‹ Panthèon littéraire; choix de monuments primitifs de l'église française, avec notice littérairesChapitre 41 sur 102 · CONTRE MARCION · texte numérisé non relu

CONTRE MARCION

Par une raison contsaire (c. 5), Dieu, qui est fiouverainement grand en tout, ne peut sonfFrir cTégal ni de collée. Il est donc nécessairement un; et si une fois Ton en admettait deux, on serait également fondé à en admettre un plus grand nombre. Il n'y aurait plus de raison d'en borner le nombre, car la raison qui empêche de multiplier la Divinité, c'est que Dieu étant Tètre souverainement grand, ne peut avoir d'égal; donc si le Dieu que vous imaginez a un égal, il n'est point Tétrc souverainement grand. Pourquoi donc n'aurait-il pas des égaux, et à l'infini?

Quant à l'imagination de Marcion(c. 26 et 27X qui dépouille Dieu de sa justice et de sa sévérité, pour ne voir en lui que la douceur et la bonté, et une douceur, une bonté qui jamais ne s'altèrent , jamais ne s'émeuvent, en sorte qu'il ne se fâche point, ne condamne point, ne châtie point, parce qu'il ne juge point: je lui demanderai seulement comment ce prétendu Dieu pourra maintenu^ l'ordre et réprimer le mal. En vain porte-t-il des lois , s'il ne les fait pas obser^ ver; en vain défend-il de commettre le crime, s'il ne le punit point quand il est commis. Pourquoi plutôt ne pas le permettre? du moins ne verrait-on pas cette révoltante contradiction; et c'est permettre tacitement le crime, que de le laisser impuni. Il le défend cependant; mais il ne défend que ce qu'il ne veut pas qui se fasse. Et peut-il voir foire ce qu'il ne veut point, sans en être offensé, être offensé sans se mettre en colère , se mettre en colère sans se venger ? La Tengeance est le fruit de la colère , la colère est due à l'offence, l'offence est la compagne de la volonté méprisée.

Sa bonté est une foiblesse, son amour de l'ordre un fiint6me, ses lois sont sans force. Le crime est en sûreté.

Votre Dieu ne se venge point ; il ne se foche donc pas, il n'est donc pas offensé lorsqu'on agit contre sa volonté ? Le crime se commet contre sa vokmté sans la choquer; il n'est diHic pas contre sa volonté?

cDieu ne juge point, dites-vous, parce qu'il est indigne de lui déjuger. »Vous vous trompez; rien n'est plus indigne de Dieu que de ne pas foire respecter et observer ses préceptes. 11 se doit à lui-même de venger son autorité et de se foirt obéir; il doit aussi bair le mal; il est in*

digne de lui , non de le châtier, mais de l'autoriser par l'impunilé. Vous vous contredisez grossièrement. Dieu ne voulant pas le mal, de votre aveu, par là même il le juge ; le défendant, il le condamne; le condamnant, il est nécessaire qu'il le punisse. Il le défend, dites-vous , et le condamne, mais en même temps il le permet en le laissant commettre par mollesse ou par indolence. Enfin, il Tabsout en ne le punissant point.

Je dis plus : Dieu n'est pas même parfaitement bon s'il ne hait le mal; c'est par amour même pour le bien , qu'il doit avoir le mal en horreur; c'est en exterminant le vice , qu'il met à couvert la vertu. La bonté que vous attribuez à Dieu, est une bonté stupide, injuste, déraisonnable , une bonté chimérique, et qui aurait les plus funestes suites, si elle existait réellement.

Écoutez, pécheurs, vous avez un Dieu tel que vous pouvez le souhaiter, de qui vous n'avez à craindre ni enfer, ni supplices , ni ver rongeur, ni flammes dévorantes. Il défond le désordre , mais de paroles seulement; il n'est que bon, il ne veut être qu'aimé, et jamais craint. Quoique père, quoique maître, il ne se réserve sur vous aucun droit; il dépend absolument de vous de lui obéir ou non. Avez-vous à délibérer, si vous n'avez rien à craindre de sa justice ? Pourquoi ne pas vous satisfaire , donner un libre essor à tous vos penchans , à toutes vos passions? Pourquoi, dès qu'on vous presse de sacrifiier aux idoles, ne pas aussitôt prendre l'encens pour le faire brûler en leur honneur? « A Dieu ne plaise ! » répondez-vous. Vous craignez donc de pécher , vous reconnaissez donc un Dieu que vous craignez, un Dieu qui défond le péché, et qui en tire vengeance.

