‹ Panthèon littéraire; choix de monuments primitifs de l'église française, avec notice littérairesChapitre 85 sur 102 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

I. Je ne doute point, Constantin, très-grand empereur, que si cet ouvrage que j'ai entrepris pour prouver l'unité de ce Dieu, qui a créé le monde et qui le gouverne, tombe entre les mains de certaines gens, qui n'ont que de fausses et absurdes idées de la religion, ils ne le prennent en aversion dès qu'ils en auront vu le titre et le commencement, qu'ils ne le jettent avec horreur, et qu'ils ne croient qu'en le touchant seulement, ils ont commis un crime des plus énormes. Je voudrais pourtant qu ils me fissent la grftoe de ne le point condamner avant de l'avoir lu. Car, puisqu'il D'est permis de condamner personne sans l'avoir entendu, et que l'on n'ète pas même aux traîtres, aux empoisonneurs et aux sacrilèges la liberté de se défendre, il me semble que la demande que je fais : que ceux qui voudront juger de mon livre suspendent leur jugement jusqu'à ce qu'ils l'aient lu tout entier, n'a rien que d'honnête et de juste. Mais je connais trop bien leur animosité pour atten-

dre d'eux qu'ils me rendent cette justice. Bs ont peur d'être convaincus et d'être obligés de se rendre à la vérité; ils font du bruit pour ne point entendre nos raisons; ils ferment les yeux pour ne point voir la lumière. L'éloignement qu'ils ont pour entrer en conférence est un aveu de leur faiblesse. Sachant bien qu'ils ne pourraient remporter d'avantage par la raison, ils ont recours à la force. Ils n^agissent point, comme a dit Ennius, avec la modération de la sagesse; ils ne se conduisent que par violence. Ils ne veulent pas que notre innocence soit publiquement justifiée, parée que , encore qu'ils en soient fort persuadés, ib ont résolu de nous condamner comme si nous étions coupables. N'est-ce pas une injustice aussi visible, de condamner l'innocence sav l'entendre, que de la condamner après qu'elle a été entendue et justifiée? Ils ne refusent de nous entendre que parce que, s'ils nom avaient entendus, ils ne pourraient plus nous condamner. Ils tourmentent les personnes consacrées au culte du vrai Dieu; ils les chassent de leur pays; ils les exécutent à mort. Quelque envenimée que soit la haine doot ils sont animés contre eux, ils ne sauraient en donner aucune raison, parce qu'elle ne procède qœ du renversement de leur esprit, de rerreor qui les aveugle, de la fureur qui les transporte. Au lieu de revenir de leur égarement, ils sgoutent la cruauté à l'ignorance; ils persécutent inhumainement des personnes dont rnnique occupation est de servir Dieu; ils affligent les âmes innocentes, et ils torturent leurs corps. J'entreprends maintenant de contétec avec ces gens-là , et de les convaincre de la vérité, bien que je sache qu'ils sont plos disposés à répandre le sang des justes qvà écouter leurs paroles. L'entreprise est -die téméraire et la peine sera-t-elte inutile? mdlement. Si je ne suis pas assez heureux poor les mettre dans le bon chemin, et pour les garantir de la mort vers laquelle ils se précipitent avec une impétuosité incroyable, j'affermirai au moins la foi chancelante de quelques-uns d'entre nous, et principalement de ceux qui ont une légère teinture des lettres. Les orateurs et les poètes sont dani^ereux^ea ce qu'ils peuvent aisément surprendre les îgnorans par la beauté de leurs discours et par h

INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE V

6iy

douceur de leurs vers. Ces discours et ces vers sont comme du miel qui couvrirait du poison. Jai tâché de joindre la sagesse à la religion, afin que ces arts-là ne nuisent point à ceux qui s'adonnent à Fétude, et que les belles-lettres servent plutôt à la religion qu'elles ne lui nuisent, quand elles se trouvent en des personnes qui ont de la vertu et qui aiment la vérité. Quand mon travail serait inutile pour les autres, il ne le serait pas pour moi , parce qu'il me remplira du plaisir que donne la jouissance de la vérité, qui est la véritable nourriture de FespHt. Il ne faut pourtant désespérer de personne. Peut-être que tous ceux à qui nons parlerons ne seront pas sourds. Les esprits impurs n'auront pas plus de pouvoir que l'esprit saint. L'état des affaires n'est pas si désespéré, qu'il ne se trouve encore des personnes d'assez bon goût pour embrasser la vérité et pour suivre le bon chemin quand on le leur aura montré. H n'y a qu'à mettre sur les bords de la coupe un peu de miel de la sagesse céleste, de peur que les imes délicates ne soient rebutées de Pamertume des remèdes. En effet, la principale raison pour laquelle les savans et les grands du monde n'ajoutent point de foi à TÉcriture, est que le style en est bas, et que les prophètes n'ont parlé que le langage du peuple. Leur simplicité est méprisée par ceux qui ne veulent rien voir ni rien entendre que d'élégant , et qui ne conservent dans leur cœur que ce qui y est entré avec plaisir par les oreilles, et que ce qui les a charmées par la douceur de son harmonie. Tout ce qui n'est pas enrichi des omemens et des figures du discours leur paraît simple et méprisable. Ils s'imaginent qu'il n'y a que ce qui est agréable qui soit vrai , que ce qui peut donner du plaisir qui soit probable. Enfin , ils ne considèrent les choses que par la beauté , sans examiner si elles ont de la vérité. Ils n'ajoutent point de foi à nos mystères, parce qu'ils paraissent avec une simplicité éloignée de toute sorte de déguisement, et ils n'ont point d'estime pour ceux qui les leur expliquent, parce que ce sont des hommes qui n'ont aucune teinture des sciences profondes, ou qui n'en ont au plus qu'une fort légère. Il est vrai qu'il est fort rare d'en trouver qui soient éloquens, et la raison en est évidente. L'éloquence est dévouée i la vanité et à la pompe du siècle. Elle affoctede plaire au peuple et de flatter ses plus mauvaises

inclinations. Elle entreprend quelque fois de combattre la vérité , et de faire admirer dans ce combat le pouvoir qu'elle exerce sur les esprits. Elle recherche les richesses , les honneurs et les dignités; elle méprise notre religion, parce qu'elle n'y voit rien que de simple, et qu'elle n'y découvre rien qui approche du vain éclat au milieu duquel elle est bien aise de paraître Voilà pourquoi la sagesse et la vérité manquent souvent de personnes capables de se charger de leur défense, et pourquoi ceux qui s'en chargent ne s'en acquittent qu'imparfoitement. Ceux dont j'ai quelque connaissance sont Minucius Félix, célèbre avocat, dont le livre, qui a pour titre Ociaçius, fait voir avec combien d'avantage il aurait pu soutenir la cause de la vérité, s'il y eût employé tout son temps et tout son esprit Tertullien était fort habile en toutes sortes de sciences, mais son style avait peu d'élégance et beaucoup d'obscurité , ce qui a été cause qu'il n'a acquis qu'une médiocre réputation. Gyprien a été le plus illustre défenseur de la vérité : il s'était rendu fort célèbre dans la profession de l'éloquence, et avait fait une grande quantité d'ouvrages fort excellens en ce genre-là; il avait l'esprit abondant, agréable, et, ce qui est le plus à estimer, il Tavait fort clair. Il est difficile de dire s'il avait ou une plus grande clarté dans les pensées ou une plus grande force dana les raisonnemens. Il faut pourtant avouer que ses ouvrages n'ont plu que par la beauté de l'expression à ceux qui ne sont pas instruits de nos mystères, parce qu'il les a écrits d'une manière qui ne peut être entendue que des fidèles. Voilà pourquoi il a été méprisé et raillé par les savans d'entre les païens. J'en ai vu un qui avait quelque élégance , qui , changeant une lettre de son nom, l'appelait GoprienS comme s'il eût voulu lui reprocher d'avoir gâté la beauté de son esprit en s'appliquant à des sujets bas et méprisables. Que si avec toute son âoquence il a eu ce malheur, que peut-on attendre de ceux qui n'ont ni l'élégance du langage, ni la subtilité ou la force du raisonnement?

