DU SOLDAT
raisons , lesquelles défendent que nous ne portions pas en tète de couronnes, en mille façons : car je suis pressé de me tourner de la généralité de l'usage et discipline de la nature, à la défense et tuition de la spécialité de la discipline chrétienne par les autres sortes et espèces de couronnes qu'on voit être destinées à autres usages, comme cellesqui sont composées d'autre matière, <le peur qu'on ne croie qu'elles ne peuvent être prohibées d'une secte, pour autant qu'elles ont échappé les bornes de la nature, à cause qu'elles ne sont ainsi que cette couronne militaire de laurier, faitesdes fleurs que la nature nous a marqué et désigné pour l'usage. D me fiiut donc
traiter ceci plus curieusement, et au long, et le — ^, ^-« -, «
ramenerdepnis son origine jttsqu'i son progris | matière^leluienseignera; car dans son livre des
et sa fin. Les lettres humaines nous sont nécessaires pour cela , car il faut prouver les choses humaines par leurs actes et instrumens. Je croia que le peu que j'ai touché suffira. S'il y a eu quelque Pandore, laquelle (comme témoigne Hésiode) fut la première femme, elle a été couronnée par les Grâces, lorsque chacun lui offrit des dons , d'où elle a pris son nom. Mais ce pasteur prophétique, et .non poétique, Moïse, nous représente Eve, la première femme, ayant plutôt sa vergogne couverte de feuilles que son front entouré de fleurs. Cette Pandore donc n'a point été. Mais l'origine de fa couronne est toujours honteuse, soit quon lattribue à ce mensonge^ soit qu'on la prenne de ses vrais auteurs : car c'est chose assurée que d'autres l'ont inventée ou enrichie. Au conte de Phérécide, Saturne a été le pcemier couronné. Diodore dit , que Jupiter, après la vich>ire contre lesgéahs, en récompense reçut'ce présent des autres dieux. Lui-même donne des bandeaux à Priape , et à Ariadne «n chapelet d'or et de perles orientales, ouvrage de Vulcain, et présent de Bacchus, depuis fait signe céleste. Gallimaque environne Junon de pampre; on voit à Argos sa statue entourée de feuilles de vigne, foulant aux pieds une peau de lion, qui montre Tinsolence de cette marâtre, ayant en sa puissance les dépouilles de ses deux beaux-fils. Hercule orne son chef tantôt de peuplier, tantôt d'olivier, tantôt d'ache. Vous avez la tragédie de Gerbérus , vous avezPindare et Gallimaque, qui racontent qu'Apollon, sacrifiant aux dieux après avoir tué le serpent de Delphes, prit la couronne de laurier; car les anciens, soi t qu'ils suppliassent les dieux ou les hommes, portaient couronnes. Harpocration donne la raison pour laquelle Bacchus, que les Égyptiens appellent Osiris, est couronné de lierre; c'est parce que sa propriété est de préserver le cerveau de pesanteur. Le vulgaire même, quand il appelle les jours qui lui sont dédiés la Grande couronne, reconnaît que Bacchus est le premier qui pratique Tusage de la couronne de laurier, avec laquelle il triompha des Indes. Si vous feuilletez les écrits de Léon l'Égyptien , vous verrez quisis la première environna sa tète d'épis de blé,* lesquels eussent été plub propres au ventre. Qui en voudra savoir davantage, Claude Saturnin, fort excellent en cette
TERTULLIEN
Couronnes, la source, bi cause, la diversité , la solennité de celles-ci sont si bien discourues, qu*il n*y a si belle fleur ni rameau si agréable, branchage ni herbage, qui ne soit consacré à quelque chef.