Le devoir (1. ii, c. 2), ainsi que l'intérêt de l'homme, est d'adorer Dieu, et non pas de le juger ; de mériter son amour , de cramdre sa sévérité, et non pas d'examiner ses œuvreâ^. Y a-t« il rien de plus téméraire et de plus insensé que ces superbes censeurs qui osent dire : «Dieu ne devait pas faire ainsi, mais plutôt ainsi ?]>comme si l'homme pouvait rien voir dans les conseils de Dieu , que l'esprit de Dieu seul connaît.

Isaïe , par un esprit prophétique , voyait déjà ces censeurs; et pour les confondre: «Qui a

* Job, c IL

TERTULLIEN

connu, s*écriait-il, les pensées du Seigneur? qui a é(é son conseiller^?» Et Tapôtre de même : «0 profondeur des richesses de la sagesse et de la science de Dieu , que .ses jugemens sont incompréhensibles ! que ses voies sont impénétrables^!»

Quoi ! des hommes se croire plus pénétrans et plus justes que Dieu ! Gomme la sagesse des hommes est une folie devant Dieu , aussi la sagesse de Dieu parait folie aux hommes. Mais nous savons que la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes; que la faiblesse de Dieu est plus forte que la force des hommes. Dieu n'est jamais si grand , si bon , que quand il le parait moins aux hommes. C'est avec cet esprit du monde , cette prétendue sagesse aveugle dans les choses de Dieu , qu'ils osent sonder et censurer ses conseils. Enfans d'Adam, nous avons hérité de lui cet esprit d'orgueil et d'indocilité , qui lui fit juger, condamner et transgresser la défense que son créateur et son bienfaiteur lui avait faite; mais nous avons bien CDchéri sur lui. Il ne savait pas critiquer les ouvrages de Dieu , i1 ne savait pas blasphémer ; il confessait qu'il avait été séduit; il montrait la séductrice. U ne disait pas à Dieu , comme ses descendans ; «C'est avec bien peu de sagesse que vous m'avez fait.» Adam n'était qu*un apprenti en irréligion : Rudisadhuc hœreticus fuit.

Si Dieu est bon, dit Marcion(c. 6, 6), s'il connaît l'avenir, et s^il est tout-puissant, comment a-t-il pu arriver que l'homme, fait à son image et à sa ressemblance, ait été séduit parle diable, ait mérité la mort en transgressant sa loi? Bon, il a dû vouloir que cela n'arrivât point ; connaissant l'avenir, il a vu que cela arriverait; toutpuissant, il a pu l'empêcher. Puisque le péché est arrivé y il faut donc que Dieu manque ou de bonté, ou de prescience, ou de puissance.

Je tirerai ma preuve de ses œuvres, répond Tertullien; c'est la meilleure de toutes les preuves. Or, les œuvres de Dieu , c'est Tunivers rempli de biens, rempli de merveilles ; cet univers, produit de rien , prouve invinciblement la puissance du Créateur, sa bonté, sa prescience même, qui d'ailleurs a autant de garans qu'il y a de prophètes. Eu créant , en ordonnant les différentes parties de l'univers, Dieu prévoyait né

kaie»40.— «Rom., 11.

cessairement l'effet qui devait en résulter, et ce n'est qu'en le prévoyant qu'il a pu les ordonner; il prévit indubitablement la désobéissance de nos premiers pères, puisqu'il voulut lui opposer comme une barrière la crainte de la mort. Le péché ne saurait donc être attribué au défaut d'aucune de ces perfections en Dieu. Il ne reste donc qu'à en chercher l'origine dans la nature et la constitution de l'homme.

Dieu a créé l'homme à sa ressemblance, et cette ressemblance parait surtout en ce qu'il Ta h\i libre et maître de sa volonté. La défense que Dieu fit au premier homme , la menace de mort en cas de désobéissance, prouvent que l'homme était libre d'obéir ou de désobéir. Les lois portées dans la suite par le Seigneur, qui «a mis devant l'homme le bien et le mal, la vie et la mort;» ses exhortations comme ses menaces, tout cela prouve manifestement que l'homme est né libre d'observer la loi ou de la violer. Cest donc au libre arbitre de l'homme qu'il faut imputer le mal.

