DIVINES. — LIVRE V
seulement ils ont souffert la mort pour la défense de la fol, mais ils ont prédit qu'ils la souffriraient, et que ceux qui survivraient à leur prédication seraient tourmentés avec toute sorte de cruauté.
L'auteur dont je viens de parler assure que le Sauveur ayant été chassé par les Juifs, assembla neuf cents hommes et se mit à leur tète pour commettre desbrigandages.Qui pourrait douter de la vérité d'une parole appuyée sur un si important témoignage? Il faut sans doute le croire, et Apollon lui a révélé cela durant son sommeil. On exécute souvent des voleurs à mort. Vous en avez vous-même condamné plusieurs. Y en a-l-il jamais eu quelqu'un qui, après sa mort, ail été mis au nombre , je ne dirai pas des dieux, mais des hommes P Peut-être que vous avez cru que Jésus-Christ a été un voleur, parce que les païens ont mis Mars au nombre des dieux, bien qu'il ait été homicide? Ce qu'ils n'auraient pourtant jamais fait s'il avait été condaomé à être crucifié par ordre de l'aréopage.
Quand dans la suite de son ouvrage il parle des miracles opérés par le Sauveur, il n'oserait nier que ce ne soient de vrais miracles ; mais il tâche d'en obscurcir l'éclat en les comparant à d'autres qu'il attribue à Apollonius, et qu'il prétend avoir été ou aussi grands que ceux du Sauveur, ou même plus grands. Je m'éionne qu'il n'ait rien dit d'Apulée, de qui Ton raconte des choses fort merveilleuses et fort surprenantes. Pourquoi, ô'iusensé que vous êtes, personne n'adore-t-il Apollonius comme un dieu, si ce n'est peut-être vous qui serez éternellement puni avec eux par la justice du Dieu véritable ! Si Jésus-Christ a fait ses miracles par le secours de Tart magique, il y était sans doute moins habile qu'Apollonius, puisqu'il se laissa prendre et attacher à la croix; au lieu que l'autre ayant été arrêté et mené devant les juges sous le règi e de Domitien qui avait dessein de châtier ses impostures, s'échappa d'entre les mains de cei:\ qui le gardaient, et disparut en un instant. H a peut-être voulu accuser Jésus-Christ d'orgue' I pour s'être fait adorer comme un dieu, au lieu qu'Apollonius a été plus retenu, bien que, selon le sentiment de cet auteur, il ait fait de plus grands miracles que notre Sauveur. Je ne ferai point ici le parallèle des actions extraordinaires de ruu et dé l'autre, parce que j'ai dit assez
LACTANCE
de choses des illusions et des impostures de i Tart magique dans les deux premiers livres de eet ouvrage. Mais je soutiens qu'il n'y a personne qui ne désire rendre son nom immortel ; c*cst la plus forte passion des princes; c'est pour cela que les hommes ont soin qu'on fasse leurs portraits, qu'on leur érige des statues, et qu'après leur mort on leur élève de magnifiques tombeaux; c'est pour cela qu'ils se portent à des actions éclatantes qui passent à la postérité la plus éloignée, et qu'ils s'exposent volontaireitient à la mort pour le salut de leur patrie ; c'est pour ce dessein-là même que vous avez voulu laisser aux siècles suivans cet infâme et détestable monument de votre esprit , qui n'est biti que de limon et de boue. Il n'y a donc nulle apparence d'assurer qu'Apollonius ait renoncé à une gloire qu'il aurait recherchée s'il avait pu espérer de Tacquérir. 11 n'avait garde de refuser riromortalité, puisque vous dites vousmême que quelques-uns lui ont rendu des honneurs divins, et que les habitans d'Ëphèse lui ont érigé une statue sous le nom d'Hercule Alcxicacus.
