‹ Panthèon littéraire; choix de monuments primitifs de l'église française, avec notice littérairesChapitre 79 sur 102 · LIVRE IIL · texte numérisé non relu

LIVRE IIL

m tk FAVSSE SACÎESSE DES PHILOSOPHES.

L Gomme la yérité parait encore enveloppée de quelque nuage , ce qui arrive tant par ignorance du peuple qui est engagé en de vaines et ridicules superstitions, que par la faute des philosophes dont le travail ne sert souvent qu'à confondre les matières qulls traitent au lieu de les débrouiller, je souhaiterais avoir une éloquence non égale à celle de Gicéron, parce qu'elle était tout à fait extraordinaire et admirable, mais au moins approchant de la sienne, afin de pouvoir apporter à la vérité un secours d'une puissance égale à la sienne, et de répandre sa lumière, afin qu'elle dissipe entièrement les ténèbres et les erreurs que les peuples et les philosophes ont semées parmi les hommes. J'ai deux raisons qui me portent à fftire ce souhait. L'une est que la vérité sera peut-être plus capable de plaire aux hommes, quand elle sera parée des ornemens par lesquels le mensonge a coutume de les surprendre; Tautre que je serai bien aise de vaincre les philosophes avec les armes dans lesquelles ils mettent leur principale confiance. Mais parce que Dieu a voulu que la vérité f At plus agréable avec sa seule beauté naturelle qu'avec ces ornemens étrangers qui ne serviraient qu'à la défigurer, au lieu que le mensonge serait horrible si on lui avait ôté le masque dont il est couvert, je me contente de la médiocrité démon esprit. Ce n'a pas été aussi dans mon éloquence, mais dans la vérité que j'ai mis ma confiance quand j'ai entrepris cet ouvrage. Il est peut-être au-dessus de mes forces, mais quand je succombarais sous le poids , j'espère que Dieu ne laisserait pas de faire triompher la vérité. Si les plus fameux orateurs perdent quelquefois des causes contre des avocats médiocres , parce qu'alors la vf'r 'é a la force de se maintenir toute seule par Tévidence qui Tenvironne , quel sujet aurais-je de craindre qu'en cette occasion, qui est une des plus importantes qui se puisse présenter,

elle soit opprimée par des hommes qui ont beau* coup d'éloquence et beaucoup d'es|M*it, mais qui n'avancent que des faussetés maiïiiestes. Ia Vérité paraîtra fort claire, non de la clarté qu'elle tirera d'un discours aussi faible que le mien, maisde celle qu'elle a de son propre fonds. Qudque connaissance que les philosophes aient eue des sciences profanes , ils n'en ont eu aucune de la vérité , parce qu'elle ne s'acquiert ni par la voie de méditation , ni par celle de la discussioD. Je ne les blâme pas d'avoir désiré de la oonn^tre , parce que Dieu a mis ce désir dans le cœur de l'homme, mais je les condamne d'avoir travaillé inutilement, parce qu'ils ne savaient ni oà était la vérité, ni de quelle manière ou par qad esprit il fallait se conduire ensarediercbe. Ainsi ils se sont engagés dans l'erreur au temps mèfne qu'ils prétendaient en délivrer les autres. La suite naturelle de mon sujet m'oblige à entreprendre dans ce livre-ci de les réfuter. 11 n'y a point d'erreur qui ne procède ou d^une fiausse religion, ou d'une fausse philosophie. Ainsi, pour renverser toutes les erreurs, il faut ruiner ces deux principes. L'Écriture nous ayant appris qu'il n'y a que de la vanité dans les pensées i& philosophes, il faut encore le faire voir par de solides raisons, de peur que quelqu'ua surpris par le beau nom de la sagesse, ou ébloui par le faux éclat de l'éloquence, n'écoute plutôt la voii des hommes que celle de Dieu. Quand Diea parle, il le fait simplement et en peu de paroles. Et certes, il n'était pas à propos qu'il en usât autrement, ni qu'il apportât des preuves, comme s'il ne méritait pas d'être cru sans en apporter. n a parlé, non comme un philosophe qui raisonne et qui dispute , mais comme un juge souverain qui prononce des arrêts. Pour nous, qui avons des passages formels de rÉcrttore par lesquels nous prouvons tous les points de notre religion, nous ferons voir qu'il est facQe d'établir la vérité puisque l'on parle quelquefois a' avantageusement du mensonge qu'on le rend pjresque aussi croyable que la vérité. Nous ne devons donc pas redouter si fort Téloquenoe des philosophes. Ils ont pu passer pour des hommes savans, mais ils n'ont pu passer pour des hommes véritables en leurs paroles, parce qu'ils n'ont pas appris la vérité de celui qui peut sed l'enseigner. Ce ne nous sera pas un notable avantage de les convaincre d'Ignorance en ui

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point où ils la reoonnaisssent eux-mêmes, parce qu'ils ne peuvent trouver de créance sur un sujet où ils en devaient pourtant plutôt trouver que sur un autre. Je tâcherai seulement de prouver qu'ils n'ont jamais rien avancé de si véritable, que quand ils ont avoué franchement qu'ils ne savaient rien.

