LIVRE PREMIER
I. Rien n'est mieux démontré que l'erreur ob vous êtes à notre égard. En voulant vous défendre de toute miquité, vous ne faiites que démontrer combien vous êtes iliiques. Voyez tous
* Le texte de ce morceau et fort îroparfeit , et il %*j troDTe de fréquentes lacunes qui obecarcissent le leot. On a doue été souvent forcé de donner un sens d'induction plut6t qu'une traduction abeolument littérale.
ceux qui naguère étaient plongés dans la même gnorance, et animés de la même haine que vous; aussitôt qu'ils nous ont connus, ils ont cessé de nous haïr ; ils se sont bits semblables! ceux qu'ils haïssaient ; et ne haïssent maintenant que leurs anciennes erreurs. Cest au point que vous pleurez de rage en voyant s*augmenter chaque jour le nombre des chrétiens. Vous vous écriez que la eité en est infestée , vous gémissez de voir des idolâtres de tout sexe, de tout âge« de tout rang se convertir et venir i nous. El
X$RT(1LLIEN.
tout cela cependant ne vous 6it pas réfléchir et penser quMl dcit y avi)ir quelque chose de bon dans une religion qu'il suffit de connaître pour l'aimer. II ne vous vient aucun doute; vous ne voulez point en faire Texpérience. On dirait que, pour notre religion seule, la curiosité naturelle àrhomme s'est éteinte en vous. Vous aimez à ignorer ce que les autres se réjouissent de connaître. Vous voulez même ne pas connattre ce que vous haïssez, comme si vous saviez déjà qu'en l'étudiant vous seriez forcés d'abjurer votre haine. Et cependant, si vous n'étiez aveuglés par le fiel de votre cœur, ne serait-il pas Raisonnable de chercher à quoi vous devez vou& en tenir? Étudiez nos lois et nos mœurs. Si Vouç les trouvez bonnes, cessez d'être injustes ; et si vous avez lieu de les juger mauvaises, au moins vous nous haïrez avec connaissance de cause. Âvez-vous donc honte de devenir meilleurs, ou bien est-ce la paresse qui vous empêche de vous justifier ? Je sais bien comment vous répondez à Targument que nous tirons de cet enthousiasme généi^al. «L'engouement de la multitude, dites- vous, ne prouve rien; la nouveauté est si séduisante! Combien dliommes abandonnent la vertu pour se jeter dans le vice? Quelques-uns le font de bonne foi, d'autres par nécessité. »Votre comparaison manche de justesse; car il est bien constant que pas même ceux qui s'écartent de vos lois pour s^adonner au mal n'osent défendre et soutenir ce mal comme s'il était un bien. La turpitude C!BSeQ/)r<« l$t craiQtej. l'impiété engendre la ho||ite. \jes méchans enfin cherchent à se cacher; ils tremblent quand on les saisit ; ils nient quand on les accuse; la torture même pfut à p^ipe leur faire avouer leur crime; leur condamnation ne manque jaipais de les accabler de douleur : car ils condamnent eux-mêmes ce qu'ils ont fait. S'ils ont quitté la vertu pour tomber dans le vice, ils attribuent ce malheureux changement à Tentratnement ou à leur mauvaise étoile; tant il est vrai qu'ils reconnaissent que le mal est le mal , et qu'ils tâchent de s'en excuser comme ils peuvent 1 Les chrétiens en agissent-ils ainsi? En voyez-vous avoir honte ou se repentir, si ce n'est de ce qu'ils étaient autrefois ? Quand un chrétien est décrié, il se gtorifie; si on le saisit , il n'ofPre aucune résistance ; si on l'accuse , il ne se défend |m; quand on l'interroge , il avoue hautement ;
et enfin , de sa condamnation il se fait un si^eC de gloire. Quels sont donc ces ipalfaiteurs qui ressemblent si peu aux autres malfaiteurs ?
IL Vous ne pouvez même les condamner qu'eo renversant toutes vos formes judiciaires. Quand un coupable ordinaire est amené devant vous, s'il nie son crime, vous le ipettez à la torture; mais si c'est un chrétien, il avoue ce dont on l'accuse , et vous le tourmentez pour le forcer à nier ! Les juges qui doivent toujours chercher à faire dire la vérité, ne s'appliquent qu'à nous faire mentir et veulent que nousdisions que nous sommes ce que nous ne sommes pas. 11 paraît que vous ne voulez pas nous trouver coupables, et que vous faites fout par humanité pour que nous nous déclarions innocens! Et les autres, c'est donc aussi pour qu'ils désavouent leurs crimes que vous les faites écarteler ? Quelle inconséquence I Vous ne voulez pas les croire quand ils nient ; et nous si nous désavouons , nous sommes crus sur-le-champ. Si vous êtes si sûrs que nous soyons coupables, pourquoi ne nous traitez-vous pas comme eux? Je ne demande pas que vous laissiez la défense aussi libre que l'accusation , car je me plais à reconnaître que vous ne condamnez pas un homme sans avoir entendu sa défense ; mais par exemple , s'il s'agit d'un homicide, aussitôt qu'il s'avoue coupable, la cause n'est pas terminée pour cela : vous ne vous contentez pas de ce simple aveu ; vous voulez connattre les circonstances et les conséquences du meurtre : vous demandez combien de fois il a tuè? eu quel Ufiu? avec quels complices? de quels vols le meurtre a éié accompagnée quels étaient les receleurs? enfin vous voulez connattre l%iVériQ^ tout entière avant de prononcer votre sentence. Quant à nous, qui sommes accusés de crimes bien plus atroces, notre affaire est bientôt faite. On dirait que vous n'osez pas accuser ceui^que voua voulez perdre, ou que vous craignez de faire paraître au grand jour ce que vous savez sur notre compte. Vous êtes des prévaricateurs si vous voulez nous forcer à nier ce que vous savez être la vérité. Mais à part toute forme judiciaire, il conviendrait bien mieux à votre haine, si elle est bien fondée, non de nous forcer à nier, ce qui ne peut que soustraire à la justice ceux que vous haïssez, mais au contraire, de nous forcer à avouer nos crimes dans tous leurs détails, afin que votre
AUX NATIONS
nMone puine en toute sAretC de oonscience se
èïi
nsttrier de nos supplices quand on saura évidemment quand et combien de fois chactin de nous a céTébré les festins impies et atroces dont onnott* éecuse, et combien de fois il s^est couvert du i^ile des ténèbres pour commettre Tinceste et i^àdultère. Ptiisque vous voulez déraciner le mal, vous devriez vous enquérir de nos compagnons et de nos complices. On ferait venir devant le tribunal non-seulement les mangeurs d'enfents, mais encore les cuisiniers et toute la valetaille. Ce serait même un moyen d'augmenter le plaisir des spectateurs du cirque. Figurez-vous avec quel empressement on viendrait voir livrer aux bêtes un chrétien qui aurait mangé une centaine d'enfens. Puisqu'on nous aeeu$e de telles monstruosités, on devrait les preaVer de crainte qu'elles ne paraissent incroyables et que la haibéf du peuple ne finisse par se refïoidir. Car il y a bien dés gens qui ne erofent' qu'à demi de telles horreurs, et ne peuvent se persuader que des hommes puissent, sans fl^iS9»nner d*horreur, se nourrir comme des bêtes fKroces.
