X. Le souverain bien de l'homme consiste
ians b religion , et les autres biens qui lui sem-
olent propres lui sont communs avec les ani-
iriain. N'ont-ila pas des voix et des sons par
lesquels ils semblent parler et s'entretenir
ensemble? Ne semble-t-ii pas qu'ils rient quand
Ils caressent ou les hommes ou leurs petits, avec
divers mouveniens des oreilles, du nez, et des
yeux? N'ont-ils pas de Tamour les uns pour les
autres , et ne font-ils pas beaucoup de choses
par le mouvement de cet amour? N'ont-ils pas
le soin de fiih*e des provisic^ns et de serrer de
quoi vivre à Tavenir ? On voit en plusieurs des
signes de raison, comme quand ils poursuivent
ce qui leur est propre ; qu'ils s'éloignent de ce
qui leur est contraire ; qu'ils évitent les dangers,
et qu'ils se font des tanières à différentes issues.
Peut-on nier quils n'aient quelque sorte de
raison, puisqu'ils trompent souvent les hommes?
Les abeilles font comme une petite république
dans leurs ruches; elles y bâtissent des cellules
avec un art merveilleux; elles s'y fortifient; elles
y obéissent à leur roi ; et Ton peut même douter
sn elles n'ont pas une prudence achevée. Il est
donc probable que la plupart des biens que
Ton attribue à l'honime appartiennent aussi aux
autres animaux. Mais il est certain qu'ils n'ont
point de religion. Pour moi, je me persuade que
la raison a été donnée & tous les animaux; mais
^u'ad lied qu'elle n*a été donnée aux autres
que fMHir défendre leur vie, elle a été donnée
aux hàmiùes pour ta communiquer. Gomme
cette raison est parfaite et consommée dans
l'homme, on l'appelle sagesse , et c'est i)ar elle
qàll connaît Dieu. Lé sentiment de Gicéron
sur ce sujet est très-vérîtablé. «H n'y a, dît-il,
que l'homme qui, parmi fin grand nombre
d^antûDiauxde différentes espèces, ait quelque
connaissance de la divinité. Mais parmi les
hommes il n'y a point de nation si barbare, ni
si faipoùchè, qui ne sache pas qu'il est celui quil faut adorer.» Il suit de là que qniconi|uc se souvient de son origine, reconnaît qu'il y a un Dieu. Les philosophes, qui ont voulu délivrer les esprits de toute sorte de crainte, ont ôtc toute sorte de religion. H est certain qu'ils ne pourraient rien faire de plus contraire à l'humanité, ni à la raison ; car comme Dieu a assujetti les animaux à l'homme, il a assujetti riionime à lui-même. D'où vient que ces philosophes disent que nous devons élever notre esprit au lieu même où nous levons les yeux, si ce n'est pour nous avertir de nous acquitter des devoirs de la religion? S'il n'y a point de religion, quel rapport avons-nous avec le ciel? II faut nous élever vers le ciel ou nous abaisser vers la terre. Nous ne saurions nous abaisser vers la terre quand nous le voudrions, parce que notre taille est naturellement droite et élevée. Il fiiut donc regarder le ciel. Mais on né le peut regarder qu'à dessein ou de s'acquitter des devoirs de la religion , ou d'apprendre le mouvement et le cours des astres. J'ai déjà fait voir que nous ne saurions découvrir, par nos pensées et par nos raisonnemens, quel est ce mouvement et ce cours. Ce n'est donc que pour s'acquitter des devoirs de la religion qu'il faut regarder le ciel ; et si on ne le regarde , on rampe sur la terre comme des bétes , et on renonce à la dignité de la nature humaine. Le peuple avec toute son ignorance est plus sage que les philosophes, parce que bien qu il se trompe dans le choix de la religion, il n*oublie pas entièrement rexcellence de sa nature et de sa condition. XI. C'est une maxime reçue par le consentement unanime de tous les peuples qu il faut avoir une religion. D'où vient donc qu'ils s'accordent si peu dans le choix? Je tâcherai de faire voir d'où procède un égarement si général et si dé{)k)rable. Dieu a formé l'homme de teAe sorte, qu'il \u\ a donné le désir de connaître la religion et la sagesse; mais la plupart se trompent, ou en ce quils embrassent une religion sans s'adonner à l'étude àc la sagesse, ou en ce qu'ils s'adonnent à l'élude de la sagesse sans prendre aucun soin de s'instruire de la religion. il faflait cependant joindre ces deux choses ot)semble, parce qu'il est impossible que Piirie Subsiste sans Pautre; ou ils s'engagent en rfîverses religions, qui sont toutes Fausses, parce
LACTANCR.
qu*ib ont quitté b MgesM qui leur avait appris qu'il est impossible qu'il y ait plusieurs dieux; ou ils s'adonnent à Tétude d'une sagesse qui est fausse, parce qu'ils n'ont pas embrassé la religion du vrai Dieu , qui les aurait conduits à la vérité : ainsi ils tombent dans quantité dVrreurs en séparant la recherche de la religion de l'étude de la sagesse; au lieu qu'en les joignant, ils pourraient parvenir à la connaissance de la vérité, et s'acquitter du plus important de tous les devoirs. Pour moi , je m'étonne qu'aucun philosophe n'ait jamais pu découvrir en quoi consiste le souverain bien ; car il leur était aisé de raisonner de cette sorte. Le souverain bien doit être proposé et comme offert à tout le monde. La volupté est peut-être proposée à tout le monde, car il n'y a personne qui ne souhaite d'en jouir; mais elle ne convient qu'aux bétes ; elle n'a rien d'honnête; elle cause du dégoût ; elle nuit par son excès; elle diminue à mesure que l'âge avance, et elle ne se foit pas sentir à tout le monde , car ceux qui ne sont pas riches , et ceux-là sont en grand nombre, sont privés pour l'ordinaire des plus douces et des plus agréables voluptés. La volupté n'est donc pas le souverain bien , ou ce n'est pas même un bien. Que dirons-nous des richesses ? elles le sont encore moins que la volupté. Elles sont possédées par un plus petit nombre de personnes, et quelquefois par des lAohes qui ne les méritent pas. Elles arrivent souvent par hasard; souvent elles ne sont amassées que par des crimes, et quand on en a, on en désire encore davantage. Le souverain bien consistera-t-il dans la possession des royaumes ou des empires P II est impossible qu'il consiste en cela; car tout le monde ne peut pas régner, et tout le monde doit aspirer à la jouissance du souverain bien. Cherchons donc quelque autre chose où tout le monde puisse prétendre, ne sera-ce point la vertu ? Mais si elle ne peut nous rendre heureux, parce qu'elle consiste à supporter le mal, elle ne peut non plus être le souverain bien. Cherchons donc quelque autre chose. Il n'y a rien de si excellent que la vertu ; il n'y a rien qui doive être préféré à la sagesse. La vertu doit être recherchée pour sa beiaiuté, comme on doit fuir les vices pour leur laideur. Est-il possible que la vertu, qui est un bien si honnête , demeure sans récompense , et qu'elle n'apporte aucun avantage? Les peines et
les fatigues qui partagent tonte notre vie, les combats qu'il faut livrer sans cesse pour vaincre le mal , méritent sans doute une récompense très-considérable; mais quelle sera-t-elle? Serace la volupté? Un si vil effet ne saurait procéder d'une si belle cause. Seroot-oe les richesses ou la puissance? Ce sont des choses passagères et périssables. Sera-ce l'honneur, la gloire, la réputation? Ces avantages-là ne se rencontrent pas dans la vertu même ; ils dépendent du jugement et de l'opinion des hommes. La vertu n*est que trop souvent le sujet de la haine la plos envenimée et de la persécution la plus croelle. Or le bien , qui est attaché à la vertu comme sa récompense , doit ne pouvoir pas en être séparé; et il faut qu'il lui soit tellement propre, que ron n'y puisse rien ajouter, ni rien en retrancher. De plus, le principal devoir de la vertu est nonseulement de ne pas souhaiter, mais de ne pas rechercher et de ne pas aimer les plaisirs, \n richesses, les honneurs, les dignités, le poavoir de commander, et tout ce que les hommes prennent pour des biens. Le mépris qu'elle fait de toutes ces choses ne procède que de Tespérance qu'elle a d'en posséder de plus excellentes. Me perdons pas courage, et faisons tous les efforts dont nous sommes capables pour trouver ce que nous cherchons. Le prix qui nous est propos vaut bien la peine que nous prendrons ; il ne s'agit de rien moins que de savoir pour qod sujet nous avons été mis au monde.
XJI. Voici la méthode par laquelle on peut reconnaître quel est l'effet de la vertu. L'homme est composé de corps et d^âme : il y a des biens qui sont propres à l'âme ; il y en a qui sont propres au corps; et il y en a qui sont communs à l'un et à l'autre. La vertu est donc de cette dernière sorte, et quand elle convient au corps, oo l'appelle force , pour la distinguer de celle qui convient à l'âme. Si la vertu convient à ces deoi parties de notre être, elles sont toutes den obligées à combattre , et peuvent toutes dem remporter la victoire. Le corps, étant solide et palpable, combat contre des ennemis de même nature ; mais l'esprit, étant délié et iavisîbk, combat contre des ennemis que l'on ne peut oi voir ni toucher. Quel sont ces ennemis^ sinon les mauvais désirs, les vices et les crimes? Quand l'âme les surmonte , elle conserve sa pureté. Par où peut-on connaître quel est le prix de b
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE III
vfctoire que remporte rame? On peut le connaître par la comparaison du prix de la Yîctoire que remporte le corps. Quand le corps combat, la fin et la récompense qu'il reçoit, c'est la conservation de la vie; car, soit qu'il combatte contre des hommes ou contre des bètes , il ne combat le plus souvent que pour la défendre. L'àme combat de la même sorte pour sa vie et pour son salut. Et comme le corps est pour Tordinaire privé de la vie quand il a été vaincu par ses ennemis, Tàme perd la sienne quand elle se laisse vaincre par ses vices; la seule différence qu'il y ait entre les combats de Tàme et ceux du corps, c'est que les combats du corps ne tendent qu'à la conservation d'une vie temporelle, au lieu que ceux de Tâme tendent à la conservation d'une vie éternelle. Si la vertu n'est pas heureuse par elle-même , parce que sa principale occupation est de supporter la fatigue et le travail, si elle méprise tout ce que le monde recherche avec h plus grande ardeur, si elle refuse souvent la vie, et si elle affronte la mort , qui est si généralement redoutée y si de généreux exploits ne peuvent manquer de récompense ni en trouver sur la terre, parce que , sur la terre, il n'y a rien qui les égale, il fout nécessairement que la vertu trouve sa récompense dans le ciel , et cette récompense n'est autre chose que Timmortalité. Euclide, philosophe célèbre, qui a fondé une secte particulière à Mégare, a eu raison de dire que le souverain bien est ce qui est toiyours égal et toujours semblable à soi-même. 11 avait sans doute pénétré la nature du souverain bien, quoiqu'il ne Tait pas expliqué, et c'est l'immortalité qui ne peut recevoir de changement , d'accroissement ni de diminution. Sénèque a avoué, comme par mégarde et sans y penser, que l'immortalité est l'unique récompense de la vertu, c il n'y a, dit-il, que la vertu qui nous puisse rendre immortels et égaux aux dieux. » Les stoïciens, dont il a suivi les sentimens^ soutiennent que l'on ne peut arriver à la béatitude que par la vertu. On ne recherche donc pas la vertu pour elle-même, mais on la recherche pour la béatitude qui en est la récompense. Les stoïciens ont dti reconnaître parce raisonnement en quoi consiste le souverain bien. Le temps de cette vie n'est pas le temps de la béatitude, parce que le corps est sujet à trop de misères. Êpicure dit que Pi^u est heureux, parce qu'il est incorruptible et
étemel. Il faut que la béatitude soit pariïite, et qu'il n'y ait rien qui puisse l'altérer ni la changer; pour la posséder il faut être incorruptible et immortel. Que si l'homme est capable d'acquérir la vertu, comme tout le monde est oblige d'en demeurer d'accord , il est aussi capable de parvenir à la béatitude, car il est impossible d'être tout ensemble et vertueux et misérable. S'il est capable de parvenir à la béatitude, il est capable de parvenir à l'immortalité. Il faut avouer que cette immortalité est le souverain bien, qu'elle ne convient à aucun autre animal qu'à l'homme, qu'elle ne convient pas même à son corps, qu'elle ne peut être séparée de la science et de la vertu , de la connaissance de Dieu et de ' la justice. 11 est aisé de reconnaître , par le désir que nous avons de conserver la vie présente , combien celui de parvenir à l'immortilité est tout ensemble et violent et raisonnable. De quelque misère que la vie présente soit remplie, il n'y a personne qui ne souhaite avec passion de la posséder. Les vieillards ne le souhaitent pas moins que les enfans , les princes pas moins que les sujets , les sages pas moins que les insensés. La vue du ciel et de la lumière est si chères selon l'avis d'Anaxagore, qu*il n'y a point de fatigue que l'on n'essuie volontiers pour la conserver. Si tout le monde demeure d'accord que cette vie, si courte et si misérable, est un grand bien , elle deviendra le souverain de tous lea biens , dès qu'il n'y aura plus rien qui borne sa durée ni qui trouble son repos. Enfin personne n'a jamais méprisé la vie présente que par Tea* pérance d'en posséder une plus longue. Ceux qui se sont exposés volontairement à la mort pour le salut de leurs concitoyens, comme Ménecée ft Tbèbes, Godrus à Athènes , Gurtius et les deux Décius à Home , n'auraient jamais renoncé i la vie présente s'ils n'avaient espéré d'en acquérir une immortelle dans l'esprit des peuples. Bien qu'ils ne sussent pas le chemin par où l'on va à l'immortalité,ils n'ont pas laissé déjuger fort bien qu'il y avait une immortalité et qu'ily a un chemin qui y conduit. Si la vertu méprise les richesses parce qu'elles peuvent se perdre; si elle méprise les plaisirs parte qu'ils s'échappent promptement de nos mains ; si elle méprise la vie parce qu'elle est de peu de durée, c'est sans doute qu'elle en veut posséder une qui ne finisse jamais. Voilà comment respnt, montant comme par degréSt
5f6 LACTÀNÇE.
