‹ Panthèon littéraire; choix de monuments primitifs de l'église française, avec notice littérairesChapitre 30 sur 102 · A FABIUS · texte numérisé non relu

A FABIUS

LTu m'as prié, mon cher rrère, de te donner mon avis sur cette question: c Est-il permis de fuir pour sesoustraire aux persécutions? «Ta demande a de rà-propos,car je ne sais quoi me fait présager que nous ne serons pas long-temps tranquilles. J'avais déjà autrefois écrit quelques mots sur ce sujet à la demande de plusieurs personnes; j'ai ici cette légère esquisse que je vais tâcher de finir de mon mieux puisque tu le demandes, et que d'ailleurs les temps où nous vivons semblent l'exiger. Plus les persécutions sont fréquentes , et plus il importe de savoir comment les fidèles doivent recevoir ces fléaux. Examinons bien surtout si vous avez reçu le Saint-Esprit, qui transmet toutes les vérités divines, et qui seul pourra ouvrir votre entendement sur cette question , comme sur toutes les autres. Commençons maintenant par bien poser la question ; examinons d'abord la nature même de la persécution , et sachons si elle nous vient de Dieu ou du démon. Il nous •era alors bien plus facile de répondre, parce

qu'un fait est beaucoup plus clair quand on en connaît la cause. On pourrait se contenter de dire que rien ne se fait sans la volonté de Dieu, mais cela ne résoudrait pas toutes les difficultés, vu que Ion pourrait nous objecter : « le mal et le péché viennent donc aussi de Dieu ? Rien ne vient donc du diable ni de l'homme ?» Laissons de la marge à nos adversaires, et ne nous éloignons pas de notre sujet. Il s'agit de la persécution. C'est donc en parlant spécialement de la persécution que je dis que rien ne se fait sans la volonté de Dieu. Je regarde ce fléau comme digne de Dieu, et comme nécessaire pour éprouver ses serviteurs. Quel est le but , quel est le résultat de la persécution, si ce n*esC la séparation des fidèles éprouvés et des réprouvés, et le moyen dont se sert le Seigneur pour les discerner ? La persécution est le tribunal du Seigneur devant lequel les chrétîeni sont appelés à faire preuve de leur foi. Or le jugement n'appartient qu'à Dieu. Cest le van avec lequel le Seigneur purifie sa grange qui

DE LA FUITE PEiNDANT LA PERSECUTION.

est TÉglise , pour séparer le grain des confesseurs martyrs, d'avec la paille des renégats qu'il abandonne au souffle du démon. Cest Téchelle que Jacob vît en songe, le long de laquelle les uns montaient et les autres descendaient. Il faut regarder la persécution comme une arène où les athlètes de la foi sont appelés à combattre. Qui invite au combat ? n'est-ce pas celui qui promet les couronnes et les prix? Tu peux lire dans FApocalypse la grande proclamation qui nous appelle au cirque; tu y verras quelles récompenses attendent les vainqueurs , ceux surtout qui pendant la persécution auront eu à combattre, non contre la chair et le sang, mais contre les armes spirituelles de Fesprit du mal; tu verras aussi que Tédile et le juge de ces jeux sublimes est celui qui invite au combat et qui en décerne le prix. Tout ce qui se fait pendant la persécution se fait à la gloire de Dieu , qui éprouve et qui réprouve, qui élève et qui abaisse. Or ce qui tend à la glorification de Dieu, ne peut arriver que par sa volonté. Quand a-t-on le plus de confiance en Dieu? c'est quand on craint. Quand a-t-on le plus grand sujet de craindre? c*est dans le temps de la persécution. Cesl alors que le chrétien , plus zélé et plus exact à remplir ses devoirs , jeûne , veille et prie; qu'il vit dans l'humilité, dans la sainteté et dans la chasteté; qu'il pratique la charité envers Dieu et envers son prochain : car on n'agit que par crainte ou par espérance. On ne peut donc pas supposer que ce soit le diable qui soit la cause d'un événement qui tend à rendre meilleurs les serviteurs de Dieu.

II. Mais Finiquité ne peut venir de Dieu ; le diable seul peut en être l'auteur : or qu'y a-t-i! de plus inique que de voir les serviteurs du vrai Dieu, les sectateurs de la vérité , traités comme les plus vils criminels? 11 semblerait donc que la persécution ne pourrait venir que du diable , qui est le père de toute iniquité. Or puisque la persécution ne peut avoir lieu sans l'iniquité du démon , et que la foi ne peut être éprouvée sans persécution, il en résulte que l'iniquité est nécessaire à l'épreuve de la foi; mais elle n'est pas l'agent moral, elle est seulement l'instrument de la persécution. La volonté de Dieu qui éprouve la foi est la cause première de la persécution; vient ensuite l'iniquité du diable, qui est le moyen par lequel

