LIEN
convaincu, quand il niait l'existence de tout Ta» lympe. D'un autre côté il ne paraissait pas moins convaincu , quand il faisait immoler un coq à Esculape. Il n'est donc pas étonnant qu'il ait tant divagué sur la divinité. Comment aurait-il pu définir nettement ce à quoi il croyait à peine? Denisdivise les dieux en trois classes : ceux qui sont en évidence, comme le soleil, la lune, etc. Ceux qu'on ne voit point , comme Neptune; et enfin ceux qui ont été hommes avant d'être divinisés, tels que Hercule ou Amphiarée. Arcésilas fait aussi trois espèces de dieux; les Olympiens, qui habitent le ciel invisible; les Astres, habitant le ciel visible; et les Titaniens, ou dieux de la terre. Il dit que le ciel et la terre les ont tous engendrés, et que Saturne et sa femme Ops ont mis au monde Neptune, Jupiter et Orcus (Pluton), d'où ensuite toute leur généalogie. Xénocrates n'en reconnaît que de deux sortes , les Olympiens et les Titaniens, qui descendent tous du ciel et de la terre. La plupart des Égyptiens reconnaissent quatre dieux : le Soleil, la Lune, le Ciel et la Terre. Démocrite pense que les dieux naquirent en même temps que le feu primitif et supérieur. Zenon croit qu'ils sont de même nature. Là-dessus Varron appelle le feu «l'Ame du monde,» disant que c'est le feu qui préside à tous les phénomènes cosmiques, comme chez nous Tâme préside aux phénomènes de la vie. U est impossible de rien dire de plus absurde. «Quand Tàme est en nous, dit-il, nous vivons; quand elle n'y est plus, nous mourons. Donc quand la foudre aura épuisé le feu cosmique, le monde mourra.»
III. Nous voyons donc que le système physique ou philosophique est réduit à regarder les élémens comme des dieux, puisqu'il en fait nattre des dieux qui ne peuvent assurément avoir que des dieux pour pères. C'est ce que nous examinerons plus à fond en parlant des mythes des poètes. En attendant il faut démontrer ce qui tient au sujet actuel , à savoir que les êtres qui sont nés des élémens ne sont pas des dieux, afin que l'on soit plus disposé à admettre que les élémens eux-mêmes n'en sont pas, vu que leur postérité n'est pas divine. De même en démontrant que les élémens primitifs ne sont pas des dieux , il sera facile d'anéantb la prétendue divinité de toute leur généalogie.
AUX NATIONS
On admet que d'an dieu il doit naître un dieu , et que de ce qui n'est pas dieu il ne peut nattre rien de divin. Or, pour traiter sommairement la chose, le monde tout entier se compose d'éIémens;cetout doit être de même nature que ses parties , et réciproquement ; en outre il Faut qu'il ait été construit par quelqu'un, conrnie le veut le bon sens de Platon, ou bien par personne, comme le prétend la stupidité d'Épicure. S'il a été construit, il a eu un commencement, et par conséquent il aura une fin. Avant le commencement il n'était pas encore; après la fin, il ne sera plus; et je ne conçois pas un dieu qui manque de l'attribut essentiel de la divinité, c'est-à-dire de Téternité qui n'a ni commencement ni fin. Si d'un autre c6(é il n*a pas été construit, et qu'il faille le regarder comme un dieu , parce que n'ayant pas eu de commencement il n'aura point de fin, pourquoi alors donner une £;énération à ses élémens, que l'on veut diviniser, puisque les stoïciens soutiennent qu'un dieu ne peut engendrer? Pourquoi encore appeler dieux ceux qui sont nés des élémens, puisque ces mêmes philosophes démontrent qu'un dieu ne peutpas nattre? Or ce qui est vrai du monde entier doit être vrai de ses parties et de ses élémens, c'est-à-dire du ciel, de la terre, du soleil, de la lune, des étoiles, du feu, etc., et c'est en vain que Varron nous propose de regarder tout cela comme des dieux , ou comme les parens des dieux qui ne peuvent avoir ni ancêtres ni postérité, puisqu'ils ne peuvent ni nattre ni engendrer. Ôe même Varron avait dit ailleurs que le ciel et les astres étaient des animaux. S'il en est ainsi, il faut qu'ils soient mortels, car la mort est la condition de la vie animale. Car bien que l'âme soit immortelle, Timmortalité n'appartient nullement au corps auquel elle est jointe. Personne ne nier.i que le corps soit mortel. Nous voyons, nous touchons les corps, et notre expérience nous apprend que chaque jour il en manque qui existaient la veille. Si donc les animaux doivent nécessairement être séparés de leur âme et mourir y et que les élémens soient des animaux , les élémens mourront et par conséquent ils ne sont pas des dieux. Mais voyons un peu ce qui fait dire à Varron que les élémens sont des animaux. Cest parce qu'ils se meuvent. Il est vrai quebien d'autres choses se meuventaussî, comme
les roues, les voitures, les machines. Mais il prévient cette objection en disant : qu'il les re« garde comme des animaux, parce qu'ils ont eo eux-mêmes le principe de leur mouvement; et qu'on ne leur connaît aucun moteur extérieur, comme on en voit toiyours aux machines. Si donc ce ne sont pas des animaux, ils ne peuvent se mouvoir par eux-mêmes. En indiquant si clairement ce moteur extérieur qui ne se voit pas, n'aurait-il pas dû voir que c'était précisément là ce qu'il fallait chercher? N'aurait-il pas fallu s'efforcer de découvrir quel est le créateur . et le régulateur du mouvement? Parce que vous ne le voyez-pas , s'ensi|ît-il donc nécessairement qu'il n'existe pas? Plus une chose est cachée et plus nous devons nous attacher à l'étudier à fond; ce que nous voyons est bientôt connu. Si vous ne voulez admettre que ce qui se voit , pourquoi donc alors admettez-vous cette foule de dieux que vous ne voyez pas? Si tant de choses paraissent être , sans avoir d'existence réelle, n'y aurait-il pas aussi des êtres réels qui ne se montreraient pas? Je ne veux parler que du grand moteur céleste. Que vos élémens soient donc, si vous voulez, des animaux , parce qu'ils se meuvent par eux-mêmes; j'admets encorequ'ilsse meuvent par eux-mêmes! Parce que nous nous ne voyons pas celui qui les met en mouvement, s'en suivra-t-il que ce sont des dieux ? faudra-t-il r^rder tous les animaux
comme des dieux? Gela est bon
pour des Égyptiens.