Mais, objecte-t-on (c. 7, 8), dès que le don du libre arbitre devait être si fatal à l'homme. Dieu n'aurait pas dAi le lui fttire. Je soutiens au contraire que ce don là est un effet de la sagesse et de la bonté de Dieu. Il fallait que Dieu fftt connu; il fallait qu'il y eût de ses ouvrages ca« pables et dignes de le connaître : qui en est plus digne que Tètre produit du souffle de Dieu même, à son image et à sa ressemblance? Dieu étant libre, son image devait Têire; mais comme l'image ne peut atteindre la perfection de son divin original , comme elle n'est que le soufBe de Dieu et non sa substance , elle est nécessairement défectueuse par quelque endroit ; elle est capable d'abuser de sa liberté; en un mot elle n'est pas impeccable , parée qu'elle n'est pas Dieu. L'homme créé pour être le maître de l'univers, devait surtout être le mattre de lui-même. Dieu seul est bon par sa nature ; il est par sa nature , par son essence, tout ce qu'il est. L'homme, au contraire, n'a rien que ce qo'îl a reçu ; il n'était bon que parce que son auteur, l'auteur de tout bien , l'avait fait tel; pour que la bonté devint propre, et passât en quelque sorte en nature , pour qu'il pût mériter, il fallait qu'en vertu de son libre arbitre , il choisit de lui-même le bien en rejetant le mal. Sans cette liberté, feiUe eontre te mat , entraltaé par le

CONTÏIË MAftClON Mêlil, 1t n'eût été ni Teftueux h\ enminel, il

B^éÛt été que Til esclave du vice et de la vertu, indigne de récompense ainsi que de chàllment: une nécettité insurmontable eût i^it tout , la volonté n>ût rien fait. Dieu lui impose des lois, Dieu Vavertit qu'il le jugera : ces lois , ce jugement supposent nécessairement dans Thomme }a faculté de se déterminer librement au bien et au mal , d'obéir et de désobéir à la loi , autrement ces lois seroient absurdes, ce jugement injus^te.

Nous avons vu que ia bonté et là sagesse de Dieu avaient conspiré à (aire Hiomme libre; cela doit nous suffire. Nous ne devons pas nous laisser ébranler par les suites et Tabus de cette liberté, entièrement contraires au dessein dé Diea, et qui ne (meuvent être imputés qu'à riiomme» La bonté de Dieu, dont tous lesou<^ vranes sont nécessairement bons, n^a pu rien produire de mal; Thomme seul doit s'accuser et se oondamner ; c'est Blute d'avoir réfléchi âuf les dessein» de Diea ei sur la natube de l'homme ^ qu'on ose Mre des reproches au Ct^teur.

Par të que nous venons de dire , tout est à couvert dans Dieu, sa bonté, sa sagesse, sapres^ cience, sa puissance. Dieu est ferme et invariable dans seé desseins ; ayant une fois donné à rbomme le libre arbitre, il a dû lui en laisser faire usage , sans que sa prescience qui prévoyait l'abus, et sa puissance qui pouvait le prévenir, r missent xdMitacle; autrement il eût changé , il eût détruit l'ouvrage de sa sagesse et de sa bonté.

Supposons que sa prescience et sa puissance eussent empêché l'abus, et par conséquent l'exercice de ia liberté humaine , qu'il eût éloigné Adam de l'arbre fatal, diassé le serpent séducteur, lorsqu'il allait aborder Eve; quels reprodies ne vous croiriet^vous pas en droit de lui ftiireP Vous le taxeriea de faiblesse, de légèreté, d'inoonstanœ , de manque de prévoyance. S'il a donné te libre arbitre , pourquoi s'y oppase-t-il ensuite? et s'il s'y oppose, pourquoi Fa^-t-il donné ? L'homme seul eût été coupable en vio^ lant ia loi qui lui était imposée ; mais le législa* teur n'eût pas dû la révoquer lui-même, renverser l'ordre qu'il venait d'établir.