parvient enOo i la connaissance du souverain bien pour lequel nous avons été cirées. Si les philosophes avaient suivi cette méthode, au lieu de soutenir opiniâtrement lessentimens dont ils ont été une fois prévenus, ils auraient pu acquérir la connaissance de la vérité. Que si ceux qui croient que Tàme périt avec le corps n'ont pu reconnaître que la vertu lui est commandée, afin qu'après avoir dompté les passions et vaincu Tamour des biens de la terre, elle rentre comme en triomphe dans le sein de Dieu, qui est son principe, ceux au moins qui la reconnaissent Immortelle auraient pu le faire. Uhomme a reçu seul, entre tous les animaux, une taille droite et élevée vers le ciel, afin qull regardât Dieu en la possession duquel consiste son souverain bien. U est seul capable des devoirs de la religion, et reconnaît seul, par le désir qu'il a de Timmortalité, que son àme est exempte de la mort. Les philosophes qui ont regardé la science et la vertu comme le souverain bien ont approché de la vérité, mais ils ne sont pas arrivés jusqu'à elle. La science nous découvre le lieu où nous devons tendre, la vertu nous y conduit; Tune ne sert de rien sans l'autre La science nous éclaire pour pratiquer la vertu, et la pratique de la vertu mérite la possession du souverain bien. Le bonheur que les philosophes ont cherché, et qu'ils cherchent encore, soit dans le culte des dieux , soit dans Tétude , est un bonheur imagii^aire, et i|s n'avaient garde de trouver le véritable, parce qu'au lieu de le chercher au ciel, où il est , ils le cherchent sur la terre. Où peut être le souverain bien ailleurs que dans le ciel et dans le sein de Dieu d'où Tâme est sortie? Qu'y â-t-il, au coulraire, de plus bas que la terre , dont le corps a été formé ? Quoique quelques philosophes Hientcruquelesouverainbienétaitpropreàl'âme, et que le corps n'y pouvait avoir aucune part, ils le lui ont néanmoins attribué sans y penser, quand ils en ont terminé la jouissance avec la duréedelaviemorteiieque nous menons dans noire union avec le corps. Ainsi ils n'ont pas trouvé le souverain bien, parce qu'ils l'ont cherché dans le corps où il n'y a rien que de vain, que de faible et de périssable. Labéatitudeneconvientdoncpasà l'homme de la manière que les philosophes l'ont cru. Elle ne lui convient pas durant la vie qu'il mène dans un corps eut ruplible et mortel, mais durant uni- anlrc, toute .si-irituelle et éternelle ,
qu'il méfiera quand il ser^ délivré delaseryitode du corps. L^unique moftn dî'étte'^hêaréux en cette vie , c'est de paraître malheureux, de se priver des plaisirs , de s'adonner à la verta, de s'accoutumer âui exercices laborieux qai la fo^ tifient,et de n'être jamais exempt de peine ni de misère. Le souverain bien qui nous rend heureux ne peut se trouver que dans la religion à laquelle fespérance de l'immortalité est attachée.
Xllt. Après avoir fait voir que le souverain bien consiste dans la possession de l'immortaliié, l'ordre du sujet que je traite semblerait m'obKger à faire voir que l'àme est immortelte. Il y a eu de grandes contestations entre les philosophes sur cette matière. Mais ceux qui ont été dans tes véritables sentimens, n'en ont apporté aucune preuve , et n^ont proposé ni raison ni autorités pour cobvaincre leurs ennemis, h dernier livre de cet ouvrage où je parlerai de h vie heureuse, sera plus propre que celui-ci à l'examen de cette question. 11 ne reste plus que la troisième partie de la philosophie, que l'on appelle logique et qui enseigne l'art de pcàseret d^exprimer ses pensées. La religion n'a pas besoin de cet art , parce que la sagesse réside dod sur la langue, mais dans le cœiir, et que les choses parlant d'elles-mêmes, elle peut négliger lè choix des paroles. Nous ne cherchons ni un grammairien ni on orateur qui ne fasse profesion que de bien parler ; nous chefcboos qq saçe qui sache bien vivre.' Si la physique lii la logique ne servent de rien pour' nous rendre plus heureux, on rie peut plus avoir recours qu'à la morale, â laquelle on dit que Socrate s'appliqua uniquement. Mais, comme j'ai fait voir que les philosophes se sont trompés dans celte partie aussi bien que dans les antres, ei qu'ils n'ont pu comprendre en quoi consiste le souverain bien pour lequel ils ônf été mis au monde, il èsl' clair que la philosophie ne contictit rien que de vain et d'inutile, et qu'elle ne nous enseigne ni les règlesde la justice ni aucno de nos véritables devoirs. Que ceux-là hachent qii'ils se trompent, qui s'imaginent qtle la philosophie est la sagesse. Qu'ils ne défèrent en cela à rautorité de qui que ce soli^ mais quîls se rendent plutôt à la vérité. C'est une matière où tonne se trompe pas impunémeni. Quand od a la témérité d'embrasser une fausse opinion,oa
INSTITUTIONS DIVINES. ~ LIVRE III
nmprodence de suivre une personne peu éclairée, on ne s'engage à rien moins qu'à subir un supplice qui n'a pas de fin. Si un homme, quel qu'il puisse être, se fie à sa propre conduite, ou il n'a pas l'esprit de s'apercevoir de son égarement , ou au moins il a beaucoup d'orgueil en s'attribuant un avantage qui esl au-dessus de sa nature. Le plus éloquent des Romains tombe lui-même en des erreurs fort gi'ossières, et on ne saurait mieux les reconnaître que par la lecture de ses Offices, oi!i, après avoir dit que la philosophie n'est autre chose que l'étude de la sagesse, et que la sagesse est la science des choses divines et humaines, il ajoute ce qui suit ; « Je ne sais ce que peut louer celui qui blâme l'étude de la philosophie; car si c^est le divertissement ou le repos que l'on cherche, qu'y à-t-ilque Ton puisse comparer avec les études de ceux qui n^ont point d'autre occupation que de méditer sur les moyens de parvenir à une vie honnête et heureuse? Que si l'on désire de s'établir dans la solidité de la vertu, il n'y à point d'autre art qui nous promette ce glorieux avantage.» Dire qu'il n'y a point d'art qui nous mette en cet état , et qu'il n*en faut point espérer pour cet effet, au lieu qu'il y eu a pour les moindres choses, c'est n'avoir aucune attention à ce que l'on dit , et se tromper dans une matière fijrt Importante. Que s'il y a quelque art pour apprendre la vertu, où le peut-on trouver hors des limites de la philosophie? Bien que la prof^ion que j'ai hiie d'enseigner les belleslettres m'ait donné quelque facilité de parler , j'avoue pourtant que je ne suis point éloquent, et que jamais je n'ai fréquenté le barreau. Mais la bonté de ma cause peut me donner de l'éloquence, et la connaissance que j'ai du vrai Dieu, suffisent pour me faire plaider avec autant d'omemens que de force. Je .voudrais que Gîcéron pftt sortir maintenant du tombeau, afin que le plus célèbre orateur de l'antiquité fût instruit par un homme qui n'a qu'une connaissance médiocre des préceptes de la rhétorique. Je lui ferais voir premièrement ce que pourraitlouer un bomme qui blâmerait l'étude de la philosophie. le lui ferais voir, en second lieu, que la philosophie n'est pas un art par lequel on apprenne la vertu, et où il faut chercher cet art et hors de la philosophie. 11 faut aussi demeurer d'accord que Cicéron ne faisait point ces questions là à des-
sein d'apprendre, et qu'il n'y avait personne en son temps dé qui il put attendre la résolution de ses doutes. Il ne les faisait que par manière de déclamation, dans l'assurance qu'on ne lui pourrait jamais rien répondre pour faire vpir que l'élude de la philosophie n'est pas une école de vertu. Il plaidait du même style et du même air, quand il voulait presser ceux à qui il avait affaire et les faire tomber dans quelque contradiction. Il en a usé de la sorte dans les questions Tusculanes où il fait à la philosophie cette apostrophe. (tO philosophie! qui nous conduisez dans le cours de vie , qui exterminez les vices, et qui autorisez la vertu, qu'auraient pu faire sans vous tous les hommes ? Vous avez inventé les lois; vous avez formé nos mœurs. Vous avezétabll une discipline. »ll lui adresse la parole comme si elle eût pu l'entendre ^ et il lui donne des louanges qu'il aurait mieux méritées qu'elle. Il aurait pu remercier de la même manière les alimens que nous prenons , parce que sans eux nous ne saurions conserver notre vie. Gomme il n'ont point de sentiment , ils n'ont point aussi de dessein de nous obliger. La sagesse est à l'égard de l'esprit, ce qu'ils sont à l'égard du corps.
XIV. Lucrèce a mieux fait quand il à loué celui par qui la sagesse avait été inventée, bien' qu'il se soit trompé en croyant qu'elle a été inventée par un homme. Est-ce qu'un homme, qiie ce poète loue comme un dieu, a trouvé la sagesse de la même sorte que des flûtes à une fontaine, selon le proverbe qui est dans la bouche des poètes.
«Celui, dit Lacrtee, qai a iavçnté la sagene n'aait p» ud boinme qui eût un corps grossier et lïialériel comme les nôtres. L'excelleiioc dn sujet désire ifue nous disions Hbremeàt , mon cber Uenmiiaa , qu'il «tait un Dien.*
Il ne faut pas même louer Dieu d'avoir inventé la sagesse, car ce serait lui ôter une partie de la Ipuange quilui est due. Il faut le louer d'avoir créé rhomme capable dé recevoir la sagesse. Lucrèce loue cependant rinventeur cle la sagesse comme un homme, et l'élèv» en même temps jusqu'au ciel, en disant que, bien qu'il soit homme, il mérite d'être mis au nombre des dieux. Il y a apparence qu'il avait dessein de louer ou Pythagore, qui avait pris le premier le nom de philosophe, ou Thaïes de Milet, qui avait recherché le premier les secrets de la nature. Mais eu vou-
LACTANCE
lant relever la gloire de rhomme , 9 rabaisse le mérite de la sagesse, étant certain que son origine est moins illustre si elle n'a été inventée que par un homme. On peut néanmoins pardonner cette fiiute à Lucrèce comme à un poète ; on ne lapent excuser dans Gicéron, le premier orateur de son siècle et le plus excellent philosophe de la république romaine; car pour ne point parler des Grecs, qu'il accuse souvent de légèreté et qu'il suit cependant comme ses maîtres, ne loue-t-il pas avec des expressions aussi figurées que celles de la poésie la sagesse qu'il appelle un don et un présent des dieux ? Non content de cela , il fait de grandes plaintes de ce qu'il s'est trouvé des personnes qui l'ont blâmée, c Y a-t-il quelqu'un , dit-il, qui ose tomber dans une méconnaissance si pleine d'Impiété, et commettre un parricide si détestable, que de blâmer la mère de la vie civile? » Nous sommes ces parricides qui nions que la philosophie est la mère de la vie, et qui méritons , à votre jugement, d'être enfermés dans un sac. Et vous ne l'êtes point, vous qui commettez la plus odieuse de toutes les ingratitudes et la plus exécrable de toutes les impiétés, non contre le dieu dont vous adorez l'image dans le Gapitole , mais contre celui qui a feit le monde , qui a créé l'homme, et qui, parmi un grand nombre d'autres faveurs, lui a donné la sagesse. Vous appelez la philosophie la maîtresse de la vertu et la mère de la vie ; cependant personne n'entre dans son école qu'il n'en sorte plus rempli d'incertitude et de doute qu'il n'était auparavant. De quelle vertu la philosophie est-elle la maîtresse? de quelle vie est-elle la mère? Les philosophes disputent encore pour savoir en quoi consiste la vertu. Us vieillissent et meurent tous les jours sans avoir pu convenir de la manière dont il faut vivre. Quelle vérité pouvez-vous montrer que la philosophie ait découverte, vous qui témoignez en plusieurs endroits de vos ouvrages que, parmi une si prodigieuse multitude de personnes qui ont fait profession de l'étude Se la sagesse, il ne s'en est jamais trouvéaucune qui Tait possédée? Qu'avezvous appris vous-même de cette maltresse de la vie? Avez-vous appris d'elle à faire de sanglantes invectives contre un consul qui avait acquis une grande autorité , et à l'irriter si fort par vos outrageuses exclamations , qu'il a été comme contraint de prendre les armes contre sa patrie? i
Mais supposons que cette conduite puisse être excusée par l'état où se trouvaient alors les affaires de la république, vous vous êtes adonné à l'étude de la philosophie , et vous vous y êtes attaché avec une plus grande application que nul autre. Vous vous vantez de savoir les opinions de toutes les sectes , et vous avez écrit en latin à l'imitation de Platon. Déclarez-nous donc ce que vous en avez appris, et nous dîtes en quelle secte vous avez trouvé la vérité? Est-ce dans celle des académiciens, que vous avez préférée aux autres et que vous avez suivie comme la meilleure? Elle n'enseigne rien, si ce n'est qne Ton ne peut rien savoir. Il est aisé de vous convaincre par vos propres écrits que la philosophie ne nous peut rien enseigner qui contribue à la conduite de la vie civile. Voici vos paroles : c Non-seulement nous n'avons point d'yeux pour voir la sagesse , mais nous n'en avons que de faibles pour voir les objets les plus visibles.» Si la philosophie est la maltresse de la vie et qu elle vous éclaire dans votre conduite, d'où vient que vous êtes aveugle? Vous déclarez franchement quelles vérités vous croyez que l'on puisse apprendre de la philosophie, lorsque entre les règles que vous donnez à votre fils, vous lui dites qu'il faut savoir les préceptes de la philosophie, mais que dans la pratique U faut suivre les lois civiles. Peut-on jamais avancer une contradictico plus manifeste? S'il est nécessaire de savoir les préceptes de la philosophie, c'est sans doute pour vivre selon les lois civiles; la philosophie n'enseigne pas la sagesse, puisqu'il faut préférer l'autorité des législateurs ou les coutumes reçues parmi les peuples, aux avis des philosophes. Si la philosophie et la sagesse ne sont qu'une même chose , c'est vivre en homme qui n^a point de sagesse que de ne pas vivre selon la philosophie. Si ce n'est pas vivre ep insensé que de vivre selon les lois civiles, c'est vivre en insensé que de vivre selon la philosophie; ainsi voilà la philosophie condamnée de folie par vous-mtaie. Dans le livre de la Consolation,qm est on livre fort sérieux , vous avez parlé de la philosophie en ces termes : «Nous sommes dans l'errettr et dans une misérable ignorance delà vérité I» Où sont donc les préceptes de la philosophie? Où est ce que vous a enseigné cette mère et cette maîtresse de la vie? Que si cet aveu si sincère de votre ignorance et de vos erreurs voos crt
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE III
échappé de la bouche, que ne reconnaissez-vous aussi que la philosophie, que vous avez élevée par des louanges si extraordinaires, ne peut enseigner la pratique de la vertu?