YIII. Apprenons par là combien nous devons rejeter au loin la manière de porter couronne, puisqu'elle a été mise en crédit et en honneur par ceux et pour ceux que le monde a tenus pour dieux : car si le diable , qui est menteur, dès le commencement exerce aussi bien en cette espèce et façon, qu^au reste son mensonge et sa supposition, en s^attribuant la déité , sans doute c'est lui-même qui en avait avisé ceux en la personne desquels cette supposée déité était représentée. Quelle estime donc doivent faire les serviteurs du vrai Dieu de oe qui a é(é introduit par les premiers professeurs et novices du culte du diable , et qui dès son commencement a été dédié à eux-mêmes , voire qui dès lors était consacré et destiné à Tidolàtrie parles idoles, lorsqu'ils étaient encore en vie? non que l'idole soit quelque chose, mais parce que tout ce qui se fait envers les idoles se rapporte aux diables. Or s'il en est ainsi , que ce qu'on fait aux idoles soit attribué aux diables, combien plus ce que les idoles ont Aiit, lorsqu'ils étaient encore en vie ! Ge sont donc, certes, les diables mêmes qui se le sont procuré par eux, en la personne desquels ils les avaient désirés, comme avec une grande faim, avant même de les avoir procurés. Ayez celte créance cependant que je vais rompre et dissoudre une objection, qui se foit sur ce propos ; car je vois déjà que Ton dit : «Qu'il y a plusieurs autres choses approuvées par ceux que le monde a tenus pour dieux , lesquelles toutefois se retrouvent en nos usages, et des saints Pères, et autres choses divines, voire même en Jésu»42irist, comme celui qui n'avait fait la fonction d'homme que par ces communs instruroens par lesquels rhumauité se représente. » Qu'il soit ainsi! aussi ne disputerai-je plus contre son origine. Bien que Mercure ait le premier enseigné les lettres, si les confesserai-je nécessaires pour les choses qui appartiennent au commerce et pour l'étude de la piété, et nos devoirs envers Dieu. Et encore qu'il ait le premier tendu les cordes pour en tirer des sons et de rharmonie, je ne nierai pas, qiundje voit Davkl^ que ksaamUneac
soient servis de cet instrument, et qu'ils ne l'aient employé au service et ministère de Dieu. Accordons-leur, s'ils le veulent ainsi, qu'Esculapeait le premier fait essai de la médecine. Il me souvient qu'Ésaie envoya quelques médicamens à Ëzéchias étant malade. Saint Paul a su qu'un peu de vin conforte Testomac. Soit ainsi que Minerve ait bâti le premier navire, si verrai-je quant et quant Jonas et les apôtres naviguer sur l'eau. Il y a plus; Jésus-Christ a eu une robe et saint Paul un manteau. Si de chaque meuble et vase vous en faites auteur un des dieux du monde, il feut que jereconnaisseqneJésus-Christ lorsqu'il couchait en son petit lit, et lorsqu'il présentait le bassin aux piedsde ses disciples, et lorsqu'il versait l'eau de la cruche, et lorsqu'il était entouré de son linceul, propre habit d'Osiris. Je satisferai à cette question en tous ses points : car j'accorde bien que l'usage de ces meubles a été commun aux bons et aux méchans. Mais je dis qu'il y a différence si c'est pour choses licites ou illicites , parce que l'usage auquel on les fait servir trompe souvent la mauvaise intention pourlaquelle on en peut user , qui est oelle qui rend sujet à vanité. Car nous disons que ces choses ont communément servi à «nos usages, et de nos pères, et des choses appartenantes à Dieu, et à Jésus-Christ même, en tant qu'elles apportent des simples commodités, et certaines aides et honnêtes soulagemens aux nécessaires nécessités de la vie humaine. De façon que s'il est question d'un homme de Dieu , elles sont censées être inspirées de lui , comme celui qui lui en donne de plus près l'avis, l'in^ structicih et le plaisir. Mais nous disons aussi y que les choses quioutre-passent l'ordre susdit ne conviennent point à nos usages et façons, roêmement à celles qu'à raison de ce dessus on ne peut remarquer ni au monde, ni aux choses de Dieu, ni en la vie et conservation de Jésus-Christ.
IX. Quel patriarche, quel prophète, qud lévite ou prêtre, quel souverain sacrificateur, quel apôtre, quel évangéliste, quel évèque se trouve avoir été couronné? Je pense que ni même le temple de Dieu, que ni Tarche du Testament ou d'alliance, ni le tabernacle du témoignage, ni l'autel, ni le chandelier, n'ont pas été couronnés; auxquels néanmois, si c'eût été chose digne de Dieu que d'être couronné, il eôt été Ucn séant et bien MivenaUt de réire, et en la
DE LA COURONNE DU SOLDAT