IV. Il y en a qui vont jusqu'à dire que le nom même de dieu ou de Uoç vient de eûv ou de ptu(i6cî qui signifient courir ou se remuer. Une telle étymologie n'a rien de bien majestueux; la course ne me semble pas le principal attribut de la divinité. Mais comme le Dieu unique que nous adorons s'appelle aussi 6to; et que, loin de courir , il est immobile et immuable comme il est invisible, il est clair que celte dénomination lui est propre et essentielle, et que tous vos dieux n'ont été nommés eeoOç que par imitation et par empiétement sur les droits du vrai Dieu et non à cause de leur agilité. Vous donnez ce même nom à ceux que vous forgez tout les jours; vos Termes immobil«^s ne sout-ijs pas aussi des Otow? D'ailleurs vous appelez dm même vos dieux universels dont vous ne regardez pas le mouvement comme une attribution
TERTULLIEN
cssentidie. En donnant ce nom à vos dieux im- i mobiles, vous détruisez complètement cette prétendue étymologîe qui veut que la divinité tienne au mouvement et à la course. Si d'autre part ce nom est le nom propre de la divinité, s'il est primitif et non dérivé , et s'il appartient à notre Dieu, sachez que, pour qu'il convienne *■ aux vôtres, il faut qu'ils puissent justifier d'une / communauté d^essence et d'attributs. Or notre / Dieu étant essentiellement invisible ne peut avoir / rien de commun avec tout ce qui tombe sous ' nos sens. Le bon sens naturel suffit pour distinguer ce qui est occulte d'avec ce qui est manifeste , et les élémens sont invisibles et sensibles. Si Dieu n'a jamais été vu de personne, comment pouvez-vous lui assimiler ce que toute le monde voit et sentP Puisque vous ne pouvez joindre Dieu et les élémens ni par la sensation ni par la raison, pourquoi léilr donner un nom commun, comme s'ils étaient de même nature, comme s'ils étaient doués de la même puissance? Vous voyez que Zenon du moins a cru devoir séparer Dieu de la matière cosmique, dont il l'extrait à peu prés comme on extrait le miel des ruches. Dieu et la matière sont donc deux mots qui représentent deux idées difFérentes. La différence des noms indique une différence dans les choses. Le mot même de matière démontre qu'il existe autre chose que des dieux. Et si la matière n'existait pas, comment existeraient les élémens qui en sont formés? Et si la matière est autre que Dieu , comment les élémens matériels sontils devenus des dieux, eux qui ne sont qu'une partie de la matière? Mais qu'ai-je à faire avec tous ces argumens de philosophes et de physiciensPil aurait fallu prendre le monde tel qu'il est et remonter jusqu'à son auteur par une patiente aiialyse, et non partir de l'inconnu pour tomber dans l'incertain par une trompeuse synthèse. Un certain rêveur ne voit dans le monde qu'une forme carrée qu'un compas a changé en cercle,^ et ce cercle est sans tète comme sans issue. Épicure, après avoir dit que ce qui est au-dessns de nous doit être pour nous comme s'il n'existait pas, s'avise de lever les yeux au ciel, et n'y voit que le soleil à qui il donne nn pied de diamètre. On était encore dans ce temps-là très-frugal en parlant descieux. Plus tard , on devint plus ambitieux, et le soleil en profita. Les péripatéticiens foulurent bien reconnailre que les astres étaient
beaucoup plus gros qu'on ne l'avait pensé. 1h bonne foi, dites-moi ce que signifient toutes cet folles coiyectures ? Que prouve cette affectation de gravité et d'austérité , avec tous ees beaux discours aussi pompeux que vides ? Aussi Thaïes, de Miiet méritait- il bien de tomber dans un puits en examinant le ciel et de prêter à rire à cet Égyptien qui lui dit : aTu ne vois pas ce qui est à tes pieds et tu veux savoir ce qui se passe làhaut?» Thaïes au fond de son puits est le type de ces hommes qu'une vaine curiosité pousse â étudier la nature sans penser à son auteur; ils sont dans le vide , et resteront dans le vide.
V. Venons maintenant à une opinion plus raisonnable et qui semble découler du sens commun et de la simple bonne foi. Varron lui-même ne l'a pas oubliée, tout en disant que Ton a regardé les élémens comme des dieux , parce que rien ne peut s'engendrer ni s'accrritre sans eux, puisque c'est de leur combinaison que résultent les corps et même la vie , et que ce sont eux qui rendent la terre habitable, du moins dans b zone tempérée. Voilà pourquoi on s'est mis à les adorer : le soleil, parce qu'il nous éclaire , qa'il mûrit nos moissons et mesure les années; la lune , parce que sa douce lumière nous console de l'absence du soleil et qu'elle mesure les mois; les autres étoiles aussi , qui concourent avec le soleil à marquer les temps et les saisons. Enfin on adora le ciel , parce qu'il est au-dessus de tout ; la terre, parce qu'elle semble soutenir tout ; et l'on finit par diviniser tout ce qui pouvait être de quelque utilité à l'homme. Ce ne fot pas seulement par des bienfaits, ce fut aussi par des actes de colère apparente , que les élémens firent croire à leur divinité. Les hommes crurent les avoir offensés, quand ils forent épouvantés par la foudre ou par la grêle; les sécheresses, les inondations, les vents pestilentiels, les irruptions volcaniques et les iremblemens de terre, furent regarda comme les résultats de leur colère et de leur vengeance. Il n'est pas très -étonnant que l'on ait adoré comme des dieux des êtres que Ton doit honorer dans la prospérité et craindre dans l'adversité, et qui peuvent nous faire tant de bien et tant de mal. Bien qu'il y ait de la vérité dans tout cela , il n'est pourtant pas d'usage de montrer de la reconnaissance ou de la rancune aux choses mêmes qui nous font du bien ou du mal ; c'est à l'agent moral que^nous adressons
AUX NATIONS. 32T
crdinairement nos remerdmens ou nos malé- i heureuse si die pouvait souffrir quelque elHMe. dictions. Dans vos Festins, vous n'adjugez pas j Or les astres sentre-éclipsent et l'astre éclipsé