XV. Sénèque a été dans la même erreur; car qui pourrait demeurer dans le bon chemin pendant queCicéron s'égareP«La pbiIosophie,dit-il, n*est autre chose que la manière de bien vivre, que la science de vivre honnêtement , que Tart de bien régler ses actions. Nous ne nous tromperions point, ajoute-t-il, si nous disions que la philosophie est une loi qui nous oblige à vivre t^elon rhonnèteté et la vertu; et celui qui l'a appelée la règle de la vie humaine, lui a donné un nom qui lui est fort propre.» Quand Sénèque parlait de la sorte, il ne conservait pas sans doute ridée de la philosophie prise en général , qui contient plusieurs sectes, qui n'enseigne aucune maxime dont tout le monde ne convienne, et qui renferme une multitude prodigieuse de préceptes qui ne peuvent apporter que du trouble et de la confusion. Gomment une philosophie si peu stable et si peu constante pourrait-elle donner des règles certaines et invariables pour bien vivre? Je demanderais volontiers à Sénèque s'il tient que la secte des académiciens fasse profession d'une véritable philosophie. Je me persuade qu'il n'en disconviendra pas. S'il est vrai que l'académie ne s'éloigne pas de la vérité de la philosophie, celle-ci ne saurait être la règle de la vie; car, selon l'académie même, elle n'a rien de certain ni d'assuré, elle abolit toute sorte de règles, de lois et de science. Il n'y a donc point d'art ni de science qui nous enseigne à bien vivre, hors cette sagesse sublime qui a été inconnue aux philosophes. Celle de la terre ne saurait être que fausse, puisqu'elle est incertaine, changeante et contraire à elle-même. II faut nécessairement qu'il n'y ait qu'une sagesse, comme il n'y a qu'une vérité, comme il n'y a qu'an Dieu qui a tiré l'univers du néant et qui le gouverne. Tout ce qui possède la vérité et la bonté dans un haut degré, ne saurait être qu'unique. Si la philosophie nous donnait de bonnes règles pour la conduite de notre vie, il n'y aurait que les philosophes qui vécussent en gens de bien. Ceux qui n'auraient pas étudié, ne seraient que des scélérats. Cependant il y a toujours eu quantité de personnes qui , sans les secours des préceptes chont nous parlousi ont
pratiqué la vertu, au lieu que nul de ceux qui ont fait profession d'expliquer ces préceptes n*a rien fait de digne de louange. Il est donc dair que les philosophes n'enseignent pas les vertus, puisqu'ils ne les ont pas eux-mêmes. Si l'on examine leurs mœurs, on trouvera qu'ils sont sujets â la colère , à l'avarice , à la volupté , qu'ils sont superbes et insolens, qu'ils cachent leurs défauts sous une fausse apparence de sagesse , et qu'ils font dans leurs maisons ce qu'ils condamnent dans leurs écoles. On dira peut-être que le désir de les reprendre me fait passer les bornes de la vérité. Gicéron se plaint de ces désordres, et prouve qu'ils ne sont que trop véritables. <t Combien, dit-il, se trouve-t-*il de philosophes dont l'esprit et la vie soient réglés de la manière que la raison le désire? Combien y en a-t-il qui ne fassent de leur profession un sujet de vanité, au lieu d'en faire la règle de leur conduite? (combien y en a-t-il qui s'accordent avec eux-mêmes et qui pratiquent les préceptes qu'ils donnent? Il y en a de si extravagans et de si emportés, qu'il serait à souhaiter qu'ils n'eussent jamais rien appris. D'autres brûlent d'un désir incroyable d'amasser des richesses ; d'autres ont une ambition excessive et démentent leur doctrine par leurs actions. » Cornélius Népos écrit à Cicéron sur le même sujet en ces termes : a Bien loin de croire que la philosophie enseigne à bien vivre et contribue à nous rendre heureux, je suis persuadé que plusieurs de ceux qui en font profession ont plus grand besoin que les autres d'avoir des gouverneurs et des précepteurs qui veillent sur leur conduite. ' J*en vois parmi eux qui , dans les écoles, donnent d'excellens préceptes de re« tenue, de modération et de pudeur, et qui dans leurs maisons s'abandonnent aux plus infâmes voluptés, p Sénèque écrit quelque chose de fort important dans ses exhortations, a La plupart des philosophes, dit-il, semblent n'avoir de l'éloquence que pour déclamer contre eux-mêmes. On ne saurait les entendre parler contre Tavarice, contre l'ambition et contre la débauche, sans s'imaginer qu'ils prononcent leur propre arrêt; car toutes les invectives qu'ils font en public retombent sur eux , et on ne les saurait regarder qu'à peu près comme on ferait des médecins qui n'auraient que des poisons dans leurs boites, bien que les inscriptions promissent
LACnNCE
des remèdes. Quelques-UDS n'ont aucune bonté de leurs crimes, et ne cherchent aucun prétexte poat les couvrir. — Le sage fera quelquefois, dit fe même Sénèque, pour venir à bout d*une entreprise importante, des choses qu'il n'approuve pas. H ne renonce pas pour cela aux bonnes Etiœurs, mais il s'accommodera au temps. Eutin îi emploiera pour foire ses affaires les mêmes moyens que les autres emploient pour jouir de leurs plaisirs ou pour acquérir de la gloire. » 11 ajoute un peu après ce qui suit: a Le sage fera les mêmes choses que font les ignorans et les débauchés, mais il ne les fera pas de la même manière ni avec la même intention. » 11 importe peu à quelle intention on fasse ce qu'il n'eût pas permis de faire. On voit les action^, mais ou ne voit pàè l'intention. Âristippe, chef des Cyrénéens, tâchait de justifier Thabitude criminelle qu'il avait avec la fameuse Lais, en disant qu^il y avait grande différence entre lui et les autres amans de Lais, parce qu'il la possédait, au lieu que les autres étaient possédés par eUe. Ohl reicellente sagesse et digne d'être imitée! Il faut lui mettre vos enfaus entre les mains, si vous désirez qu'ils soient bien élevés. Ce philotophe disait qu'il y avait cette différence entre Ini et les autres débauchés, qu'au lieu que les autres dissipaient leur bien, il se divertissait sans faire aucune dépense. Lais était sans doute fort habile en son métier, de se servir ainsi d'un philosophe, dont l'autorité et l'exemple attiraient chez elle une foule incroyable de jeunes gens. Qu'importe donc i qhel dessein il fréquentât clétte célèbre courtisane, puisque le peuple et ses rivaux voyaient qu'il était plus corrompu que nul autre. Il ne se contenta pas de vivre dans cet horrible débordement; il en fit des leçons publiques et enseigna cette doctrine infâme et détestable qui était sortie non du cœur d'un philosophe, mais du sein d'une femme perdue : que le souverain bien consiste dans la jouissance des plaisirs. Que dirai-je des cyniques, qui avaient accoutumé de caresser leurs femmes devant tout le monde? Us ont justement mérité qu'on leur donnât, comme on fait, le nom des animaux dont ils imitent l'impudence. Tout ce que je viens de dire fait voir clairement, si je ne me trompe, qu'il n'y a point de vertu â apprendre dans l'école des philosophes, puisque ceux qui donnent les plus ex-
cellens préceptes ne les observent paseux-mèmes , ou s'ils les observent, ce qui est fort rare, c'est moins en eux un effet de Tétude que du bon naturel, qui porte souvent à des entreprises fort louables des personnes qui ne sont point lettrées.
XVI. Ces philosophes doivent passer pour des hommes fort inutiles, puisqu'au lieu de pratiquer la vertu, ils consument toute leur vie dans des conférences et dans des disputes. La sagesse qui demeure oisive ne peut être qu'une s^jgesse vaine ou fausse. Gcéron a eu raison de préférerceuxqui gouvernent les États, qui fondent de nouvelles villes , qui font de bonnes lois pour la police de celles qui sont déjà toutes fondées, et qui y rendent la justice, aux professeurs de philosophie; car un homme de bien doit être dans une pratique continuelle des bonnes actions , bien loin de demeurer enfermé pour donner des préceptes, qui sont pour Tordinaire plus mal observés par ceux qui les door nent que par les autres. Ces philosophes s^étant éloignés des véritables devoirs, il est clair qu'ils ne sont engagés dans leur profession qu'à dessein d'y acquérir de la facilité de parler et de suivre le barreau. Or ceux qui se contentent de parler sans faire ce qu'ils disent, ôtenl le poids â leurs paroles. Qui voudrait observer les préceptes les plus salutaires, lorsque ceux qui les font enseignent eux-mêmes, par leur exemple, à ne les pas observer ? C'est une chose fort louable que de donner de bons préceptes ; mais ceux qui les donnent sans les observer sont des imposteurs. Il n'y a rien de si extravagant ni de si injuste que d'avoir la verUi sur les lèvres, et de ne Ta voir pas dans le cœur. Tout ceci fait voir clairement que la plupart de ceux qui se sont adonnés à l'étude de la philosophie, au lieu de chercher à s'y instruire solidement, n'ont point eu d'autre dessein que d'y prendre du plaisir. Gicéron le témoigne par ces paroles, a Bien que leurs discours et leurs conférences renferment des semences très-abocdantes de science et de vertu, j'appréliende pourtant que quand on les comparera avec leurs actions et avec leurs mœurs, on ne juge qu*elles n'ont été qu'un agréable divertisse* ment. » Il ne le devait point avancer avec crainte ni avec réserve; mais il n'a osé publier la vérité de peur que les philosophes ne se plaigaisseui
INSTITUTIONS UiyiNES. — LIVRE III
deceqall aurait révélé leurs mystères, et de ce qo'il aurait appris à tout le peuple qu'ils ne dispulent point à dessefn d'enseig^ner la vérité, mais à dessein de se divertir durant leur loisir, et que ne pratiquant aucune vertu, bien qu'ils conseillent aux autres de les pratiquer toutes, ils ne doivent être considérés que comme de \aiDs parleurs. Le peu d*utili(éque leurs raisonneoiensont eu pour la conduite delà vie l)umaine,a été cause que personne n'a suivi leurs conseils durant plusieurs siècles et que dans la pratique ifs s'en sont éloignés d'eux-mêmes. II faut donc renoncer à une philosophie dont l'étude n'a ni rè{j;le ni fin, et s'adonner de bonne heure à la sagesse. On ne nous a point promis une autre vie où nous puissions jouir de la sagesse que nous aurons acquise en celte vie. C'est en celle-ci qu'il faut et acquérir la sagesse et jouir d'elle. Il faut la trouver et l'embrasser de bonne heure, pouf ne perdre aucune partie d'une vie qui peut finira chaque moment. Hortensius discourant contre la philosophie dans un dialogue de Cicéron, se trouve embarrassé d'une subtile objection qui lui était faite sur ce qu'il s'appliquait à Tétude de la philosophie, bien qu'il soutint qu'il ne s'y faut point appliquer. Cette objection ne nous iouche point, nous qui rejetons la philosophie comme une invention de l'esprit humain, et qui ne maintenons quela saf;e$se, qui est un présent de Dieu. Quand Hortensius rejetait la philosophie sans apporter rien dé meilleur, on Taccusait, avec quelque fondement, de rejeter la sagesse, et il était d*autant plus aisé de le convaincre, qu'il est constant que l'homme a éié créé non pour êire insensé, mais pour être sage. Hortensius s'est encore servi d'un autre argument extrêmement fort, pour prouver qu'il y a une grande différence entre la philosophie et la sagesse, qui est de faire voir Forigine et le principe de la philosophie. «Quand est-ce, dit-il, que les philosophes ont commencé à paraître? Je pense que Thaïes a été le premier. Il n'y a pas fort longtemps qu'il vivait : auparavant où était caché Tamour de la vérité dont les anciens brûlaient?» Lucrèce dit : que les secrets de la nature ont été découverts depuis peu , et qu'il est le premier qui se soit rendu capable de les expliquer en latin. Sénèque a employé depuis la iliême preuve. «H uy il pas mille ans, dit-il , que l'on connaît la
source d'où la sagesse est venue. «Les honimes ont donc vécu duraùt plusieurs siècles sans aucun usage de la raison. Perse semble faire allusion à cette pensée, quand il dit en raillant : que la sagesse a été apportée à Rome avec le poivre et les palmes. Si cette sagesse est conforme à la nature, elle est aussi ancienne que lui; si elle n'y est pas conforme, il ne la saurait recevoir. Or il est certain qu'il Fa reçue ; elle était donc dès le temps où il a été c^éé, et dès lecom* mencement, auquel il n'y avait point de philosophie, ce qui fait voir que la philosophie et la sagesse ne sont pas une même choscLes païens; qui n'avaient rien lu des saintes Écritures, et qui ne savaient rien de ta manière dont la sagesse s'est obscurcie, ont cru qu'il n'y en avait jamais eu parmi les hommes, et ont eu recours à la philosophie pour lever les voiles dont la vérité leur paraissait couverte; et c^est à cette occupation qu'ils ont donné le nom de sagesse.