Mais on n'a pu croire après sa mort que ce fût un dieu , parce que l'on savait qu'il avait été homme et magicien. Voilà pourquoi il usurpa sous un nom étranger les honneurs divins, qu'il ne pouvait et n'osait usurper sous le sien propre. Mais on a pu voir que notre Sauveur était dieu, parce qu'il ne faisait rien par magie, et on l'a vu parce qu'il l'était en effet, a Je n'avoue pas, dit l'auteur que je réfute, que la raison pour laquelleApoIloniusn'a pas étégénéralement révéré comme un dieu , est qu'il n'a pas souhaité derètre;ie prétends .seulement que nous autres, qui ne l'avons pas mis au nombre des dieux, bien qu'il ait fait de très-grands miracles, avons été en ce point plus avisés et plus sages que vous qui y avez mis votre Jésus, en considération d'un petit nombre de prodiges qui n'ont rien d'extraordinaire ni de surprenant. » H ne
^ faut pas s'étonner qu'un homme aussi éloigné que vous de la véritable sagesse n'entende rien de ce qu'il lit, puisque le même malheur est arrivé aux Juifs, bien qu'ils lisent continuellement les prophètes depuis plusieurs siècles, et
' qu'ils aient été dépositaires des secrets de Dieu. Apprenez donc, si vous êtes capable d'apprendre, que ce n'est point à cause que Jésus-Glirist
a fait des mirades que nous avons cm qQ*!! ctf Dieu, mais que c'est à cause que les prédkatioBi des prophètes ont été accomplies en sa personne. Quand nous avons vu les mirades de Jésus -Christ, nous les aurions attribués à h magie,comme vous les y avez attribués de même que les Juifs, si les prophètes n'a^'aieut prédit que le Messie ferait ces mêmes miracles. Non croyons qu'il est Dieu ; mais ce ne sont pas tant ses actions miraculeuses qui nous portent à le croire, que la croix à laquelle il a été attadié, selon les prédictions des prophètes , et contre laquelle vous vous élevez comme des diiens. Ce n'est pas sur son témoignage que la foi de a divinité est fondée, car on n'ajoute nulle foi ai témoignage qu une personne se rend à dl^ même; mais c'est sur les paroles des prophètes qui ont marqué distinctement les circonstances de ses actions et de ses souffrances , ce qui n'est jamais arrivé ni à Apollonius ni à Apulée, et ce qui ne saurait jamais arriver ni à eux ni à aucun autre imposteur. Après que cet auteur a rempli son ouvrage d'un amas prodigieox dignorances grossières et de rêveries extnngantes par lesquelles il s'est efforcé de ruiner la vérité, il a l'impudence de lui dcmner le non de Discours Féritable, Qud aveoglenientlll était peut-être disciple d'Anaxagore,qai a soutenu que la neige est noire. Ce n'est pas in moindre aveuglement de donner à la vérité k nom de mensonge et au mensonge le nom de vérité. Cet homme fin et rusé a voulu cacher le loup sous la peau de la brebis , et imposer à ses lecteurs par un faux titre. Mais supposons qoe cela vous soit échappé par ignorance plutôt qoe par malice, qudie vérité avez- vous ense^née dans votre livre ? Tout ce que vous y avez fait de bien, c'est que vous y avez trahi la cause des dieux que vous aviez entrepris de défendre. Car en donnant à Dieu les titres qui lui appartiennent et en l'appelant le souverain roi de l'univers, le commun père des hommes, le créateur et le conservateur de tous les êtres, vous avez privé Jupiter de tout pouvoir et vo» l'avez réduit à la dépendance. Ainsi la conclusiaB de votre livre est la pins forte preuve qoe TaB puisse désirer de votre folie et de votre ignorance. Vous assurez qu il y a dos dieux, et vrai les immolez en même temps à la puissance de celui dont vous prétendez détruire le cuite.