première solennité de la dédicace, et en la seconde congratulation et réjouissance , pour la remise et rétablissement du temple. Or si ces dioses ont été en figure de nous (car nous sommes le temple de Dieu, les autels , les laminaires et les vases), ellessignifiaient aussi en figure, que les hommes de Dieu ne doivent pas être couronnés. La vérité se doit rapporter à rimage. Possible que tu médiras, que Jésus- Christ même a été couronné. Je te répondrai aussi en un mot : faia toi couronner de cette façon , et il te sera licite. Toutefois cette couronne injurieuse et impie ne lui fut pas donnée par les Juifs, ce fut une intention des soldats romains, tirée de l'usage des choses du monde , lequel le peuple de Dieu n*a reçu jamais ni en aucune all^prease publique, ni en ses particulières iasdvetés et débauches. Il aima mieux revenir de la captivité de Babylone, après les festins, passés le temps, et se jouer avec tiambours, flûtes et psaltérions , qu'avec des couronnes; car en la description de leurs r^ouissances, et en la répréhension de leurs débauches, on n'eût pas omis de foire mention des couronnes, et de remarquer Fhonneur on le déshonneur qu'elles y portaient. Aussi quand Ésaie dit: «Us boivent le vin, avec tambours, flûtes et psaltérions ,» il n'eût pas oublié d'y ajouter ce mot « avec couronnes,» si elles eussent été quelquefois en usage, même les choses concernant le service de Dieu. X. Ainsi quand de ce que tu allègues qu'il y a des choses qui ont été controuvées par les faux dieux, et lesquelles se trouvent pratiquées à l'endroit du vrai Dieu, tu veux conclure que l'usage de porter couronne en la tète est commune aux chrétiens comme aux paiens tu te donnes cette loi à toi-même : qu'il ne faut avoir rien en commun usage qui ne soit observé au service de Dieu. Car qu'y a4-ii qui soit plus digne de Dieu que ce qui est indigne de l'idole? et qu'y a-t-il qui soit plus propre de Tidole que ce qui convient à un mort? car c'est choses qui appartiennent aux morts d'être ainsi couronnés, parce qu'eux-mêmes deviennent quant et quant idoles , et en habit, et en honneur de amsécratîon qui est en notre endroit une seconde idolâtrie. Ce sera donc h ceux qui auront faute de sens ou de jugement, d'user de la chose, de laquelle s'ils voulaient abuser, ils auraient faute
point de sentiment ; car il n^ a poiul de différence entre abuser d'une chose, ou lorsque véritablement on ne peut en user, par faute de la faculté du sentiment , ou lorsqu'on n'en peut abuser, par fiiute de la chose même. Mais à nous, il ne nous est pas permis, selon i'apûtre, d'en abuser, parce qu'il nous enseigne, qu'il est plus aisé de n'en user point du tout , si vous ne voulez dire qu'il n*y a point dabus en ceux qui n'ont du tout point de sens ni de jugement, mais que le tout vaque. Toutefois ce même oeuvre est un œuvre mort, pour le regard dos idoles, mais vif pour le regard des diables auxquels s'adresse cette superstition. L'or et l'argent sont les idoles des nations, dit David quand il écrit, «ils ont des yeux et ne voient point , ils ont des narines et ne flairent point, ils ont des mains et ne touchent et ne palpent rien;* car par ces organes on jouit des fleurs. Que s'il prédit que ceux qui forgent des idoles sont tels que les idoles mêmes, ceux donc qui usent des omemens des idoles sont déjà tels? car comme toutes choses sont mondes et nettes à ceux qui sont nets et mondes, aussi toutes choses sont immondes à ceux qui sont immondes ; mais il n'y a rien plus immonde que les idoles. Au surplus toutes les substances, comme étalit créatures de Dieu, sont mondes et nettes, et par cette condition et qualité elles sont communes en usage; mais toute la différence gtt en la hçon d'en user, car \e tue et destine un coq pour moi et à moi, aussi bien que Socrate a pour Esculape, et si la senteur de quelque lieux m'offense, je le parfome de quelque odeur et encens d'Arabie, mais non pas avec telle cérémonie, ni avec tant de mystère, habit, ou apparat qu'on fait aux idoles. Car si d'une seule parole là qualité de la créature est polluée , comme l'apôtre l'enseigne écrivant : «Si quelqu'un te dit, cela est destiné et consacré aux idoles, ne le touche pas;» à plus forte raison elle est souillée par la cérémonie, par l'habit, et par l'apparat, avec lesquels ces choses leurs sont sacrifiées.» De même la couronne prend la qualité des choses consacrées aux idoles ; car en cette cérémonie, habit et apparat, elle sacrifie aux idoles qui en ont été les auteurs, et auxquelles l'usage de la couronne est principalement et d'autant plus propre, autant qu'il ne peut être <
^ jugeoiciit, autant «M M dtftpat ils n'avaient J aux dirétiens à cause qafàBem tPMfa faM
TERTULLIEN