XVII. Après avoir parlé de la philosophie avec toute la brièveté qu'il m'a été possible, je me tourne niaintènant du côté des philosophes, à dessein, non de les vaincre, parce qu'ils sont déjà vaincus et hors de combat, ifiafs de les poursuivre après leur défaîte. Là secte d'Épicure a toujours été plus célèbre que les autres; ce n'est pas qu'elle approche de plus près de ta vérité , mais c^est qu'elle attire plus de monde par le nom dé la volupté. Gomme elle sait qu'il n'y a personne qui ne se porte natureilénSent au mal , il n'y a aussi personne dont elle n'étudie et ne flatte fa mauvaise inclination. Elle exempte les paresseux de l'étude, les avares des libéralités qui se font au peuple, les tioâides des fonctions publiques, les lâches de l'exerciee des armes : elle assure aux impies que les dieux ne se mettent eh peine de rien ; elle permet â ceux qui sont attachés à leur intérêt de ne donner jamais rien à personne, et leur enseigne que le sage ne fait rien que pour soi-même; elle loue la solitude en présence de eeox qnï fuient la compagnie. Si elle trouve un auditeur qui soit d'humeur à épargner, elle lui enseigne à ne vivre que de pain et d'eau. Elle raconte les avantages du célibat â ceux qui ont aversion de leurs femmes; elle représente les avantages de Torbité à ceux qui ont de médians enf^ans , et elle dit à ceux qui ont de méchans pères que le
sn
LACTANCE
lien de la parenté n^est pas un lien dont il fiiille fiiire grand état; elle prêche aux impatiens et aux délicats, que la douleur est le souverain de tous les maux ; aux fermes et aux généreux, que le sage peut être heureux au milieu des tourmens; elle conseille à ceux qui ont de Tambitîon et qui aspirent aux dignités de faire leur cour aux princes, et permet à ceux qui sont trop fins pour en souffrir les rebuts, de s'éloigner de la cour. Voilà comment cet homme rusé s'est tourné de tous côtés pour contenter tout le monde, et s*est aussi peu accordé avec lui-même f|ue ceux au goût desquels il tâchait de s^accommoder s'accordaient entre eux. Examinons un peu de plus près roriginedesa secte et de ses opinions, il avait remarqué que les gens de bien sont pour Tordinaire les plus malheureux en ce monde; qu'ils y souffrent la honte et Tincommodité de la pauvreté, Texil, la perte des personnes qui leur étaient les plus chères ; que les méchans au contraire y croissent de jour eujour en crédit et en pouvoir; que l'innocence n'y trouve point de sûreté, au lieu que les crimes y régnent avec insolence; que la mort enlève toute sorte de personnes sans distinction de condition, d'âge ni de mœurs; qu'elle prend les uns dans le berceau , et qu'elle laisse parvenir les autres jusqu'à une extrême vieillesse; qu'elle arrête les uns dans la fleur et les autres dans la force de leur âge; que les plus considérables par leur vertu sont le plus souvent vaincus et tués dans les combats. Mais rien ne le touchait si fort que de voir que les personnes de la plus grande piété étaient toujours plus mal traitées que les autres, et que ceux qui négligeaient le culte des dieux ne souffraient aucun dommage, ou n'en souffraient que de fort légers; que les temples mêmes ne sont pas respectés par la foudre : c'est le sujet de la plainte que Lucrèce fiut par ces paroles :
«Que JapMer lance le lonoerre tor m templet, et qu'il les rtduiie en œodret ; c'est où il doit jeter let traits , qui épirl tooreat les coupablee et perceut let ianooens. »
Pour peu qu'il eût entrevu la vérité, il n'aurait jamais dit que Dieu renverse son palais; car il ne le renverse que parce que ce n*est pas le sien. Le Gapitole, qui est le principal siège de la religion romaine, a été plusieurs fois brûlé par le fou du ciel. Gicéroa a marqué le juge* I
ment que les hommes d'esprit portaient sur ces accidens, quand il a dit : que le feu du de! n'avait réduit en cendres ces temples que pour faire voir que les dieux en demandaient de plus magnifiques et de plus superbes. Dans les livro de son consulat, il a parlé de ce sujet à peu prb dans le même sens que Lucrèce, quand il a dit: que Jupiter avait jeté du haut du ciel le feu sur le Gapitole. Ceux qui ont entrepris de relever ce temple qui avait été tant de fois abattu par l'ordre du ciel, ont été non-seulement assez aveugles pour ne pas reconnaître la grandeur de CHeu, mais encore assez impies pour s'opposer opiniâtrement à ses volontés. Les réflexions que faisait Epicure sur l'injustice qui lui paraissait dans cette conduite (car l'aveuglement où il était l'empêchait d'en juger autrement), lui persuadèrent qu'il n'y avait point de providence. Quand il en fut persuadé, il commença à le publier et à s'engager en des erreurs qu'il est très-difficile de démêler; car s'il n'y a point de providence, comment le monde a-t-il été fait dans un si bel ordre et dans une si juste harmonie? «II n'y a point d'ordre, répond-il, dans le monde; les pièces qui le composent sont hors de lear place, et il y a beaucoup de choses à réduire. » Si j'avais le loisir de réfuter celte réponse, je forais voir que, bien loin d'être la réponse d'un homme sage, elle ne saurait être que d'un hooime qui avait perdu l'usage de la raison. De plus s'il n'y a point de providence, d'où vient la structure si merveilleuse des animaux et les usages si différens deleurs partics?a La providence, réplique Ëpicure, n'a pris aucun soin de former cescorps, et les membres ne sont estimés à aucun usage; les yeux n'ont point été faits pour voir , ni les oreilles pour ouïr, ni la langue pour parler, ni les pieds pour marcher: tous ces organes étaient faits avant qu'ils fossent propres à aucun de ces usages. vS'il n'y a point de providence, d'où vient que les pluies arrosent la terre , et qu'elles In font produire une si merveilleuse abondance de toute sorte de fruits? «Ces fruits-là naissent d'eux-mêmes, répond Épicure, ils ne sont poiot faits en faveur des animaux, et la Providence ue prend aucune part à leur production. » Comment donc est-ce que naissent toutes les choses qui paraissent dans le monde? «Elles ne naissent point, dit Épicure, par l'ordre delà Providen^; elles sont produites par le concours fortuit des
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE IIL
atomes qui volent dans Pair.» D'où vient que nous ne voyons et nous ne sentons rien de ces atomes?» Cest qu'ils sont imperceptibles, qu'ils n'ont ni couleur, ni chaleur, ni odeur, ni saveur, et que leur petitesse est si eitrème qu'ils ne sont susceptibles d'aucune division. » Voilà les extravagances et tes rêveries où le réduit la nécessité de parler conséquemment à un faux principe; car enfin d'où viennent ces atomes et où sont-ils? Gomment personne n'y a-t-il jamais pensé que Leudppe ? de qui les avait reçus Dânocrite, qui les a laissés àÉpicurecomme une succession d'erreur et d^égarement ? Si ce sont des corps solides, comme on nous en assure, ils doivent tomber sous les sens et être visibles? S'ils sont tous de même nature, comment produisent-ils des diosessi difFSrentes? Crest,dit-on, qu'ils se mêlent de différentes manières, et forment par ce mélange tous les corps de la nature, de la même sorte que les lettres, qui ne sont pas en grand nombre, font par leur assemblage un nombre innombrable de mots. Les lettres ont différentes figures; les atomes ont aussi des figures fort différentes , disent les épicuriens; il y en a qui sont rudes, et d'autres qui sont polis; il y en a qui sont en forme de petits crochets. Ils peuvent donc être coupés et divisés: s'ils sont polis , ils coulent et ne sauraient se joindre les uns aux autres; il faut qu'ils soient faits en forme de crochets, qu'ils s'attachent ensemble comme les chaînons d'une chaîne. Mais s'ils sont ii petits qu'ils ne puissent être coupés ni d i visés, ils n'ont ni crochets ni angles. S'ils en ont, ils peuvent être coupés et divisés. Je demande encore par quel mouvement ils V unissent pour former un corps naturel? S'ilsn'ont point de sentiment, ils ne peuvent se joindre avec la justesse qui est nécessaire pour composer ces sortes d'ouvrages. Il n'y a que la raison qui puisse rien fiiire d^aassi raisonnable que cela, et je pourrais apporter un grand nombre d'autres argumens pour réfuter cette extravagance , si je n'avais bâte d'achever cette matière. Voilà cependant quel était cet Ëpicure qui, au jugement de Lucrèce,
ITâ pat moiiu torpaïaé k$ ântret tiomme» en ct|Mit, qoe te aoteil ffniMiie kt moiodret aitret en lumièret.
J'avoue que je ne saurais m'empêcher de rire quand je lis ces paroles de ce poSte,
car il ne les a pas dites de Socrate ni de Platon, qui sont respectés comme les princes des philosophes, mais d'un homme qui a eu en pleine santé des rêveries plus extravagantes que n'en ait jamais eu aucun malade. Ce poète ridicule a écrasé un rat en le voulant parer comme un lion. Le même Ëpicure tâche de noua délivrer de la crainte de la mort par ce raisonnement. Tandis que nous sommes, la mort n'est point, elle n'est que quand nous ne sommes plus ; elle ne nous regarde donc en aucnne manière : il y a un moment auquel nous ne sommes plus et auquel la mort n'est pas encore , le moment auquel nous cessons et auquel la mort commence, et c'est ce moment-là qui nous rend misérables 1 Ce n'est pas sans siget que Ton a dit que la mort n'est pas un mal, mais que le passage qui mène à la mort en est un. On craint de languir de maladie, d'être consumé par la fièvre, d'être percé par le fer, d'être déchiré par les dents des bêtes, d'être réduit en cendres, non parce que ces choses causent la mort , mais parce qu'elles causent une grande douleur. Il ne suivrait pas de là que ce serait un mal de mourir, ii s'ensuivrait que ce serait un mal de sentir de la douleur : a C'est aussi le plus grand de tous les maux , dit Ëpicure. » Gomment donc ne craindrais-je pas la mort, puisque la douleur qui la précède et qui la cause est un mal ? Mais il n'y a rien que de faur dans le raisonnement de ce philosophe , parce que les âmes sont immortelles.» Au contraire, elles sont mortelles, répond Ëpicure, et tout ce qui commence avec le corps, finit aussi avec lui.» J'ai déjà promis de traiter amplement ce sujet dans le dernier livre de cet ouvrage où je réfuterai , par autorité et par raison, l'erreur de Démocrite et de Dicéarque.