le prix et la couronne à la flûte ou à la cithare ; mais bien à l'artiste qui les a fait vivre sous ses d()î{;ts. ÏAt convalescent ne rend grâce ni aux on;;ucns ni aux pilules; mais bien à son roédeciti , dont la science a prescrit ces remèdes et les a administres. De même celui qui est blessé par le Fer ne s*en prend pas à Tépée ni à la lance ; mais bien à Fennemi ou au brigand qui Ta attaqué. Ceux qu'une chétive cabane ne peut abriter contre Tinclémenc^ des saisons n'en maudissent pas les Fentes et les crevasses ; ils se plaignent de la vétusté de leur pauvre domicile. Le marin n*:i(tribue pas son naufrage au rocher contre lequel son navire s'est brisé , mais à Touragan qui Yy a poussé; et il a raison, car tout ce qui se fait doit être attribué à l'agent et non à l'instrument. Tout phénomène nous offre ces trois choseii à étudier : le fait en lui-même , la cause , rinstfument. Il est bien plus important de connaître Tètrc qui veut qu'une chose se Fasse, que de connaître l'instrument qui peut Taccomplir. Aussi, dans toutes les circonstances dont j'ai parié , \nu$ avez raison de remonter à Fauteur; mais en philosophie, votre méthode est contre nature, vous oubliez votre saijesse ordinaire, Vous ne pensez pas à Fauteur, vous ne regardez que Finstrument ; oubliant la cause , vous chercliez le mo3'en , et voilà comment il vous est arrivé de croire à la puissance des élémens : vous les avez pris pour des maîtres pendant qu'ils ne
sont que des esclaves Or les dieux
ne doivent point servir ; donc ceux qui servent ne sont point des dieux. On enseigne d'ailleurs que Fabsence d'une volonté supérieure engendre la liberté ; que la liberté engendre le pouvoir, et que c'est du pouvoir que dérive Fidée de divinité. Si donc les astres roulent sur nos tètes d'après des lois certaines, si dans les mêmes temps ils sont obligés de parcourir les mêmes orbites, ils sont soumis à une règle constante
qui les domine (Neuf lignes in-
oompréfiensiMes. )
YI. Allons, du courage et de la franchise, coDvenez avec moi que la Divinité ne court pas comme un esclave hémérodrome , mais qu'au contraire, elle est stable et immuable, et qu'il est impossible de la diminuer, de la h&ter ou de la retarder; elle ne serait pas souverainement
confesse son infériorité. La lune , par sa croissance même, avoue combien elle a perdu pendant le mois précédent ; souvent vous avez regardé dans un baquet d'eau pour la voir disparaître pendant uue éclipse. Le soleil lui-même n'est pas exempt d'un tel accident, comme le savent les mages et les astrologues. Faites vos systèmes comme il vous plaira, un dieu ne peut-être ni effacé ni anéanti. Que la science humaine entasse sophisme sur sophisme; elle ne manque ni d'art ni d'éloquence ; mais aux yeux de la nature et du bon sens , c'est celui qui dit la pure vérité qui doit passer pour le meilleur orateur.
VIL Quiconque voudra étudier avec sincérité la nature des choses s'apercevra bientôt que tous ces élémens et ces astres sont gouvernés par quelqu'un , qu'ils uc se meuvent pas d'euxmêmes, et que par conséquent ils ne peuvent être des dieux. S'il faut que nous tombions dans l'erreur, j'aime encore mieux me tromper comme le peuple en toute simplicité de co&ur, que de tant étudier pour n'arriver qu'au mensonge. Mais errons plutôt encore avec les philosophes qu'avec les poètes ; ceux-là attribuent la divinité à ce qu'ils regardent comme supérieur à Fhomme, soit par la position, soit par la force ou la grandeur : en cela, ils s'approchent en effet de la Divinité. Maisles dieux des poètes,je ne sais en vérité s'ils ne sont pas même au-dessous de l'humanité, comme ce Mosphus d'Afrique et cet Amphiarée Je Béotie. Disons un mot en passant de cette espèce de dieux , dont nous parlerons une autre fois plus amplement. Il est évident d'abord que ces dieux ont été des hommes et que c'est pour cela que vous les appelez quelquefois des héros et non pas des dieux. Qu'ajouterai-je à cela? rien, si ce n'est que si la divinité devait être donnée à des mortels, on aurait pu mieux choisir. De nos jours encore, vous souillez le ciel quand vous en faites le cimetière de vos rois et de vos empereurs. Encore si vous n'accordiez les honneurs de l'apothéose qu'aux plus vertueux , aux plus justes et aux plus preux , vous pourriez consentir à prêter un peu au ridicule, en jurant par de tels hommes ; mais loin de là , ce sont les méchans et les impies qui accaparent toute la gloire de ce monde; ce sont eux dont les statues sont portées en procession
TRRTULLIRN.
et dont les imagées sont empreintes sur les monnaies Vous avez en horreur les pauvres, les exilés, les malheureux, ceux qui sont d'humble naissance, et qui ne brillent pas par leur position sociale; mais vous élevez aux nues les incestueux, les adultères, les ravisseurs et les parricides. Je ne sais en vérité s'il faut rire ou se fâcher, en voyant des dieux qui ne méritent pas même le nom d'homme. Combien cette mythologie poétique ne vous embarrasse-t-elle pas quand il est question de défendre la pudeur ! Que de misères et de turpitudes vos poètes n'ontils pas mises sur le compte de vos dieux? Vous vous tirez d'affaire comme vous pouvez, en disant que ce ne sont là que des licences poétiques; mais on ne fait pas habituellement cette subtile distinction. Non-seulement ces licences ne vous effraient point, mais vous les honorez, en les reregardant comme une partie nécessaire de Part. (Test avec cette poésie mythologique que vous formez l'esprit de votre jeunesse. Platon voulait qu*on chassât de la république les poètes qui calomniaient les dieux; c'est fort bien, mais il aurait fallu commencer par Homère et le mettre à la porte avec sa couronne. Si vous admettez chez vous les poètes et si vous les y tenez en honneur, pourquoi ne croyez- vous pas aux coûtes qu'ils vous font sur vos dieux? Si vous y croyez, pourquoi adorez-vous de telles divinités? Si vous ne les adorez que parce que vousne croyez pas aux fhbles que débitent les poètes , pourquoi honorez- vous ainsi les poètes menteurs? Ne craignez-vous pas, en agissant ainsi, d'irriter vos dieux calomniés? «Certes, dites-vous, on ne peut exiger d'un poète une scrupuleuse attention à la vérité. D Mais vous admettez vous-mêmes que tous ces dieux ne le sont devenus qu'après leur mort : donc vous avouez qu'ils étaient hommes auparavant. Or, s'ils ont été hommes, qui est-ce qui me répondra qu'ils n'ont pas été souillés par les faiblesses et par les vices de Thumanité? Vous prétendez ne pas croire vos poètes, et cependant vos cérémonies religieuses ellesmèmesdémontrent que vous les croyez. Pourquoi faites-vous enlever la prétresse deCérès,sicen'est parce que vous admettez que Cérës elle-même a été enlevée? Pourquoi immole-t-on à Saturne les enfants des autres? C'est parce qu'on croit qu^il n'a pas épargné les siens. Pourquoi mutilet-on un m&le en Thonneur de Gybèle? N'est-ce
pas parce que Fon admet qu'un capricieux jeone homme s'est fiait cette opération de dépit d'avoir été frustré dans l'accomplissement de ses désirs? Vos rites m'offriraient mille autres preuves de votre croyance. ( Quatre lignes incom^ plètes.)