parmi ce qui louche \q$ affoires et le service de Dieu. Par ce TapOtre crie : a Fuyez ridolâtrie, v savoir touteet chacune; prends garde à reconnaître cette forêt et combien d'épines y sont cachées. Gomme il ne faut rien donner à ildole, aussi n'en faut-il rien prendre; si c'est chose éloignée de la foi de s*asseoir à la table et au banquet des idoles, que sera-ce de paraître en leurs habits? Quelle société y a-t-il entre Christ et Bélial ? C'est pourquoi il dit « fuyez , » car il commande de faire un long et éloigné divorce d'avec l'idolâtrie, de ne s en approcher en façon quelconque. Le dragon terrestre ne laisse pas d'attirer par son haleine les oiseaux de bien loin pour les engloutir. Saint Jean dit : a Mes enfans, gardez-vous des idoles. Il n'entend pas que ce soit seulement de l'idolâtrie, c'est-â-dire de Toffice et service qu'on fait aux idoles, mais des idoles , c'est-à-dire de leur effigie même, car c'est une chose indigne que l'image du Dieu vivant soit faite l'image de l'idole et du mort. Nous avons jusqu'ici prouvé que ce port et ornemant de couronne est propre aux idoles , et par Tordre de son origine , et par son visage, parmi la superstition; et finalement que ne se trouvant point entre les choses concernant le service de notre Dieu, de tant plus celui-ci est censé appartenir et être aux idoles,â rantiquité,solennité et office desquelles il convient , et de qui les porte, les hosties , les autels, voire les ministres et les prêtres sont couronnés. Tu as chez Claudius les couronnes de tous les ordres et collèges , prêtres et sacrificateurs. Nous avons aussi entremêlé et prouvé cette distinction de la différence qu'il y a entre ces choses qui se font avec raison ou contre raison, et laquelle sert pour répondre i ceux qui rendent commun l'usage de touteschosesà l'occasion de quelques exemples. Il ne reste donc plus sur ce point qu'à examiner les causes et raisons qu'on peut dire pour cet usage de la couronne afin que cependant que nous montrerons comme elles sont étrangères, voire aussi contraires à la discipline chrétienne, ce soit autant de preuves , que nulle de celles n'est soutenue de l'aide et protection de ta raison , pour dire que tel port et ornement de couronne puisse être commun aux chrétiens comme aux païens, ainsi qu'aucuns ont prétendu, l'exemple desquels on nous objecte.
XI. Afin donc que je commence par la raisoD pour laquelle la couronne militaire est en usage, il faut premièrement savoir si la guerre est totalement et absolument licite aux dirétiens; car quelle apparence y aurait-il de traiter et discourir des accidens, si l'essence et le principal étaient blâmable? Croyons-nous qu'il soit possible d'accumuler le serment fait à l'homme sar celui qui a été fait à Dieu et après Jésus-Christ répondre et nous enr61er sous un autre seigneur, et renoncer à père et mère, à tout prochain, lesquels la loi nous commande honorer et aimer après Dieu et l'Ëvangile, qui les préfère à toutes autres choses réservées à Jésus-Christ.^ Sera-t-il permis de faire profession de l'épée, vu que notre Dieu a prononcé que celui qui usera du glaive périra du glaive? Le fiU de paix ira-t-il au combat, à qui II n'est pas seulement permis de plaider? Fera-t-il souffrir à autrui les liens, la prison, les supplices, lui qui ne peut venger ses propres injures? Entrera-t-il an corps de garde pour autre que pour Jésus- Christ, et le propre jour du dimanche, puisqu'il ne le fait pas pour Jésus-Christ même? Sera-t-il en veilles pour les temples auxquels il a renoncé? et soupera-t-il au lieu où l'apôtre le prohibe?Défondra-t-il de nuit ceux qu'il aura chassés de jour par exorcismes, s'appuyant et se reposant sur une lance avec laquelle on a outre-passé le côté du Sauveur ? Portera-t-il l'étendard qui est iBiit à l'envi de Jésus-Christ , et demandera-t-il la marque et la livrée du prince celui qui l'a déjà prise de Dieu? Celui qui est mort et qui attend d'être éveillé par la trompette de l'ange, sera-t-il éveillé par la trompette d'un 1trompette?Le chrétien sera-t-il brûlé selon la discipline militaire, lui à qui il n'a été loisible de brûler et auquel Jésus-Christ a renûs la peine du feu? Combien d'autres actes se commettent-ils au camp et aux exploits militaires, qui ne peuvent être attribués qu'au péché? même s'enrôler aux bandes des ténèbres, venant de celles de la lumière, est transgresser. Autre chose est de ceux qui étaient soldats avant d'être chrétiens, comme ceux que saint Jean-Baptiste, et le très-fidMe centurion que Jésus- Christ approuve et Pierre catéchise, poarva qu'après avoir reçu la foi et s'être souscrit à. odle-ci, on s'en départe, comme plusieurs ont fait) ou bien qu'on prenne bien garde de ne
DE LA CODRONNE DU SOLDAT