n. Ybus donc qui vous montrez si diligens itfvesttgtiltedrs quand il s'agit de délits bien moindres, et qui, oubliant tout votre zèle quand nous sommes accusés d'atrocités qui surpassent tras les sacrilèges imaginables, ne voulez pas reèevoif de nous on aveu que ceux qui jugent doivent toiijours s'efforcer d'obtenir, vous qui ne fiiitespoint cette minutieuse enquêtequecenx qui obndatMMt se fîtint ordinairement un devoir de diriger avec soin : dites-moi , n'est-il pas évident que tout notre crime consiste dans le nom que nods' portons? Si nos crimes étaient prooté», on nous condamnerait en les spécrfiant;oe serait comme homicides, ou comme Incestueux, ou comm^ convaincus de tout autre crime que l'on nous crucifierait ou que l'on nous jetterait aux bêtes. Or vos sentences ne sont motivées que sur notre nom de chrétien. Ce n^est pas le nom d'un crime , c'est le crime d'un nom qui nous conduit au supplice. En effet, c'est notre nom seul qui suscite tant de haines; c'est à cause de notre nom qu'on nous accuse. Je ne sais quelle force mystérieuse se fait de votre ignorance un moyen d'attaquer ce nom de dirétfen. Vous ne savez pas qui nous sommes, d vous ne ^oulei pas le savoir; et comme voua
ne voulez pas croire i une innocence ^*U nom serait facile de prouver, vous refusez tonte enquête judiciaire, afin que ce nom que vous haïssez nous mette dans un état de prévention perpétuelle. Gela est si vrai , qu'on ne cherche qu'à nous faire abandonner ce nom; on nous y fbrce par les tourmens et les tortures ; et aussitôt que nous avons la faiblesse de le renier, ou nous déclare innocens ; nous ne sommes plus de sanguinaires infanticides, nous n'avons commis aucun inceste; l'apostasie nous vaut une absolution générale. Mais, puisque nous sommes sur ce chapitre, vous qui cherchez avec tant de violence l'abolition d'un nom, dites-nous donc quel mal, quelle faute, quel crime il peut y avoir dans un nom? Nous vous objectons tous les jours que vous n'avez pas le droitde juger un homme sur un crime imaginaire , sur un crime' qui n'a point de nom dans vos codes, qui n'est point défini dans vos actes d'arrestation et qui n'est pas même exprimé dans vos sentences. Quand je verrai un juge présider aux débats, un accusé se défendre, nier ou avouer, un avocat prononcer sa défense , là je dirai il y a peut-être un coupable. Mais si l'on veut accuser un nom , un mot, que peut-on lui reprocher? tout au plus d'être barbare, ou de mauvaiik augure, impudique ou bien difficile à prononqer. Voilà tout ; le barbarisme est le seul crime dés mots^. comme le solécisme est celui des phrases. Or le^ nom de chrétien, que vous prononcez si souvent sans le comprendre, signifie oint d'olive; soa' étjrmologie ne respire que bonté et douceur! Âiiisi dans des hommes innocens , c'est un nom innocent que vous persécutez, un nom facile à prononcer, nullement désagréable à l'oreille , et qui n'est de mauvais augure ni pour les partU culiers ni pour la patrie. C'est un mot grec et. sonore dont la signification n'a rien que d^âgréable. Et d'ailleurs un nom ne doit pas être passé au fil de l'épée, ni mis en croix, ni jeté aux bêtes.
IV. Mais vous prétendez que vous punissez une secte en vous acharnant au nom de son auteur. De tout temps cependant il a été reçu qu'une secte porte le nom de son fondateur. Les philosophes se sont toujours appelés d'après leurs maîtres; comme les platoniciens et les pythagoriciens. Les médecins de même s'appel* t lent des érasistrates , et les grammairiens del
TERTULLIEN
aristarqaes. Si une mauvaise secte remonte à un mauvais fondateur, elle est punie par le mauvais nom qu'elle porte. Mais c'est prendre les choses à rebours. On devrait d'abord connaître Fauteur pour se faire une idée de sa doctrine et de sa secte, et ne pas le juger d'après sa secte même. Mais vous qui ne connaissez ni noire fondateur ni sa secte, vous ne vous déchaînez que contre un nom, contre un son, comme si ce mot contenait à la fois et la secte et le maître, que vous ne connaissez pas plus Tun que Tautre. Vos philosophes pourtant ont bien la liberté de se distinguer de vous par le nom de leur maître , et on ne leur en veut point. La plupart ne cessent de déblatérer contre vos mœurs, vos cérémonies, vos habitudes et votre manière de vivre. Us méprisent vos lois et ont fort peu d'égard pour les personnes, au point que plusieurs d'entr'eux ne se sont pas feit faute de faire parade de leur liberté devant les empereurs eux-mêmes. Mais si les philosophes affectent une vertu austère et incompatible avec les folies du siècle, les chrétiens la possèdent réellement cette vertu ; et voilà pourquoi ils sont hais. Celui qui affecte la vertu s'en fait un jeu ; mais celui qui la possède la défend avec courage. Enfin Socrate fut condamné par cela seul qu'il s'était approché de trop près de la vérité , en niant l'existence de tous vos dieux. Le nom chrétien était encore inconnu , mais la vérité était un titre suffisant à la persécution. Et cependant , vous ne nierez pas qu'il fut sage cet homme auquel votre Apollon Pythien rendit lui-même témoignage. «Socrate, a-t-il dit, est le plus sage des hommes. » Apollon fut alors terrassé par la vérité , qui le força de rendre témoignage contre lui-même, en déclarant le plus sage celui qui niait son existence ainsi ((ue celle de tous les autres dieux. En reniant les dieux, il aurait dû vous paraître moins sage ; et pourtant c'est par là qu'il a le mieux mérité le titre de sage. CTest ainsi que vous vous exprimez souvent sur notre compte. «Cest un excellent homme que Lucius Titius , c'est dommage qu'il soit chrétien, d Ou bien : « Gonçoil-on qu'un homme aussi sensé que Gaîus Séjus se soit fiiit chrétien?!) Tel est votre aveuglement, qu'en louant un homme pourses bonnes qualités, vous le blâmez d'être d'une secte que vous ne connaissez pas; et vous empoisonnez vos justes louanges avec votre iquste blâme. U ne vient à personne
l'idée de se demander : si ce n*est pas paie qiill est chrétien que Titius est excellent homme; ou si ce n'est pas par cela même qu'il est un homme sensé que Séjus s'est fait chrétien. Ce serait passer au moins du connu à l'inconnu ; et ne pasjuger ce que l'on sait déjà par ce que Ton ne connaît pas encore. On a vu des hommes qui notaient autrefois que des vagabonds et des mauvai sujets, on s'est étonné de les voir se corriger ; mais on aime mieux s'étonner que de les imiter. Il y en a qui mettent dans cette lutte tant d'obstination, qu'ils aiment mieux s'imposer des privations que de devoir quelque chose à un chrétien. Je connais un mari, qui était autrefois tellement jaloux de sa femme qu'il ne pouvait entendre les rats trotter dans sa chambre sans en éprouver la plus vive inquiétude; sa femme se fit chrétienne et sa conduite devint tellement exemplaire qu'il n'avait plus rien à craindre sur sa fidélité. Eh bien, il fit tout pour lui faire abdiquer sa nouvelle foi , il lui promit de n'être plus jaloux et de lui laisser toute liberté; enfin il aimait mieux avoir pour femme une prostituée qu'une chrétienne; il aimait mieux devenir pire que de permettre à sa femme de devenir meilleure. Un père s'était montré plein d^ndulgence pour un fils dont il avait beaucoup à se plaindre; le fils se fait chrétien et devient un modèle de piété filiale ; le père le déshérite. Un maître fait vendre un de ses esclaves parce qu'il est devenu chrétien, et auparavant, il prétendait ne pouvoir s'en passer. Dire : voilà un chrétien! c'est pire que si l'on disait voilà un coupable ! Notre discipline est pourtant si exemplaire que l'on ne nous reconnaît qu'au bien que nous faisons. Pourquoi donc, quand les méchansse font reconnaître à leurs vices ou à leurs crimes, faut-il que notre innocence et nos bonnes actions nous fassent décrier comme les plus vils des hommes? En quoi différons-nous des autres hommes, si ce n'est par la sagesse primitive qui nous défend d'adorer comme des dieux les ouvrages de la main des hommes; par notre modération qui nous fait respecter le bien des autres; par la pudeur qui nous défend même un regard dés« honnête; par la charité qui nous fait secourir lesindigens; par la vérité même qui nous rend si odieux aux yeux des hommes; et enfin par la liberté, pour laquelle nous savons mourir f Si vous voulez reconnaître les chrétiens, voîtt
AUX NATIONS
les signes auiquels vous ne pouvez vous tromper.