II. Après avoir fait voir dans les deux livres précédens la fausseté de la religion païenne et la source d*où cette fausseté procède, je tâcherai de découvrir en celui-ci la fausseté de la philosophie, afin que les nuages de toutes les erreurs soient dissipés et quMl n'y ait pTds rien qui empêche la vérité de paraître avec Téclat qui lui est propre. Je commencerai par le nom de philosophie , afin qu'ayant coupé la tète, il soit plus aisé d'abattre le corps , si néanmoins on peut appeler corps ce qui n'a que des parties séparées et éparses, qui, étant privées du principe de la vie , ne manifestent qu'un mouvement de palpitation. Le nom de philosophie et l'explication que Ton en donne d'ordinaire marquent assez qu'elle ne signifie autre chose que l'étude de la sagesse. Quelle meilleure preuve pourrais-je jamais avoir pour montrer que la philosophie n'est pas la sagesse, que celle qui se tire du nom même de philosophie? Gelai qui s'adonne à la sagesse ne la possède pas encore, mais il l'étudié pour la posséder. Personne n'ignore le rapport que l'étude a avec les autres arts que l'on étudie; de ce que l'on apprend un art on ne le sait pas encore. C'est par retenue et par une honnête pudeur que les philosophes, au lieu de s'appeler sages, ont seulement fait profession de rechercher la sagesse. Pythagore inventa le premier ce nom; car, étant un peu plus sage que ceux qui croyaient l'être beaucoup , il jugea fort bieii c(ue l'homme ne saurait parvenir par son étude à \a sagesse et ne crut pas devoir prendre le nom d'une chose à laquelle il n'osait aspirer. Quand on lui demandait de quoi il faisait profession, il répondait qu'il faisait profession de chercher la sagesse. Si la philosophie est la recherche de la sagesse, elle n'est donc pas la sagesse; car il y a différence entre la recherche et la chose recherchée. La recherche n'est pas raisonnable quand elle a pour but ce qui ne peut se trouver. CTest pourquoi je prétends que les philosophes ne cherchent p^s la sagesse puisqu'ils ne l'ont

jamais trouvée. S'ils avaient pu la trouver, ils l'auraient trouvée depuis le temps qu'ils la cherchent. Ainsi le temps qu'ils ont perdu et la peme qu'ils ont prise inutilement ne font que trop voir que la possession de la sagesse n'est ni la fin ni le fruit de leur travail. Les philosophes ne s'adonnent donc pas à l'étude de la sagesse, bien qu'ils croient s'y adonner. Ils se tourmentent inutilement à chercher sans savoir ni ce qu'ils cherchent ni le lieu où il se trouve. Enfin les philosophes ne possèdent pas la sagesse , soit qu'ils la cherchent ou qu'ils ne la cherchent pas; car Q est certain que Ton ne trouve une chose que si on ne la cherche point, ou si on la cherche d'une autre manière qu'il faut la chercher. Examinons pourtant si par cette étude on ne peut rien trouver ou si Ton peut trouver quelque chose.

m. La philosophie semble ne comprendre que deux choses : la science et la conjecture. La science ne procède pas de l'esprit et ne peut s'acquérir par le seul effet de la méditation et de la pensée. Il n'y a que Dieu qui ait dans luimême la science de cette sorte. Les hommes n'en ont aucune quineleur vienne du dehors. La divine providence nous a donné des yeux, des oreilles et d'autres organes par où ce que nous savons entre dans l'âme. Car prétendre découvrir par coqecture ou par raisonnement les causes des choses naturelles, et savoir, par exemple, si le soleil n'est qu'aussi grand qu'il parait, ou s'il est beaucoup plus grand que la terre , si la lune est un globe ou si elle n'est qu'un demi-globe, si les étoiles sont attachées au firmament ou si elles ont un mouvement libre au travers de l'air, quelle est Tépaisseur de la terre , et sur quel fondement elle est affermie, ce serait ime témérité pareille à celle de ceux qui entreprendraient de décrire une ville assise dans un pays iloigni, qu'ils n'auraient jamais vue et de laquelle ik n'auraient jamais entendu que prononcer le nom; ce serait sans doute une folie de vouloir parler de la sorte sur un sujet sur lequel il serait aisé de nous convaincre de fausseté. L'extravagance de ceux qui se vantent de savoir des choses naturelles qu'il n'est pas possible de savoir, est beaucoup plus extraordinaire et plus étrange. Cest pourquoi Sotcrate et les ac^émiciens qui l'ont suivi euâes raison de nier qu'il y eût aucune science, pa^QS

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que , quand on prétend parvenir à la science | par le raisonnement, on ne ftitque deviner. Il n'y a donc plus que des conjectures dans la philosophie, car dès que Ton a ôté la science, il ne reste plus que les conjectures. On a des conjectures touchant les choses dont on ne sait rien de certain. Ceux qui disputent sur la physique conjecturent que les choses sont telles qu'ils se les feignent : ils ne le savent donc pas ; quand on sait, on a de la certitude ; quand on n'a pas de certitude , on ne sait pas et on n'a qu'une conjecture. Servons-nous encore une fois de l'exemple que je viensd'apporter. Raisonnons chacun selon notre opIni(^n de l'état d'une ville dont nous ne connaissons que le nom. Il y a apparence, dira quelqu'un, qu'elle est assise dans une plaine, que ses murailles sont de pierres, que les maisons sont fort hautes, que les rues sont larges et qu'il y a quantité de temples et d'ornemens. Entreprenons encore de décrire les mœurs et la manière de vivre des habitans. Quand nous en aurons dit ce qui nous sera venu dans l'esprit, un autre en parlera tout autrement, et après lui un troisième, et d'autres après celui-là. Lequel de tous aura dit la vérité? Aucun peut-être ne l'aura dite; mais on a dit tout ce qui se rencontre dans les villes, selon le cours commun des choses et selon l'usage le plus ordinaire. Ainsi il fdut nécessairement que l'on ait dit au moins une partie de la vérité. S'il arrive que par hasard quelqu'un ait dit une partie de la vérité , on ne le pourra savoir. Peut-être que tous se seront trompés en quelque chose et qu'en quelque chose ils auront approché de la vérité. C'est donc une extravagance de prétendre apprendre par raisonnement comment une ville que nous n'avons jamais vue est faite. S'il survenait quelqu'un qui y eût été, il se moquerait de notre folie de parler par conjecture d'une chose dont nous n'avons point de connaissance. Mais sans parler d'un pays si éloigné d'où personne ne viendra pour réfuter ce que nous en aurons avancé, disons maintenant par supposition et par conjecture ce que l'on fait ou dans le marché ou dans le palais. Si ces lieux-là sont encore trop éloignés de nous, disons ce îfui se fait dans une maison ou dans un appartement qui n'est séparé que par Une cloison du lieu où nous sommes. Personne ne le peut sa- Totr, s*il ne l'a vu ou entendu. Personne aussi