Peut-être que ces philosophes se promettaient par cette opinion l'impunité dans leurs crimes ; car ils permettaient les plus inAmes voluptés, et soutenaient que Tbomme n'était né que pour en jouir. Peut-on s'abstemrdes crimes, quand on est une fois persuadé de ce sentiment? cS! l'âme doit périr, dit-on, recherchons les richesses pour goûter ensuite les plaisirs les plus doux et les plus agréables. Si nous ne pouvons acquérir du bien par des moyens légitimes, volons^n par adresse ou par violence. S'il n'y A point de Dieu qui veille sur nos actions^ noua
LACTANCR
pouvons pîUer et tuer avec une plus grande licence, et Dous assurer de riropunité. Le sage ne doit point Faire de difficulté d^ se porter au crime, quand il y trouve du pro6tet de la sûreté. Quand il y aurait un Dieu dans le ciel, il n'en- Ireraît jamais en colère contre {)ersonne. 11 ne se mettrait en peine ni de punir le vice ni de récoo^^Bser la vertu. Ainsi ce serait une aussi grande folie de Faire le bien que de s'abstenir du mal. Goûtons les plaisirs, puisque dans peu 4e temps nous ne serons plus. Ne laissons édiapper aucun jour ni aucun moment sans nous divertir, de peur de perdre le temps de la vie, comme nous perdrons bientôt la vie ellemême » Bien qu'Ëpicure ne dise pas ceci en propres tenues, il le dit dans le fond, quand il assure que le sage n'agit que pour soi et qu'il rapporte tout à son intérêt. Quiconque sera io- ^é de ces abominables sentimeus, ne Fera jamais aucun bien » parce que le bien que Ton fût tourne au profit des autres, etnes'abstiendra dlaucoB mal^ parce ({ue le mal est suivi de quek queavantage Un corsaire ou un cheFde voleurs qui voudrait les e&horter à piller, leur pourraitil dire autre chose que ce que dit Ëpicure : que les dieux ne se soucient de rien; qu'ils sont insensibles à la colère; qu'ils ne font grâce à personne; que t'àme meurt avec le corps; qu'il n'y i point de peines après cette vie; que la volupté est le souverain bien; que chacun doit veiller à ses intérêts sans procurer le bien public; que l'on ne doit aimer les autres que par rapport i soi-même; qu'un homme de oceur ne doit craindre ni la douleur ni la mort, et que si on le brûlait tout .vif et qu'on lui fit souFFrir les plus cruels tourmens, il devrait dire qu'il ne s'en soucie point? Il y a, sans doute, grand si^et de croire que «ces sentimens, qui conviennent parfiiitement i des voleurs et à des brigands, sont des seiMimena d'up homme sage I
X Vltt. D'autres philosophes, et principalement les pythagoriciens et les stoïciens, soutiennent au contraire que Tâme survit au corps. Bien qu'il n'y ait rien â reprendre dans leur sentiment, ils ne sont pas néanmoins fort Jouables d'avoir trouvé la vérité par hasard plutôt que par science; ils ne sont pas même tout à F^it exempts d'erreur. Car, pour éviter la force de t'ar^^iiment par lequel on conclut de ce que les ûmrs naissent avec les corps, qu'elles meurent
aussi avec eux, ils oot assuré qu'elles ne naissent point avec les corps « mais qu'elles passeut de l'un dans l'autre. Ils se sont persuadés qu^il nétait pas possible qu'elles survécussent au corps si elles û'avaient été auparavant. Ils se troa^ieot donc aussi bien que Jes épicuriens^ Mais il y a cette différence que Terreur de» uns regarde le passé, AU lieu que celle des autres regarde Vavenir. Aucun d'entre eux a'^ tu qu'epoore que les âmes naissent, néanmoins elles ne meurent point, et aucun n*a découvert la raison et la différence. Plusieurs de ceux qui ont cru Tânue immortelle, se sont tués eux-mêmes oomme s'ils eussent été assurés d'entrer âaas le cieL Qéantf, Chryrippe, Zenon et plusieurs autres, en usaient de la sorte. Empédocle se jeta durant la nuit aa fond d'une caverne enflammée du mont Etna; et parce qu'il ne parut plus depuis, on a cru qnll avait été élevé au rang des dieux. Gaton, qui avait affecié durant toute sa vie d'imiter la vanité des stoïciens, se tua lui-même. Biea que Démocrite Fût daiis un autre sentimeuL, il ne laissa 4>as de se procurer la mort; ce qui était sans doute la pins méchante action qa*îi pût jamais faire. Car si l'homicide est un crime, c'est un homicide de se tuer soi-même, et il est d'autant plus énorme que Dieu s'en r&erve le châtiment. Nous ne devons point sortir de nous-mêmes, de cette vie, non plus que nousn j sommes point entrés de nous-mêmes. U faut attendre que celui qui nous y a mis nous en retire. Que si l'on nous en chasse par violenee, il le faut souFFrir avec modération, dans Tassurance que notre mort ne sera pas impunie» et que nous aurons un protecteur qui saura bien la venger. Ainsi ces philosophes, et Caioa même, le plus sage des Romains,ont été des homicide On dit que ce dernier, avant de se plooger le po^nard dans le sein , lut le livre deïïpynor^ iaiUë de l'Ame de Platon» et fut excité â ce crime atroce par l'autorité de ce {diifaKophe. Il faut pourtant avouer que Ja crainte de la servitude semblait lui pouvoir faire souhaiter la mort avec raison. Mais quelle excuse peut-on apporter en Faveur de Gléombrote qui, après avoir lu k même livre de Platon , se prédptta dans la mer, sans aucun autre dessein que celui d'ajouter pleiue et entière créance aux paroles de Platon. Détestable doctrine qui prive les hommes de U vie ! Que si Platon avait su qui est celui qui
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE III
donne rimmorlalité, à qui il la donne, de quelle
manière, ft en récompense de quelles actions,
et qu*il Teût enseigné aux autres, biea loin de
porter ni Cléombrote ni Gaton ï se procurer
volontairement la mort^ il leur aurait appris à
conserver Jeur vie et à garder la justice, il (ne
semble que le motif qui poussa Gaton à se tuer,
ne Fut pas tant d'éviter de tomber entre les
mains de Gésar, que de r^uire en pratique les
roaiimes des stoïciens, et de rendre son nom
célèbre par une action extraordinaire. Quand il
serait demeuré en vie, je ne vois pas quel mal
il lui en serait arrivé, Gésar était.clément de son
naturel, et durant la plus grande chaleur de la
guerre civile > il ne souhaitait rien avec tant de
passion que de faire croire, en conservant Ci-
céron. et Gaton ^ les jdeux meilleurs citoyens de
la république, qu'il Faimait sincèrement et qu'il
ne cherchait que l'occasion de la servir. Mais
retournons à ceux qui louent la mort comme un
grand bien. Vous vous plaignez de la vie ,
comme si vous en aviez jamais joui et comme si
vous aviez jamais su la raison pour laquelle
vous avez été mis au monde. Le véritable et le
père commun de tous les hommes ne peut*il
pas vous répondre avec raison en ces termes qui
se lisent dans-Térençe :
SI Ta vie tous d^pTatt , apprenez prerniérenent ce que c'cit que to vie ; et vous fierez eniuite ce qai tods plaira.
Vous VOUS fâchez de ce que vous y souffrez
beaucoup de mal,comme si vous méritiez aucun
bien, vous qui ne connaissez pas votre père,
votre uuttre et voireroi , vous qui ne voyez rien
en plein jour, et qui êtes enveloppé des ténèbres
épaisses de l'ignorance; ce qui a fait dire à
quelques-uns: que les hommes n'ont été mis sur
la terre que pour y souffrir les supplices dus à
leurs erimes. Je ne vois rien que Ton puisse
jamais avancer.de p(us extravagant que cela.
Quel crime avopsHOous pu commettre avant que
d^èire P Si ce n'est que nous voulions ajouter foi
à Timprudence avec laquelle cet impertinent
vieillard a osé dire qu'il avait vécu dans un
autre corps, et qu'il avait été Euphorbe. Je me
persuade qu'étant de basse-naissance, il a voulu
se glisser dans une Samille qui avait été rendue
illuati e par les vers d'Homère* Que Pythagore
a. Cté hcopeuad'avoir si bonne mémoire, et que
iioii.. sommes malheureux de l'avoir si mauvaise,
que nous ne nous souvenons point de ce que nous avons été iCest peut-être par mégarde ou par faveur qu'il s'est seul exempté de boire de Teau du fleuve de Leih£.Ge vieux fou a inventé des fables sepiblaJbles à pelles que les yieilles content aux eof^ns. Que s'il avait eu bonne opinion de ceux à qui il parlait, et qu'il les eût pris pour des hommes fort raisonnables, il n'aurait jamais osé leur imposer avec une si horrible impudence. Mais enfin la vanité mérite d'être raillée. Que dirons-nous de Gicéron, qui, après avoir écrit au commencement de la ûmsolaiion : que les hommes ont été mis au monde pour y porter la peine due à leurs crineç, Ta encore répété, comme pour reprendre ceux qui ne croiraient pas que la vie de Tbomme est toute remplie de misères? fl avait eu raison d'avouer dès le commencement qu'il était plongé dans l'erreur et dans une misérable ignorance de la vérité.
XIX. Geux qui disputent sur le sujet de la mort ne sachant rien de la vérité^ raisonnent de cette sorte : s'il n'y a rien après la mort, et pas même de sentiment , la mort n'est point un mal ; que si l'àme vit après la mort du eorps , la mort est un bien , et elle est suivie de l'immortalité. Gicéron a expliqué ce sentiment en ces termes : « Nous devons nous réjouir de ce que l'état où nous met la mort est plus heureux , eu au moins aussi heureux que celui de la vie présente. Gar si Tàme conserve le sentiment après la perte du corps, elle mène une vie semblable à celle des dieux : si au contraire elle n'a point de sentiment;^ elle est exempte de mai. » Il a cru raisonner fort subtilement, et que le diiemne qu'il proposait était fort juste. Cependant il ne contient rien que de faux ; car l'Écritareeainte nous enseigne que Tftme est immerteUe, et qu'elle reçoit une récompense ou une punition éternelle , n étant pas juste que les erimea qui ont été heureux sur là terre demeurent im|Ninis, ni que le» vertus qui ont été persécutées soient privées de la couronne qu^eUea mériteat. Gette vérité est si eonstante^ que Gicéron a le* connu dans Je livre de la Consolation que les bons et les méchans n'habiteront pas le même lieu en Tautre monde, « Ges hommes, si éminens en sagesse, dit^H, n'ont pas été persuadés que le chemin du ciel fût oavert à tout le monde. Us ont enseigné au contraire que ceux qui
seraient soaillés de crimes seraient plongés dans un bourbeui limon et couverts d'épaisses ténâ)res; au lieu que ceux qui auraient conservé leur pureté, qui auraient évité la corruption, et qui se seraient adonnés aux sciences et aux arts, s'élèveraient par un vol léger jusqu'au sein des dieux. » 11 est certain que ce dernier sentiment ne se peut accorder avec le dilemme qu'il avait proposé auparavant; car il supposait que toutes les âmes sont immortelles de la même manière, et il ne mettait aucune différence entre Aristide et Phalaris , entre Gaton et Gatilina. Nul ne peut s'apercevoir de la contradiction de ces sentimens, s'il n*est pleinement instruit de la vérité. S'il se trouvait donc quelqu'un qui nous demandât si la mort est un bien ou un mal, nous lui répondrions : que la qualité de la mort dépend de celle de la vie. Gomme la vie est un bien quand elle se conforme â la vertu , et un mal quand elle est pleine de crimes, on doit Aire le même jugement de la mort qui suit l'une et l'autre. La mort qui termine une vie qui a été employée au service de Dieu est un bien, parce que ce n'est qu'un passage â l'immortalité; celle qui termine une vie criminelle est un mal , parce qu'elle commence un supplice qui n'a* point de fin. Il est donc clair que ceuxlà se trompent, qui souhaitent la mort comme un bien, ou qui évitent la vie comme un mal ; et qu'ils n'ont pas assez d'équité pour peser dans une juste balance les biens et les maux qui leur arrivent. Après avoir joui de toute sorte de plaisirs, ils souhaitent la mort dès qu'il leur survient la moindre disgrâce, et la moindre adversité leur fait oublier toute leur prospérité passée. Us soutiennent qu'il n'y a que du mal â souffnr dans le monde; et c'est de là qu'est venue l'extravagante opinion de ceux qui prétendent que ce que nous prenons pour la vie est une mort, et que ce que nous prenons pour la mort est une vie ; et que le premier et le plus grand avantage que nous aurions pu avoir aurait été de n'être jamliis venus au monde , et le aeeond d'en être sortis aussitôt que nous y sommes venus. On l'attribue à Silène pour lui donner quelque poids. Voici comment en parle Qcéron, dansie livre de la Consolation. «Le plus grand avantage, dit-il, qui nous pût arriver était de ne point nattre et de ne point tomber dans les écueils de cette vie. Le second était de
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mourir promptement,et d'échapper I la vîoteo'^ de la fortune comme â un funeste embraseroeui. Les ornemens qu'il a recherchés pour embellir cette pensée font voir qu'elle lui a paru véritable. Je lui demanderai volontiers: â qui c^cst un avantage que de ne point nattre, puisque avant que de nattre, il n'y a aucun sentiment ?Cest le sentiment qui (ait trouver ou de l'avantage oo du désavantage en quoi que ce soit. Je lui demanderai encore : pourquoi il compare la vie à un embrasement et â un écueilP Dépendait-il de nous de la recevoir? Est-4;e de la fortune et non de Dieu que nous l'avons reçue? Enfin, quel rapport peut-elle avoir avec ua embrasement ? Platon disait quelque chose de semblable, quand il rendait grâce â la nature de ce qu'elle l'avait fait natire raisonnable plutôt que bète , homme plutôt que femme. Grec plutôt que barbare, et enfin de ce qu'elle l'avait rendu citoyen d'Athènes et contemporain de Socrate. On ne saurait dire jusqu'où va rarement d*aa esprit qui s'est une fois éloigné de la vérité. Pour moi je soutiens qu'il n'y eut jamais rien de si extravagant que cette parole de Platon. S*il était né ou barbare ou femme ou âne, il n'aurait pas été Platon. 11 ajoutait peut-être foi aux rêveries de Pythagore, qui défondait de manger de la chair des animaux, et qui enseignait que les âmes pussent dans des corps de diverses espèces, ce qui n'est ni nécessaire ni possible. Gela n'est point nécessaire, parce que celui qmi créé les âmes peut en créer de nouvelles à mesure que de nouveaux corps se forment Gda n'est pas non plus possible, et une Ame raisonnable ne saurait changer de nature, et tendre en bas comme l'eau. Ce célèbre philoscqriie s'est imaginé que l'âme qui animait son corps pouvait passer dans celui d'une bète, et qu^ coaservant l'intelligence et la raison, elle 8*y pour* rait plaindre d'être si indignement loger. N'aurait-il pas mieux foit de dire qu'il remerciait la nature de ce qu'il avait de l'esprit , de b docilité pour apprendre , ou bien pour se fairt instruire ? Car quel avantage était-ce d'être œ dans Athènes plutôt que dbins une autre ville: N'y a-t-il pas eu dans d'autres villes des hommes qui ont excellé en esprit et en science , et doat un seul a surpassé tous les Athéniens en mérite? Combien y a-t-il eu d'Athéniens au temps de Socrate qui n'ont été que des ignorana et des
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE III
insensés ! Le lieu de la naissance ne contribue en rien à la sagesse. Le temps n'y contribue pas davantage, et il n'y avait pas sujet de se vanter d'être venu dans celui de Socrate. Ce philosophe donnait-il de l'esprit à ceux qui n'en avaient point? Platon avait-il oublié qu'Alcibîade et Grîtias ont été des plus fidèles disciples de Socrate , et que cependant Tun a déclaré la guerre à sa patrie, et l'autre a opprimé la liberté de ses concitoyens ?