En un mot, tout ce que vous auriea dit contra le Créateur, contre son ineonstffice, son oppcv. ahioD à lui^-mtee , dites-le donc |RNir lui , poitf

sa fermeté, sa fidélité, sa puissance, où brillent et sa sagesse et sa bonté. Non content d'avoir donné la vie à l'homme , il lui avait commandé de bien vivre , en se conformant à sa loi ; et loin de l'avoir créé pour la mort , il veut le rappeler à la vie ; il ne veut point la mort du pécheur, mais sa conversion. Il avait mis l'homme dans un état de vie , et l'homme s'est lui-même donné la mort ; et ce n'a été ni par faiblesse ni pnr ignorance, en sorte qu'on ne saurait rien imputer à Dieu : ni le péché ; Dieu l'avoit défendu^ il l'a condamné , puni et effacé ; l'homme seul s'en est rendu coupable par l'abus de sa liberté: ni la mort; Dieu Ten avait menacé pour qu'il s'en préservât; l'homme l'a méritée par sa désobéissance volontaire. Jamais Dieu n'eût mis l'homme sous le joug de la loi, s'il ne lui eût donné la force de le porter. Jamais il n'eût menacé le transgresseur, si la transgression eût pu être excusée. Adam, l'image et ia ressem^ Mance de Dieu, n'était pas inférieure à son ad« versaire, l'ange rebelle et dégradé; aus^i tous les jours Avec cette même liberté qui a péehé dans Adam, l'homme triomphe de Tennemi du

salut , et accomplit la loi divine Quelle gloire

pour l'homme de vaincre son vainqueur I Mais cet esprit pervers et séducteur est donc l'ouvrage de Dieu? Dieu, il est vrai, l'avait créé, mais brillant de gloire , orné de la justice et de la sainteté. Lui seul s^est perverti , s'est dégradé par l'abus coupable de sa liberté; Dieu l'avait f^it ange, il s'est fait démon. Ainsi il est démontré et il est incontestable que tout le bien vient du Créateur, tout le mal de la créature libre et rebelle à son Créateur.

Jusqu'à la chute de l'homme (cil), Diéu ne pa- . rut quebon; depuis il se montra juge sévère, cruel même , disent les marcionites. Alors la femme est condamnée à enfanter dans la douleur, et à être assujettie ù son mari, elle qui auparavant lui avait été donnée pour compagne, qui avait vu avec plaisir son Créateur les bénir tous deux, en leur disant : a Croissez et multipliez.» La terre est maudite, elle était bénie auparavant; elle se hérisse de ronces et d'épines, auparavant elle ne portait que des plantes utiles et des fruits agréables. L'homme ne gagne plus son pain qu'à force de travail et à la supur de son fh)nt; auparavant il vivait sans peine de tous les firuits quehi offirtit te jùrdln dû piMdie. tlionilie M

TERTDLLIEN.

condamiié à rentrer dans la terre d'où il venait de sortir , à subir la mort , lui qui était destiné à vivre toujours. Q est couvert de peaux; auparavant il était nu sans s'en apercevoir. En un mot , la bonté de Dieu a précédé; il la tire de son fonds ; la sévérité a suivi ; c'est nous qui l'avons provoquée.

Attaquez donc dans Dieu la qualité déjuge, vous qui avez imaginé un Dieu qui n'a que de la douceur et de la bonté. Mais ce fantôme de Dieu est un être faible, pervers et nul, qui donne des lois, établit un ordre qu'il ne sait ni SHitenir, ni venger, puisqu'il ne juge point. Vous osez censurer Dieu comme juge ; vous devez donc canoniser l'ioijustice qui est un bien, dès que la justice est un mal. Mais si vous êtes forcé d'avouer que l'ii^ustice est un mal, un très^rand mal, vous Tètes aussi de reconnaître que la justice est un très-grand bien. Des qualifications contraires conviennent nécessairement à des vices et à des vertus diamétralement contraires.

La justice est non-seulement trèfr-bonne , et par conséquent une espèce de bonté; elle est encore le rempart et le flambeau de la bonté ; b bonté cesse de l'être , si la justice cesse de l'accompagner et de la guider. Rien de ce qui est injuste ne saurait être bon, et tout ce qui est juste est nécessairement bon.

Silabonté(c. 12), estinséparabledela justice, la chimère d'un Dieu qui ne serait que bon, comme d'un Dieu qui ne serait que juste , s'évanouit nécessairement. La bonté et la justice de Dieu brillent également dans tous ses ouvrages. La justice de Dieu, sans doute, ne vient pas de l'injustice de l'homme. Dieu n'a pu être sans sa Justice ; toutes les perfections dans lui sont essen* tidles et étemelles; mais depuis le péché de l'homme „ la justice divine a eu des fonctiiHis particulières.