n'est assez hardi pour le dire, parce que, s'il le , disait, on le convaincrait de fausseté, non par un grand nombre de paroles, mais par la sente évidence du fait. Les philosophes qui disputent touchant ce qui se passe dans le ciel commettent la même faute. Mais ils s'imaginent qoe personne ne les peut reprendre, parce que personne n'a été au lieu dont ils parlent. Si quelqu'un en pouvait descendre , et faire voir leurs impostures et leurs rêveries, ils se garderaient bien de raisonner sur un sujet dont ils ne peuvent jamais avoir de connaissance certaine. Que s'il n'y a point d'homme qui les reprenne, leur témérité n'en est pas pour cela plus heureuse, parce que Dieu , qui sait seul la vérité , les reprend, bien qu'il semble garder le silence et regarder leur prétendue sagesse comme une véritable folie.

IV. Zenon et les stoïciens ont eu raison de rejeter les conjectures ; car ce n'est pas en effet le propre d'un homme sage , mais d'un extravagant et d'un téméraire de former desconjectures sur des sujets dont on ne peut rien savoir. Que si l'on ne peut avoir aucune science , comme Socrate l'a crq , et que l'on ne doive former aucune conjecture, comme Zenon le prétend, voilà toute la philosophie renversée. Mais die ne Test pas seulement par ces deux célèbres philosophes, elle l'est par tous les autres, et elle voit se lever contre elle les armes de tous ceux qui sembleraient la devoir défendre. Elle est divisée en plusieurs sectes qui sont différentes de sentimens. En laquelle se trouvera la vérité? Il est clair qu'elle ne se peut trouver en tontes. Fixons-en une où elle se trouve. Elle n'est doDc en nulle des autres. Si nous les parcourons toutes , nous dirons toujours la même chose et nous ne donnerons rien à l'une d'entre elles qoe nous ne l'ayions 6té à ses rivales. Une secte ne s'établit que par la ruine des autres sectes. Nulle ne veut accorder aux autres la sagesse , parce que nulle ne veut avouer qu'elle soit tombée dans la folie. Mais comme chacune renverse les autres, chacune aussi est renversée de la même sorte. Cependant ce sont des philosophes qui accusent de folie les autres sectes de philosophes. Vous n'en sauriez louer une qni ne soit blâmée par d'autres. Vous nesauriez lui accorda* la vérité , que les philosophes ne la lui envient Ajouterons-nous foi à une seule qui vantera sa

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doctrine, ou ajouterons-nous foi à plusieurs qui Taccusent d'ignorance? Le sentiment de plusieurs doit sans doute être préféré à celui d'un seul. Personne ne juge sainement de soi, et, comme a dit un poète célèbre, les hommes sont faits de telle façon qu'ils voient beaucoup mieux les affaires d'autrui que les leurs propres. Tout étant incertain de la sorte, ou il fout croire tout le monde, ou il ne faut croire personne. S'il ne faut croire personne, il n'y a personne qui soit sage, bien que chacun prétende l'être. S'il fout croire tout le monde, on peut dire de la même sorte que tout le monde n'est pas sage, parce qu'il n'y a personne à qui tous les autresnedisputent l'avantagede la sagesse. Ainsi ils périssent tous, comme les hommes deCadmus qui se tuent les uns les autres, ainsi que le raconte la fable, parce qu'ils ont des épées et n'ont point de boucliers. S'il n'y a point de secte qui ne soit vaine et absurde au jugement des autres, il faut nécessairement qu'elles le soient toutes. Ainsi la philosophie se ruine et se détruit elle-même. Ârcésilas, chef des académiciens, ayant fort bien prévu cette conséquence, amassa ce que chaque secte reprenait dans les autres, et les confessions que les plus fameux philosophes avaient faites de leur ignorance , se déclara contre tous et institua une nouvelle philosophie qui consistait à n'en admettre aucune. On a commencé à avoir depuis lui deux sortes de philosophie, l'ancienne qui prétend à la gloire de la science, et la nouvelle qui y renonce. Je vois comme une guerre civile entre ces deux sortes de philosophie. A laquelle des deux accorderons-nous la sagesse que l'on ne saurait partager? S'il est possible de pénétrer dans les secrets de la nature, ces nouveaux philosophes sont perdus; si cela n'est pas possible, les anciens sont confon* dus. Si les deux partis se maintiennent dans une force égale, la philosophie qui est comme leur reine ne laissera pas d'être ruinée, puisqu'elle sera divisée, et qu'elle trouvera sa ruine dans sa division. Si la faiblesse de notre nature nous rend incapables d'aucune science véritable, le parti d'Arcésilas a l'avantage. Mais ce parti-là même ne saurait entièrement subsister, parce qu'il est impossible qu'on ignore tout.