commettre contre Diea des choses qui ne sont pas même permises par les lois militaires, voire même de souffrir à Textremité pour IV mour de Dieu ce que la foi païenne commande, car Télat militaire ne permet ni impunité de forfaits ni impunité de martyrs. Jamais le chrétien n'est autre que chrétien, en quelque part qu'il soit. Il n'y a qu'un Ëvangile, qu'un Jésus-Christ. (Test lui qui désavoue ceux qui le désavouent, et qui confesse et avoue ceux qui confessent et avouent Dieu, et qui sauve Tàme qui se perd pour son nom, et au contraire perd celle qui s'est voulu sauver contre et au préjudice de son nom. Envers Qieu, autant est le soldat païen fidèle, que le soldat païen infidèle. L'état du fidèle ne reçoit point d'excuse fondée sur la nécessité. Il n'y a aucune nécessité a pécher à ceux auxquels cette seule nécessité est imposée de ne point pécher; car on est bien pressé par force de tourmens ou de peine à sacrifier et à nier Dieu tout à plat. Toutefois notre discipline n'excuse, ai ne convient point à cette nécessité ; car il y a plus grande nécessité de soufirir le martyre et de craindre de renoncer Dieu, que d'éviter le tourment et s'acquitter de sa charge. Au demeurant, cette manière de raison renverse toute Tessence et le fondement du serment fait envers Dieu, voire tant qu'il autorise et lâche la bride aux péchés qui se fout volontairement et de gaieté dé cœur; car, en ce cas, on pourrait débattre que toujours la volonté serait en nécessité ayant de quoi être contrainte. Je pourrais moi-même forger à plaisir de semblables excuses, et mettre en Dieu telles causes apparentes en faveur de ceux qui portent des couronnes servant à divers effets, et m'en remettre à cette raison commune de la nécessité, qui est la directrice et gouvernante ; an lieu qu'à cette occasion il faut tout fuir telles, pour ne tomber en péché, ou souffrir le martyre pour se délivrer de celles-ci. Il n'est jamais besoin de discourir plus avant de la première partie de la question, savoir si la guerre est du tout illicite afin que nous venions à la seconde; car si je n'ai rejeté entièrement et de toat mon effort la guerre, en vain je parle contre la couronne militaire. Soit donc posé le cas, que la guerre est licite, afin que cela même puisse servir de cause et raisra pour la couronne.
XII. Je parlerai seulement de la couronne. CSdIe de laurier a été consacrée à Apollon ou à Bacchus ; à celui-là comme au dieu des flèches, à celui-ci comme au dieu des triomphes. Ainsi l'enseigne Claudius : c Ciombien, dit-il,que lessoldats ont accoutumé de se couronner de m3nrte, parce que le myrte et non le laurier est consacré à Vénus, la mère d'Ëuée, dame et maîtresse des amours, lequel est Romain à cause dilia, et de Rémus et Romulus.» Mab je ne crois pas que Vénus pour cette considération soit Romaine avec Mars, pour le déplaisir qu'elle a reçu de la concubine de son ami. Il dit aussi que le soldat était couronné d'olivier par Minerve, déessenonseulement des arts, mais aussi des armes, et qu'elle avait une couronne de cet arbre lorsqu'elle fit la paix avec Neptune. En toutes ces choses la superstition de la comx>nne militaire composée de fleurs et de feuilles est partout polluée et souillée, et souille toutes les choses qui se peuvent polluer. Par ces causes, que vous semble-il de cette solennelle profession et nun- Gupation de vœux, qui se fait premièrement en la cour du prince et de l'empereur, puis au Capitule ? Après que nous savons les lieux , voyons les paroles : a Jupiter , nous voyons que ce bœuf à couronnes dorées sera tien. » Qu'emporte cette voix? Certes un reniement du christianisme. Encore que le chrétien se taise de bouche, la couronne qu'il porte en la tète parle pour lui. Il est ei^oint et annoncé aux soldats de prendre la même couronne de laurier, lorsque l'empereur leur veut faire largesses. Et certes, ce n'est pas une idolâtrie gratuite, vendant Jésus-Christ pour des deniers d'or, coaune Judas le vendit pour des deniers d'argent. Ce sera aussi ce qui est dit : «Vous ne pouvez servir i Dieu et à Mammon ; c'est tendre la main à Mann mon que la retirer à Dieu. Est-ce rendre à César ce qui est à César, à Dieu ce qui est à Dieu, que prendre le denier de César, et ne pas le rendre à l'homme-Dieu. La couronne triomphale se bâtit de feuilles de laurier, s'attiffo de rubans et de bandelettes, se dore de feuilles d'or, se parfume de senteurs, souvent détrempées des larmes des femmes et mères , qui sont peut-être chrétiennes ; car il y a des chrétiens parmi les barbares de qui ou triomphe. Donc celui qui à cette occasion porte cette oomonne u'est-ilpas aussi coupable que 9II eût combattue
TERTÏILLIEN.