Depuis que le mal est entré dans le monde (c. 13), que la bonté de Dieu a été blessée, sa justicea dirigé sa bonté. Elle l'a offerte à ceux qui en étaient dignes , l'a refusée aux indignes, l'a ôtée aux ingrats , l'a vengée de ses ennemis. Elle juge , elle condamne , elle punit : ses jugemens, ses punitions, la terreur qu'ils inspirent, sont un frein contre la licence, un encouragement à la vertu. Quelque recommandable que soit la vertu par eUe-même , en serait-ce assez pour lui

acquérir, du moins pour lut conserver beaucoup de partisans, si on pouvait s'en écarter impmiément ? Contre tant de pièges semés sur la route de la vertu , contre tant d'attraits au mal , la crainte des jugemens de Dieu n'est-elle pas né* cessaire sur les caractères même les plus révoltés contre le bien , les plus enclins au mal ? La voie du vice est la voie large , et de tout temps la plus fréquentée; mais ne le serait-elle pas en* core plus, si on était sûr qu'il n'y a rien i craindre en la suivant? Le Dieu juste fait re* tenlir à nos oreilles les plus terribles menaces; à peine suffisent-elles pour nous intimider, pour sauver notre innocence. Que serait-ce donc s'il gardait un silence étemel ? Prétendrez- vous que la justice de Dieu est un mal, tandis qu'elle s'oppose si vigoureusement au mal? Nierez-voos qu'elle soit un bien, tandis qu'elle seule commande efficacement le bien? Aimeriez-vous an Dieu tel que les passions le voudraient, qui bvorisàt ou tolérât le crime? Appelleriez-voos on Dieu bon, celui qui rendrait tous les hommes méchans par l'assurance de l'impunité?

Un Dieu bon est nécessairement un Diea qui ordonne et qui exige le bien. Un Dieu, à moins que lui-même ne soit souillé par le crime, est l'ennemi du crime; s'il en est l'ennemi, il le poursuit et le punit. Rien dans tout cela ne déroge à la bonté de Dieu, puisqu'il n'est tout cela que pour notre bien.

Cesl dans notre croyance seule qu'il se montre véritablement tout-puissant ; puissant pour récompenser, puissant pour punir. Vous le dépouillez d'une partie de sa puissance , si vous ne lui attribuez que le pouvoir de Caire du bien. Je ne saurais même attendre avec certitude de récompense de sa part , si vous dites qu'il ne peut que récompenser. La punition du crime suit nécessairement la récompense de la vertu; celui qui ne peut pas le premier, ne pourra pas non plus le second. L'idée de la justice est renfermée essentiellement dans l'idée de la Divmité.

Dieu est à la fois père et maître ; père par sa clémence , maître par sa loi ; père par sa puissance bienfaisante, maître par sa puissance sévère ; comme père, infiniment aimable; comme maître infiniment redoutable : aimable, parce qu'il préfère la miséricorde au sacrifice; redoutable, parce qu'il ne souffre point le pédié; aimaUe, parce qu'il veut le repentir du pécheur

CONTRE MARCIOiY

et non pas sa mor|; redoutable parce qu'il ne pardonne point au pécheur impénitent. Aussi la loi dit tout ensemble : «Vous aimerez Dieu et vous le craindrez ; » Tun est pour le fidèle, l'autre pour le rebelle.

Le même Dieu (c. 14) estjtout à tous; il frappe, liguent; il donne la mort et il rend la vie; il humilie et il glorifie ; il crée le mal et il fait la paix. Mais de là Thérétique prend occasion de nous reprocher que notre Dieu dit lui-même , qn*il est auteur du mal. 11 faut démêler Téqui- ▼oque du mot mal, et la difficulté s'évanouira.

Il y a deux sortes de maux ; les maux qui sont des crimes , et les maux qui sont les peines des crimes. Nous distinguons avec som deux choses si difKrentes, que nos adversaires ont intérêt de confondre. Les maux crimes, c'est le diable qui en est le père; les maux peines. Dieu en est l'auteur. Les uns sont les fruits de Tiniquité, les autres sont des actes de la justice de Dieu, qui punit des maux crimineb par des maux justes.