V. Tous dites que Ton trouve des chrétiens avares, fripons et adonnés au vice. Nous ne nions pas qu'il y en ait quelques-uns; mais il suffit pour absoudre le nom de chrétiens que nous ne soyons pas tous vicieux, et surtout qu'on ne trouve parmi nous qu'un petit nombre de mécbans. Sur le corps le plus beau, il y aura toujours une tache ou une veine. Sur le ciel le plus pur, on voit de légers flocons de vapeurs. Une petite tache sur le front ne sert qu'à, faire ressortir la blancheur et la netteté de tout le visage. L'exception prouve la règle. Lorsque vous aurez prouvé que tel ou tel chrétien est un méchant homme , vous n'aurez rien prouvé contre la secte entière. Demandez plutôt ce que Ton reproche à notre loi. Quand vous faites des chrétiens le sujet de vos conversations, il vous arrive à vous-mêmes de dire: «Pourquoi un tel se montre-t-il fripon, puisque les chrétiens sont si honnêtes P Pourquoi cet autre est-il cruel , puisque les siens sont si humains ?»Yous reconnaissez donc que les chrétiens ne sont pas vicieux , puisque lorsque vous en trouvez un qui le soit, vous vous en étonnez ? Il y a bien loin d'une accusation à un crime prouvé, et d'une opinion à une vérité. Être et être dit sont deux. Combien portent le nom de philosophes sans obéir aux lois delà philosophie? Tous portent le nom de la chose qu'ils professent et non de la chose qu'ils font. Il y en a qui déshonorent le nom qu'ils portent, et font que ce nom à son tour déshonore la vérité. CSeux qui se disent philosophes, par exemple, ne le sont pas pour cela; ils trompent ceux qui ne jugent les choses que sur le nom, tandis que c'est le nom qui devrait être jugé sur la chose. D'ailleurs les mauvais chrétiens ne sont plus des nôtres; ils ne fréquentent plus nos assemblées, ils ne prient plus avec nous; leurs vices les ont fait sortir de notre communauté pour rentrer dans la vôtre. Nous ne voulons même avoir rien de commun avec ceux que votre violence a forcés d'abjurer. Or, nous admettrions plus volontiers dans notre Église ceux qui sont sortis malgré eux et en cédant à la force, que ceux qui l'ont fait de leur plein gré. Vous n'avez aucun droit d'appeler chrétiens ceux que renient les chrétiens qui n'ont jamais voulu se renier eax-mèmes.
yi. A cette défense que la vérité nous suggère d'elle-même vous n'avez rien à répondre, et dans la conscience de votre embarras, vous vous réfugiez tout hors d'haleine dans cet étroit sanctuaire que l'on appelle l'autorité des lois, «Le législateur, dites vous, n'aurait pas puni les chrétiens s'il n'eût été convaincu de leur cul* pabilité. i» Pourquoi donc alors ceux qui sont chargés de l'ei^écution des lois n'exigent-ils pas aussi cette conviction ? Les lois ont beau con* damner les autres crimes, le juge ne prononce de sentence que lorsque ces crimes sont prouvés contre les individus. Qu'il soit question d'un homicide, d'un adultère, la loi les a condamnés d'avance; mais cette loi, on ne l'exécute qu'au* tant qu'il est démontré que l'accusé est homicide ou adultère ; et pour ce, on instruit le procès, on plaide, on discute, on prouve enfin. Les lois punissent les chrétiens; bien : mais aucune loi ne défend de faire leur procès en règle. Gela est nécessaire pour l'exécution de toutes les lois. Pour obéir à une loi, il faut savoir au juste ce qu'elle ordonne et ce qu'elle défend. Gomment voulez-vous l'exécuter cette loi, si vous fermez les yeux P Aucune loi n'a en soi la conscience de sa propre justice, ce sont ceux qui lui obéissent qui la reconnaissent juste. D'ailleurs une loi est naturellement soupçonnée d'ii^ustice, si elle ne peut soutenir la discussion. On peut donc regarder comme équitables les lois contre les chrétiens , tant qu'on ne connaît pas ceux qu'elles persécutent ; mais quand on a reconnu leur iniquité, en devrait les rejeter bien lom, avec leur cortège d'échafauds, de croix et de bêtes féroces : on ne doit point respecter une loi injuste. Or il est permis assurément de douter de l'équité de certaines lois, puisque tous les jours on en abroge d'anciennes pour en feire de nouvelles.