U y à tine autre sorte de gens de guerre entre eux qui sont couchés sur Tétat des maisons royales; car on les appelle Compagnies de camp, qui servent ordinairement aux empereurs, assistent et contribuent parfois aux pompes et magnificences royales. Si tu es de ce nombre tu es soldat d'un autre que de Dieu. Et si tu cuides rëtre de tous, tu ne Tes pas de César, quand tu reconnais Tètre de Dieu : car aussi, dans les choses communes et indifférentes, je me commets el fié toujours au principal et plus excellent. XIII. II y a aussi des causes publiques pour lesquelles on couronne dé laurier les ordres publics et collèges, mais aux magistrats une couronne d'or comme à Athènes et à Rome. Oneti porte au devant deux des toscanes. Ccstle nom de éelles qui sontenrichiesde pierreries et de feuilles de chênes revêtues de lames d'oi^, recommandées à cause dé Jupiter, lesquelles il porté avec des robes de pourpre enrichies d'or en broderies, et peintes de feuillages de palmier, pour conduire lés chariots et carrosses des dieux. Celles deà provinces sont aussi d'or, plus propres aux choses et statues qu'aux hommes, étant trop grandes pour leurs têtes. Mais l'Église de JésUs-Christ est le nom de ton ordre, et de ton magistrat, voire le nom de ta cour. Tu es l'ËglIse, éunt écrit aux livres de vie : «C'est là bû est ta pourpre,» savoir le sang de Notre- Séigtieur. Ton laticlave est en sa croix; la cognée est miM an piéâ de Tarbre ; c'est là oiSi est la verge qui Ht sortie de la racine de Jessé. Que le monde vme aux triomphes ces chevaux publics avec leurs couronnes. Ton Seigneur n'avait pas un Ane qui fftt à lui lorsque, suivant rfefiture , il voulut entrer en Jérusalem. Que céiit-ci se pompent en chariots ou chari triomphans; que ceût-là se bravent en chevaux , mais nous invoquerons Dieu au nom de Jésus-Christ notre Dieu et notre Seigneur. Dans l'Apocalypse de saint Jean, nous devons non-seulement nous éloigner de la pompe et de la vanité de laBabylone, mais aussi de la demeure et habitation de celle-ci. Aussi le menu peuple se couronne quelquefois pour réjouissance de ce qui est propre aux solennités de chaque contrée; et la lascîveté et débauche est ce qui est la cause de toute» les publiques allégresses. Mais tu es étranger de ce monde, et citoyen de la Jérusakm cétdte. %MouÀ aVOfts, dit-il, notre bourgeoi-
sie au ciel.» Tu as là tes rôles où les chréticits sont écrits, tu as ton calendrier des fêtes; (u n'as rien decommun avecces joies du monde. Tu dois faire tout le contraire; car le monde se réjouira, et vous pleurerez, a Aussi , dit-il, se croient-ils heureux les pleureurs, et non les couronnés. » Les époux portent couronnes le jour de leurs noces. Voilà pourquoi nous ne contractons point mariage avec les païens , afin qu'ils ne nous mènent à Tidolàtrie, par laquelle les noces commencent entre eux. Tu en as la loi des patriarches. Tu as Tapôtre qui te commande de te marier par le Seigneur. Quand on a affranchi le serf, on le couronne; mais lu es déjà affranchi et racheté par Jésus-Christ, et, certes, à grand prix. Gomment est-ce que le monde donnera sa liberté au serf d'autrui? et combien qu'il semhie que ce soit liberté, si semble-t-il aussi servitude. Toutes les choses du monde sont imaginaires, il n'y a rien de vrai. Car pour lors qu'il semblait à l'homme que tu fusses libre, tu étais le racheté de Jésus-Clu*ist , et à présent tu es le serf de Jésus-Christ, combien que tu sois affranchi par riiomme. Si la liberté du monde semble la vraie liberté, et à cette occasion tu approuves le caractère de cette couronne, tu es remis sous la servitude de Thomme, que tu estimes liberté, et as à l'opposite perdu la liberté de Jésus-Christ, que tu tiens pour servitude. Ne dirons-nous rien des causes et raison des couronnes qui se donnent aux jeux et combats de prix, et lesquelles sont condamnées par leurs propres noms et titres , à savoir parce qu'elles sont sacrées et funèbres; car il ne reste rien que de couronner Jupiter Olympien , ou Hercule le Neméen, oulechétif Archemore, le misérable Antinous, en la personne du chrétien pour servir lui-même de spectacle en une chose que luimême ne devrait voir en une autre. J'ai récité comme je pense toutes les diverses causes et motifs qui ont donné vogue et introduit l'usage des couronnes, sans qu'il y en ait aucune qui nous soit convenable; elles sont toutes étrangères, profanes, illicites . et abjurées des l'entrée du serment et professiu: de foi; car elles étaient pompes de Satan et de ses anges, charges et offices du monde, honneur qui requéraient des solennités, faux vœux, services humains, louanges, vaine gteire déshonnète, et en toutes ces choses une idolâtrie, qui pa^att