Dieu se dit l'auteur de ces derniers maux qui sont infligés par un juge vengeur; ce sont à la vérité des maux par rapport aux méchans qui les souffrent , et qui condamnent de véritables Uens comme des maux ; mais ce sont en eux^ mêmes , et à parler exactement, des biens , puisqu'ils sont justes, qu'ils vengent la vertu et châtient le vice ; par conséquent ils sont dignes de Dieu.

SI vous le niez, prouvez donc qu'As sont injustes, prouvez que c'est injustement que l'homme, transgresseur et contempteur delà loi divine , est puni ; que c'est injustement que les désordres et l'impénitence des hommes ont fait tomber du ciel et les eaux du déluge et des firax dévorans; que c'est injustement que l'Ëgypte, livrée aux superstitions les plus honteuses et les plus criminelles, adorant ses crocodiles et méprisant le vrai Dieu , persécutrice du peuple de Dieu, a été frappée de ces dix plaies fameuses. Si Dieu a souvent châtié son propre peuple, c'est que son peuple était ingrat et rebelle.

En un mot , pour condamner Dieu , juge et vengeur du crime et de Viiyustice, il faut que voos^justifiiez le crime et l'injustice.

Examinez (c. 15) la conduite du souverain joge; prouvez, si vous pouvez, qu'il est iiquste,

qu'il a puni des crimes qui n'existaient point ; sinon, dès que ses jugemens sont justes et ses châtimens mérités, sa sévérité même est juste et louable, et toutes ses suites, la colère et la jalousie, ce que vous appelez cruauté. Vous ne condamnez pas un chirurgien, vous ne condamnez point les iostruniens dont il se sert pour couper et pour brûler, et sans lesquels il ne peut exercer son art; mais condaranez-le s'il coupe où s'il brûle mal à propos et sans nécessité. Appliquez ceci aux jugemens de Dieu.

Nous avons été instruits à l'école des proph^es et de Jésus4;!hrlst et non p^s à celle d'£picure ni des autres philosophes. C'est pourquoi nous sommes bien éloignés de penser que la Divinité ne prend aucun soin des choses humaines.

c Mais, nous disent les hérétiques, si Dieu a de la colère, de la jalousie, s*il se venge , il est donc changeant, corruptible et mortel, s Ces raisonnemens n'effraient pas les chrétiens, qui croient en un Dieu mort , et néanmoins vivant étemel*^ lemeut. Mais qu'elle extravagance de juger de Dieu par Thomipe, de transporter à la Divinité nos passions et nos faiblesses! Ne nous laissons pas tromper par la ressemblance des noms. Il y a autant de différence entre les sentimens de Dieu et ceux des hommes, qu'il y en a entre leurs natures. Cest ainsi qu'on attribue à Dieu des yeux, des bras, des oreilles, quoiqu'il ne puisse y avoir rien de semblable dans Dieu. Il suffit de réfléchir que Dieu est le créateur des hommes, pour éloigner de lui tout ce qui ressent l'imperftetion et la mortalité humaine : Dieu a sans doute toutes les bonnes qualitésde l'homme, mais de la manière qui convient à l'être parfait et étemel, sans émotion, sans changement, sans altération. C'est ainsi que son courroux, son indignation , sa jalousie s'enflamment contre les ingrats, les superbes, contre tous les méchans. Ainsi est-il compatissant pour les faibles, patient à l'égard des pécheurs, juste pour tous, généreux et magnifique pour les bons.

Les marcionites ne (c. 17^ veulent pas reconnaître dans le même Dieu, avec la souveraine justice, cette bonté universelle qili fait pleuvoir sur les bons et sur les méchans, qui fait lever le soleil sur les justes et sur les injustes. En vain, Marcion a-t-il voulu effacer de rËvangile ce témoignage que le Christ rend au Créateur. Qu'il

sao

TERTULLIEN

Tefface donc aussi de toat runivers où il est gravé ; qu'il l'eiTaGe du oœur de chacun de nous, où nous le lisons. Cette même patience, que nie Marcion, l'attend et le jugera. Que d'exemples de patience el de miséricorde ne nous fournissent pas les livres saints!