VIII. Il nous reste à parler de ces dieux na* tionaux que les peuples se sont faits par caprice, ou qu'ils ont admis sans aucun examen, sans aucun égard pour la vérité. Je pense que Dieu doit être connu partout , présent partout, tQuWpuissant partout, enfin adoré par toute la terre, pai»qu'il fait du bien à tous les hommes. Lors donc que ceux-là mêmesqui sont le plus généralement adorés ne peuvent pas faire preuve de divinité , que dirons-nous de ceux qui ne sont pas même reconnus de leurs propres concitoyens? Sur quelle autorité appuyer cette théologie , qui n'a pas seulement pour elle l'appui de la renommée ? Combien d'hommes n^ont jamais entendu parler de l'Âtargatis des Syriens , de la Cœleste de; Africains, de la Varsutine des Maures, de TOboda et du Dusaris des Arabes , du Bélénus des Noriens,et de cette multitude infinie dont parle Varron, comme le Delventinum desCasiniens, le Visidiavum des Narniens, le Numentinum d'Athènes, l'Ancharia des Esculasiens, etdetant d'autres, dont les noms neutres indiquent une espèce au-dessous de la nature humaine? Je ne puis m'empêcherde rire envoyant tous ces dieux décurions qui sont si fameux dans leur municipalité et dont la gloire ne dépasse pas les limites de leur village. Pour savoir jusqu'où a été poussée cette licence de se donner des dieux â sa guise, il faut étudier les superstitions des Égyptiens, qui se sont fait des dieux de leurs animaux domestiques, n'ayant pas assez sans doute du crocodile et du serpent. C'était trop peu aussi d'avoir divinisé un homme; je veux parler de celui que non-seulement l'Egypte et la Grèce, mais encore l'univers entier et particulièrement l'Afrique a reconnu pour un dieu; c'est Sérapis. Or ce Sérapis fut un certain Joseph de la race des saints; il était le plus jeune , mais le plus juste de ses frères, qui, par jalousie, le vendirent à un marchand, qui l'emmena en Egypte, où il devint l'esclave du pharaon des Égyptiens : là, il devint l'objet des désirs impu* diques de la reine, et ne voulant pas y céder, il fut calomnié et jeté en prison, où rEs|Mrit-SaiDl
AUX NATIONS
lai fit expliquer plusieurs songes ibrt difficiles. Vers cette époque, le roi lur-méme eut deux songes terribles; il fit rassembler tous les sages pour les lui expliquer, mais n'étant point satisfait, il fit sortir Joseph de sa prison et les lui «aconta. Celui-ci apprit au roi que les sept vaches grasses qu^il avait vues en songe représentaient sept années d*une grande abondance, et que les sept vaches maigres qui étaient venues ensuite, annonçaient un même nombre d'années de disette. 11 recommanda donc au roi de ramasser du blé dans des greniers pendant Tabondance , afin de ne pas souffrir ensuite de la famine. Le roi eut confiance en lui ; le résultat confirma toujours les prédictions de Ihomme sage et saint. Le pharaon chargea Josej.h lui-même de fapprovisionnement de TÉgypte. Le peuple le surnomma Sérapis, à cause du diadème en cheveux qui formait sa coiffure. Ce diadème avait et a encore la forme d'un boisseau , c'était Temblème de ses fonctions. 11 exprimait que le soin des approvisionnemens reposait sur sa tète; les épis qui Tentourent rendent cette explication on ne peut plus satisfaisante. Les Égyptiens Font rcr présenté avec un chien sous sa main droite , pour montrer avec quelle bonne volonté ils lui ont obéi: ils lui donnent pour femme Pharia, que son nom semble indiquer comme une fille de pharaon, qui, pour mettre le comble à ses faveurs, lui donna sa fille en mariage. Plus tard, quand les Égyptiens se mirent à adorer les hommes et toutes sortes de bètes, ils s'avisèrent de réunir les tètes de Joseph et de Pharia sur un seul corps, qu'ils appelèrent Anubis ; mais cette ridicule monstruosité ne représente réellement plus que le caractère bizarre et abruti de cette nation avilie par la gourmandise et la débauche, toujours en guerre avec elle-même ou avec les autres , sans cesse révoltée contre ses maîtres et méprisée par les étrangers.
IX. Nous avons traiié séparément des principales divinités des trois espèces; nous avons suffisamment démontré la nullité des dieux philosophiques, poétiques et municipaux; mais il est encore une source de superstition qui ne Tient ni des philosophes, ni des poètes, ni des provinces, mais de la domination universelle de Rome , qui réclame du monde entier Fadoration pour ses dieux. Nous allons donc attaquer cette
dans cette forêt de superstition , nous mettrons à nu la racine du mal , que cachent encore ses vastes rameaux. Yarron reconnaît encore deux espèces de dieux romains , à savoir : les incertains et les élus. Jusqu'où va la folie des hommes! Qu'avaient-ils besoin de dieux incertains s'ils en avaient de certains P Mais il fallait qu'ils copiassent toutes les inepties des Athéniens , et à Athènes, il y a un autel élevé aux dieux inconnus. Il paratt que l'on peut adorer ce que Ton ne connaît pas. Et s'ils avaient des dieux dont ils fussent sûrs, pourquoi en ont-ils élu ou choisi d'autres? Us auraient dû se contenter de ceux qu'ils avaient. C'est un sacrilège de choisir des dieux comme on (rille des oignons, eg rejetant ceux qui sont pourris. Nous aimons mieu^ distinguer les divinités romaines en dieux communs , c'est à dire que les autres peuples adorent, et en dieux propres, ou qui ne sont reconnus que des Romains. Ceux-ci sont ou étrangers ou publics; les autels en font foi. Les étrangers se trouvent réunis dans le temple de la déesse Cama , qui préside aux entrailles , et les dieux publics sont dans le Capitole. Quant à leur» dieux communs , tant philosophes que poétiques^ nous en avons déjà assez parlé; parlons donc de