DE LA COURONNE DU SOLDAT
au seul dénombrement des couronnes, desquelles toules ces vanités sont entourées. Glaudius me dira que dans Homère le ciel est couronné d''étoiles, que c'est Dieu qui Ta couronné, et ce en faveur de rhomme,et qu'il faut donc que rhomme soit couronné de Dieu. Mais le monde couronne les mauvais lieux, les latrines, les moulins, la prison, les écoles, les amphithéâtres, et les lieux où on se dépouille pour entrer au bain, et les cimetières et sépulcres des morts. Ne juge point la sainteté, ni la bienséance , ni la pureté de cet habit ou ornement par le ciel, que les poètes ont feint être couronné. Mais fais-en estime par Tusage pratique, et par le commerce de tout le monde. Si est-ce toutefois que le chrétien se gardera toujoursdedéslionorer et décrier rhnis de sa maison de chapeaux de laurier, s'il entend combien de faux dieux le diable a attachés et attribués aux portes : comme Janus , qui prend telle dénomination de l'huis qui regarde le dedans de la maison; Limentinus, du seuil haut et bas ; Forculus, de Thuis qui s'ouvre vers le dehors; Garda, des gonds ou pivots. Et parmi les Grecs Apollon le Thyrréen, et les démons Antéliens qui sont nommés ainsi de ce qu'ils étaient pourtraicts et comme assis sur le dessus et au dehors des portes.
XIV. A plus forte raison lechrétien se garderat-îl de mettre les mains d'idolâtrie sur son chef, ou pour mieux dire de Jésus-Christ, parce que le chef de l'homme c'est Jésus-Gbirist , non moins libre et franc que Jésus-Ghrist même, qui n'est point sujet â aucun voile, tant s'en feat qu*il doive être bandé d'aucun lien ; voire aussi le chef qui est sujet à voile , et à être couvert , savoir, celui de la femme s'il est occupé et couvert par le même Jésus-Ghrist , il n*a point faute de lien, parce qu'il l'a pour fardeau de son humilité. Si la femme nedoit pas paraître la tète nue â raison des anges, moins encore la tètecouronnée. peut-être que celle^t, paraissant la couronne en tête , sera occasion de scandale et donnera sujet de mal parler de soi; car, qu'estce au chef de la femme une couronne, que l'enseigne de sa beauté, et une marque de grande lasciveté, une extrême impudence, et banqueroute à toute vergogne, une fbnte et un brasier d'allèchemens ? Partant , selon l'avis de Fapôtre, la femme ne se parera point par trop curieusement; et afin' que même par l'arti-
fice de ses cheveux, elle ne soit couronnée. Mais celui qui est le chef de l'homme , et la beauté et face de la (^mme, comme il est aussi de l'Église, savoir Jésus-Ghrist , quel bouquet , quelle couronne de (leurs et feuilles , je vous prie^ a-t-il pris pour l'un et l'autre sexe? C'a été, â mon opinion, d'épines et de chardons , en figure des péchés que cette chair terrienne nous a produits , et que la vertu de la croix â enlevés émoussant et rabattant lesaiguîllonsde la mort, en la tolérance et patience de notre Sauveur, qui est notre chef. Certes, outre ce qu'elle figure et signifie , on y voit bien clairement la contumélie , la vilenie, l'ignominie et la cruauté qui y sont mêlées ensemble, lesquelles ont ensanglanté, souillé , écorché et déchiré la face , les tempes du Seigneur. Use donc â présent de couronnes de laurier, de myrte, d'olivier et autres feuilles d'arbres qui sont excellens et célèbres , ou de ce qui est plus en usage, des roses â cent feuilles choisiesaux jardins de Midas, et de toutes sortes de lis et de violettes, peut-être encore de perles et d'or, pour imiter la couronne qui fut donnée par après Jésus-Christ, pour ce qu'après avoir goûté le fiel, il suça le miel, et ne fut point salué par les anges roî de gloire , qu'il n'eût été mis en la croix ignominieusement comme roi des Juifs , et n'a été couronné de gloire et d'honneur qu'après avoir été premièrement rabaissé par son Père un peu au-dessous des anges. Que si pour ces choses tu lui dois ta tète, rends^a-lul situ peux, de même et enmêmesorte en laquelle il • offert la sienne pour la tienne. An moins ne te couronne pas de fleurs, si tu ne peux d'épines, car tu ne le peux pas de fleurs.