Cette loi ancienne (1. iv, c. 14), que vous attaquez avec tant d'acbarnemenc, que vous soutenez l'ouvrage du mauvais principe, est remplie de préceptes de justice, d'honnêteté, de pudeur, de bonté même et de bienfaisance. Et ne dites pas qu'elle ait rien empruntédesloishumaines;avant Lycnrgue et Solon, était Moïse, était Dieu, au* teur de cette loi. Dans cette loi tous les devoirs, toutes les vertus sont prescrites , tous les crimes défendus, c Vous ne tuerez point ; vous ne commettrez point d'adultère; vous ne porterez point hux témoignage; vous ne désirerez rien contre la justice et la chasteté; vous aimerez votre procliain comme vous-même. Tous les sept ans vous mettrez en liberté vos esclaves; vous abandonnerez au pauvre le produit de vos terres.» L«s animaux mêmes ne sont pas oubliés, non pas pour eux-mêmes sans doute, mais pour accoutumer nos oœurs à la douceur et à la compassion envers nos semblables. Je ne finirais pas si j'entreprenais de rapporter toutes les maximes , tout les préceptes de la loi sur la bienfaisance et l'amour du prochain. Cest pourquoi le Christ a dit que la loi et les prophètes étaient renfermés dans les préceptes de lamour de Dieu et de l'amour du prochain.

Mais (I. II, c. 18), je dois justifier la loi dans les points où elle est attaquée. La loi du talioni cœil pour œil, dent pour dent, » n'avait pas été portée pour autoriser à rendre le mal pour le mal, mais pour prévenir et réprimer la violence par la terreur. Comment persuader à un peuple grossier et incrédule d'attendre la vengeance du Seigneur, selon l'oracle du prophète : « La vengeance m'appartient, et je lexercerai dans le temps?» La seconde injure permise empêdiait la première, et par conséquent n'avait point lieu elle-même. Rien de si effrayant pour l'agresseur et de si capable de le contenir, que l'assurance d^être traité comme lui-même aurait traité.

Qu'on ne dierche (I. iv, c. 16) plus à opposer la loi ancienne à la nouvelle; le but et Tesprit de cesdeHxloisest te même sur le pardoa des injures.

Jésus-Christ, en interdisant absolument la vengance , et en disant : «Que celui qui a été frappé sur une joue présente Tautre, » ne commande rien de contraire à la loi du Créateur. N'avait-elle pas dit aussi : «Ne rendez à personne le mal pour le maU?Que personnene se ressouvienne du mal qu'il a reçu de son prochain >?» Si elle défend jusqu'au souvenir del injure, à plus forte raison défend-elle la vengence. Mais la loi qui avait à conduire des hommes dont le caractère et la foi n'étaient pas les mêmes , a dû parler de différentes manières. Elle apaisait Israélite religieux, en lui faisant attendre la vengeance du Seigneur; elle effrayait le juif incrédule, en lui montrant la vengeaqoe humaine prête à tomber sur lui. En un mot, la représaille n'était permise que pour arrêter œux que la foi d'un Dieu vengeur ne pouvait contenir. Au reste , l'une et l'autre loi n'interdisent la vengeance que par la raison que Dieu se l'est réservée; sans cela la patience de l'offensé serait une faiblesse funeste, enhardirait les méchans à offem^er sans retenue^. Si Dieu ne vengeait pas, il aurait dû permettre la vengeance ; puisqu'il ne la permet point, c'est qu'il la tirera lui-même.

Si la loi défend quelques viandes(l.ii, c. 18), si elle déclare immondes quelques animaux , quoique bénis dès Torigine du monde, son dessein est d'exercer la tempérance, de mettre un frein à cette gourmandise qui regrettait les conoombres et les melons de FÊgy pte , tandis qu'on lui servait le pain des anges. On voulait prévenir l'incontinence et le libertinage, suites ordipaires de Tintempérance: c'était aussi pour éteindre en partie la soif de l'or, cnôtant le prétexte du besoin des richesses pour une nourriture recherchée et somptueuse; enfin pour former rhomme à jeûner pour Dieu, et à se contenter des alimens les plus communs.

Quant à ce long , embarrassant et minutieux

'Eoclét., 28.->Zacb.,7et&

• La Vulgate a traduit différemmeot le passage du prophë(e; ma» nous lisons dans la loi même : « Ne cherchez pas la vengeance, oubliez les injures. * Au reste, au moyen simple et abrégé de justifier le talion, c'est de dire avec de tavans oommeouteura, ({ue la loi n'autorisait pas les particuliers à Texécut^r, et à se foire ainsi jwlice à eux-mêmes, mais les seuls magistrats. Cest même le sens que présente de lui-même le texte de la loi. (Ut., cbap. 24; Deut, cbap. 10.)

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