YU. c Gomment se fait-il donc, me direz-vous, que les chrétiens aient une si mauvaise renommée, qu'elle justifie en quelque sorte ceux qui ont fait les lois?» Laissez-moi vous demander à mon tour : qui a si bien instruit les législateurs passés et les juges actuels ? La renommée ! Et n'est-ce pas de la renommée qu'il a été dit « qu'elle est la plus rapide des fléaux?» Pourquoi l'appellerait-on un fléau , si elle disait toqjours, ou du moins le plus souvent , la vérité P La venommée ! qui est à peine croyable même lorsqu'elle dit la
TERTULLIEN
▼érité , tant elle a lliabitude d'en hive an tissu de mensonges, elle qui sgoute, qui retranche jusqu'à ce que tout ne soit que confusion ! Que dis-je?la renommée ne peut exister même que sur ce doute légitime de sa véracité ; c'est la condition de sa durée; elle vit tant que rien D'est prouvé. Si on lui demande des preuves , elle s'évanouit aussitôt, car sa fonction est d'annoncer des nouvelles et non de les justifier. Quand une fois une chose est bien connue, elle n'est plus soumise à la renommée ni aux on dit. On ne dira plus par exemple : «On dit que tel événement vient d'avoir lieu à Rome; le bruit court qu'un tel a été fait préleur;» mais tout simplement : a Un tel est préteur ; cela s'est fait à Rome.» On n'en appelle à la renommée que lorsque l'on est incertain, parce qu'il n'y a là aucune certitude. Il n'y a qu'un fou qui puisse se fier à la renommée, le sage ne croit qu'à ce qui est certain. La renommée, quelque étendue qu'elle soit, a toujours commencé par sortir d'une seule bouche ; ensuite elle a grandi en agitant les langues et les oreilles ; Tobscurilé même de sa naissance fait sa sûreté ; et personne ne se donne la peine de penser si la première bouche n'a pas été menteuse; on repète ce que l'cm entend, on y ajoute par esprit d'émulation ou de soupçon, ou souvent même pour le seul plaisir de mentir. Mais heureusement que le temps révèle tout, à ce que disent vos proverbes du moins et comme le prouve la nature elle-même qui tous les jours dévoile des vérités dont même la renommée ne s'était pas encore chargée. Voyez donc quelle preuve vous invoquez là en notre faveur. Voilà deux cents ans et plus que la renommée nous aoeuse , et le temps, ce grand révélateur, n'a encore rien prouvé contre bous. Ce fut sous Auguste que l'on entendit pour la première fois le nom de dirétien; aous Tibère, cette religion commença à foire du bruit. Ce fut Néron qui le premier la condamna. D'après leur premier persécuteur, od peut déjà se foire quelque idée des durétiens. Si Néron fot un prince pieux, juste et chaste, il est probable que les chrétiens sont des impies, des flrîpons et des incestueux. Si Néron fut rami d^ son pays, je comprends qu'on noua appelle des ennemis publics. D est facile de jogerce que nous sommes, en pensant à ce qu'il fltti CV| eevtflSy il o'»pia fwhi peraicnter ceoi
qui lui ressemblaient. Quand on pense pourtant que cette loi de sang est la seule qui soit restée de toutes les lois de Néron ! la seuîe qui ait été apparemment trouvée jrste et humaine , et par là ne ressemblant en rien à son auteur. Voilà bientôt deux cent cinquante ans que nous existons. Depuis ce temps, que d'iniquités n'avons-nous pas commises! que d'hommes n'avons-nous pas crucifiés pour représenter notre maître! que d'enfons n'avons -nous pas égorgés pour tremper notre pain dans leur sang ! Combien de fois n'avons-nous pas la nuit, dans nos assemblées , éteint nos lanternes pour nous livrer aux plus atroces obscénités ! Jusqu'à présent on n'a jamais pu opposer aux chrétiens que leur renommée ! Que l'aspect de l'homme est bizarre ! il est plus facile de lui foire croire un atroce mensonge qu'une vérité avantageuse. Il aime mieux prêter l'oreille à une calomnie qu'au bien qu'on pourrait Im' dire des autres. Si l'iniquité vous eût laissé la moindre prudence, ne devriez^vous pas vous enquérir de quelle source ont pu sortir tous ces bruits scandaleux contre les chrétiens? Certes , ce ne sont pas les chrétiens eux-mêmes qui les ont répandus puisque leur loi leur ordonne le silence sur les mystères les plus inoocens ; à plus forte raison seraient-ils obligés de garder le secret sur ceux qui les exposeraient à un juste et prompt châtiment de la part des hommes. Si ce ne sont point les chrétiens, il fout bien que ce soient des étrangers. Or, je vous le demande, quelle foi pouvez-vous ajouter à des étrangers, peut-être à des ennemisf. . Mais peut-être nos domestiques ont^ils vu quel que chose à travers les lentes de nos cavernes; ils auront écouté aux portes. Stos douée* on n'est trahi que par les siens; nos domestfiiues^ ont donc bien pu nous trahir, surtout si nor actions sont tellement atroces qu'dies les dflfent de leur devoir de fidélité, et qu'U soit impossible de taire ce dont on a été épouvanté et frappé d'horreur. Mais n'est-il pas bien étonnant aussi, que ceux qui avaient si bien acquis le droit de parler et de parler hautement , n'aient pas eu le désir de prouver ce qu'ils avançaient ; et que ceux qui les premiers ont entendu de telles horreurs n'aient pas éprouvé l'envie d'en être témoins? Ils avaient tout à gagner à cela, et la satisfaction de leur curiosité et le prix que Ton dmne as dilalenr kmqu'il çroave ce qull
AUX NATIONS
avance.! Voilà précisément ce qui a en lien, dites-vous; on a surpris tes cbrétiens en fla^ grant délit; aprte les rapports, on a été aux preuves.; on a tout vu et entendu, et c'est de Ift que vient votre mauvaise réputation.» Gemes, voilà qui défiasse tout sujet d'étoDnementGom-> ro^pti de tels orkass ont été prouvés et nous avons pu les continuer presque impunément? (Test qu'apparemment nous nous sommes corrigés depuis. Cependant nous avons toijgoura le même nom, la même foi, et nous sommes de jour enjoué plus nombreni. Plus nous sommes oombareux, plus nous avons d'ennemis; et en même t^mpa plus nous devons commettre de crimes. Poorqiioi donc alors le nombre des délateurs n'a«gmente-t-il^paa avec celui des cri* Biinels? Ce que j.e sais, c'esit que nos réunions sont maiptfiPHOt connues; on sait quelijonr et en quel lieu bous, nous rassemblons; aussi nous y sommeib espionnés et comme assiégés. Gepen dant, qui peut dire être survenu au moment oii les r^tes dlua (»ifant à moitié mangé fu« maienteqçoretsun nq^ labiés? Qui a jamais surpris la transe de nos dents sur un pain trempé dans du sang? QiH nous a jamais vu éteindre Dos> IumJêi>BS«à U'Ouit dose pour commettre la ■KNiidi^ action déshonnête? Si nous avons, corrompu, les témoins avec de Tor, comment se fait-il qu'mi nou$ accuse de toutes parts ? Mais à quoi boa. toutes vos açcusa/tions et réfutations en rair? Rien n'est si hcûç qiue de. nous oonvaincre. Faites semblant de vouloir être initié; allez, tramver notre grand sacrificateur, conune vomsUap^^ez , ou notre patriarobe ;,U vous dira s^nsidom^itfll faut que vous apportiez, ua enfant qui ne sache pas encore parler pour que noua l'inwiQliWs;.voi|3 apporterez aussi 4^ cierges qu'éteindrpnt des diiens. en rut; et des petits gâteaux, pour donner à ces cbien^ : et puis il vous faudra une mère on une sœur pour pouvoir devenir incestueuY.»Mais si vousn'enavez pas?onn«. voudra probablement pas vous recevoir. Or je vous le demande à vous-mêmes, de telles accusations peuvent-elles être écoutées quand elles sortent de la boudie de nos ennemis? Mais elles ne sont pas l'ouvrage d'un seul; il est impossible d'en connaître tous les auteurs. L'un a posé le Ibndement de cet édifice de calomnie, et a trouvé des dupes pour l'écouter; un autre y a lyonté les félins i un troisième les unions incesr