XV. Garde sans souillure ce qui appartient à Dieu,lllecouroDDeras'ilveut;nitisàaiieuxdireil le veut et nous y conduit quand il dit : c A celui qui vaincra je lui donnerai la couronne de vie.» Sois donc fidèle jusqu'au tombeau , combats comme lui un bon combat, tu obtiendras la couronne que l'apûire espère â bon droit lut être ré* servée. L'ange monte sur un cheval blanc pour vaincre, prend la couronne de la victoire; l'autre se pare et damasquine des vives couleurs de l'arc céleste Les prêtres sont les premiers assis avec couronnes , et même le Fils de l'homme reluit au dessus de la nue, des filets rayonoans du même or. Si l'image est telle en vision, quelle sera la vérité en représentation? R<f»de «t
TERTULLIEN
flaire les fleurs tant que tu voudras ; mais ne condamne point à ces pelits chapelets et guirlandes ton chef, qui est destiné pour le diadème, car Jésus-Christ nous a fait rois à Dieu son Père. Qu'as-tu à démêler avec une fleur périssable? tu as la fleur de la vierge de Jessé, sur laquelle toute la grâce de Tesprit divin a reposé. C'est une fleur éternelle, incorrompue , non flélrissable , laquelle le bon soldat choisissant s'est promu et avancé de grade en grade aux dignités célestes. Rougissez, vous soldats romains, ccMnpagnons de celui notre chrétien, qui n*a voulu prendre la couronne, et qui ne mérite d'avoir fhonneur d*étre juge de lui, mais de quelques soldais de Mithra, lequel initié et reçu en sa milice dans une caverne, vrai et propre
séjour du prince des ténèbres, reçoit, comme un bateleur qui veut contrefaire et contre-imiter le martyre, la couronne avec une épée, puis, l'ayant mise sur sa tète , est commandé la faire choire de sa main et peut-être de la rejeter par-dessus Tépaule, en disant que Mithra est sa couronne. Et depuis ce jour-là , il tfest plus couronné , ce qui lui sert de marque de son approbation si d'aventure on veut faire épreuve en quelque lieu de son serment, et tout soudain il est tenu pour soldat de Mithra, s'il rejette la counnme et s'il a dit qu'elle était en son Dieu. Reconnaissons les ruses et desseins de Satan, qui afiècte quelque chose du service de Dieu pour nous confondre et juger par la foi et religion des siens.
CONTRE MÂRCION.
i'an 207 DE J.-G.
(Extrait.)
Tertullien établit d'abord l'unité de Dieo,avec autant de force que de dignité.
La grande , l'unique dispute qui nous divise (1. 1, c. 3), est sur l'unité de Dieu. L'hérésie,qui, à l'exemple de la peinture et de la poésie, se croit tout permis, a prononcé et a osé la nier. Mais la vérité chrétienne nous apprend «qu'il ne peut y avoir qu'un Dieu , et il ne serait point , s il n'était pas un.D 11 serait plus digne de lui de ne pas être du tout, que d'être d'une manière indigne de lui. Autant que la faiblesse humaine peut définir Dieu, en consultant l'idée gravée dans chaque homme, Dieu est l'être souverainement grand, existant de toute éternité, qui n'est point né, qui n'a point été fait , sans fin comme sans commencement, souverainement grand par son essence, ses attributs, sa puissance. Avoir de Dieu une autre idée, c'est le méconnaître , c*est le nier en lui ôtant ce qui le constitue essentiellement. Mais comment peut-il être souverainement grand, s'il a un é^^l? Et
1 Cet extrait des cinq livres contre Marcion est de Tahbé deGouTcy, qui Ta publié en 1785 dans la SiUte des anciens Jpoloji^Us de la religion chrétienne ; 2 to-
fl a unégal, s'il existe un second être souveraine ment grand. Deux êtres souverainement grands ne peuvent exister à la fois, parce que Tessence de l'être souverainement grand est de nVoir point d'égal; et la prérogative de n'avoir point d'égal , ne peut convenir qu'à un seul. L'être souverainement grand exclut , efFace nécessairement tout être, tout rival que vous prétendes lui égaler, par la raison même qu'il est souveramement grand, et que dès lors ce second être^ quelque grand que vous le supposiez, ne peut plus être souverainement grand. Dieu est donc essentiellement un, et s'il n'était pas un, il ne serait pas du tout Ainsi l'a défini la vérité chrétienne.
«Pourquoi (c. 4), dit-on, deux êtres souverainement grands n'existeraient-ils pas, comme deux rois qui sont chacun souverains dans lean états?» Ignore-t-on qu'on ne peut rien comparer à Dieu? Et loin que ces rois puissent soutenir la comparaison avec Dieu, ils disparaîtront si on veut les rapprocher de Dieu. Plusiem*s rois régnent à la fois, parce qu'aucun n'est souverainement grand, et que chacun d'eux peut avoir des supérieurs ainsi que des égaux*