V. Il y a plusieurs choses que la condition de notre nature et la nécessité des affoires nous obligent de savoir. On pourrait mourir pour ne

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pas savoir ce qui est utile à la conservation de la vie, ou ce qui lui est contraire. Il y a d'ailleurs quantité de vérités qui ont été découvertes par un long usage. Les astronomes ont remarqué le mouvement du soleil, de la lune et des astres, et la disposition des saisons. Les médecins ont appris à connaître les diversités des tempéramens , de la force des herbes et des remèdes. Les laboureurs connaissent la qualité des terroirs, les signes des pluies et des changemens qui arrivent dans l'air. Enfin il n'y a point d'art où il n'y ait quelque chose de certain. C'est pourquoi Arcésilas devait foire distinction entre ce qu'on peut savoir et ce qu'on ne peut savoir. Mais en foisant cette distinction il serait descendu au rang du vulgaire. Cependant ce vulgaireen sait quelquefois plus que les philosophes, parce qu'il ne sait que ce qu'il est obligé de savoir. Si on lui demande s'il ne sait rien ou s'il sait quelque chose , il déclare franchement ce qu'il sait et avoue de même ce qu'il ne sait pas. Arcésilas a donc bien ruiné les opinions des autres, mais il a mal établi la sienne; car on ne saurait dire que la sagesse consiste à tout ignorer. Au contraire, pour être sage, il fout nécessairement savoir quelque chose. Ainsi en combattant les philosophes et en faisant voir qu'ils ne savaient rien, il a perdu lui-même cette qualité, puisqu'il fait profession de ne rien savoir. Celui qui accuse les autres d'ignorance doit être savant. Que s'il ne l'est pas, c'est un dérèglement et une insolence de s'at tribuer le titre de philosophe, pour le même siyct qui le fait le refuser aux autres. Les anciens qu'il attaque lui peuvent répondre de cette sorte: a Si vous nous avez convaincu de ne rien savoir, et que vous prétendiez que, puisque nous ne savons rien, nous ne sommes pas philosophes, vous ne l'êtes pas plus que nous, puisque vous avouez que vous ne savez rien.» Quel avantage a donc remporté Arcésilas, si ce n'est de s'être percé de la même épée dont il avait percé les autres.

VI. La sagesse ne se trouve-t-elle donc nulle part? Elle se trouve parmi les philosophes, mais aucun ne la reconnaît. Les uns croient que l'on peut tout savoir, et ceux-là n'ont pas la sagesse; les autres croient que l'on ne peut rien savoir, et ceux-là ne l'ont pas non plus. Les premiers donnent plus à l'homme que ce qui lui appar*

tient ; les derniers lui donnent moins. Les mis et les autres se portent à des extrémités ridicules-. En quoi consiste donc la sagesse? Elle consiste à croire que Thomme ne sait pas tout , parce que cela n'appartient qu'à Dieu, ni qu'il n'Ignore pas tout, parce que cela n'est propre qu'aux bêtes. Il y a comme un milieu entre ces deux extrémités , qui est de savoir et d^'gnorer quelque chose , et c'est le partage de l'homme. 11 a une science mêlée dUgnorance. La science vient de son esprit qui a été tiré du ciel , Tignorance, de son corps qui a été fait de terre. Une de ces parties qui le composent lui est commune avec Dieu , et Tautre avec les bêtes. L'une a la lumière en partage, et l'autre n'a que les ténèbres. Nous avons une partie de science et une partie d'ignorance. CTest là comme le pont où il faut passer pour éviter les précipices. Ceux qui ont pris un autre chemin sont tombés de côté ou d^autre. Je dirai ici c€ qui a donné lieu à la chute de l'un ou de l'autre des partis. Quand les académiciens ont vu qu'il y avait des choses obscures dans la nature, ils en ont tiré cette conséquence contre les physiciens : qu'il n'y en a aucune qu*on puisse savoir. Les physiciens, ayant au contraire apporté un petit nombre de vérités claires et manifestes, en ont conclu qu'on nMgnore rien. Les premiers n'ont pas tenu compte de ce qui est clair, et les seconds n'ont pas tenu compte de ce qui est obscur. Ils se sont tous efforcés les uns de chasser la science et les autres de la retenir, et n'ont vu ni les uns ni les autres le chemin par où ils eussent pu arrivera la sagesse. Arcésilas, le défenseur de Tignoranee, qui parlait fort désavant^;eusement de Zénon, chef des stoïciens, entreprit, par l'avis de Socrate,de soutenir que Ton ne pourrait rien savoir ; ce qui tendait sans doute à la ruine de toute la philosophie. Il réfuta l'opinion dont les philosophes se flattaient d'avoir découvert la vérité par la subtilité de leur esprit. Gomme il y avait quelque temps que cette sagesse était née et qu'elle avait déjà fait de notables progrès, die ne pouvait pas être éloignée de sa décadence et de sa fin. L'Académie survmt tout à propos comme pour avoir soin de ses funérailles. Arcésilas reconnut fort bien qu'il y a de la témérité ou plutôt de l'extravagance à prétendre arriver par de simples conjectures à la connaissance de la vérité. Cependant on ne saurait ré-