II. Le peu que l'on a trouvé d'hommes capables de réfuter fortement les erreurs dont les peuples étaient prévenus et de défendre solidement notre religion, a donné la hardiesse à

■ Qui tigniile bouffon.

quelques-uns d'écrire contre elle. Je ne parlerai point ici de ceux qui Font attaquée sans aucun succès dans les premiers temps. Lorsque j'en* seignais la rétborîque en Bithynie, et que le temple de Dieu y fut abattu, il se trouva deux hommes qui insultèrent à la vérité persécutée et qui le firent d'une manière où je ne sais s'il y avait plus de cruauté ou plus d'arro(|^nce. L'un des deux^ faisait profession d'enseigner la phikMopbie; mais sa vie n'avait rien de conforme à sadoclrine. Il louait la pauvreté et brûlait d'un désir insatiable des richesses. H faisait des leçons de continence et de tempérance dans son école, el était si fort adonné au luxe qu'il y avait dans ses repas ordinaires une plus grande abondance de mets et une pins grande politesse qu'il n'y en a dans les festins des princes.. Sa barbe et son manteau, c'est-à-dire la qualité de philosophe, et ses grands biens, lui servaient comme 4'an voile pour couvrir le dérèglement de ses HHBurs. La pasrion qu'il avait de s'em*ichir lui ftisait rechercher par de merveilleux artifices l'amitié des juges. Quand il avait acquis dans leur esprit le crédit que mérite la profession dont il était tris-ind^ne , il en abusait et pour vendre leurs suffrages à d'antres et pour usurper les terres de ses voisins, sans qu'ils pussent trouver aucun moyen de se garantir de ses violences. Cet homme, dont les moeurs démentaient les sentimens , et dont les sentimens condamnaient les mœurs; cet homme qui s'accusait plus hautement et qui se condamnait plus rigoureusement que nul autre n'aurait pu le faire, publia trois livres contre la religion chrétienne dans le temps que le peuple fidèle était déchiré par tous les instrumens que la fureur des païens avait pu inventer. Il déclare dès le commencement qu'il désire s'acquitter du devoir de sa profession, qui est de retirer les hommes de leur égarement et de les rappeler au bon chemin , c'est-à-dire au culte des dieux qui gouvernent le monde par leur puissance , de peur que ces hommes ne servent de proie à l'artifice et à Tavarice de ceux qui les trompent; qu'il ne pouvait rien entreprendre de si digne d'un philosophe que de présenter la lumière de la sagesse à ceux qui aont dans les ténèbres de l'ignorance, afin non-

LACTANCB.

seulement qu'ils obéissent anx édits des firioccs, mais qu'ils évitent la rigneur des chrétiens. Il découvre véritablement le motif qui Ta engagé à ce travail par les éloges extraordinaires par lesquels.il relève le mérite des empereurs, et p»r les louanges qu'il leur donne d'avoir rétabli b religion par leurs soins et par leurpiété et d^'avoir aboli la superstition. Au reste, il a pam tout à bit inepte et ridicule, quand il a voulu combattre notre religion. Ceux d'entre nons à qui la malheureuse condition de ce temps-là ne permettait pas de déclarer le jugement qu'ils partaient de son ouvrage, s'en moquaient au food de leur cœur, quand ils voyaient la profonde ignorance où il était, et la vanité qa*il avait de promettre d'éclairer les autres, lui qui était daa un déplorable aveuglement; de les oondoire, lui qui ne pouvait fiiire un pas sans tomber; de les instruire, lui qui n'avait jamais rien appris de solide. H n'y avait personne qui ne te Uàoât d'avoir entrepris cet ouvrage an temps auqnd le feu de la persécution était allumé contre nous, et qui ne dit que c'était un philosophe qui s'accordait au temps et qui flattait les pissions iiyustes des princes. Il fut méprisé comme sa vanité le méritait, et bien loin de se faire aucun mérite de son travail, il n'en rapporta que du blâme.

L'autre t traite le même sujet avec beancoop plus d'aigreur. Il était élevé à la dignité de jiige, avait fort contribué à exciter la persécution, et non content d*avoir armé les autres contre nom, il nous combattit par ses écrits. Il composa deox livres, non contre les clirétiens, de peur que Ton ne crût qu'il les déchirait comme des eniKmis; mais aux chrétiens , afin que l'on crût qall leur donnait de bons avis comme à des amis. Il tâcha de faire voir dans ces deux livres qve l'Écriture était toute remplie de faussetés, ceqai fait juger qu'il reconnaissait qu'elle loi était tout à fait contraire. 11 en rapporte un si grand nombre de passages et des moins communs, et les examine de telle sorte, que ceux qui ne k connaissent pas, peuvent douter s'il n*aTiit point fsiit autrefois profession de notre rdigioa. Que s'il l'avait fait, l'éloquence deDémosthèK ne serait pas capable de l'excuser de l'impiéfé

* Quelques sarans croient qaH s'agit ici de Maximns •t 4'aiiti'es de Porphyre.

^ HiArodèi qui occupait alors la pri^ture \ d'Alexandrie.

Page 1