tueuses, etc. Il faudrait pourtant bien que nos néophytes sussent quelque chose de tout cela. Gomment arrive-t-il Ame qu^aucun de nos nouveaux convertis ne soit épouvanté de nos festins de Thyeste et de nos mariages d'OEdipe, et ne nous quitte aussitôt pour aller nous dénoncer au peuple et aux magistrats? Mais non, il parait qu'à peine ils sont au courant de ce qui se passechez nous, qu'Os s*y affectionent aussitôt. H f^ut qu'il y ait dans notre secte quelque chose de bien grand et de bien sublime, pour fàipe ainsi passer paanlessus le dégoût que doivent inspirer de telles horreurs. O nations mslheureuses et dignes de pitié, approchez, voilft que nous vous offrons Péprenve de notre initiation I Notre foi promet la vie étemelle à ceux qui croient et qui obéissent; elle menace en même temps les proihnes de la mort étemelle et du feu étemel. Elle prêche par conséquent la» résurrection des vivans et des morts. Nous discuterons ce dogme plus tard , si cela vous fiit plaisir; en attendant, croyez-moi sur parole; car je sois pressé, de savoir si vous pourrez subiD les. mêmes épreuves que nous. Allons, viens, qat que tu sois; voilà un petit enfmt, enfonce-hit on couteau dans la gorge; ou si c'est là b fMiction«du prêtre^ eh bien! tiens-toi là tranquille et regarde^-le faire pendant qu'il prive de la vie ce petit être qui n'a pas encore commencé & vivce. Trempe to» pain dansi sob sang encore tout fuoMntet d^atae à tov aise, tout en jetant un coup d'œil sur l'endroit où t» mère et ta s«ur préparent leur Ut,afin d'aller les trouver quand on aura éteial ké-lantcraes^ SI toutefois ta te trompes de lit , il tfy aura pas grand mal ; si tu necommels pas^un>boB«ieeste, ce sera toujours up petit adidière. Après cela, tu auras méiM Lsivie étetnelki; AUons, réponds donc^ veux-tii. d«> t'^itanité àice prix? Te voilà tout ébahi I Tu w crois pas à> mes paroies, maintenant; et si tu y croyais, tu- ne tondrais pas d'un tel marché; je dis même que quand tu le voudrais, tu ne pourrais pas* l'acoomplir. Pourquoi dimc d'autres le pourraient-ils si vous ne le pouvez pas? Si d'autres le peuvent, que ne le pouvez-vous aussi ? Vous trouvez que l'iBH punité et même l'éleraité seraient achetés trop cher. Et pensez-vous donc que nous e» fassions plus de cas que vous ? Groyez-vous que les dents des chrétien9,soient d'une antre nature que les
TERTULLIEN
T6tre8PQue la conformation de la trachée artère yarie chez nous et nous donne d'autres goûts P Supposez-vous enfin que nous ayons pour la luxure des organes plus énergiques que les vôtres. Assurément non. 11 nous suffit de différer de vous par la connaissance de la vérité. Mais on nous regarde comme des hommes de la troisième race des cynopennes, des sciapodes , ou enfin des antipodes qui viennent de dessous terre.
Vin. Si vous attachez quelques idées à ces mots , je voudrais bien que vous nous dissiez ce que vous entendez par la première et par la seconde race, afin que nous pussions savoir ce que c'est que la troisième. Un certain Psammétique s'imagina avoir trouvé un moyen fort ingénieux de découvrir le peuple qui était de première race, c'est-à-dire probablement qui était le plus ancien. Il prit, à ce qu'on dit, deux enfiains nouveau-nés, les sépara de tout le genre humain et les fit nourrir par une femme à laquelle il fit préalablement arracher la langue, afin que dans leur solitude ils n'entendissent prononcer le langage d'aucun peuple, et qu'ils fossent forcés par la nature de parler la langue qui est celle de la plus ancienne race. Or le premier mot qu'ils prononcèrent fut bekkos, et comme ce mot signifie pain dans la langue phrygienne, les Phrygiens ont depuis ce temps passé pour le plus ancien peuple du monde. Peut-être n'est-il pas hors de propos de réfuter la possibilité de cette histoire, pour montrer à quelles absurdes fables vous pouvez ajouter foi, pendant que vous fermez les yeux à la vérité. Peut-on en effet croire qu'une femme ait pu vivre après qu'on lai eut arraché la langue, ou du moins coupé assez près de la racinepourqu'elle ne pût contribuer en rien à l'articulation d'un son? Cette opération aurait attaqué la gorge qu'il est si dangereux de blesser même en dehors : le sang d*abord, et ensuite le pus, seraient retombés dans les poumons, ce qui n'eût pas manqué de Giiuer la mort, surtout quand on pense que toute alimentation serait devenue impossible pendant tout le temps de la guérison d'une telle Messure. Que dis-je, guérison P Concevez-vous Tapplication des topiques et des bandages? Mais admettons, si vous voulez, l'interventicm de quelque enchanteur, et supposons-la guérie et bien portante. La langue ne forme pas à elle seule
tout l'organe de la parole, il lui restait le gosier, et les lèvres, et la faculté de prononcer la consonne labiale et les gutturales qui se trouvent dans le mot bekkos, sans le secours de la langue. Les enians entendant ce son très souvent , ont pu l'imiter, et comme ils avaient leur langue, ils y ont mis plus de souplesse et de légèreté d'articulation , puis ils se sont facilement imaginé que ce mot signifie quelque chose. Mais laissons les Phrygiens en tranquille possession de leur titre de première race, je ne vois pas pourquoi les chrétiens seraient la troisième. N'y a-t-il eu qu'un peuple entre les Phrygiens et les chrétiens? Tout cela n'est que folie et superstition. Vous dites que nous sommes la troisième race, et vous prétendez que nous sommes les plus nouveaux ! Il n'y a donc quci trois races ? Comment les compter? ce sera probablement les Romains, les Juift et les chrétiens? Mais les Grecs , où les mettrez vous? Ils sont plus an-ciens que les Romains ; car ils leur ont fourni presque tous leurs dieux. Et les Égyptiens qui avaient aussi une religion mystérieuse et étrange? Enfin si les hommes de la troisième race sont si monstrueux, que devons-* nous penser de ceux de la première et de la seconde?
