XII. Que peut-on faire pour guérir des es
* Connu aujourd'hui tous le nom dUlpien. Né à Tyr, et maître du u*ésor de Tempereur Adrien , il arait recndlli ks retenu des empereurs. Une reste plus de ce reoueil que (|uelque fragmens.
prits qui sont si fort corrompus, qu'ils donnent le nom de justice aux cruautés que les anciens tyrans ont exercées contre l'innocence , et qui , dans le temps même qu'ils défendent ces cruau^ tés avec une ignorance , une folie et un aveuglement incroyables, prétendent observer trèsexactement les règles de l'équité et de la prudence? La justicevousest-elledevenuesi odieuse que vous la traitiez de la même sorte que les crimes les plus atroces ? L'innocence est-elle si fort discréditée parmi vous , que vous jugiez qu'elle n'est pas assez sévèrement punie quand elle n'est condamnée qu'à une mort ordinaire , et qu'il n'y a point de si grand crime que de n'en commettre aucun et de conserver la pureté de la conscience ? Puisque nous vous adressons la parole à vous tous qui faites profession du culte de plusieurs dieux , permettez-nous de vous rendre un bon office; car c'est le premier devoir de notre religion et notre occupation principale. S'il vous semble que nous soyons sages , imitez-nous. S'il vous semble que nous soyons fous , méprisez-nous , ou moquez-vous de nous , si vous le voulez , et vous pourrez tirer avantage de notre folie. Pourquoi nous déchirez-vous par de nouveaux genres de supplices? Nous n'envions point votre sagesse; nous aimons mieux notre folie, et nous en sommes fort contens. Nous sommes persuadés qu'il nous est utile de vous aimer et de vous rendre toutes sortes de bons offices , bien que vous n'ayez pour nous que de la haine. 11 y a beaucoup de vraisemblance daas un endroit des Quvrages de Gicéron , où Furius est introduit , disputant contre la justice en ces termes -.«Supposons qu'il y ait deux hommes, dont l'un ait beaucoup de vertu , une parfaite équité et une bonne foi toute singulière, et que l'autre soit chargé de crimes ; si tous les habitans étaient prévenus d'une si fausse opinion, qu'ils prissent l'homme de bien pour un scélérat et le scélérat pour un homme de bien , et que , suivant ce principe d'erreur, ils tourmentassent l'homme de bien, ils le chargeassent de chaînes , ils lui coupassent les mains, ils lui crevassent les yeux, ils le brûlassent à petit feu ou le réduisissent à la dernière extrémité de pauvreté et de misère : s'ils faisaient un traitement tout contraire au scélérat ; qu'ils lui donnassent toutes sortes de marques de lear eçtime^ des lojianges, des chan
LACTANCË.
0es, des honneurs, des richesses : y a-t-3 quelqu'un, pour peu qu*îl eût d'esprit, qui dâibérât un moment pour résoudre en la place duquel 0 aimerait mieux être ? »
Cet exemple représente si fidâement les supplices que nous endurons pour Tintérèt de la justice, que quand Gicéron en aurait pu deviner les espèces et les manières diffërentes , il n'en aurait jamais apporté de plus juste. Nous souffrons tous ces traitemens par la malice de ceux * qui sont dans Terreur. Ce n*est pas une ville , c'est Tunivers qui est prévenu de cette fausse opinion : qu'il faut persécuter les gens de bien commedcsimpies,les condamner et les exécutera mort. Ce Furius, qui disputait contre la j ustice,d i t qu'il n'y a personnequi ait assez peu d'esprit pour douter en la place duquel des deux il voudrait être, parce que Iç sage dont il avait l'idée aurait mieux aimé avoir de la réputation sans vertu que de la vertu sans réputation.Dieu nous garde d'une si étrange extravagance que de préKrer de la sorte le mensonge à la vérité,et de faire plutôt dépendre notre vertu de la fiansse opinion du peuple que du témoignage de notre conscience et du jugement de Dieu. Serait-il possible que nous fussions jamais si fort éblouis parl'édatd^une vaine ftlicilé, que nous ne préférassions pas Finnocence,avec tous les malheurs quIVaccompagnent encette vie, aune fausse réputation de vertu, avec toutes les récompenses qu'elle remporte P «Que les rois gardent leurs royaumes, et les riches leurs richesses ,» comme dit Plante. Que les prudens gardent leur prudence , et qu'ils nous laissent notre folie qui est une véritable sagesse, comme il paraît par la jalousie que les païens ont contre nous. Il faut être fou pour porter envie à des fous. Les païens ne le sont pas jusqu'à oe pointift. L'ardeur ou l'adresse avec lesquelles ils nous persécutent font bien voir qu'ils ne croient pas que nous ayons perdu l'esprit. Pourquoi exercent-ils de si horribles cruautés , si ce n^est qu'ils appréhendent que notre nombre n'augmente de jour en jour , et que leurs dieux ne soient abandonnés? Si ceux qui adorent lesdieux sont sages , et si nous autres qui ne les adorons point , ne sommes que des fous , quel sujet y a-t-il d'appréhender que les fous n'attirent les sages de leur côté ?