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE V. 631
IV. Les auteurs dont je parle, ayant publié leurs ouvrages remplis d'une doetrioe sacrilège, je n'ai pu les voir sans détester leur orgueil et leur impiété , et sans être touché d'une très*sensible douleur. La connaissance que j'ai de la vérité m'a donné en même temps la confiance d^entreprendre de répondre , avec Taide de Dieu , à ceux qui sont assez téméraires pour accuser la justice. Ce n'est pas que j'aie jugé qu'il fût nécessaire d'écrire contre ceux-ci, parce qu'il est aisé de les confondre en peu de paroles; mais c'est que j'ai cru devoir ruiner tout d'un coup tous ceux qui travaillent au même dessein en quelque pays que ce soit ; car je ne doute point qu*il n'y ait des écrivains grecs et latins qui ne travaillent pour l'iiyustice; et comme je ne saurais répondre à chacun en particulier, je m'attacherai aux premiers, et je préviendrai, en les réfutant, tout ce que ceux qui les ont suivis <Mi qui les suivront pourraient dire : «Je supplie seulement ceux qui prendront la peine de lire mon ouvrage, d'y apporter de l'attention ; car je m'assure que quiconque s'y appliquera comme il faut, embrassera la religion qu'il condamnait auparavant , ou cessera au moins de s'en moquer. Bien que Tertullien ait traité le même sujet dans le livre qu'il a composé sous le titre d'Jpologétique , néanmoins, parce qu'il y a grande différence entre une défense où l'on n'a foit que détruire les objections que l'on avait proposées contre une doctrine , et un discours dogmatique où l'on explique ses maximes , j'ai bien voulu me charger de ce travail, et continuer ce dessein que saint Gyprien a commencé dans l'oraison qu'il a laite pour réfuter Démétrianus ^ , qui aboyait, comme il dit, contre la vérité. Il n'a pas gardé la méthode qu'il fallait garder dans celte matière ; car il fallait agir par raisonnement au lieu d'apporter les témoignages de l'Écriture contre un homme qui n'en reconnaît pas l'autorité. Il fallait l'instruire peu à peu, lui montrer le jour avec un sage ménament, et ne pas l'éblouir par l'éclat d'une trop vive lumière. L'évèque de Garthage devait employer contre lui une autorité humaine, parce qu'il n'était pas assez fort pour soutenir le poids
* Démétrianut, juge des tribunaux inférienn de Cartilage, déclarait que c*éuit au chrittiaBiame qu*il Mlait «ttribuer tous les maux dont était alon accablé l'empire
de l'autorité divine , et lui citer les témoignages des historiens et des philosophes. Il devait le traiter comme les enfans, qu'on nourrit de lait jusqu'à ce que leur estomac se soit fortifié et soit devenu capable d'une nourriture plus solide. La grande connaissance qu'il avait des mystères contenus dans l'Écriture et l'ardeur de son zèle l'ont tellement transporté, qu'il a méprisé toutes les autres preuves, et n'a produit que celles qui servent de fondement à la fM. C'est pourquoi j'ai entrepris , par le mouvement , comme je me le persuade, de l'esprit de Dieu, de faire ce que cet excellent personnage a omis, et je tâcherai de donner un exemple que les autres pourront suivre. Que si d'éloquens hommes entrent dans celte carrière à dessein d'y employer les forces de leur esprit pour la défense de notre croyance, je ne doute pas que la vaine philosophie et les fausses religions ne s'évanouissent bientôt, et que tout le monde ne reconnaisse la vérité que nous soutenons. Mais j'ai fait une digression plus longue que je n'avais dessein de la faire.
y. Entrons maintenant dans le sujet que nous avons proposé , et parlons de la justice, qui est ou la reine ou la source des vertus, et qui a été recherchée avec une ardeur extraordinaire, non-seulement par les philosophes , mais aussi par les poètes qui sont plus anciens que les philosophes , et qui avaient acquis une grande réputation de sagesse avant que l'on eût jamais entendu parler du nom de philosophie. Ils ont si bien reconnu que la justice n'était plus sur la terre, qu'ils ont feint que ne pouvant souffrir les débordemens des hommes, elle s'était retirée dans le ciel. Gomme leur coutume est de cacher leur doctrine sous des énigmes, quand ils veulent expliquer ce que c'est que de mener une vie qui soit conforme i la justice , ils prennent desexemple8dusiècledeSatume,qu'ilsappellent un siècle d'or , et représentent quelles étaient alors les mœurs des hommes. Ce qu'ils en disent n'est point une fiction ; c'est la vérité toute pure et sans aucun déguisement. 11 n'y avait point encore de superstition sous le règne de Saturne. Les idoles n'avaient pas été inventées, et on n'adorait que le vrai Dieu. C'est pourquoi il n'y avait ni querelles, ni inimitiés, ni guerres. La fureur de se venger n'avait point encore mis le fer entre les mains des hommes. 11 n'y avait
LACTANCR
pokii encore de différend ni de discorde, ni entre les proches, ni même entre les écrongers. Les épées n'étaient point en usage. En effet , pendant que la justice exerçait vn empire absolu , on ne songeait ni à se défendre , parce que Ton n'était pas attaqué, ni à attaquer les autres, parce que Ton ne désirait que leur bien. Chacun se contentant de peu , personne ne songeait A ravir ce que les autres possédaient , ou plutôt on ne possédait rien qu'en commun, et on n'avait pas encore partagé ni tes terres , ni les fruits qui y croissaient. Diea avait donné la terre aux hommes , à dessein qu'ib jouissent en commua des biens qu^elIe produisait en abondance, et que personne ne fftt privé par la cupidité d'un autre de ce qui lui était nécessaire. Il ne faut pas néanmoins s'imaginer qu'aucun homme n'était en ce temps-U propriétaire du bien qu'il avait entre les mains. Quand les poètes disent que les biens étaient communs, ils usent d'une expression figurée pour relever la libéralité par laquelle ces premiers hommes, bien loin de renfermer les présens que la terre leur avait faits, les communiquaient généreusement aux pauvres.