IX. Quand il arrive un malheur public, une peste , une guerre , une famine , une éclipse , un tremblement de terre, vous criez : « Les chrétiens ! les chrétiens !» Vous concevez apparemment que ce sont vos dieux qui lancent leurs traits contre une génération qui les méprise. Mais il n'y a pas trois centsans que nous existons, et cependant que de fléaux n'ont pas affligé l'humanité avant le christianisme ! Où étaient alors les chrétiens ? Et puis vos dieux sont donc bien aveugles , de confondre ainsi dans leur colère ceux qui les méprisent et ceux qui les adorent ? c C'est , disent quelques-uns , parce que leurs adorateurs ne montrent pas assez de zèle pour l'extermination des blasphémateurs!» Mais ils ne se fâcheraient pas contre vous , s'ils pouvaient se venger eux-mêmes ; il n'y a rien de si ridicule qu'un hommequi veut défendre et protéger un dieu.
X. Mais je peux rétorquer toutes vos calomnies et vous accabler de vos propres accusations; plus tard je justifierai notre doctrine; pour le moment qu'il me suffise d'arracher vos flèches de nos blessures pour les relancer ccmtre vous.
AUX NATIONS
D'abord vous nous accusez d*avoir abandonné les lois et les mœurs de nos ancêtres. Voyez bien si vous n^éles pas en cela aussi coupables que nous. Vos mœurs actuelles, vos vètemens, votre manière de vivre , votre langage même , tout en vous diffère de ce qui était du temps de vos aïeux. A Fautorité de vos pères, vous avez substitué partout votre propre autorité ; ce qui est vieux est pour vous hors de mode. Vous ne tarissez pas sur les louanges de Tantiquité , mais vous vous gardez bien de la prendre pour modèle Mais parlons du culte de vos dieux,
qui est la seule chose peut-être que vous aient transmise vos ancêtres , et qui fournit contre les chrétiens tant de chei^ d*accusation. Ce culte , je dis que vous le méprisez et que vous le détruisez par vos insultes, bien que ce ne soit pas de la même manière. On ne peut pas dire que nous méprisons vos dieux , puisque nous nions leur existence; on ne peut mépriser que ce que Ton croit exister. Ce qui n*est rien ne peut être le sujet de mépris. Si donc les dieux éprouvent quelque insulte, c'est de la part de ceux qui croient en eux. CTest donc vous qui êtes coupa blés, et de croire en eux et de les mépriser, et de les adorer et de les insulter. D'abord , puisque vous adorez les uns un dieu , les autres un autre, il est clair que vous négligez, et que par conséquent vous méprisez tous ceux que vous n'adorez pas ; car il est impossible d'élever les uns sans abaisser les autres. Mais il y a tant de dieux, qu'il est impossible que tous soient adorés par tous ; ainsi , ceux même qui les ont inventés dès le commencement , les méprisaient , puisqu'ils devaient prévoir qu'ils ne pouvaient tous être adorés par tous. Les plus sages mêmes de vos ancêtres, dont vous ne voulez pas quitter la loi pour embrasser la nôtre, se sont plus d'une fois montrés impies envers vos dieux. Le général M. Amilios avait, pendant une bataille, voué an temple au dieu Alburnus ; il ne voulut pas le bâtir avant que le sénat eût ratifié son vœu. N^est-ce donc pas une impiété que de soumettre Texistence d'un dieu et les honneurs qui lui sont dos à Tavis d'un sénat ? Souvent les censeurs ont aboli des dieux, même sans le consentement du peuple. Les consuls , appuyés de l'autorité du sénat , n'ont-ils pas chassé Bacchus non-seulement de Rome, mais encore de toute l'Italie? Varron nous apiprend que Sera pis, Isis. Harpo-
crate et Anubis, ont d*abord été mis à la porte de votre Gapitole. Le sénat avait rejeté leurs statues; il fallut que le peuple fit une émeute pour leur obtenir une petite place au milieu des
autres Vous avez donc parmi vos ancêtres,
sinon des chrétiens de nom, du moins des chrétiens de fait, qui refusaient de reconnaître des
dieux Mais passons. Vous ne le cédez en rien
à vos aïeux sous ce rapport. Quel respect aveivous pour vos dieux domestiques, vos Lares et vos Pénates, que vous vendez ou que vous mettez en gage quand vous avez besoin d'argent ?Cest probablement pour consoler les pauvres dieux domestiques de tous ces affironts que vous traitez vos dieux publics avec encore plus de dédain. Vous les vendez à l'encan ; vous vous en ftites des rentes. Pins ils sont révérés et plus vous les vendez cher ; de sorte que vos crleurs publics doivent être parfaitement au courant du degré de sainteté et de majesté de chacun de vos dieux. Vos cérémonies religieuses sont ellesmêmes un objet de trafic ; on paie tant pour entrer dans un temple , tant pour être placé plus près de leor autel; vous vendez enfin tout ce que vous regardez comme sacré ; on ne peut adorer vos dieux gratis. Votre religion est même plus profitable à vos bouchers qu'à vos prêtres. Mais ;ce n'est rien que de négliger ou de vendre vos dieux , il faut que vous les insultiez jusque dans les honneurs que vous voulez bieo leur rendre. Tout ce que vous faites pour les honorer, vous avez soin de le fiiire aussi pour honorer la poussière des morts. Vous bâtissez des temples pour les dieux et pour les morts ; vous élevez des autels aux dieux et aux morts ; sur ces autels vous gravez des inscriptions de même nature, ou bien vous y placez des statues qui indiquent le caractère ou la profession du mort ou du dieu. Satan y est représenté comme un vieillard ; Apollon comme un jeime homme sans barbe ; Diane est habillée en jeune fille , Mars en soldat, et Vulcain en foi^eron. Il n'tsC donc pas étonnant que vous offriez de Tenoens et des victimes aux morts comme aux dieux. Gomment vous défendrez-vous de cet affront que vous faites à vos dieux en les traitant comme des morts? Il est vrai que vous les traitez aussi comme des vivans,car tous ces rites, toutes ces cérémoniesse font aussi pour lesempereurs et les rois que vous traînez également en diarriols
cooverfs , et qae vous eonciiez près de la table du festintavec le même appareil que s'ils étaient des statues; vous célébrez aussi des jeux en leur honneur, de sorte que le ciel , la terre et Tenfer , les vivans, les morts , et ceux qui ne meurent point, sont confondus dans votre culte
universel Et ce ne sont point seulement les
hommes vicieux ou les sacrilèges qui montrent pour les dieux tant de mépris ; non, ce sont les hommes les plus savans et les plus grands qui se sont constamment montrés irrévérencieux envers vos divinités. Votre littérature est pleine de mensonges, d'ignominie, je dirai même de calomnies contre les dieux; à conunenœr par votre Homère, cette source abondantede laquelle est découlée toute votre poésie. En le vantant comme vous le faites, vous insultez vos dieui qu'il a tant maltraités. Nous n'avons pas tout à fait oublié notre Homère ; nous nous rappelons que c'est lui qui ravale les dieux à la condition de simples mortels ; qui les soumet aux accidens et aux passions de la pauvre humanité, et qui décide du sort des batailles par le caprice de telle ou telle divinité qui prend parti pour les Grecs ou pour les Troyens. Vénus , dans son poème , est blessée d'une flèche lancée par un homme ; Mars est pendant treize mois enfermé dans une prison où il est sur le point de mourir ; le trône de Jupiter lui-même est A)ranlé par Une émeute de la canaille céleste ; on le voit se lamenter sur la mort de Sarpédon, on riler se coucher maritalement avec sa sœur pour tâcher, à forte d'actes lascifs, de lui faire oublier qull a des maîtresses. D'après l'exemple du prince des poètes , je vous donne à penser quelle carrière d'insolence et de mensonges se donnent tous les écrivains. Les tragiques et les comiques ne se font pas faute de représenter les dieux souffrant la douleur et la misère. Je ne parle pasdesphllosophes, queleur orgueil et leuraffectatton de vertn met au-dessus de toute crainte. D'ailleurs un demi-aperçu de la vérité suffisait pour les engager ft se révolter contre tout votre Olympe. Socrate, pour mieux indiquer le cas qu'il en disait, ne jurait jamais que par le chêne, par le chieB, ou par sa femme ! Il est bien vrai qu'A ftat condamné à mort , mais les Athéniens se repentirent de cette inique sentence : ils rendirent à Socrate une tardive justice , et par cela ils appnwvirait en M ce que l'on Uftnie aigoard'hai
TERTDLLIEN.