l'épreuve s'accomplit. De même que l'ipjustice est la rivale et en même temps la pierre de touche de la justice , de même la chair par sa rivalité éprouve l'esprit ; la justice se purifie au sein de l'iniquité, et la vertu se raffermit au sein de la faiblesse. Car «Dieu a choisi les faibles pour confondre les forts , et les fous pour confondre les sages. » Voilà pourquoi il est permis à l'iniquité de lever la tète, c afin que la jns tice soit éprouvée et l'iniquité confondue.» Or l'instrument n'est pas un agent, c'est un esclave. Le véritable agent de la persécution, c'est le jugement du Seigneur, qui éprouve la foi. Cette épreuve ne nous vient donc pas du diable, mais par le moyen du diable. Satan n'aura aucune puissance sur les serviteurade Dieu, à moins que le Seigneur ne la lui accorde, soit pour lui écraser la tète par la persévérance des élus qui sauront résister à ses tentations, soit pour lui livrer les hommes lâches qui auront abandonné leur Dieu pour suivre le démon. Nous avons l'exemple de Job , que le démon n'a pu tenter que lorsqu'il en eut reçu la permission du Seigneur; et qui ne put même l'attaquer dans ses biens, avant que le Seigneur lui eût dit : a Voilà, je te donne puissance sur tout ce qui est à lui , mais n'étends pas la main sur lui.» Effectivement le diable ne toucha à la personne de Job que quand il fut revenu en demander la permission, a Voilà, je te livre son corps, mais n'attente pas à ses jours. » Le démon demanda aussi la permission de tenter les apôtres, parce que de lui-même il n'a pas ce pouvoir. Nous lisons dans l'Evangile que le Seigneur dit à Pierre : a Voilà , Satan a demandé qu'il fût permis de vous passer au crible comme du froment; mais j'ai prié mon Père, afin que ta foi ne défaille point.» Cest-à-dire qu'il ne fiit pas donné au diable de le tenter au point de mettre sa foi en danger ; ce qui montre que l'attaque et la défense appartiennent à Dieu, puisque Satan demande l'une et que le Fils de Dieu demande l'autre. Et puisque le Fils de Dieu a le pouvoir de défendre et de protéger la foi, l'ayant demandé à son Père, a de qui il a reçu toute puissance dans le ciel et sur la terre ,i> comment le diable aurait-il en lui la puissance d'attaquer la foi P Lorsque dans l'oraison dominicale , nous demandons à Dieu le père de ne pas nous induire en

TERTULLIRN.

tentation (et qadle tentation est plus terrible que la persécution?) nous reconnaissons que la tentation vient de lui, puisque nous le supplions de nous en exempter. Nous ajoutons aussitôt : «Mais délivrez4)ous du mal.» Cestà-dire ne nous abandonnez pas à la tentation en nous livrant à Tesprit du mal ; car c'est nous arracher des griffes de Satan, que de ne pas nous livrer à ses tentations. Ce démon, qui s'appelait légion, n'aurait pas même eu de puissance sur le troupeau de porcs, s'il ne Teût d'abord demandée et obtenue , tant il s^en faut qu'il ait par lui-même un pouvoir sur le bercail du Seigneur. Je puis même dire que les soies de ces porcs furent alors comptées. A plus forte raison le Seigneur n'abandonnera-t-il pas au diable un seul des cheveux de ses saints. Si le démon parait avoir quelque puissance absolue, ce ne peut être que sur ceux qui ont abandonné le Seigneur, sur les gentils, que Dieu a rejetés comme on rejette les matières les plus viles, et quil a livrées au diable en toute propriété. Mais sur les serviteurs de Dieu, il n'a aucune puissance en propre ; il ne peut les attaquer que lorsque le Seigneur le lui permet en son temps et en son lieu , comme nous le voyons souvent dans l'Écriture sainte. Cette puissance lui est concédée quelquefois pour éprouver les justes, qui lui sont livrés comme les criminels le sont au bourreau. Il est écrit de SaQI : «Et l'esprit de l'Étemel se retira de SaQI , et le malin esprit envoyé par l'Étemel le troublait. » Quelquefois aussi c'est pour châtier et corriger, comme nous l'apprend l'apôtre qui reçut un esprit qui était la verge de Satan, afin qu'il fût fouetté. Et il n^est permis à Satan d'humilier ainsi les saints par les souffrances de la chair que pour exercer leur patience et fortifier leur vertu par le sentiment même de leur faiblesse. C'est pour cela que le même apôtre livra Phygèle et Hermogène au démon pour qu'ils fussent corrigés, mais non pour qu'ils blasphémassent. Puisque le diable peut ainsi recevoir un pouvoir de la main des serviteurs de Pieu, il s'en faut beaucoup qu'il ait sur eux aucune puissance.