leurs dieux particuliers Nous ne
savons que penser des Romains. Aucune nation n'a admis tant de sources de nouvelles superstitions; ils reconnaissent jusqu'aux dieux des nations vaincues. Distinguons encore deux espèces: les hommes divinisés et les dieux qui sont nés ensuite de ces hommes dieux. Comme ils prétendent qu'ils n'ont décerné les honneurs de l'apothéose qu'à des hommes qui en étaient dignes , il faut que nous répétions ce que nous avons déjà dit : que la plupart de ces héros ne valaient pas grand chose. Ils font grand cas de leur père Énée, soldat sans gloire, qui fut blessé d'un coup de pierre comme un chien, blessure fort peu honorable assurément. Moi je dis qu'Énée fut traître à sa patrie aussi bien qu' Anténor. On ne veut pas reconnaître cette vérité, mais qu on pense donc que ce demi-dieu, qui s'échappa de sa patrie en proie aux flammes et abandonna ses compagnons d'armes , est bien au-dessous de cette fomme de Carthage qui, loin de chercher son salut avec son mari qui adressait à l'ennemi des supplications dignes
cause particulière d'erreur, et portant la hache ^ de la lâcheté d'Enée, prit ses enians, non pour
TERTtJLLIEN,
fuir, mais pour se jeter avec eux dans les flammes de riDceadie de Garthage , comme pour em- ! brasser encore sa patrie mourante. Le pieux Énée, lui, abandonne le vieux Priam et toute la famille royale ; il ne pense qu'à son unique enfant, et à ce vieil invalide d'Anchise, ù qui il sacrifie tous ses devoirs de citoyen, ce qui devrait surtout le faire mépriser des Romains, qui se sont toujours vantés de mettre le salut de leur patrie au-dessus de toutes les considérations de Famille. Le fils de Vénus devient un dieu, sans que Vulcain y mette opposition, ni que Junon s*en étonne. Vous avez mis dans le ciel jusqu'aux chevauï de vos ancêtres; que n'y avez- vous mis plutôt ces deux jeunes Ârg^ens, qui, pour conduire leur mère au temple , s^attelèrent euxmêmes à son cbar , parce qu'elle manquait de bœuf^P Pourquoi n'y avoir pas mis cette fille si pieuse, qui vint nourrir de son lait son vieux père en prison? Qu'a donc fait Énée dé si glorieux? Cest sans doute de ne s'être montré nulle part au combat de Laurentum, d*où il prit la fuite comme un lâche déserteur. Romulus le fratricide est devenu nn dieu après sa mort ; ce fut sans doute pour avoir enlevé les filles étrangères et pour avoir percé de sa lance la poitrine de leurs pères qu'on en a fait le dieu Quirinus, le dieu de la lance ! Et Stercutus , qu'a-t-ii fait pour monter an ciel ? Il a mis du fumier sur la terre ! Augias en avait fait bien d'autres ! Si Faune , fils de Picus , était fou, il s*agissait de le guérir et non de le diviniser. La fille de ce Faune était tellement chaste, dit-on, qu'elle ne voulait pas même parler à des hommes ; cela tenait peutêtre à son caractère sauvage ou à la conscience de sa difformité, ou bien encore à la honte qu'elle ressentait de l'infirmité de son père. Mais s'il vousftilait une bonne déesse, que ne preniez-vous plutôt Pénélope, qui conserva sa chasteté au milieu même de ses nombreux amans , ^i avaient tant de titres à son amour? Plotius est au ciel, parce que c^était un roi qui accueillaitbien lesétrangers, c'est fort bien ; mais Ulysse aurait pu vous recommander aussi cet excellent AIdnofls ; cela vous aurait fait un dieu de plus. Mais je me hâte d'arriver â ce qu'il y a de pire. X. Vos ancêtres n'ont pas eu honte de diviniser Laurentina. Cette vile courtisane vous a aans doute rendu un service puisqu'elle a nourri Romulus ; on l'appelait Lapa, la kmve , à cause
de ses vices honteux; elle a encore le mérite d'avoir été Tamie d'Hercule, et d'Hercule déjà mort , c'est-à-dire déjà dieu. On raconte en effet qu'un des gardes du temple d'Hercule, ne sachant comment tuer le temps , s'avisa de jouer à la fossette avec son dieu ; faute d'un meilleur compagnon , il jouait avec une main pour son compte et avec l'autre pour celui d'Hercule. Il avait ainsi arrangé les enjeux : s'il gagnait, il devait prélever sur les offrandes faites à Hercule de quoi faire une petite orgie avec une courtisane; si au contraire, il perdait, il s'engageait à payer à souper à Hercule et à lui fournir une femme pour la nuit. Ce fut Hercule qui gagna (ajoutez cela si vous voulez à ses douze travaux); le garde lui amène la courtisane Laurentina. Ce fut le feu de l'autel qui dévora le souper; Laurentina passa la nuit seule dans le temple. Le lendemain elle se vanta d'avoir fait son métier avec le dieu ; peut-être son imagination échauffée le lui fit-elle sentir dans ses rêves agités. En sortant du temple le matin , elle fut désirée et obtenue par un jeune homme appelé
Hercule Aussitôt tout' le monde de
s'écrier que cette femme était l'amie intime du dieu; on lui donne des terres, on lui donne l'immortalité, à elle et à ses filles, et l'on prétend que de toutes les femmes d'Hercule, elle est la plus chérie, probablement parce qu'elle est la plus riche. Après de tels exemples, chacun peut bien espérer une petite place dans l'Olympe. C'était bien la peine vraiment de disputer la divinité à ce pauvre Antinous, sons prétexte que Ganymède était plus beau que lui , et plus cher à son céleste amant ! Le ciel est ouvert aux morts; vous avez hxi un grand chemin des enfers aux astres, tout le monde peut y monter , et quand vous y envoyez vos rois vous ne leur faites vraiment pas grande faveur.