si fort en nous. Diogène aussi fit sar Hercole je ne sais quelle plaisanterie ; et Varron, ce Diogène romain , s'amuse à nous représenter trois cents Joves ou Jupiter sans tête. D'autres poètes encouragent vos débauches en chantant le déshonneur de vos dieux. Je ne sais si dans vos festins vous vous amusez plus de vos mimes que de vos dieux , tant vous écoutez avec plaisir les chansons de vos bouffons qui ne célèbrent que Tignominie de l'Olympe. On leur attribue, devant vous, toutessortes d'obscénités. Chacun de vos dieux a deux têtes , l'une m^ûestueuse et l'autre bouffonne. Vous vous plaisez beaucoup à entendre le soleil se lamenter sur la mort de son fils qui est frappé de la fondra ; vous ne rougissez pas le moins du monde quand on vous chante que Gybèle se meurt d'aïQOur pour un gardeur de vaches qui se moque d'elle ; les hauts faits de Jupiter font aussi le texte de cfaannantes petites chansons. Vous êtes bien plus religieux encore dans l'arène sanglante des gladiateura , où vous faites danser vos dieux représentés par des criminels qui vont être mis à mort, conune si vous vouliez punir vos divinités dans la personne des coilipables. Nous avons plus d'une fois vu un habitant de Pessinunte représenter au vif la mutilation d'Atys. Quand un criminel doit être brûlé vif, vous l'habillez en Hecrule. Nous avons ri bien souvent devant vos théâtres en voyant le père Pluton, frère du père Jove, mettre à l'encan les fonérailles des gladiateura , et les adliuger avec son marteau , pendant que Mercure , avee des plumes de coq dans le talon de ses bottineai cautérise les corps avec son petit caducée en feu d'artifice , pour s'assurer s'ils sont bien morts. Tout cela assurément fait autant d'honneur aux dieux qu'à leura adorateurs. Je ne sais vraiment si vos dieux ont moins à se plaindre de vous que de nous ; il est vrai qu'ensuite vous les accablez de flatteries pour vous feire pardonner vos insultes , tandis que nous sodimes tougoura.pour eux de francs adversaires.
]KI. Mais ce n*est pas seulement par l'abandon des ancienes croyances que nous vous ressemblons, nous pouvons aussi vous reprocher toutes lès nouvelles et monstrueuses superstitions dont vous nous accusez. Quelques-uns de vous ont rêvé que notre Dieu est une tête d'âne; c'est Cornélius Tacite qui le premier a mis 4% conte en vogue. Dans lé quatrième livre de ses histoi-
AUX NATIONS
res, oA il raconte une des guerres du peuple juif, après avoir pris les choses de plus haut , et avoir arguiuenté à plaisir sur Torigine de cette nation, il dit : qu'en traversant un désert Tarmée juive se trouva manquer d'eau, et qu'après avoir loQ(]^emps soufFert de la soif, ils furent conduits à une source par une troupe d'ànes sauvages, qui reconnurent la présence de Teau par la nature de Therbe qui se trouvait dans le voisinage. Il ajoute , que par reconnaissance , les Juifs adorèrent depuis la figure des Anes. On a ensuite aturibué ce culte aux chrétiens qui reconnaissent la religion juive sur laquelle la leur est ibndée. Mais Cornélius Tacite, oubliant cette charmante histoire , comme font presque toiQours les menteurs et les bavards , dit un peu plus loin : qu'après la prise de Jérusalem, Pompée entra dans le temple et fut surpris de n'y trouver aucun simulacre. Où était donc ce Dieu, s'il n'était pas dans ce fameux sanctuafre où ne pénétraint que les prêtres et dont les profanes étaient exclus? Mais j oublie que je ne voulais disculper ni jpif ni chrétien, mais seulement rétorquer toutes les accusations faites contre nous. Admettons donc que nous adorons une face d'ânew Certes, vous ne nierez pas que vous en fiissiez autant , vous qui adorez des ânes tout entiers avec leur déesse Épona, voire même des troupeaux complets sans vous faire grâce des étables. Mais vous nous reprochez peut-être de nêtre qu'asinolâtres quand il y a tant d'autres idoles à adorer? Alors je vous renvoie à ceux qui nous aosusent d'adorer une croix , et qui pourtant radorent eux - mêmes ainsi que je vais le prouver.
Xn. La croix est pour nous un étendard, un signe fidt en bois. Or vous savez si vous adorez le bois sons toutes les formes possibles. La Pallas d'Athènea et k Gérés de Pharos ne sont que de rudea poteaux, c'est-â-dire des commenconens de croix. Mais vous nous reprochez d'adoror des croix complètes ! A merveilles ! mais vous ne voyez donc pas que toutes vos statues de dieux et de déesses ne sont dans le principe que des croix ; au moins qu'elles ont la forme humaine qui elle-même n'est qu'une croix. Faites une figure d'homme la tête droite et les bras étendus , vous aurez une croix ; et c'est aussi ce que comtfnfenf à faire les modeleurs en argile, avant de donner à leurs modèles la formedéfi- I
nitive qui doit être copiée en marbre ou en toute autre matière; de sorte que tous les dieux que vous adorez ne sont dans le principe que des croix. Les étendards des vos armées représentent aussi des croix , et vos soldats mettent leurs étendards au-dessus de Jupiter luimême.