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futer la fausseté sans avoir quelque idée de h vérité. Arcésilas Payant néanmoins entrepris,! introduit une sorte de philosophie où il n'y a rien de stable ni d'assuré. Car c'est savoir quelque chose que de savoir qu'on ne peut rien savoir. Si Ton ne savait rien du tout, on ne saurait pas que l'on ne peut rien savoir. Quiconque prononce comme un axiome que Ton ne sait rien , prononce que l'on sait quelque^faose. Ce que je dis est semblable à ce que Ton propose d'ordinaire dans les écoles, comme un exemple de proposition douteuse et ambiguë: que quelqu'un a songé qu'il ne £siut pas ajouter foi aux songes. Car s'il ajoute foi à ce 80Dge4à, il s'ensuit qu'il n'y en faut point ajouter; et s'il n'y en sgoute point, il s'ensuit qu'il en faut ajouter. Ainsi s'il est vrai qu'on ne puisse rien savoir, il s'ensuit qu'on sait qu'on ne peut rien savoir, et si Ton sait qu*on ne peut rien savoir, il est faux qu'on ne puisse rien s^ voir. Voilà comment on avance une doctrine contraire à elle-même et qui se détruit. Mais cet homme fin et adroit a tâché de ravir la science aux autres philosophes, à dessein de la tenir comme cachée chez lui. Car il est dair qu'en l'ôtant aux autres, il ne se l'ôte pas à loh même. Mais il ne réussit pas mieux dans œ d^ sein, parce qu'il est aisé de découvrir son artifice et son vol. Il aurait agi beaucoup plus judicieusement s'il s'était contenté de dire: que Ton ne saurait savoir les causes de ce qui airive dans la nature et d^ns le ciel , qu'on ne les peut apprendre, parce qu'il n'y a personne qui les puisse enseigner, et qu'on ne les doit pas dier cher, parce qu^il est impossible de les trouver. En usant de cette réserve, il aurait donné mr sage conseil aux physiciens de ne se point tom^ menter inutilement dans la recherche de ce qm est au-dessus de leur esprit ; il aurait évité k blâme où il est tombé d'avoir voulu discréditer toutes les sectes, et nous aurait laissé des règles que nous aurions pu suivre en sûreté. Mais eo nous détournant de suivre les autres , et de désirer savoir ce qui peut être su, il nous a détourné de le suivre lui-même. Car qui voudrai! se donner de la peine pour ne rien apprendrei ou qui voudrait faire profession d'une doctrine qui Tobligerait de renoncer aux lumières tes plus communes? Si c'est une doctrine , en Tétiidiant on doit apprendre quelque chose; car qui

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irait assez pea d*esprtt poar s'adonner à une ude où il n'y aurait rien à apprendre et où il lidrait oublier ce que l'on aurait appris aupavant? La conclusion de ce discours est : que, it que l'on ne puisse pas tout savoir comme » physiciens Font reconnu , soit que l'on ne lisse rien savoir comme l'ont prétendu les adémiciens, il n'y a plus de philosophie. Vn. Parlons maintenant de la morale qui est as doute la partie la plus importante de la phi- »phie, et qui apporte la plus grande utilité , Heu que la physique ne donne que du plaisir, diurne il nV a point de foutes aussi dangereuses le celles qui regardent les mœurs, nous nedens jamais avoir plus d'application que quand >'agit de les bien régler. U y a d'autres matières xquelles on ne prend pas si fort garde, parce le, quand on y réussit, on n'en tire pas grand oôt, et quand on se trompe, on n'en souffre pas and dommage. En matière de morale, il n'est ts permis de suivre son caprice ni de se tromir. Tout le monde doit être uni dans le même ntiment, parce que le moindre égarement est iine grande conséquence pour la suite de la s. U y a moins de danger dans la recherche !s secrets de la nature, mais il y a aussi plus 3bscurité, et plus de liberté de soutenir ce qui ratt le plus probable. Au contraire, dans le régnent des mceurs, comme il y a plus de danger y a moins de difficulté, parce que l'usage et xpérience nous enseignent ce qu'il y a de plus ritable ou de meilleur. Voyons donc s'il y a lelqae uniformité de sentimens parmi les phisophes touchant la morale et touchant les préptes qu'ils nous donnent pour la conduite de itre vie. Il n'est pas nécessaire de parcourir utes les questions. U n'y a qu'à choisir la Incipale et celle d'où les autres dépendent. >îcure met le souverain bien dans le plaisir de spric , et Aristippe dans le plaisir du corps, iliîphon et Dinomaque,Gyrénéens, joignent ionnèteté au pluisir. Diodore fait consister le uverain bien à être exempt de douleur. Hieromus à n'en pas sentir. Les péripatéticiens l'étaissent dans les biens de l'esprit, du corps et de fortune.Hérillemaintientquelesouverainbien t de savoir; Zenon, que c'est de vivre conforîment à ia nature; quelques stoïciens, que !Stde suivre ia vertu . Aristobée n'en reconnaît le dans f honnêteté et dans la vertu. Voilà les

sentimens des philosophes. Lequel suivrons*nous dans une si grande diversité ? Leur autorité est égale. Si nous sommes capables de prendre de nous-mêmes le bon parti, nous n'aurons pas besoin de nous adonner à l'étude de la philosophie, parce que nous sommes montés au comble de la sagesse, et que nous sommes les juges de ceux qui font profession de la chercher. Mais si nous sommes encore au rang de ceux qui ont besoin de s'instruire, comment jugerons -nous de ce que nous n'avons pas appris, surtout quand un académicien nous retiendra comme il fait par le manteau, et nous empêchera d'ajouter foi à personne, bien que de son côté il n'avance rien que nous puissions croire.