Cétait alors que coulaient véritablement des fleuves de lait et de nectar. Et il ne faut pas trop s*en étonner, puisque les greniers et les celliers des gens de bien étaient ouverts indiffifrem* ment à tout le monde, et que Tavarice n^avail point arrêté le cours des fiiveurs du de! , ni amené la fiiim ou la soif parmi le peuple. Il n*y avait personne qui ne Mt dans l'abondance, parce que ceux qui avaient du bien, en don-» naient largement à ceux qui n'en avaient pas« Mais depuis que Saturne eut été chassé de ses États et contraint de se réfugier en Italie , pour éviter les effets de la colère de Jupiter , le peu-» pie corrompu, soit par l'appréhension de déplâtre à un nouveau roi, soit par rncllnation naturelle qu'il avait au mal, cessa de rendre à Dieu le culte ordinaire, commenta à révérer son roi comme un dieu, et I suivre l'exemple criminel qu'il lui avait donné de violer la piété paternelle par un crime presque aussi atroce qu'un parricide. Alors la justice (Juitta la terre. Mais elle ne se retira pas , comme dit Gicéron , au royaume de Jupiter ; car quellesûreté auraitelle trouvée dans les Ëtats d'un prince qui avait chassé son père, qui l'avait poursuivi à main mnée, et contraint de s'enfuir dans les pays
étrangers? Ce fut ansai Jupiter q«i donns le vem'n aux serpcns et la cruauté aux loapa; €mr à-dire que ce Ait lui qui inspira aux taoBunei li haine et la lalooaie, de sorte qu*ite deviintt aussi envenimés que les serpens, et aossi cnè que les loups. Cest œ que sont en cfFèt onx qui persécutent les gens de bien et cenxqa portent les juges à condamner des inaoceni kr piter avait peut-être autorisé de la aorte rujustice, quand on adit qu'il avait donné le itaa aux serpens et la rage aux loops. Ge ymàà et cette rage ne sont autre chose qua lea désin # réglés et violens d'avoir le bien d'aatnri. il ae faut pas s'en étonner; c'était une soite fort bbturelle. Quand il n'y a plus de religiOD, il a'r a plus de discernement du bien et du nni. Le lien de la société civile est roropa ; les Imnes prenait les armes, et font ghrfra derépnÉc le sang et de commettre des meortrea.
VI. La cupidité qui procède da aaépria et h souveraine majesté, est l'unique eonreede ions ces maux. Ceux qui ont été dans rabandaaccapt commencé à garder pour eux ce qu'Ha avaieat Chacun a réservé pour son asage partlealHrk fruit de son travail, et plusieurs ont été si » justes dans la recherche de leur intér^ qali ont enlevé le bien d*autrui avec violcnoe. Issat en quelque sorte arrêté le coors des fivraan du ciel , et voulu jouir seuls des biens qœ Dits avait voulu rendre commms, alhi qv'apris avoir 6té aux pauvres les moyens de subsister, ik pussent tes réduire à la servitude, ii ont i^it ensuite des lois très^njustes quUsoat couvertes d'un prétexte de justice, et ont n^ cherché la protection de l'autarité pobii^ pour se maintenir contre la multitude dvsb possession des trésors qa*ils amassaioit pa avarice. Après s'être ainsi éloignés de la juste qui est toujours accompagnée de PhuttanM et de la compassion , ils ont introduit une biégaliié plefaie d'orgueil, se sont iBtevés iuaiilinuma au-dessus des autres, ont pris des grades et s sont distingua par des habits édatana et mt gnifiqoes, et par des armes qni n'étaient p moins des marques de leur méflance que é leur hixe. Ils ont inventé la pompe, les fca ceaux, les piques et les halld^rdes, pour inprimer la terreur dans l'esprit des peuple et pour exercer sur eux au empire absolu. Voiâ l'état où les hommes furent réduits par ce roi,
INSTITUTIONS DIVINES