XI. Mais vous ne vous contentez pas de prendre pour dieux des hommes qui , autrefois du moins , ont eu une existence réelle, des hommes que l'on a vus, que l'on a touchés, qui ont parlé et agi ; il vous plait encore d'extraire des choses et des actions humaines je ne sais quels fantômes incorporels et intangibles qui n'ont qu'une existence étymologique. Vous en faites une foule de dieux, auxquels vous donnez la tu* telle de tous les instans de votre vie , à comment cer par la conoeption , â laqueUe préside Gonsé-
AUX NATIONS
SSI
viusy le dieu des semençailles matrimoniales; vient ensuite la déesse Fluviona qui est chargée de conduire le germe an lieu qui lui est propre ; Vitumnus et Sent inus lui donnent la vie et le sentiment jusqu'à ce que Jupiter ou Diespiter, le dieu du jour, le mette à la lumière. Mais seul, il ne suffirait pas à une si grande affaire; aussi, on lui a donné pour aide la déesse Gandeliféra , parce qu'on avait coutume d'accoucher à la chandelle. Si Tenfant se présente mal, on invoque la déesse Prorsa qui doit le pousser en avant. Efîbtus le livre à Farmus, qui le passe à sa nourrice et à la déesse Albana qui préside au lait, pendant que Rucinia Tempèche d'avoir le hocquet. Certes, ces chers petits ne doivent jamais manquer de rien. Un peu plus tard, Potina lui donne h boire; Ëducale barbouille de bouillie. Quand Tenfant peut se tenir sur ses jambes, il est sous la protection de Statina, jusqu'à ce qu'Abéona le mène, se promener et que Domiduca se charge de le ramener à la maison. Mais déjà la déesse Édéa se charge de lui garnir la mâchoire pour qu'il puissecasser des noisettes; voilà pour le physique. Au moral, Yolumnus est le dieu de sa volonté; Paventina le rend peureux; Véniiia lui donne Tespérance; Volupia préside à ses plaisirs; Prsstitia lui fait remporter des prix à l'école. Ses actions sont dirigées par Péragénor, et ses pensées par le dieu Cousus. Quand l'adolescent prend la toge, il se met sous la protection de Juventa qui , quand il sera devenu homme, l'abandonnera aux soins de la Fortune Barbue. Et quand il se marie, c'est bien autre chose, vraiment. AFFérenda s'occupe de la corbeille et de la dot; Mutunus et Tutunus font leur affaire de certaines choses qui sont sensées se passer en secret des deux côtés. Le soir du jour des noces , on invoque Periunda : « Le dieu Subigus et la déesse Prema ont aussi leur office marqué dans tous les actes de cette cérémonie. » Il n'est pas un geste , pas un mot , pas une pensée des nouveaux époux, qui n'ait un dieu pour l'inspirer ou laider... Épargnez-moi le reste. On laisse enfin les époux prendre en paix leurs ébats , en faisant pour eux des vœux dont ils devraient rougir.
XH. Il fallait dire jusqu'où vous êtes descendus pour chercher des dieux , afin de montrer toute l'étendue de voire turpitude. Faut-il mainte-
aveuglement? Je ne puis tout dire, et quel cboh pourrais-je faire? Parlerais-je de vos grands dieux ou de vos petits? des anciens ou des nouveaux ? des dieux mâles ou des dieux femelles? des célibataires, des dieux mariés, ou de ceux qui font pis que de l'être? des dieux actifs ou de ceux qui ne font rien? commencerais-je par les dieux de ville ou par ceux des champs? par les nationaux ou par les étrangers ? H y a parmi eux tant de races , tant de familles qu'un recensement exact est à peu près impossible. Nous donc qui voulons démontrer que tous ces dieux n'étaient que des hommes , nous examinerons seulement ceux qui passent pour leurs ancêtres communs. Diaprés le premier fondateur, nous jugerons toute sa postérité. Je crois que vous regardez Saturne comme le père de tous vos dieux ; je sais bien que Varron regarde Jupiter, Junon et Minerve comme les plus anciens des dieux ; mais nous ne pouvons cependant pas oublier que les enlans doivent être plus jeunes que leurs pères, et que par conséquent Saturne doit avoir devancé Jupiter comme le Gel a devancé Saturne, car le Ciel et la Terre sont les parens de Saturne ; je ne cherche pas à remonter plus haut, H parait qu'ils ont été longtemps célibataires avant de se marier et d'avoir des enfans. Au fait, il fallait une longue adolescence pour préparer un âge nubile d'une fécondité aussi prodigieuse; enfin après que la voix du Ciel eut mué et fut devenue \Aus mâle, et que la gorge de la Terre se fut un peu arrondie , ils se marièrent. Le Ciel sera sans doute descendu vers son humble fiancée . ou bien la Terre aura sauté jusque dans le lit de son noble époux; enfin, de quelque manière qu^ils s*y soient pris, la Terre devint enceinte et accoucha du mont Athos, œuf merveilleux d'oA sortit Saturne qui devait beaucoup ressembler à sœi père où à sa mère. Saturne fut donc leur fils aîné; ils ne lui donnèrent qu'une petite sœur qui fut nommée Ops; puis ils cessèrent d^avoîr des enfans. Il font vous dire que Saturne, pendant que son père le Ciel dormait, vint le dépouiller des organes delà virilité; voilà pourquoi depuis ce temps le masculin Cœlus est devenu le neutre Cœlum. Vous comprenez bien que s'il n'eôt d'abord été masculin, il n'aurait pn être père. Je ne sais trop où Saturne a trouvé un couteau pour
nant rire de votre folie, ou s'irriter de votre I mutiler son père, car Volcain tf avait pas énoora
TERTULLIEN
établi sa forge. La Terre se trouva doDcpour ainsi dire veuve; mais quoique jeune encore, elle ne voulut pas se remarier ; cependant elle se laisse embrasser par TOcéan, quoique cet amant sente un peu la saumure, mais on s^accoutume à tout. Saturne fut donc le fils unique du Ciel et de la Terre; quand il commença à avoir un peu de poil follet au menton, il épousa sa sœurOps. Dans ce temps là les lois ne sévissaient pas plus contre Tinfanticide que contre Tinceste; il put donc tout à son aise manger ses petits g^arçons. Peut-être valait-il mieux qu'il les dévorât luimême que de les exposer à être mangés par les loups, car il avait lieu de craindre que ces animaux n*eussent pris des leçons de la hm paternelle. Jupiter naquit et fot soustrait à Tavidité de son père qui avala une pierre à sa place. Moyennant cet ingénieux stratagème, Jupiter put grandir en cachette jusqu'à ce qu'il devint assez fort.pour détrôner son père. Voilà le patriarche de vos dieux tel qu'il est issu du ciel et de la terre à Taide de ces excellentes sages-femmes que Ton appelle vos poètes. Il y a des hommes qui trouvent charmant de ne voir dans tout cela que des allégories; ils disent que Saturne signifie le temps qui est réellement fils du ciel et de la terre puisque, sans les mou vemens de Fun autour de l'autre, nous n'aurions aucune idée du temps. Si Saturne a mutilé son père, c'est que le temps détruit tout ; « c'est encore pour cela, disent-ils , qu'on le représente comme dévorant ses propres enfans , parce que le temps détruit tout ce que lui-même a élevé. » Ils en appellent encore à l'étymologie, car Saturne s'appelle en grec Ghronos; son nom latin exprime un être qui se rassasie, qui se sature, qui dévore tout. Enfin, on le regarde comme créateur, parce que c'est le Temps qui fait descendre du ciel sur ia terre les principes de sa fécondité. On lui donne pour épouse Ops, ou Faculté, allégorie purement philosophique qui signifie que sans faculté, rien ne peut se faire. Entendons-nous donc, s'il vous platt : il est question de Saturne, ou bien il s'agit du Temps ; choisissez, mais ne parlez pas de tous deux ensemble. Qui vous empêchait d'adorer le Temps sous son propre nom? ce n'est pas cela assurément qui vous eût empêché d'adorer aussi l'homme ou son image sous le nom de Saturne, sans le confondre avec le Temps. Que veulent ces captieux interprètes, si