XX. Voyons maintenant ce qu'il y avait dans Socrate de si rare et de si extraordinaire, qu'un homme sage eût siqet de se tenir fort obligé à la nature de ce qu'elle l'avait fait naître en son temps. J'avoue qu'il a été plus sage que ceux qui ont entrepris de pénétrer par la lumière de leur esprit les secrets de la nature. Il n'y avait {Ms moins d'impiété que d'imprudence dans la curiosité avec laquelle ils avaient sondé l'abtme impénétrable de la Providence. On sait qu'à Borne ou ailleurs il y a des mystères où il est défendu aux hommes d'assister. Ils s'en abstiennent très-religieusement ; et si quelqu'un y jette les yeux par imprudence ou par hasard , on le punit, et on recommence la célébration du mystère. Que faut-il faire de ceux qui veulent apprendre ce qu'il ne leur est pas permis de savoir? Ceux qui entreprennent de découvrir les secrets de la nature et qui profonent le temple de l'univers par l'impiété de leurs dis* putes, sont sans doute plus coupables que ceux qui entrent dans les templesde Vesta delà Bonne Déesse ou de Gérés. Ces temples-là , qui sont fermés aux hommes, ont été bâtis par des hommes. Cependant ces philosophes, bien loin d'être condamnés comme des impies quand ils cherchent, par une présomptueuse curiosité, ce qu'il y a de pluscaché dans les ouvrages de Dieu, se mettent en crédit , et font admirer leur esprit et leuréloquence.Ds seraient peut-être excusables si leur travail leur apportait quelque fruit. Mais ils sont aussi malheureux dans le succès, qu'ils ont été téméraires dans l'entreprise. Ils ne trouvent point la vérité; et quand ils l'auraient trouvée, ils ne la pourraient défendre. Quand, par hasard, ils la découvrent, ils souffrent qu'elle soit combattue par les autres. Car personne ne descend du ciel pour terminer leurs différends et pour juger quelle est la plus véritable de leurs opmions. Cest pourquoi personne ne saurait
nier que leur occupation ne soit vaine, ridicule et inepte. Socrate a été fort prudent de s'abstenir de ces questions inutiles; mais j'ai peur qu'il ne l'ait été qu'en ce point-là seulement. En d'autres, il a ressemblé aux autres philosophes, et bien loin de mériter des louanges, il n'a mérité que du blâme. Parmi ce qu'il a jamais dit de plus remarquable, je choisirai un mot qui a eu une approbation générale. «Ce qui est au-dessus de nous, a-t-ii dit, ne nous regarde point. » Couchons-nous donc sur la terre, et marchons sur les mains qui nous ont été données pour faire de si merveilleux ouvrages. Ne songeons ni au ciel que nous devrions toujours regarder, ni à la lumière qui nous éclaire. S'il a cru ne devoir agiter aucune question ton* chant la nature du ciel, il n'a pas mieux connu ce qui était sous ses pieds. Est-ce qu'il s'est mal expliqué? 11 n'y a point d'apparence. Il est probable qu'il a cru qu'il ne faut pas suivre la religion du peuple. Mais il n'a osé le publier , de peur de soulever tout le monde. Car qui ne sait que l'univers, qui a été créé par une sagesse si merveilleuse, est gouverné par une providenceP On voit que rien ne peut subsister que par les soins d'une intelligence; une maison qui n'est ni habitée ni entretenue, tombe en ruines; ua vaisseau qui n'est pas conduit par un bon pilote, flotte au gré des vents; un corps qui n'a plus d'àme, se corrompt et se réduit en cendres: pourrait-on s'imaginer qu'une si vaste machine pût avoir été faite et se conserver d'dle-mème? Si Socrate s'était contenté de combattre la religion reçue par le peuple, bien loin d'y trouver à redire, je me louerais d'avoir trouvé quelqi^ chose de meilleur. Mais il jurait par un chien ei par une oie. Oh! Timpertinent, linsensé et le désespéré, comme dit Zenon l'épicurien, s'il a ea intention de se railler de la religion! mais l'extravagant et l'insensé, s'il a pris sérieusement un vilain animal pour un dieu! Pourra-t-oa reprendre les superstitions des Ëgyptiens depuis que Socrate les a autorisées dans Athènes par son approbation et par son suffrage? Peut-on s'imaginer une prière plus ridicule que celle qu'il fit à ses amis avant de mourir, de sacrifier à Esculape un coq qu'il lui aurait promis? H appréhendait sans doute d'être accusé par Esculape devant Rhadamante d'avoir manqué d'accomplir son vœu. S'il éuit mort 4e maladie
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j'aurais cru qu'il en aurait eu Tesprit afFaibli. Mais puisqu'il a fait, et qu'il a dit en pleine santé ce que je rapporte , ce serait une folie de se persuader qu'il ait jamais été fort sage. Voilà cependant ee personnage,au tempsduquel Platon se tenait fort heureux d'être venu au monde.
XXI. Voyons ce que Platon a appris de Socrate, qui avait renoncé à la physique pour s'adonner tout entier à la morale. Je ne doute point qu'il n'ait fort bien traité des devoirs de la vie^ et qu'il n'ait donné à ses disciples de fort bons préceptes de vertu et de justice ; Platon lui aura sans doute oui dire que la justice consiste dané réalité, et qu'il n'y a aucune différence entre les hommes par le droit de leur naissance. « Pour être parfaitement égaux, dit-il, comme la justice le désiré, ils ne possèdent rien en particulier. » S'il ne parle en cet endroit que de Targeut, cela se peut en quelque sorte tolérer. Il me serait pourtant aisé de faire voir que cela n'est ni juste ni faisable; niais supposant que cela est faisable, et que tous les hommes auront assez de sagesse pour mépriser Targent et pour se mettre audessus de l'intérêt, suivons, pour voir jusqu'où sera la communauté qu'il veut introduire. Elle ira jusqu'au mariage. Plusieurs hommes s'assembleront comme des chiens autour d'une femme. Le plus fort en jouira, ou s'ils sont sages, H modérés comme des philosophes, ils attendront leur rang selon la police des lieux de débauche.Oh! la merveilleuse justice de Platon ! où est donc la continence? où est la fidélité des mariages? Sans die il n'y a plus d'équité ni de {ustice. Le même Platon a dit que les Ëtats sel*aient heureux lorsqu'ils seraient gouvernés par des philosophes, et lorsque ceux qui les gouverneraient s'adonneraient à l'étude de la philosophie. II fallait donner un royaume à un homme si juste et si équitable, qui avait ôté le bien à quelc|[ues-uns pour le donner à d'autres, et qui avait entrepris de prostituer toutes les ftmmes, ceque Jamais aucun roi ni aucun tyran n'avait fait. Quelle raison a-t-ll apportée pour Mre recevoir un si inflime projet ? c Les citoyens, a-t-Q dit , vivront dans une plus parfaite intelligence , et seront unis ensemble par le lien fl'ttne plus étroite amitié, quand les hommes Meroht maris de tontes les femmes et pères de tous les enftms. » Quelle étrange confosion ! Une ittitié qui n'a point d'objet certain peut-elle
être fort grande? Ck>mment un homme et m femme s'aimeront41s s'ils n'ont point été long. temps ensemble et s'ils ne se sont point gardés une fidélité réciproque? Quelle vertu se peoi trouver avec la licence effirénée desediy^tir indifféremment comme Ton veut? Sika enfoos sont communs, qui les pourra aimer, ne sachant pas s'il en est le père , ou ayant au moins sujet d'en douter? Gomment un eafant hoDorera-t-ii son père qu'il ne connaît pas ? Il prendra un étranger pour son père, et son père pour un étranger. De plus, les femmes peuvent être oommuoes, mais les enfans ne le sauraient être. La mm s'oppose à l'établissement de cette ^travaipnte communauté. Il ne reste plus aucun préteitede la maintenir, si ce n'est celui d'une parhiie intelligence. Il est certain qu'il n'y a point deplos grand sujet de différends et de querelles, que l'inclination que plusieurs hommes ont pour une femme. Si Platon n'a pu écouter la raison , il a pu voir les exemples, et des bêtes qui se battent, et des hommes qui livrent souvent desangiaotes guerres pour ce sujet.
XXII. Cette communauté n'était antre chose qu'une confusion monstrueuse de débauches et d'adultères, qui ne pouvait être réparée queparli vertu. Platon n'avait garde de trouver la bonne intelligence qu'il cherchait, parce qu'il ne s'apercevait pas qu'elle ne procède que de la justice, qui réside non dans les choses extéiieures, ni même dans le corps, mais dans le cœur. Quiconque veut établir une parfaite égalité entre les hommes, doit leur ôter non leurs femmes ni leurs richesses, mais leur orgueil et leur arrogance. Quand les riches seront dépouillés de Tinjustice et de rinsolence , il n'y aura plus aucune différence entre eux et les pauvres, et ils seront tous égaux par une disposition d'esprit, que la seole religion peut donner. Platon a ruiné la justice, dans le temps même qu'il se flattait de l'avoir trouvée, parce qu'il n'a pas reconnu que la véiitable communauté consiste non à posséder n conomun des choses périssables , mais à n'avoir qu'un esprit et qu'un cœur.La justice est lamêre des autres vertus; elle ne saurait subsistcrqnaod on les a ôtées toutes. Or, Platwi les a toutes ôtéei Il a ôté la frugalité, parce qu'il n'y a point defriigalitélorsquepersonnen'arienquiluisoitproprt
Il a ôté l'abstinence, parce que Ton ne s'abstient que du bien tfautrui, et qu'il n'y a plus debiefl
INSTITUTIONS PIVINKS. - IJVRE III.
d>uU*4i qiiap4^oiU est cpoiiQuo. U a ôté la coq- (inence et la chasteté, vertus qui sont de trèsl^rand usage et qui fout le principal ornemeot des deui sexcs.U a àié la pudeur et la modestie, l'u permeUant comme Uonuètes et légitimes des actions qui avaient toujours paru infâmes et criminelles ; ainsi en voulaot donner la vertu à lout je mond6 , il Ta ùtée à tout le monde. La propriété et le domaine renferment la matière des vices et des vertus, au lieu que la conomunauté de biens donne la licence de s'abandoaner à toutes sortes de crimes. Les hommes qui ont plusieurs femmes ne peuvent passer que pour des débauchés et pour des perdus. Les femmes qui ont plusieurs maris ne sont pas des adultères parce qu'elles n'ont jamais contracté de mariage , mais ce sont des prostituées. Il a donc réduit la vie des hommes à la condition de celle des bètes les plus basses et les plus méprisables ; car les oiseaux s'accouplent avec quelque sorte de fidélité. Le mâle et la femelle ont leur nid qu'ils gardent en commun , où ils élèvent leurs petits ; ils les aiment parce qu'ils sont assurés qu'ils sont àeux,et ils enchâssent les autres. Cet homme sage a choisi pour modèle ce qu'il y avait de plus extravagant, de plus contraire à la nature et à la coutume. Ayant vu que les iDàles et les femelles n'ont point de fonctions séparées paimi les bètes, il a jugé que les hooimeset les femmes n'en devaient point avoir, et que les femmes devaient manier les armes , entrer dans les conseils, exercer les charges, posséder la souveraine puissance. Il fallait qu'il mit entre les mains des hommes le fil et la laine, et qu'il les obligeât à portier les enfans entre leurs bras. Je m'étonne qu'il ne se soit pas aperçu que ces projets-là ne pouvaient être réduits en pratique , et qu*il n'y a jamais eu de nation qui se soit avisé de se conduire par une police si extravagante.