m. Si donc de telles tribulations nous arrivent surtout dans les temps de persécution, si c'est alors que nous sommes éprouvés ou répvouvés , que nous sommes le plus châtiés ou

amendés , il faut bien que ces tentations générales soient autorisées et ordonnées par celui qui a dit : «C'est moi qui fais la paix et qui envole les fléaux ;>c'esl-à-dire la guerre, qui est le fléau contraire à la paix. Or quelle guerre avons-nous à craindre si ce n'est la persécution? C'est surtout la persécution qui apporte la vie et la mort , la blessure et la guérison ; comme fi est écrit : «Cest moi qui frappe et qui guéris , c'est moi qui vivifie et qui mortifie. Je les passerai au feu comme on y passe l'or. Je les purifierai comme l'on purifie Targent.» C'est en passant par le feu de la persécution que se purifie notre feu. Ce sont là les traits de fou du malin , qui ne nous brûlent et n'éprouvent notre foi que par la volonté de Dien. Il n'y a que des chrétiens froids et frivoles qui puissent en douter. «Biais , disent-il, quand nous nous assemblons en grand nombre dans les églises; cela donne de l'inquiétude aux gentils; nous craignons que les gentils n'en prennent ombrage.» Ne savez-vous donc pas que Notre-Seigneur est aussi le Dieu des nations P Si Dieu le veut , vous souffrirez la persécution; s'il ne le veut pas , les nations resteront dans le silence. Voilà ce que vous devez croire, si réellement vous croyez en ce Dieu «sans la volonté duquel le plus chétif passereau ne saurait tomber à terre. > H me semble que nous remportons de beaucoup sur les passereaux.

IV. Maintenant que nous savons de qui nous vient la persécution, nous pouvons aborder franchement la question , car d'après les prémisses, il est évident que l'on ne doit point fîiir cette épreuve. En effot, si elle vient de Dieu, il y a deux raisons pour que nous ne cherchions pas à l'éviter; d'abord nous ne devons pas fîiir une chose qui est bonne puisqu'elle est d'origine divine, ensuite, nous ne le pouvons pas, puisque la volonté de Dieu est toute-puissante. Ce qui a pam bon à Dieu ne peut être mauvais. Aussi est-il écrit dans la'Genèse : «Et Dieu vit que cela était bon ; » ce qui ne signifie pas assurément que Dieu ne peut juger de la bonté d'une chose sans la voir, mais que ce qu'il voit être bon ou ce qui lui parait bon , doit nécessairement l'être. Il y a bien des événemens qui viennent de Dieu, et qui nuisent à certains hommes. Cela n'empêche pas qu'Us soient bons et rationnels en eux-mêmes, puisq^uils

DE LA FUITE PENOATTr LA PERSÉCUTION.

viennent de Dieu. Gomment une chose pourrait-elle être divine sans être rationnelle et bonne? Qu'y a-t-il de bon, sans èlre divin? S'il en parait autrement au sentiment de Thomme, qu*on se rappelle que le jugement Fondé sur le sentiment n'est pas antérieur à Tessence des choses, mais qu^au contraire Tessence est supérieure et antérieure à Tidée qu'on s'en forme. Ûessence est quelque chose d'absolu et de positif qui doit faire la loi au sentiment et ne point la recevoir de lui , car l'essence des choses doit être aussi l'essence de ce qu'il y a de plus pur dans le jugement. Si ce que Dieu envoie est essentiellement bon, et rien ne peut venir de lui qui ne soit bon, rationnel et divin, et que néanmoins il paraisse mauvais à notre jugement, rappelons-nous bien que l'essence est réelle , et que c'est le jugement qui est faillible. La pudeur, la jalousie, la vérité sont essentiellement bonnes, et cependant elles déplaisent aux sentimens d'un grand nombre. Faut-il pour cela que l'essence se soumette au jugement? Voilà comment la persécution, qui est essentiellement bonne , parait mauvaise au jugement de ceux qu'elle fait souffrir. Vous voyez pourtant bien que ce prétendu mal , qui chasse tant de chrétiens hors delà voie du salut, est cependant un bien qui s*accorde avec la raison divine, puisqu'il tourne en définitive à la pins grande gloire de Dieu et de ses élus, à moins que vous ne prétendiez que c'est sans raison que Dieu condamne ou sauve. Qui pourra donc appeler la persécution un mal , puisque la raison divine préside même à nos souffrances , et les change en un bien par le but qu'elle leur propose? Quelle que soit la raison qui rende la persécution essentiellement bonne, il est évident que nous ne devons pas la fuir; parce que c'est un péché que de fuir ce qui est bon, et surtout ce que Dieu a trouvé bon. D'un autre côté, il est certain que nous ne pourons pas l'éviter, si c'est Dieu qui l'envoie, parce qu'il est impossible de se soustraire à la puissance divine. Ceux donc qui veulent fîiir accusent Dieu, en regardant comme mauvais ce qu'il lui a plu d'envoyer, car on ne fuit point une chose avantageuse; ou bien ils se croient plus forts que l'Éternel, s'ils s'imaginent pouvoir échapper à la volonté.

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