VIII. Que nous reste-t-il à foire, si ce n'est de renoncer à des disputes pleines d'opiniâtreté et de fureur, et de nous soumettre à l'équité d'un juge qui décidera nos questions, qui nous donnera de salutaires préceptes, et nous inspirera une sagesse pure et tranquille. Ge sera de lui que nous apprendrons quel est le véritable bien de Thomme. Mais avant de faire voir en quoi ilconsiste, il est à propos de réfuter les opinions que les philosophes ont eues sur ce sujet, et de montrer qu'aucun d'entre^ux n'a approché de la sagesse. Puisqu'il s'agit ici du principal devoir de l'homme , il faut nécessairement que son souverain bien consiste en une chose qui ne lui puisse être commune avec les autres animaux. L'homme doit avoir quelque chose qui lui soit propre et qu'il ne puisse perdre sans perdre sa propre nature, comme les loups ont les dents, les taureaux les cornes, et les oiseaux les ailes. La iaculté de vivre ou de produire son semblable est un bien naturel, mais il n'y a de bien souverain que celui qui est commun à tous. Celui-là n'était donc pas un véritable sage qui a vu que le sou* verain bien consistait dans le plaisir de l'esprit, parce que, soit que ce plaisir soit une joie ou un repos et une sécurité, c'est un bien qui est cornmun.Quantà Aristippe, je n'estime pas qu'il mérite qu'on lui réponde. La brutalité avec laquelle il s'est plongé en toute sorte de sales voluptés et la bassesse avec laquelle il s'est rendu esdave des plaisirs des sens ne font que trop voir que ce n'était pas un homme et -qu'il n'y avait aucune différence entre lui et les bêtes, si ce n'est qu'il avait l'usage de la parole. Si les ânes , les chiens et les porcs pouvaient parler et qu'on leur de-

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mandât pourquoi ils suivent leurs femelles avec une ardeur si furieuse qu'ils ne peuvent s^en séparer, qu'ils négligent pour cela les alimens, qu'ils se battent contre les autres mâles, qu'ils ne se rendent pas lors même qu'ils sont abattus, qu'ils méprisent la pluie, le froid, le travail et le danger, que répondraient-ils, si ce n'est que le plaisirdu corps est lesouverain bien, et que pour en jouir ils n'appréhendent aucun mal et ne refusent ni de recevoirdes blessures, ni de souffrir la mort. Recevons -nous des préceptes pour la conduite de notre vie de ceux qui n'ont point d'autres sentimens que ceux des créatures privées de raison ? Les deux Gyrénéens disent que la vertu mérite d'être louée, qiand ce ne serait que pour le plaisir qu'elle donne. «Nous combattons, disent-ils, non comme des chiens ou des porcs pour le plaisir du corps, mais pour le plaisir de l'esprit qui ne vient que de la vertu, et si nous sommes vaincus nous serons privés de ce plaisir. » Recevons-nous des règles de sagesse de ceux qui ne sont di^rens des bêtes qu'en la manière de parler plutôt qu'en celle de penser et de concevoir. Il appartient aux cyniques plutôt qu'aux péripatéticiens de faire consister le souverain bien dans l'exemption de la douleur. Chacun •ait que cette question a été fort agitée par les malades et ceux qui sentent du mal. Qu'y a-t-il de si ridicule que de prendre pour le souverain bien,un bien qu'un médecin nous peut procurer ? Pour jouir de ce souverain bien il faut avoir •souffert du mal, et afin que cette jouissance soit plus agréable, il faut avoir senti les douleurs les plus aiguës et les plus fâcheuses. Celui qui n'en a jamais senti est très -misérable parce qu'il est privé du bien, qui consiste à ne plus sentir de douleur, au lieu qu'il semblait heureux de n'avoir jamais eu de mal. Celui qui a cru que le souverain bien consiste à n'avoir jamais eu de douleur n'est pas fbrt éloigné de l'extravagance de l'opinion dont je viens de parler. Car outre qu'il n'y a point d'animal qui n'évite autant qu'il peut la douleur, qui peut se promettre la possession d'un bien qu'il n'est permis tout au plus que de souhaiter? Or, ilest certain quepour être heureux, ilfaut avoir le souverain bien en sa puissance, ce que ne peuvent procurer ni la vertu ni la science, ni le travail, mais seulement la naturcCeuxqui ont joint l'honnêtetéau plaisirpour trouver le souverain bien de l'homme, ont voulu

éviter les inconvéniens des autres opinion, mais ils ont établi un bien contraire àlui-mèflie. Car quiconque recherche le plaisir n'a pas d'hoonêteté, et quiconque a de l'honnêteté est priré du plaisir. Les péripatéticiens font consister le souverain bien dans un trop grand nombre de sujets et qui semblent communs aux hommes et aux bêtes, à la réserve des seuls avantages de l'esprit, touchant lesquels il y a de grandes contestations. Les avantages du corps, comme l'intégrité des parties, l'indolence, la santé ne sont pas moins nécessaires aux bêtes qu*à l'homme. Car quand l'homme en est privé, il trouve dans les remèdes et dans la société dessoulagemens que les bètes ne trouvent point. D'ailleurs quels sont les biens que l'on appelle les biens de la fortune? ce sont des biens qui ne viennent que du vol et du brigandage, comme les commodités de la vie se procèdent que des richesses. Ainsi, en introduisant un bien qui ne dépend point de l'honuDe, ils ont fait dépendre l'homme des choses extérieures. Écoutons maintenant ce qu'à dit Zénoo, car il semble qu'il ait quelquefois quelque iàét de la vertu. « Le souverain bien , dit-il, consiste à vivre conformément à la nature.» Il fautdcHic vivre de la même manière que lesbêtes. Maiseiles vivent d'une manière dont nous devons être fdrt éloignés. Elles cherchent le plaisir, elles craignent, elles espèrent , elles usent de ruses, tendent des pièges , tâchent de tromper , de surprendre et de tuer, et ce qui est plus iDoportant, elles ne connaissent pas Dieu. Qui est-ce donc qui m'enseigne à vivre conformément à uneiature qui ne porte qu'au péché et qui n'a de charmes que pour engager dans le (rime ? Qœ si Zenon répond que la nature des hommes e$t différente de celle des bêtes,ence que l'homme est capabledelavertu,j'avoueque la réponse sera digne de notre considération.Mais la déânit ion qal porte du souverain bien n'en sera pas melUenre, parce qu'il n'y a point d'animal qui ne vive omformément à la nature. Ceux qui mettent lesooverain bien dans la science semblent accorder quelque chose de particulier à l'homme. Cependant les hommes ne recherchent pas la sdeoce pour elle-même. Car qui est-ce qui se contente de l'acquérir, sans en attendre quelque fruit ? On apprend les arts pour les exercer. On les exerce pour le plaisir, pour le profit ou pour h gloire. La science n'est donc pas le souverali

INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE III

bien puisqu'on nelarecherche pas sur elle-mènie, mais pour autre chose. Quelle dîffiérenCe y a-t-il entre mettre le souverain bien dans la science ou le mettre dans le plaisir, dans le profit ou dans la gloire que la science peut apporter, c'est-à-dire dans des biens qui, n'étant pas propres à rhomme, ne peuvent jamais être souverains P Le plaisir et le soin d'amasser des vivres se rencontrent dans les bètes. Le désir de la gloire ne s'y rencontre-t-il pas? ne seremarquet-il pas dans les chevaux, et ne voit-on pas qu'ils triomphent de joie quand ils ont remporté la victoire, et qu'ils sont abattus de tristesse quand ils ont été vaincus? Ils semblent qu'ils soient sensibles à la gloire et qu'ilsaiment leslouanges.Aussi un poète a-t-il dit avec raison combien chacu n sen t avecdooleur sa défaite, avec joie son triomphe. Si lesbiensquiprocèdentdelasdencesont communs à l'homme et aux animaux, la science n'est pas le souverain bien. De plus, on peut remarquer un autre défiiut fort grave dans cette opinion, qui est que la science y est nommée d'une manière trop vague et trop indéfinie ; car si le bonheur Gonsisuit dans la science, tous ceux qui sauraient un métier seraient heureux. Ceux mêmes qui en sauraient un mauvais, et ceux qui sauraient détremper des poisons ne seraient pas moins heureux que ceux qui sauraient préparer des remè* des. Je demande donc de quelle science on entend parier. Si c'est de la science naturelle , j'en serai donc plus heureux quand je connaîtrai la source du Nil, ou que j'aurai appris tout ce que les physiciens disent de ridiculeet d'extravagant touchant le ciel et les astres. De plus, on n'a presque aucune science de ces matières; on n'a que des copjecturesquisont aussi différentes que les esprits. B reste donc que ce soit de la science du bien et du mal en laquelle consiste le souverain bien. Que ne disait-ra plutôt qu'il consiste en la sagesse ? On aurait sans doute mieux dit , et cependant personne ne s'est avisé de le dire. Si la science n'est accompagnée de la vertu, elle sert de peu, soit pour faire le bien ou pour éviter le mal. Plusieurs philosophes ont fiait d'excellens disooors touchant le bien et le mal, et ont tenu une conduite fort contraire à leurs sentimens, parce qu'ils n'ont pas eu assez de vertu pour réprimer les mouvemens déréglés de leurs passions. L'union de la vertu à la science est ce qui fait la sagesse. Il ne nous reste plus qu'à réfuter

Topinion de ceux qui ont cru que la vertu est le souverain bien. Gicéronaété dans ce sentiment, bien que plusieurs se soient trompés en le voulant soutenir. La vertu est plutôt un moyen pour arriver au souverain bien, qu'elle n'est le souverain bien. Ce que je dis est aisé à entendre ; car je demande s'il est nécessaire de prendre beaucoup de peine pour arriver à la possession d'un bien si excellent, ou si Ton y arrive sans peine. Que ces philosophesFassent paraître ici la subtilité de leur esprit et qu'ils soutiennent leurs erreurs. Si l'on parvient aisément à la possession de ce bien , ce n'est pas le bien souverain. Ce serait fort inutilement que nous nous tourmenterions jour et nuit pour le posséder , s'il était à la portée de tout le monde, et s'il était permis d'en jouir sans aucun travail. On n'a aucun bien sans peine, pas même le plus médiocre et le plus commun. Le bien est comme au sommet d'une montagne, et le mal dans la pente. 11 faut donc nécessairement faire des efforts pour parvenir i la jouissance du souverain bien. SU faut faire des efforts, il fiiut de la vertu pour les faire, et cette vertu-là par laquelle on arrivera au souverain bien,sera autre chose quelesouverainbien même; ce qui semble renfermer une contradiction, en ce que l'on arriverait à la vertu par la vertu même. Si l'on ne saurait arriver à la possession du souverain bien sans peine ni sans travail , c'est par la vertu que Ton y arrive , parce que son devoir est de prendre la peine et de supporter le travail. La vertu n'est donc pas le souverain bien, puisqu'elle sert à y arriver. Ces philosophes ayant ignoré quel est le propre devoir et la véritable fin de la vertu, et ne trouvant rien de plus honnête qu'elle, s'y sont arrêtés, ont assuré qu'il la fallait rechercher sans intérêt, et l'ont prise pour le souverain bien , quoique elle-même tendit au souverain bien. Aristobée ne s'est pas fort éloigné de ce sentiment, quand il a soutenu que le souverain bien consistait dans la vertu jointe à l'honnêteté. La vertu peut-elle être séparée de rhonnêteté, et si elle avait quelque chose de déshonnête ne cesserait-elle pas d'être vertu ? Ge philosophe a considéré que les hommes jugent quelquefois peu favorablement de la vertu , et il s'est accommodé à l'opinion du peuple, bien que cela ne puisse se faire sans blesser la raison et la justice, parce que l'honneur de la vrrtii ne dépend pas de notre suffrage. Cet

