc et Bérard, depuis les recherches de Malgaigne ; qu i nous suffise de citer l’un d’eux qui est «impie, d application facile et qui doit par suite être «Pee'»'eme conseillé. Nous faisons allusion à l'appareil de M. .
Larrey (1). Au-dessus du lit du malade on place un seau dans lequel plonge un siphon; un autre vase amorcé qui mène l’eau de ce vase sur la plaie; une toile cirée formant gouttière enveloppe le membre, reçoit le liquide et le conduit dans un vase placé sur le sol.
^ Cet appareil peut être modifié suivant les cas ; au lieu d’un siphon on peut se servir d’une simple bande fixée à l’intérieur du vase supérieur. Il ne faut pas faire arriver 1 eau sur la plaie à nu, car chaque gouttelette qui tombe sur la plaie y détermine une petite percussion, cause incessante d’irritation légère qui fait perdre une partie des avantages de la méthode. On doit donc conduire le liquide au moyen d’une bande jusque sur „un hnge recouvrant la plaie. Il faut empêcher l’eau de s écouler dans le lit, ce qui exposerait l’opéré au rc- Iroidissement. Ceci fiiit tout de suite prévoir que l’irrigation est loin d’être applicable dans toutes les régions du cor [36.
^ L’immersion est une variété de l’irrigation et de 1 imbibition ; elle a été employée avec succès par Larrey «près l’opération de la taille. Mayor, de Lausanne (18/41) (2), et Valette, de Lyon , en firent usage ; Langenbeck l’emploie à la suite des amputations. M. le docteur Amussat fils fait remonter à Lamorier l’emploi c iirurgical de l’immersion ; les conseils de Mayor
(1) M. Dubreuil, Thèse d'agrégation,
(2) Gaz. hçbd, de Paris, 1856.
pour l’administration de ces sortes de bains locaux sont les suivants.
On prendra des vases métalliques appropriés a la forme et au volume de la partie qu’ils doivent recevoir ; des garnitures, des manchettes de caoutchouc empêcheront l’écoulement du liquide. Il tant rechercher la position dans laquelle le malade ne soit point
gêné.
On a soin d’entourer les vases clos d’un corps mauvais conduclcur de la chaleur, ce qui pcrmellra d’avoir une température sensihlcmenl constante, 18 a 20 degrés. On renouvellera l’eau sans que le malade change de position et sans refroidir la partie que l’on baigne, et cela parle moyen d’un système de siphon.
Cette manière d’appliquer l’eau en pansement est encore peu répandue, malgré son efficacité dans les cas où l’eau doit agir à une certaine profondeur dans
les tissus. 1 ' .
Les effets avantageux des immersions prolongée
d’une partie malade dans de l’eau à une douce température, me paraissent être produits, comme pour les irrigations, par la soustraction du calorique morbide, et aussi sans doute |iar l’absorption du liquide qui pénètre les tissus. On comprend dès lors combien i est facile, avec ce moyen applitp.é convenablement, , l’abord, de calmer la douleur, de modérer et meme d’éteindre des inllammations graves et pro ondes.
t’eaii douce à 18 degrés ou 20 degrés plus ou
uioiiis, est en général préférable à l’eau froide.
c’est toujours à cette température qu’Amussat l’employait dans la pratique.
Quant à la durée des immersions, elle doit varier beaucoup, suivant le degré, l’étendue et la profondeur de l’inflammation qu’on veut combattre, et il est impossible de fixer des règles précises à cet égard ; toutefois je pense qu’il faut prolonger les immersions pendant assez longtemps pour ne plus avoir à craindre le relourdes accidents; on doit ne pas en cesser brusquement l’emploi.
Voici l’opinion de M. le docteur Amussat fils (1) sur cette importante question, nous la partageons entièrement :
O Les inconvénients des pansements par l’eau sont ; difficulté de maintenir l’eau à une température constante pour le pansement par imbibition ; besoin d’une grande surveillance de l’appareil à irrigation continue, le malade pouvant se refroidir, être plus ou moins mouillé dans son lit. Il faut avoir grand soin qu’il y ait constamment de l’eau dans le vase où plonge le siphon, car l’arrêt de l’écoulement aurait pour conséquence non-seulement de laisser la plaie à l’air sans pansement, mais par suite même de la réaction, d aggraver le mal. Notons de plus que les malades se fatiguent rapidement de l’immobilité à laquelle est condamnée la région soumise au traitement par l’irrigation ; à peine parvient-on, pour les extrémités, à
(1) Amussat fils, De l’emploi de l’eau en chirurgie.
permettre quelques mouvements en plaçant le membre sur (les gouttières suspendues.
» Ce sont sans doute ces motifs qui ont entravcî la généralisation du traitement par l’eau, surtout dans les hôpitaux. »
Néanmoins, à même de choisir dans l’arsenal des préparations pharmaceutiques sans cesse proposées pour les pansements des plaies, les chirurgiens militaires, surtout, ont et auront encore bien souvent recours à un agent si facile à se ['rocurcr, si peu coûteux et qui rend dans quelques cas de véritables services pour la guérison des plaies chirurgicales.