‹ Panthèon littéraire; choix de monuments primitifs de l'église française, avec notice littérairesChapitre 36 sur 102 · NATIONS · texte numérisé non relu

NATIONS

que l'on nous reproche , j'espère bien aussi vous montrer que sur ce chapitre vous ne nous cédez en rien. Notre premier entêtement est de ne pas vouloir adorer la majesté des Césars. On nous accuse d'irrévérence parce que nous ne saluons pas leurs statues et que nous ne jurons pas par leur nom; là-dessus on nous appelle les ennemis de l'État. A la bonne heure, vous autres gentils vous ne cherchez qu'à accabler vos Césars de nouveaux titres; l'un cbt Médique, l'autre Persique, celui-là Germanique. Que le peuple romain s'occupe donc de trouver sur la terre de nouvelles nations à vaincre, car le vocabulaire commence à s'épuiser. Quant à nous, nous sommes fidèles aux Césars comme de vrais Romains, et voilà tout. Jamais chrétien ne prit part à une conjuration dans le palais, dans le sénat, ni dans la province. Le sang des Césars n'a jamais souillé nos mains. Le ciel des Syriens est encore empesté de la puanteur des cadavres. Les eaux du Rhône ne suffiraient pas pour laver le sang qui a roulé sur ses rives. Mais laissons-là ces cruautés , puisque vous me direz qu'elles n'ont pas été commises par des Romains. Voyons ce que fait le vrai peuple de la Rome impériale. Ce sont des libelles sans pudeur et sans frein, des placards dont peuvent témoigner vos statues, car les piédestaux en sont couverts. Ce sont les mauvaises plaisanteries et les malédictions qui S''éiëventdes banquettes du cirque. Vos épées restent dans le fourreau, mais vos langues sont sans cesse rebelles. Mais c'est un bien plus grand crime , n'est-ce pas, que de ne pas jurer par le génie de César? Vous ne vou^ faites pas faute, vous qui ne vous faites aucun scrupule de vous parjurer par vos dieux. Et puis nous ne voulons pas dire le dieu César. Là-dessus, comme l'on dit vulgairement, nous faisons la grimace. Mais vous, vous appelez César un dieu ; ce qui est une dérision, puisque vous savez bien qu'il n'est qu'un homme, et même une médisance, car il n'a pas la moindre envie d'arriver à son apothéose, parce qu'il trouve plus doux de vivre que d'avoir une place dans rOlympe.

XVIIL On nous trouve encore obstinés parce que ni l'épée , ni la croix, ni les bêtes, ni le feu, ni les tourmens ne peuvent nous faire broncher, tant nous méprisons la mort. Vos ancêtres se sont souvent montrés obstinés de cette manière*

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TERTULLIRN.

là, et vous appelez chez eux cette force d*âme courage et intrépidité, et non entêtement. Combien dHioromes se sont jetés volontairement au devant des épées? Il serait trop long de les compter. Votre Régulus a subi volontairement le supplîcedela croix, précédé de mille tortures. La reine d'Egypte s'est fait tuer par ses propres sefpens. Didon a su monter sur le bûcher qu'elle s'était fait dresser pour elle-naème; et son exemple a appris à la femme d'Âsdrubal à se montrer plus grande que son mari dans les malheurs de sa pairie. Une femme d'Athènes ai| milieu des tourmen3 sut par sa constance la.vser la cruauté d'un tyran qui voulait lui arracher un aveu. Enfin craignant que la douleur ne vainquit sa faiblesse de femme, elle se coupa la langue avec les dents, et la lui cracha au visage , se privant ainsi du moyen de parler. Que les vôtres montrent cette épergîe, c'est une glorieuse fermeté; mais si nous en faisons autant, c'est un stupide entêtement. Retractez donc toutes les louanges données à vos ancêtres puisque vous nous les refusez pour les mêmes actes. Mais, direz-vous, les temps difficiles dans lesquels vivaient nos aïeux rendaient souvent une telle énergie louable et même nécessaire ; mais à présent, nous jouissons de la tranquillité et de la paix que nous procure une civilisation plus avancée. Les chrétiens se comparent aux anciens;nous ne pouvons manquer de haïr en eux ce qiie nous n^aprouvons plus et ce qui n'est plus en nous. Je sais bien que Taniour de la gbire a fait des héros de vos ancêtres ; mais est-ce par amour pour la gloire , est-ce parce que vous vivez dans des temps difficiles que vous exposez vos poitrines aux coups de vos maîtres d'escrime? Une femme a rendu sa mort célèbre en se livrant à ses bêtes, et vous tous les jours, au milieu de la paix, vous faites métier d'aller combattre les bêtes dans le cirque ou souvent vous succombez sans gloire.