XXIII. Après que les plus célèbres philosophes ont été convamcus de soutenir des opinions vaines et ridicules, que doit-on attendre des autres qui sont beaucoup au-dessous d'eux, et qui ne s'imaginent jamais être arrivés à un si haut point de sagesse, que quand ils se vantent de mépriser les richesses? Cest sans doute une grande force d'esprit. Mais voyons où elle se termine. Ils renoncent â la succession de leurs pères, comme si c'était op mal de la posséder.
t Us se précipitent dans la mer durant le calme, de peur de faire naufrage pendant la tempête. Leur force ne vient que de la crainte, au lieu de venir du courage. Us ressemblent à ceux qui se tuent, pour n'être pas tués par Tenuemi, et qui ne trouvent pomt d'autre moyen d'éviter la mort que de se la procurer. En pensant faire estimer leur Ubéralité, Us perdent leur bien san$ honneur et sans mérite. On loue Démocrite d'avoir abandonné ses terres: je le louerais plutôt s'il les avait données. Il n'y a point de sagesse à faire une action, qui deviendrait inutile ou même mauvaise si elle était faite par tout le monde. Supposons néanmoins que cette négligence puisse être excusée, que dirons-nous de celui qui, ayant vendu son bien, en jeta le prix dans la mer? Je doute qu'U fût sage. «Allez, ditil, au fond de la mer, malheureuse cupidité; je vous perdrai de peur que vous ne me perdiez moi-même. » Si vous méprisez si fort votre bien, faites-en un bon usage et l'employez au soula gement des pauvres. Ce que vous voulez perdre peut servir à empêcher que plusieurs ne meurent de faim , de soif ou de nudité. Imitez au moins l'extravagance et la fureur de Tuditanus. Jetez votre argent au peuple, c'est un moyen de vous en délivrer et de ne le pas perdre. Qui pourrait approuver l'égalité que Zenon a prétendu mettre entre les péchés? Ne disons rien de cette ineptie dont tout le monde s'est toiyours moqué. Pour le convaincre d'erreur et de folie, c'est assez de dire qu'il a mis la compassion au nombre des vices et des maladies. Il nous ôte de la sorte une affection d'où dépendent les principaux devoirs de la vie. L'homme étant né plus faible que les animaux, que la Pro vidence a munis et armés contre les injures de l'air et des saisons et contre les violences qui leur peuvent venir de dehors, il n'a pour toute défense que la tendresse et l'humanité avec laquelle nous nous secourons les uns les autres. Si l'homme entrait en fureur à la vue d'un autre homme, comme font les bêtes farouches, il n'y aurait plus de société, plus de viUes , plus de sûreté; nous serions exposés à la rage des bêtes, et nous n'exercerions pas moins de cruautés les uns contre les autres que les bêtes mêmes. Les autres philosophes n'ont point été moins extravagans. Quel jugement peut-on faire de celui qui a dit que la neige était noire Fil
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• MIait qu'il dtt ensuite que la poix était blanche. Cest celui-là même qui disait qu'il était né pour regarder le ciel et le soleil , et qui ne voyait rien sur la terre en plein midi. Xénopbane fut assez simple pour croire ce que les mathématiciens lui disaient: que la lune était vingt et une fois plus grande que la terre. 11 ajouta que dans le creui de la lune il y a une terre habitée comme la nôtre. Les hommes de cette terre-là ont donc aussi une autre lune qui les éclaire durant la nuit; et peut-être que le globe que nous habitons est la lune d'une autre terre. Sénèque témoigne que, parmi les stoïciens, il s'est trouvé un philosophe qui doutait s'il donnerait des hommes au soleil. Quelle raison avait-il de douter, puisqu'il ne pouvait rien perdre en les donnant? Mais il appréhendait peut-être de les exposer au péril d'être brûlés, et il ne voulait pas être la cause d'un si funeste incendie.
XXIV. Ceux qui tiennent qu'il y a des antipodes, tiennent-ils un sentiment raisonnable? Y a-t-il quelqu'un assez extravagant pour se persuader qu'il y ait des hommes qui aient les pieds en haut et la tête en bas; que tout ce qui est couché en ce pays-ci, soit suspendu en celuilà ; que les herbes et les arbres y croissent en descendant, et que la pluie et la grêle y tombent en montant? Faut-il s'étonner que l'on ait mis les jardins suspendus de Babylone au nombre des merveilles de la nature, puisque les philosophes suspendent aussi des mers, des villes et des montagnes? Cherchons la source de celte erreur, et nous trouverons sans doute qu'elle procède de la même cause que les autres. Quand les philosophes, trompés par l'ombre de la vraisemblance, ont une fois admis un faux principe, il faut qu'ils admettent aussi les conséquences qui s'en tirent. Ils tombent de fausseté en fausseté; ils embrassent indiscrètement la première, et au lieu d'examiner la seconde qui se présente, ils la soutiennent par toute sorte de moyens, au lieu de juger de la première par la seconde. Comment donc se sont-ils engagés à soutenir qu'il y a des antipodes? En observant le mouvement et le cours des astres , ils ont remarqué que le soleil et la lune se couchent toujours du même côté et se lèvent toujours de même. Mais ne pouvant découvrir Tordre de leur marche, ni deviner comment ils passaient de TOccident
rOrient, ils se sont imaginé que le ciel était
rond , tel que sa vaste étendue le fiut paraître ; que le monde même était rond comme une boulç, que leciel tournaitcontinuellement,etqu*en tournant il ramenait le soleil et les astres de rOcddem à l'Orient. Cest ce qui les a portés à foire des globes d'airain, surlesquelsilsont gravédesfigii' res monstrueuses auxquelles ils ont donné le noa d'astres. Le ciel étant rond, il fallait que la terre, qui est renfermée dans son étendue, fût anssi ronde. Que si die est ronde, elle regarde le cid de tous côtés de la même manière, et lin oppose de tous côtés des mers, des plaines et des montagnes. II suit encore de là qa'il n'y a aucune partie qui ne soit habitée. VoiÛ oommeot la rondeur que Ton a attribuée au ciel a donné occasion d'inventer les antipodes. Quand Ton demande à ceux qui défendent ces opinioos monstrueuses, comment il se peut feire que ce qui est sur la terre ne tombe pas vers le ciel, ils répondent: que c'est parce que les corps pesans tendent toujours vers le milieu comme les raycos d'une roue, et que les corps légers , comme les nuées, la fumée, le feu, s'élèvent en l'air. J'avooe que je ne sais ce que je dois dire de ces personnes qui demeurent opiniâtres dans leurs erreurs, et qui soutiennent leurs extravagances, si ce n'est que quand ils disputent, ils n'ont point d'autre dessein que de se divertir ou de faire paraître leur esprit. Il me serait aisé de prouver, pardesargumens invincibles, qu'il est impossible que le ciel soit au-dessous de la terre. Mais je suis obligé de finir ce livre-ci , ce que je ne saurais foire pourtant sansy agouter auparavant quelques matières de grande importance. Comme on ne peut réfuter les erreurs de tous les philosophes, je me contenterai d'es avoir représenté quelques-unes par lesquelles (» jugera des autres.
XXV. Il ne me reste plus qu'à dire qndqae chose de la philosophie en général avant de finir ce livre. Le grand imitateur de Platon a écrit : que la philosophie n'était pas commune et qu'il n'y avait que les savans qui passent y aspirer. La philosophie est donc distinguée de b sagesse, qui doit être commune à tons les faonmes. Ces philosophes se rendent propre un bies qui est donné indifféremment à tout le monde, et ils sont animés d'une si maligne jaloosîe, qu'ils voudraient pouvoir bander ou arracher les yeux aux autres y de peur qu'ils ne yoîentie
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soleil. Les priver de la sagesse n'est rien moins qu'éteindre en eux une lumière divine. La nature humaine étant capable de sagesse, toutes sortes de personnes, les paysans, les artisans, les femmes, les enfans et les vieillards , enfin tous les peuples, de quelque langue et de quelque pays que ce soit, la devraient apprendre. Le mystère que Ton fait de la philosophie, bien qu'il ne consiste le plus souvent qu'à porter une longue barbe et un manteau, est une preuve convaincante que la philosophie n'est ni la sagesse ni le moyen de l'acquérir. Cette vérité a été reconnue par les stoïciens qui ordonnaient aux femmes et aux esclaves de s'adonner à la philosophie , par Êpicure qui exhortait les plus ignorans à l'étude, par Platon qui avait jeté dans son esprit le plan d'une ville qui n'aurait été composée que de sages. Leur prqjet était fort louable; mais il est demeuré sans exécution. Il est aussi fort difficile de parvenir à la connaissance de la philosophie. Il faut premièrement apprendre à lire pour pouvoir voir les livres , parce qu'on ne saurait recevoir de vive voix une si prodigieuse variété de préceptes, ni en conserver la mémoire. Il faut donner ensuite beaucoup de temps à la grammaire pour apprendre à parler. 11 n'est pas permis d'ignorer la rhétorique , parce que sans elle on ne saurait exprimer ses pensées avec élégance. La géométrie , la musique et Tastrologie sont nécessaires à cause de l'étroite liaison qu'elles ont avec la philosophie. Or tous ces arts ne peuvent être appris ni par les filles, qui sont obligées d'apprendre durant leur jeunesse quantité de choses nécessaires pour l'usage de la maison, ni par les esclaves , qui sont employés à servir dans le temps qu'il faudrait donner à l'étude, ni par les pauvres, par les artisans et les gens de la campagne qui travaillent tout le jour pour fjagner leur vie. Voilà pourquoi Gicéron a dit : que la philosophie fuit la multitude. Si Épicure reçoit les plus ignorans dans son école, comment leur fera-t-il entendre ce qu'il enseigne touchant les principes, et qui est si difficile et si obscur, qu'à peine peut-il être compris par les plus habiles ? Que peut faire un esprit qui n'a aucune te'mture des lettres dans une matière épineuse d'elle-même, et qui a été encore embrouillée par la malice des fkiilosophes qui l'ont iraitée et déguisée par rartifiee des orateurs
qui en ont parlé? Enfin les philosophes n'ont jamais enseigné la philosophie qu'à une seule femme, savoir à Thémiste, et à un seul esclave, savoir à Phédon, qui, comme il servait mal son maître, fut acheté et instruit par Gébès.On met aussi de ce nombre-là Platon et Diogène^ bien qu'ils fussent nés libres et qu'ils eussent été pris. On dit que Platon fut racheté de huit sesterces par Ânicéris. Sénèque lui dit des injures d'avoir mis à si bas prix un si excellent philosophe. Mais il me semble qu'il y a de hi fureur à se ficher contre un homme de ce qu'il n'a pas prodigué son bien mal à propos. Il de* vait donner une aussi grande quantité d'or que celle que Priam donna pour le corps dlle^* tor, ou compter plus de pièces d'argent qu il n'en demandait. Entre tous les étrangers Ils n'ont enseigné la philosophie qu'à Ânacharsis, Scythe de nature, qui ne l'aurait jamais pu apprendre s'il n*avait su auparavant la langue grecque et la grammaire.
XXVI. La doctrine du ciel qui contient la véritable sagesse fait toute seule ce que les philosophes ont jugé qu'il fallait faire, bien qu'ils ne le pussent fiâire, et qn'ilscrussent qu'il ne pouvait être fait par les autres. Gomment ceux qui ne sont persuadés de rien pourraient-ils persuader quelque chose ? Gomment ceux qui obéissent à leurs passions, qui confessent qu'elles ont plus de force que leur raison, pourraient-ils réprimer celles des autres, modérer l'ardeur de leurs désirs et apaiser les mouvemens de leur colère? L'expérience fait voir au contraire la grandeur du pouvoir que les commandemens de Dieu, qui sont simples et véritables, exercent sur l'esprit des hommes. Donnez-m'en un qui soit sujet à la colère et accoutumé à de grands emportemens, je le rendrai aussi doux qu'un mouton dès que je lui aurai dit quelques paroles du Sauveur. Donnez-m'en un qui soit avare et insatiable, je le rendrai libéral , et je lui ferai donner son ar gent à pleines mains. Donnez-m'en un qui soit délicat, et qui n*appréhende rien tant que la douleur et la mort , je lui ferai mépriser les tourmens, les feux, et le taureau de Phalaris« Donnez-m'en un qui soit débauché, je le rendrai sobre et tempérant. Donnez-m'en un qui soit cruel et qui aime à répandre le sang, je changerai toute sa fureur en humanité. Enfin donnez-m'en un qui soit injuste, déréglé et
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criminel, je le ferai devenir tout d*un coup équitable , réglé et innocent. Il ne faut qu'un peu d>au pour effacer tous les crimes. La sagesse deDieuagit avec une puissance si efficace, que dès qu'elle entre dans un cœur elle en chasse toule la folie. On ne demande rien en récompense : cela se fait gratuitement et en un instant Que personne n'appréhende d'approcher de nous. *tious ne vendons ni Teau ni le soleil. La fontaine de Dieu est ouverte, et sa lumière éclaire tous ceux qui ont des yeut. Y a-t-il jamais eu , ou y a-t-il maintenant un philosophe qui en puisse faire autant? Ils consument toute leur vie à l'étude, et ne rendent pas leurs disciples meilleurs, ni ne le deviennent pas eux* mêmes, pour peu que l'inclination que les uns et les autres ont au mal résiste aux préceptes. Tout TefFet que Ton peut attendre de leur sagesse , c'est quelle cache les vices au lieu de les arracher. Les commandemens de Dieu apportent au contraire un changement si surprenant qu'ils détruisent le vieil homme pour ItNrmer le nouveau.