LACTANCE

lioDoeur est-U rltn a«tre chose que la louange que ^ODiie la muUitude PSi cette niultitudecongait par légèreté ou par mépriae une fiausse opilûoQ sur quelqu'uD^la vertu deviendra-t-elie tout i^*uii coup ou crioiîsaUe ou infâme? Elle peut èlre persécutée par la haine et par la jalousie des méchans. Mais pour être un bien solide et durable, il fàttt qu'elle soit absolument indépendante, . et qu'elle n'ait rien ni à espérer ni à craindre. iX. Je commencerai maintenant à examiner la nature du souverain bien. Il faut convenir d'abord qu'il doit être propre à rhdmme, et que les bétes ny sauraient avoir part. En second lieu, il réside dans l'esprit et non dans le corps. Enfin nul ne peut le posséder, qu^il ne possède aussi la science et la vertu. Ces trois conditions renversent toutes les idées des philo • sopbes; car ils n'avaient jamais rien conçu de pareil. Je dirai maintenant en quoi consiste le souverain bien, et je ferai voir, comme je l'ai entrepris, que les philosophes n'ont été que des ignorans et des aveugles, qui , bien loin de le connaître ou de le comprendre, n'ont pu seulement former une conjecture raisonnable sur oe sujet. Gomme l'on demandait un jour à Aoaxagore pour quelle fin il était né , il répondit que c'était pour considérer le soleil et le eiel. Tout le monde a admiré cette parole et Ta trouvée digne d'un véritable philosophe. Je crois au contraire qu'il ne l'a dite que par hasard, ne sachant que répondre et ne voulant pas se taire. Pourpeu qu'il eût eu de sagesse, il devait avoir souvent pemié que quiconque ne sait pas pourquoi il est né, ne mérite pas de tivre. Mais supposons qu'il ne fit pas cette réponse sai>4echamp et sans l'avoir préméditée j et examinons combien il fit de. foutes en ces trois paroles. La première consisté en ce qu'il a mis la pHnetpaleou plutôt l'unique fonction de l'homme dans les yeux, et en ce qu'il a rapporté tout au eorps sans rien laisser à l'esprit. S'il avait éié aveugle, aurait-il perdu pour cela la fonction que l'homme ne saurait perdre sans perdre son être ? Mais si tout dépend dti ministère des yeut, les autres sens demeureront-ils inutiles P IjCs oreilles servent plus en cela que les yeux. On peut acquérir les sciences et la sagesse par l'oole seule, au ]im qu'on ne les peut acquérir par la vue. «Vous êtes né, dites-vous, pour regarder le ciel et le soleil I Qui vous a commandé de les

regarder, et quel intérêt avez-vous aie Faire? Est-ce pour louer la grandeur et la beauté de cet ouvrage? Confessez donc qu'il y a ua Dieu qui en est l'auteur , et qui vous a créés vousmême , afin que vous fussiez le témoin et Mmîrateur des beautés du monde. Voi» êtes persuadé que c'est un extrême avantage de regarder le del et le soleil : que ne rendez-voas donc de profondes actions de grâces à celui de qui vous tenez ce bienfiût ? Que ne faites-voQs réflexion sur la providence, sur la sagesse, sur la puissance de celui de qui vous ne poavez voir les ouvrages sans être surpris d'étonD^ ment ? Si quelqu'un vous avait invité à soQper, et qu'il vous eût offert un magnifique festJD, ne faudrait-il pas que vous eussiez perdu l'espit pour estimer plus le plaisir que vous y auriez pris que la personne qui vous l'aurait procuré? Voilà comment les philosophes rapportent toet au corps et rien à l'esprit, et comment ils ne voient que ce qu'on peut voir par les yeux. Cependant il faut foire cesser les actions des sens, pour écouter ce que dicte la raison qui réside dan l'àme. Nous sommes nés non pour regarder les créatures, mais pour considérer le créateur. Il n'y a personne, pour pen qu'il ait de sagesse, qui , si OD lui demandait pour quel sujet il est né, ne fût prêt à répondre hardiment qu'il est né pour rendre au Dieu de qui il tient la naissance le service qu'il lui doit, service qui ne coqsistequ'à conserver, par la pureté de ses action, l'innoceilce qu'il a reçue de sa grâce. Mais œ philosophe qui n'était point instruit des ebosesdc Dieu a réduit presque à rien le plus important de tous les devoirs, quand il a dit qu'il n'était néqoe pour regarder deux créatures. S'H avait dit qaH était né pour rqyarder l'univers, il aurait embrassé un plus vaste sujet, et n'anràft pas encore remplr tous ses devoirs. Dieu étant plos élevé au-dessus de Funivers qo'il a créé et qu'il goaveme, que l'àme ne l'est au-dessus du corps , il ne faut donc pas s'arrêter & regarder Tuniversqui est corporel avec les yeux qui sont aussi corporels; il faut élever l'âme qui est immortelle jwqtC à la contempisftion de Dieu qui est élemd et joindre à cette contem|)latîon un respectslDêtre qui iui est dû comme au père commun * tous les hommes. Comme les philosophes, bifQ loin de s'élever de la sorte, sont demeurés attachés par leur ignorance à la terre, il y a apparetfi:

INSTITUTIONS DIVINES. ~ LIVRE IIL

i|a*Anaxagol*e ne re(;ardatt jamai» le ciel ni le

soleil, bien qu'il ait dit qu1l était né pour

les reig;arder. j'ai expliqué en quoi consiste le

principal devoir de rhoHinDe,et il n'y a personne

qui, ponr pea qu'il ait de sagesse, né le puisse

«iséoient comprendre. Ce devoir n'est rien

autre chose que rhumanlté ; lliamanité n'est

autre chose que la justice ; la Justice n'est autre

choie que la piété; la piété n'est autre chose que

la connaissance de Dieu, qui est notre père.

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