ce n'est couvrir leurs mensonges de vains $opbismesP Celui qui invoque Saturne ne pense pas au Temps, et vous qui voulez en faire le Temps. vous niez qu'il ait été homme ; or rien dans les anciennes traditions n*est plus authentique que Texistence de Saturne. Libre à vous de vous faire de vains fantômes de ce qui n'a jamais existé ; mais là où il y a un fait, vous n'êtes pas libres de l'altérer à plaisir. S'il est certain qu^il a existé un homme nommé Saturne, vous aurez beau faire, celui que vous êtes obligés de recon? naître pour un homme ne sera jamais un dieu, et surtout ne sera pas le Temps. Vos livres parlent à tout moment des recensemens faits par le roi Saturne. Gassius Sévérus , Cornélius Népos, et Tacite chez les Romains, Diodore chez les Grecs , tous ceux enfin qui se sont occupés d'antiquités reconnaissent qu'il a régné sur 11lalie. Ce pays est encore tout empreint des vestiges de son règne. Après avoir voyagé dans l'Attique et dans bien d'autres pays, Saturne s'établit dans lltalie , qui s'appelait alors iEnotrie , où il fut accueilli par Janus que d'autres nomment Jane. La colline sur laquelle il fixa sa demeure s'appelle encore le mont Saturnin ; la ville qu'il fonda se nomme Satumina. En Italie on retrouve Saturne partout; cette terre, qui est maintenant la reine de l'univers , porte témoignage en faveur de son existence. Ou ne cou natt pas sa naissance; cela n'empêche pas qu*à ses actions on ne l'ail reconnu pour un homme. SU était homme, c'est qu'il était né d'une femme, et non du ciel et de la terre. Mais quand on ne reconnaît pas soi-même ses parens, il est facile de se dire enfant des dieux. Chacun peut même à juste titre en dire autant Une reconnaissance instinctive nous porte à appeler la terre notre mère, parce qu'elle nous nourrit Souvent aussi on dit d'un inconnu qu'il est tombé du ciel ; quand nous ignorons l'origine d'un peuple, nous disons qu'il est indigène , ou enfant du sol. Je ne parle pas de la barbarie de ces vieux teraps,oùles hommes encore grossiers et ignorans étaient faciles à impressionner et ont dû presque naturellement regarder comme dieu un étranger qui s'est fait leur roi, probablement le premier qu'ils aient eu. Si je m'arrête si longtemps sur Saturne, c'est parce qu'il passe pour le père de tous les autres dieux, qui ne seront pins que des hommes dès que nous
DE LA COURONNE DU SOLDAT
aurons prouvé que lui mèmeue fut rien de plus. Avant d'en finir, je veux invoquer le témoignage de la littérature divine qui remporte en antiquité sur toutes les autres, car la sibylle est antérieure à tous vos poètes. Je parle de cette véridique prophétesse dont vous avez recueilli les paroles pour les mettre dans la bouche de vos sibylles d*enfcr. Il y a dans ses livres un sixam qui parle ainsi de Saturne et de sa généalogie : «Lors de la dixième génération des hommes, à partir du déluge, régnaient Saturne, Titan et Jamfet , les plus braves enfans du ciel et de la terre.» Vous trouverez peut-être ma citation bien vieille, mais elle n'en est que plus rapprochée de Tépoque de Saturne et pirconséquent elle n'en est que plus croyable.
XIll Mais en voilà assez sur Saturne et sa lignée. Il est bien démontré que ce fut un homme, ce qui prouve en même temps la même chose
de toute sa postérité en masse , sans qu'il soit nécessaire de discuter les titres de chacun de ses descendans; tels ancêtres, tels petits- fils. Les mortels n'engendrent que des mortels, ce qui est de la terre n'enfante pas ce .qui est dn ciel ...
*( Dans les six pa^es qui suivent, il f a tant de lacunes, qu'il est à peine possible de comprendre quelques phrases çà et là ; l'auteur montre qut les histoires scandaleuses de Jupiter et d'Hercule n'auraient jamais dû être attribuées à des dieux. Il revient sur plusieurs argumens déjà développés , et finit par dire que les dieux adorés dans \tk différens empires des Assyriens, des Mëdes, des Perses et des Égyptiens, n'ont pu protéger cet monarchies plus que Junon n'a pn conserver sa chère Carthage. C'est le tour de l'empire Romain; que deviendra-t-il? Celui-là seul lésait, qui gou* verne le monde, etc., etc.)
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DE LA COURONNE DU SOLDÂT
I. Ces jours passés les très-excellens empereurs ^ ont fait largesse. Les soldats, dans le camp, couronnés de lauriers, étaient pointés sur le registre lorsqu'ils la recevaient. Parmi ceux-là il s'en trouva un plus soldat de Dieu que les autres, lequel d'une âme ferme et assurée, audessus de tous ses compagnons , ayant en la croyance de ne pouvoir servir deux maîtres, avait seul la tête nue , tenant la couronne inutile dans sa main. Cette discipline et façon des chrétiens commençait dès lors à se manifester et reluire. Chacun le remarque de loin, s'en moque de près, gronde contre lui. Aussitôt voilà
* Nont D'aTont rien changé ao style de cette ancieooe HaducUon dont l'allure sied âmes bien à la natore du
un murmure. On le défère au colonel. Gomme il se présente en son rang : «Pourquoi, dit le colonel, es-tu si différent des autre ? ^ — « Il ne me convient pas, dit-il , d'être équipé comme eux.» Étant interrogé de la sorte, il répond : «Je suis chrétien. » Oh ! le brave soldat qui ne se glorifie qu'en Dieu! On délibère sur ce. Le procès lui est fait, et le criminel comparait devant le chef de l'armée. Sur-le-champ il commence à se dépouiller, laisse son pesant manteau, quitte sa chaussure gênante, marche pieds nus sur la terre sainte, rend son épée non nécessaire à la défense du Seigneur, ayant sa couronne dans sa main, laquelle fut vue de tous. Maintenant tout rouge de son sang, plein d'esr péfance, ceint de la parure de TÉvangile et dé
TERTÎIJXIEN.