Xin. D'autres, un peu moins extravagans, prétendent que nous adorons le soleil , soit parce que nous nous tournons vers lorient pour faire nos prières , soit parce que le dimanche qu'ils appellent le jour du soleil est pour nous un jour de fête. Ehl ne l'adorez vous pas vous-mêmesP et n'affectez-vous pas aussi de vous tourner vers l'orient pour prier? n'avez-vous pas nommé d'après le soleil un des jours de la semaine? et n'est-ce pas ce jour-là que vous vous abstenez du bain , ou que vous le différez jusqu'au soir , et que vous vous livrez au repos et aux festins? Il est vrai qu'en cela vous sortez entièrement de l'esprit de votre culte qui n'exige rien de semblable, et que vous vous rapprochez de celui des juifs et du nôtre qui consacrent un jour de repos. Mais vous voyez qu'en cela encore nous n'avons aucun reproche à nous faire mutuellement.
XIV. Mais il court sur notre Dieu une noi»velle histoire. Il y a à peine quelques jours qu'un vaurien de juif, qui n'est juif qu'au détriment de sa peau, s'est avisé de promener par la ville une image avec celte inscription : Onê^ choèU ( adorateur d*àne ). Cette image représentait un homme en toge avec des oreilles d'âne ou de cheval., tenant en mais un livre , et ayant un des ses pieds fourchu. Et la populace decroire au juif , qui prétendait que e^était là le culte des dvétiens; car c'est de cette nation * juive que partent tontes lescalomics dirigeât contre nous. Celle-ci, tant par sa nouveauté que par la bassesse de son auteur, ne mériterait pas qnVm en fit mention ; mais je m'en empare pour avoir le plaisir de rétorquer. Voyons donc s» vons n'êles pas encore ici aussi coupables que Ton prétend que noos le sommes. Peu importe la difformité, pourvu que je vous prouve que voue adorez des difformités. Or vous avez des dien à tête de chien, d'autres à tête de lion, de boeuf, de bélier , de bouc , des dieux cornus, des dieux à jambes de chèvres , à queue de poissons, de serpens. Que sais-jCi moi? il y en a
lERTULLIEN
qui ont des grifPes d^oiseau , des ailes et an bec. Quel droit avez -vous donc de vous irriter de ce que nous adorons une seule difformité.
XV. J*ai déjà démontré qu'il y a parmi vous plus d'un onochoète. Si nous avons des dieux de même nature, ils^ensuit que nous devons peu différer dans notre culte et dans nos rites. Cherchons donc ailleurs un autre point de comparaison. Nous sacrifions des enfons dans nos initiations? Si vous avez oublié tous vos homicides et vos infanticides, j'aurai soin de vous les rappeler plus tard. Admettons pour le moment cette différence , pour ne pas avoir Tair de répéter sans cesse les mêmes argumens. En attendant , nous ne manquerons pas de ressemblance; et si nous sommes infanticides, vous ne Pètes pas moins, quoique ce soit d'une autre manière. Je sais que vous avez des lois qui sévissent contre ceux qui tuent les enfens après leur naissance; mais jamais les lois ne furent plus faciles à éluder , ainsi que le fait tout le monde. Vous me direz peut-être que du moins vous ne le faites pas dans un but religieux; mais l'absence de l'idée d'un devoir ne fait que vous rendre encore plus coupables, surtout quand vous avez la cruauté d'exposer vos enfans i mourir de froid et de faim, à être dévorés par les bêtes, ou que vous les jetez à l'eau pour leur y foire souffrir une mort plus lente. Mais en admettant vos prétendues circonstances atténuantes, quelle aggravation de crime ne trouvera-t-on pas chez vous, quand on pense que ce sont vos propres enfiins que vous exposez ainsi P Vous êtes même d'autant plus coupables que vous ne pouvez vous excuser sur vos superstitions. Donc puisqu'on nous accuse de ces sacrifices impies, et que vous commettez les mêmes crimes, non par la religion , mais par un sordide intérêt ^ il s'en suit que nous ne différons guère en fait d'infanticides. Les vôtres sont le résultat de l'impudicité; les nùtres proviennent de notre cruauté: ce sont deux vices que la nature sépare rarement. Mais enfin , que feites-vous de moins que nous , ou plutùt'que ne foites-vous pas de plus? Est-ce donc peu de chose d'interroger les entrailles humaines, parce qu'on n'immole que des hommes feitsP Est-ce peu que de sucer le sang humam parce que ce sang n'a pas encore reçu la vie? 11 n'y a donc pas de mal à dé-
vorer un enfant, pourvu qu'on l'avale tout diaud et tout d'un traita?
XVI. Parlons maintenant de l'heure où ron dit que nous éteignons les lanternes, où nous imitons les chiens dans nos rites obscènes, et où nous nous mettons sous la protection du génie des ténèbres. Je crains d'être ici en défout, car comment pourrais-je prouver contre vous de telles choses? Rendez-nous au moins la justice d'avouer que nous mettons dans nos impudicités une certaine pudeur; nous nous faisons, vous le voyez, une nuit artificielle, pour ne pas souiller la lumière du jour , ni même la véritable nuit. Vos incestes à vous se font à la face du ciel et de la terre. Vous seuls souvent les ignorez, au lieu que jusqu'au fbnd de nos cavernes notre conscience peut encore nous reprocher les nôtres. Les Perses, dit Gtésias, s'accouplent sans scrupule avec leurs mères. Les Macédoniens ont prouvé oom* bien cette pratique leur était familière. La première fois qu'OEdipefut représenté sur la scène dans leur pays, quand ils virent ce malheureux paraître en gémissant sur le théâtre, après s'être crevé les yeux, ils partirent tous d'un édat de rire. L'acteur interdit 6ta son masque, et s'adressant aux spectateurs : «En quoi, leur dit-il, mes maîtres ai-je pu vous déplaire?» Les Macédoniens, répondirent : «Oh tu joues très-bien ton r6le , toi ; ce n'est pas ta faute si Œdipe a foit de telles folies, ou si un poète a eu la niaiserie de les écrire. » Puis ils s'entre-oriaient :
* Paràm hamanam sangidnein lambilis, quonUm ftirtumni sanguinem didtia ? parùm iofoDie Yeadiiiiiii quia infantem totum praBCoquum perhauritis ?
On nous pardonnera d'avoir laine dans la traductioii levotle d*obecurité qulcouTre ici le texte, et qoe neuf D*oaons aouleyer que par un commentaire en latin.
Solèbant alter in alieriua os semen elicere quod et hic perhauriebat ; et eo sanguinem fiUurum elicitum , id est infontem nondCun editum, non quidem edebant, nec etiam bauriebat, sed perfumriebant quasi ostreant
Ce qui autorise cette explication, c'est que fTertullien dit plus haut que les lois séyissaient contre ceux qui tuaient des enfans déjà nés, ediios infantes. Qn retrouTe dans d'autres pays la trace de cette conceptioii.
Quibusdam in insulis Indtarum occidentalium etiam Dunc talia peraguntur. Sunt eoim afHcani servi , qui magise cuidam , nomine obeah . studium adhibent, nocto et cautè conserris adeunt dormieniibus; eteoram per somnum verecundis partibus suâ linguâ et labiis blandientes lambendo, semen elici coguntquod perhaoriunt Creditur apud seryos, Obeah magum tune posse dormientis vultus et ora induere, et quaeque factnora perpeirare, ipseinsuspicabilis. ; {IfoU du TiraduOeur^