XIX. Vous voyez que nous sommes aussi obstinés les uns que les autres. Mais notre entêtement, à nous autres chrétiens, est basé sur notre persuasion. Nous croyons à la résurrection des morts, et Tespoir de la résurrection nous donne le mépris de la mort. Moquez-vous tant que vous le voudrez de la stupidité de ceux qui meurent afin de vivre; mais pour en rire de bon cœur, et pour vous désopiler la rate tout à votre aise , jMMez Téponge sur toute votre littérature, ou

bien effacez tous vos livres en les léchant avec votre langue ; car tous s'accordent à dire que les âmes doivent rentrer dans les corps. Or notre croyance ù cet égard n'est-elle pas à priori plus raisonnable et plus probable que la vôtre? Nous pensons qiic les âmes rentreront dans le même corps où elles ont déjà vécu ; vous les laites passer dans des corps de chiens, de chats, de mulets et de paons ! Nous croyons encore que Dieu jugera les hommes, chacun suivant son mérite; vous attribuez ce jugement à Minos et à Rbadamanthe ; je crois que vous auriez niieux fait d*en charger Aristide qui était plus juste qu'eux. Nous croyons enfin que les méchans seront punis dans le feu éternel ei que les bons iront dans un lieu de délices pour y jouir d'une félicité éternelle ; n'avez-vous pas de semblables idées sur votre Phlégéfonet vos Champs Elysée^? Je sais qu*il n'y a guère (jue vos poètes qui parlent du Tartare; mais nos philosophes mèoies parlent souvent de l'avenir des âmes et de leur récompense ou de leur cliâtiment. Reconnaissez donc enfin, ô très-iuiquea gentils, qu'en nous maudissant, vous maudissez vos frères, si tout ce que Ton dit de nous est vrai. Vous ne pouvez haïr ceux qui vous ressemblent. Allons, donnons-nous la main, et embrassons-nous! marchons ensemble, sanguinaires avec sanguinaires, incestueux avec incestueux , Conjurés avec conjurés , obstinés et vains tous tant que nous sommes ! Nous sommes tous égalémenr coupables de lèsediviuité; nous avons tous mérité la colère des dieux. Vous avez aussi parmi vous une troisième race ou plutôt un troisième genre, c'est-à-dire un troisième sexe qui tient de l'homme et de la femme et qui peut s'unir aux deux autres! Mais peut-être que celte ressemblance est précibémeutce qui vous offense ? L'émulation est mainte fois une source de haine; le potier est jaloux du potier, et le forgeron du forgeron. Mais finissons toute cette confession simulée, et revenons à la vérité, et à la constance dans la vérité qui est en nous seuls et qui nous distingue complètement de vous. Que chacun de nous, en connaissant bien son adversaire, sache lui rendre justice. Vous devez sentir maintenant quonne doit passer jugement qu'après avoir entendu les deux parties. CTest pourtant ce que vous ne faites pas quand nous sommes eâ cause N'est-ce pas une grande ii^usticeqoe

AUX NATIONS

nous qui avons la science, nous soyons jugés par des ignorans , et quinnocens nous soyons jugés par des coupables. Otoz la paille ou plutôt l;i pouire qui es! dans votre œil, avant de vouloir ôter le Klu de fœH de votre voisin. Corrigez vos noœurs avant de se' îr contre criles des chrétiens. Étudiez ce dont vous nous accusez, et vous ne nous accuserez plus. Étudiez vous vousmêmes enfiu, et vous serez plus sévères envers vous-mêmes. Ce petit livre doit vous suffire , si non pour vous montrer la vérité, du moins pour vous mettre sur la voie de la trouver. Condamnez la vérité, et approuvez l'erreur, si vous voulez, mais que ce soit avec connaissance de cause. S11 vous est ordonné d^aimer Terreur et de haïr la vérité , encore pour aimer et pour haïr feut-il connaître et discerner.

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