XXVII. Les philosophes ne donnent-ils point de semblables préceptes P Ilsen donnent en grand nombre, et ils approchent souvent de la vérité. Mais ces préceptes-là n'ont aucun poids, parce qu'ils ne procèdent que d^une autorité humaine. Personne ne les reçoit avec respect parce que ceux qui les écoutent sont de même nature et de même condition que ceux qui les font. De plus, il n'y a rien de certain ni de constant dans ce que disent les philosophes. Ils n'ont souvent que des coi^ectures, et on trouve une merveilleuse diversité dans ce qu'ils avancent. Ce serait donc une folie de suivre des préceptes, de la vérité et de la Justice desquels on a siyet de douter. Personne n^ défère, parce que personne ne veut travailler en vain. Les stoïciens assurent qu'il n^ a que la vertu qui rende la vie heureuse. Il ny a rien de si vrai. Mais si un homme avec sa fertu souffre de la douleur, sera-t-il heureux au milieu des tourmens et entre les mains des bourreaux ? La douleur ne servira qu'à éprouver sa constance ; et quoi qu'il souffre, il sera toujours fort heureux!
Ëpicure va plus loin. «Le sage, dit-îl, est toujours heureux, et si on l'avait enfoncé dans le laureau de Phalaris, il dirait : je m'y trouve bien et j*y suis content. » Qui pourrait voir sans
rire qu'un homme adonné à ses plaisirs contrefasse de la sorte Thomme de cœur, et qo^il porte la générosité plus lom qu'elle ne peut aller? Personne ne trouve de plaisir dans la douleur, c*est assez de la supporter avec coostaDce. Que prétendez-vous,stolcienset Ëpicure, quand todi dites que le sage est heureux dans les toarmens? Si c^est la réputation devoir méprisé les toarmens qui le rende heureux, peat*ètre quH mourra par l'excès de la douleur, et qull ne jouira pas du fruit de sa patience. Si c est h mémoire que la postérité en conservera , fl n'en saura rien s'il n'y a auam sentiment après h mort , ou s'il y en a quelqu'un , il ne lui aenin de rien de le savoir. Quelle sera done la récoinpense de la vertu , et quel bonheur posséderat-41 ? Il en mourra plus content. Voilà une belle récompense qui ne dure qu^une heure , on peutêtre qu'un moment, et pour laquelle il Ihndrait nous rendre misérables durant toute notre vie! La mort n'emporte pas beaucoup de tenpi. Quand son heure est venue, il importe pen que Ton soit content de la recevoir, ou que ron ne le soit pas. Ainsi on ne peut attendre aacmie autre récompense de la vertu , que la gloire de Favon* pratiquée. Mais cette glmre est fort inutile. Souvent elle se dissipe et s*é en un instant, et elle dépend quelquefois da mauvais jugement des hommes, auquel il ne faut avoir aucun ^gard. 11 n^y a donc aocna fhiit à recueillir d'une vie très-ftlMe et périssable, et ceux qui ont été dans ce sentiment, a lieu de voir la vertu, n'ont vu que son cmhn. Ils sont demeurés attachés à la terre, ma lien de lever les yeux au ciel où la vertu paraît oomne sur un trône. (Test pour cela qu il s'est trouvé si peu de monde qui ait déféré à leurs préœpta. Car quand ils soutiennent la volupté , Ils excitent au vice , et quand ils entreprennent la défense de la vertu , ils ne s'en acquittent que trè^sfaîblement, parce qu*ils ne proposent poart d'autre châtiment au vice que le déshmmenr,» d'autre récompense à la vertu que la kmange^ea disant qu'elle ne doit être rccherdiée que poar elle-même. Le sage est done heureux au mîliei des tourmens, mais c'est quand il souffre poer le service de Dieu , pour la défense de la foi ec de la justice. Il n'y a que Dieu qui puisse honorer la vertu, parce qu'il n*y a que lui qui lai puisse donner nmmortaltté, qui est la seule rc»
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE III
compeqse (jni soit digne d'elle. Ceux qui ne dé- i sîble ni de pa1pa()Ie , et il n'y a en effet que la
sîrent pas cette immortalité ne sont pas dans la véritable religion , qui tend à la vie éternelle comme à sa fin. Ils ne connaissent ni la valeur de la vertu ni la récompense qu'elle mérite. Ils ne regardent pas le ciel quoiqu'ils croient le regarder quand ils y cherchent ce qu'ils n'y sauraient trouver, parce qu'il n'y a point d'autre > raison de regarder le ciel que pour embrasser la religion qui en est venue, ou pour espérer l'immortalité qui nous est promise. Quiconque songe sérieusement au service qu'il doit à Dieu, et à l'immortalité qu'il espère, regarde le ciel par les yeux de l'espritjbien qu'il ne le regarde peutêtre pas par les yeux du corps. Geui qui n'embrassent pas la religion qui est, comme je l'ai dit, descendue du ciel, demeurent attachés à la terre. Ceux qui croient que l'âme meurt avec le corps, rampent sur la terre de la même sorte , et ne voient rien au delà du corps qui n'est lui-même qu'un amas de terre. Il ne sert de rien à l'homme d'avoir la taille droite et de regarder le ciel, s'il ne songe à Dieu et s'il n'a une ferme espérance de posséder la vie éternelle.
XXVni. L'unique devoir auquel toute notre vie se doit rapporter,est de connaître le Dieu qui nous a mis au monde et de le servir. Les philosophes ne sont jamais parvenus à la sagesse, parce qu'ils se sont éloignés de cette fin pour laquelle Ils avaient été créés. 11 est vrai qu'ils ont cherché la sagesse; mais loin de la trouver, ils sont tombés en des erreurs très-grossières. Us ont aboli toute sorte de religion, lorsque, trompés par une fausse image de vertu , ils ont tâché de délivrer les esprits de crainte. Ils ont couvert ce renversement de religion du spécieux nom de Nature. Car comme ils ne savaient pas que Dieu a ftiit le monde ni aucun autre ouvrage, ils en ont attribué la production à la Nature, ce qui est la même chose que s'ils avaient dit que toutes choses sont nées d'elles-mêmes ; en quoi il est certain qu'ils ont fait voir une extrême imprudence; caria Nature n'est rien d'elle-même, si on la sépare de la providence et de la puissance divine. Que si par le nom de Nature ils n'entendent que Dieu , quel étrange renversement de langage? que si par le mot de Nature ils entendent ou la manière et la nécessité de la naissance, ou les conditions auxquelles nous venons au monde, ils n'entendent rien de sen-
providence de Dieu qui préside à la naissance de toutes choses. Que s'ils donnent le nom de Nature au ciel et à lî^^terre , la Nature sera l'ouvrage de Dieu , et non pas Dieu même. Us sont tombés dans une erreur semblable touchant la Fortune ; car ne sachant d'où leur venaient ni les biens ni les maux, ils ont inventé une déesse qui se joue du sort dies hommes. Ils se vantent d'être tous les jours aux mains avec elle , bien qu'ils ne sachent qui les a engagés dans ce combat, ni quel est le sujet de leur différend. Tous ceux qui ont entrepris de consoler ceux qui étaient affligés de la perte de leurs proches ont fait de sanglantes invectives contre la Fortune, et jamais ils n'ont relevé le mérite de la vertu, qu'ils ne la lui aient opposé comme la plus irréconciliable ennemie. Gicéron publie qu'il a toujours combattu la Fortune, qu'il l'a vaincue lorsqu'il a ruiné les entreprises des ennemis, et qu'il n'a pas été vaincu lorsqu'il a été chassé de sa maison et de son pays. Mais il avoue lâchement qu'il en a été vaincu, lorsqu'il a perdu sa chère fîlle. «Je me rends, dit-il, et je pose les armes.» T a-t-il rien de si misérable qu'un homme qui se soumet de la sorte : il avoue que c'est une Iblie, mais il soutient en même temps que tout le monde n'est pas sage. Pourquoi donc en prendon le nom? Pourquoi cherche-t-on des termes si magnifiques pour exprimer le mépris des grandeurs du monde? Pourquoi affecte-t-on un habit différent de celui des autres? Enfin pourquoi donue-t-on ces préceptes de sagesse , si jamais personne n'a été sage ? On ne doit pas tâcher de nous rendre odieux,80u$prétexte que nous nions que les philosophes soient parvenus à la sagesse puisqu'ils reconnaissent eux-mêmes qu'ils ne savent rien. Quand ils se trouvent embarrassés, et qu'ils ne peuvent rendre raison des matières qu'ils traitent, ils s'écrient comme des fiirieux, qu'ils sont des ignorans et des aveugles. Anaxagore déclare que toute la nature est couverte de ténèbres. Empédocle se plaint que la voie du sens est étroite, comme si pour penser il avait besoin d'un chemin fbrt large, d'un char superbe, et d'un équipage magnifique. Démocrîte dit que la vérité est cachée au fond d'un puits ; mais il le dit avec la même impertinence avec laquelle il dit tout le reste. Elle n'est pas au fond d'un puits où il avait pu descendre ou
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se jeter; mais elle est sur le scmimet d'une montagne , ou plutôt elle est dans le ciel. Pourquoi ne disait-il pas qu'elle était en haut au lieu de dire qu'elle était en bas , si ce n'est qu'il avait l'esprit aux pieds au lieu de Tatoir au cœur ou à la tète? Les philosophes ont été si éloignés de trouver la vérité, qu'ils n'ont pu reconnaître par la structure et par la dlsposion de leur corps le lieu où il fallait l'aller chercher. Le désespoir et la tyrannie ont arraché cette confession de la bouche de Socrate : qu'il ne savait qu'une chose, qui est qu'il ne savait rien. Cest de là qu'est venue la secte et la discipline des académiciens , si toutefois on peut donner le nom de discipline à one secte où l'on fait profession de ne rien enseigner et de ne rien apprendre. Ceux mêmes qui ont prétendu savoir quelque chose n'ont pu soutenir ce qu'ils croyaient savoir. L'ignorance où ils ont été de tout ce qui regarde Dieu, les a engagés dans une si merveilleuse diversité dV pinioQs,et dans une si étrange incertitude, qu'il est difficile de discerner ce qu'ils admettent et ce qu'ils approuvent. Qu'est-il donc besoin d'attaquer ces hommes qui se détruisent d'euxmêmes. cAristote, dit Gicéron, a accusé les anciens philosophes de folie et de présomption, pour avoir cru que par leur esprit ils avaient porté la philosophie à sa perfection;» et il aajouté: « qu'il reconnaissait pourtant qu'elle avait fait depuis de grands progrès en peu de temps, et qu'il prévoyait qu'elle serait bientôt à un point où il n'y aurait rien à désirer. » Quand ce tempslà est-il arrivé, et comment est-ce que la philosophie a été portée à sa perfection? Aristote a eu raison de se moquer de l'extravagance avec laquelle les anciens s'étaient imaginé avoir découvert par leur esprit le plus haut point de la sagesse ; mais il n'a pas eu beaucoup de prudence quand il a cru , ou que les anciens avaient commencé une si importante entreprise, ou que leurs successeurs l'avaient heureusement continuée, ou qu'enfin ceux qui viendraient auraient la gloire de Tachever. Or il est certain que jamais on ne trouve ce que l'on ne cherche pas comme il faut.
XXIX. Achevons ce que nous avons commencé. La fortune n'est rien, et il ne faut pas i^imaginer qu'elle ait aucun sentiment Ce n'est qu'un accident soudain et qu'un événement imprévu; miils les philosophes I de peur de man-
quer une seule fois de se tromper,oDt affecté de faire paraître de la sagesse en un sujet où il n'y a que de la folie, en changeant le sexe de U Fortune et disant qu'elle était un dieu, an lîea que le peuple la prend pour une déesse. Ils appellent quelquefois dieu la Nature, et quelquefois ils l'appellent Fortune, «à cause, dit Ôoéron, qu'// fait contre notre opinion beaucoup de choses dont nous ignorons les causes. » Si lei philosophes ignorent les causes pour lesquelles une chose est faite , ils ignorent aussi celui qd l'a faite. Le même Gicéron, parlant de la Fortune dans un ouvrage fort sérieux où il d(mne des préceptes à son fils pour la conduite de la vie, dit : «Que la Fortune a un grand pouvoir; que quand elle nous est favorable, nous venons heureusement à bout de nos desseins, et que quand elle nous est contraire, nous avons le déplaisir de voir que rien ne nous réussit.» La première réflexion que je fais sur ces paroles, est que Gicéron, qui tient que l'on ne peut rien savoir, les a avancées de la même sorte que s'il en eût été assuré et que tout le monde l'eût été avec lui. Je remarque ensuite que lui , qui tâche pour l'ordinaire d'observer les vérités les plus claires, prend, pour une vérité claire, une proposition qui lui devait sembler fort obscure, et qui paraîtra absolument fausse à tout homme sage, «Qui est-ce, dit-il, qui ne sait pas?» Cest moi qui ne sais pas. Qu'il m'enseigne, s'il peut, quel est ce pouvoir de laFortune, quel est ce vent qui seconde ou qui renverse nos desseins? Cest une chose honteuse à un homme d'esprit d'avancer ce qu'il ne saurait prouver en cas que quelqu'un le nie. Enfin, ce que j'apprends dans Gicéron, est qu'après avoir écrit en tant d'endroits qu'il faut suspendre son jugement , et que c'est une folie de le porter sur des choses dont cm n*est pas parfeitement informé, Il ajoute légèrement créance aux opinions du peuple, et reoonnadt avec les ignorans une Fortime qui distribue le bien et le mal aux hommes. On a mis une oorae d'abondance et un gouvernail proche de son image, pour marquer qu'elle répand les ri chesses et qu'elle dispose des affaires.
Gette opinion est fiivorisée parVii^e,q[aand il appelle la Fortune « toute puissante, » et par un célèbre historien, quand il écrit, « qu'elle exerce une domination absolue sur toutes choses. » Que pouvoir reste-t-il donc aux autres dieux, et
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