la tranchante parole du Seigneur, tout armé de pied en cap des armes de Tapôtre , et étant couronné de la couronne blanche du martvre , mieux, certes, que s'il eût eu celle de laurier sur la tète , il attend dans la prison la largesse de Jésus-Christ. Voilà soudain des jugemens qu'aucuns font sur lui ; je ne sais si je les dois nommer chrétiens, vu que les païens n'en disaient pas pis, comme d'un étourdi, téméraire et désespéré , lequel interrogé sur son habit a mis le nom de chrétien en danger, comme si il n'y avait que lui seul qui eût du courage, et comme si, entre tant de frères ou soldats, chrétien^ comme lui , il était le seul qui fût chrétien. Certes, il ne reste à ces gens- là , si non de songer comment ils pourront rejeter le martyre , de même qu'ils ont rejeté les prophéties Faites par le Saint-Esprit. Finalement ils murmurent entre les dents de ce qu'ils courent grande fortune de perdre cette bonne et douce paix dans laquelle ils ont vécu si longtemps. Je ne doute pas qu'aucuns d'entre eux n'aient commencé de transporter leurs livres et papiers , quils ne tiennent leur paquet tout prêt, et quils ne s'apprêtent pour foir de ville en ville : car ils se souviennent d'autres passages de TÉvangile que de celui-là. Je connais leurs pasteurs, lions en paix, et ceri^ en guerre ; mais nous traiterons ailleurs les questions touchant le martyre. Nous nous contenterons à présent de parler de ce qu'ils nous opposent. Où est-il défendu de porter couronne? Je commencerai plus volontiers par ce point qui est le fait de la présente matière, afin que par l'exemple, principalement de celui-ci , les chrétiens qui ont été couronnés de lauriers, qui font cette question par ignorance , soient instruits, et ceux qui se formalisent de la défense de leur faute, soient convaincus, lesquels pensent se soulager en la révoquant en doute, comme si la faute était nulle ou incertaine , qui peut-être mise en dispute. Or je montrerai que, sans doute, c'est une faute vraie et certaine.
11. Je dis donc que nul des fidèles ne sait ce que c est que de porter la couronne sur sa tète , excepté le temps de cette épreuve et de tentation. Tous l'observent ainsi depuis les catéchumènes jusqu aux confesseurs et martyrs, même ceux qui lors de la persécution ont abjuré la foi ai non du ccBur, au moins de la bouche. Qu'ils
recherchent , slls veulent , d'où cet usage eC observance prend son autorité. SI quand on demande pourquoi on observe une chose, îl faut alors qu'il soit certain qu'on l'observe ; on ne peut donc point dire que ce ne soit point délit, ou bien qu'il n'est point apparent que c'est ua siùet de controverse et de dispute, quand on vient à transgresser la coutume , qui doit être maintenue de son propre nom, et est assez autorisée et approuvée par la protection du consentement de ceux qui l'observent. Non pas qu'il ne faille en demander la raison , mais bien qu'il faut que ce soit sans déroger à l'usage ni sans la détruire ainsi pour l'établir, etafinquetu lob-^ serves d'autant plus tôt, lorsque tu seras assuré de la raison. Mais je vous prie , quelle façon de faire est celle-là : de mettre en doute une coutume, après que vous l'avez rompue, et d'en demander la raison lorsque vous l'avez quittée? Car si quelqu'un la met en doute, pour montrer qu'il n'a point failli en laissant la coutume, pour le moins il est certain qu'il à failli lorsque de fait il Ta pratiquée et prise pour coutume. Si celui qui a porté aujourd'hui la couronne sur sa tète n'a point fait mal , il a donc mal fait quand d'autres fois il l'a refusée? Au moyen de quoi mon discours ne sera pas pour ceui-là auxquels cette question n'est pas faite, pour avoir failli, mais pour ceux qui, poussés du désir d'apprendre , remuent ceci plus pour consultation que pour question et plus pour s'informer que pour débattre; car les questions que nous faisons doivent toujours tendre là. De ma part j'approuve beaucoup la foi qui croit avant d'être enseignée; que telle chose doit être observée lors même qu'elle n'en sait pas encore la raison. Il est bien aisé de demander de suite où il est écrit qu'on ne doit pas porter couronne sur le chef? Mais aussi où est-il écrit que nous en devions porter? Poar ceux qui demandent l'autorité de l'Écriture pour l'opinion qu'ils rejettent, ils ont un préjugé qu'elle est également nécessaire pour l'opinion contraire qu'ils soutiennent. Car si on dit qu*il est permisde portercouronnc parce que l'Écriture ne le défend pas, on peut dire de même que porter couronne est mal fait, parce que l'Écriture ne le commande pas. Que fera alors la discipline ou l'usage ecclésiastique? Recevra-t-elle l'un et l'autre comme non défendue? ou les rejetterat-elle comme non commandés? Mais vous direa:
DE LA COURON
cGequin^est pas prohibé est autant qu*expressément permis. »Tout au contraire, ce qui nVst pds expressément permis est autant comme prohibé. IIL Et jusques i quand mènerons et ramènerons-nous la scie par cet alignement, puisque nous avons Tusage ancien, lequel y a déjà donné coup? Si FËcriture nen a rien déterminé, il est au moins certain qu'elle a été fortifiée par la coutume , laquelle sans doute est découlée et provenue de la tradition ; car comment auraiton mis en usage quelque chose, si premièrement la tradition ne nous Tavait appris P Mais tu me diras qu'aussi, pour rétablissement et la validité de la tradition , Tautorité de TÉcriture est pareillement requise. Il nous fiint donc mettre en doute si la tradition non écrite doit être reçue ou non. J'accorderai volontiers qu'il ne la faut pas recevoir, s'il ne se trouvait des exemples, d autres usages, qui y donnent préjugé ; et les» quels toutefois nous ne maintenons que par le seul titre et autorité de la tradition, sans aucun témoignage de TÉcriture, et puis après autant qu'elles sont soutenues par la coutume. Or afin que je commence par le baptême: quand nous y allons, nous protestons, sur le lieu , ou un peu devant réglise, sous la main de notre prélat, que nous renonçons à Satan, à ses poiopes et à ses anges ; puis par trois fois nous sommes plongés, répondant quelque chose de plus que le Seigneur par son Évangile n'a institué. Laissés de là, nous allons goûter la dou* cereuse concorde du lait et du miel mêlés ensemble. De là en avant , on ne se lave point le corps de toute la semaine. Nous recevons le sacrement de Teucharistie : assemblées qui se finit ù jeun et devant le jour; et nous ne le prenons que de la seule main des supérieurs ou des prêtres, et non d'autres , combien que le Seigneur Tait commandé et lors du repas et à tous. Noos fiaîsons annuellrment des oblations pour les trépassés et pour les nativités des martyrs. Noos estimons malséant de jeûner et prier Dieu à genoQX le dimanche. Nous jouissons aussi de cette même immunité depuis la fête de Pâques jusqu'à la Pentecôte. Nous portons avec beaucoup de déplaisir tant soit peu de notre pain oo de notre calice à terre. En cheminant, entrant, sortant, nous habillant, nouscba^ussant, entrant aux bains , nous mettant à table, quand on allume les cbanddles, qoandnous