Xni. Le nombre des chrétiens croit de jour en jour , et comme il n'est pas même diminué
par la fureur de la persécution, parce qu'encore que quelques-uns puissent tomber par faiblesse et sacrifier aux idoles , il n'y en a point qui puisse rédienient abandonner Dieu et renoncer à la vérité; y a-t-il quelqu'un assez stupide et assez aveugle pour douter de quel côté est h sagesse? H semble pourtant que les païens en doutent , puisqu'ils regardent comme des fous ceux qui , ayatat le pouvoir de s'exempter des supplices , les subissent volontairement et n'appréhendent point la mort. Ils devraient plutôt reconnaître par cela même combien ils sont sages ; car il n'est pas possible qu'une multitude si prodigieuse de personnes répandues par toute la terre conviennent ensemble de teuir une conduite qui serait remplie de folie. Car si oe n'est que par la faiblesse du sexe que les femmes embrassent nofre religion , que les femmes appellent souvent une supentition de vieille , on ne peut pas ()ire la même chose des hommes, et on est obligé d'avouer qu'ils ont de la force d'esprit. Si les jeunes gens sont impradens et indiscrets , les vieillards sont prudens et avisés. Si tous les h^bitans d'une ville s'égarent , les habitans des autres villes ne soivat pas leur égarement ; si une province on uoe nation entière tombe dans l'erreur, les autres s'en aperçoivept et s'en détournent. La parfaite intelligence avec laquelle ces personnes de tout sexe , de tout âge et de tout pays , conspireot ensemble, depuis Torientjusqu'à rocddent,pour servir Dieu , pour souflrîr les plus cruels tourmens avec une patience invincible, et pour mépriser la mort , devait faire juger aux païens qu'une manière d'agir si extraordinaire était fondée sur de solides raisons. Ils devaient ^^ connaître qu'une religion , qu'aucune persécotlon ne peut détruire , a des fondemens inébranlables. Ils se vantent quelquefois de l'avoir abattue quand ils ont fait tomber un des nôtres dans ndolùtrie ; mais en ce point ils ne découvrent pas moins leur ignorance que leur malice, parce que ceux qui ont été assez malheureai pourtomber,peuventserelever par la pénitence, et qu'il ne se trouve point de chrétien si peu attaché au service de Dieu . qu'il n'y retourne avec plus de zèle que jamais dès qu'il en a le pouvoir, e( qui ne fasse tout ce qu'il peut pour apaiser sa colère. Le souvenir de son péché et l'appréhension du châtiment qu'il mérite te
INSTITUTIONS DIVINES- - LIVRE V
éJti
rendent plus retenu et plus attentif. (Ouand sa foi a été une fois rétablie par la péuitence , elle est plus ferme qu'elle n^était avant sa chute. Quelle raison les païens ont-ils de croire que notre Dieu soit assez sévère et assez implacable pour ne vouloir jamais pardonner à ceux qui , par violence et par contrainte , ont sacrifié aux idoles, puisque, quand leurs dieux sont irrités, ils les apaisent par des odeurs, par des présens et par des sacrifices ? Est-ce qu'ils slmaginent qu'une conscience une fois souillée par leurs abominables sacrifices , se portera d*eilemème à Timpiélé qu'elle n*a commise que quand die a été vaincue par la force des tourmens ? S'aquitte-t-on volontiers d'un devoir auquel on a été poussé par les plus injurieux de tous les traitemens ? Y a-t-ii quelqu'un qui puisse voir son corps couvert de cicatrices sans concevoir de l'indignation contre les idoles à l'occasion desquelles il les a reçues? Dès que Dieu a rendu la paix à l'Église , ceux qui s'étaient détournés de son service y retournent, et un nouveau peuple , attiré par l'admiration et la constance des martyrs, y accourt en foule.Quand on voit qu'ils ne se lassent pas sitôt de souffrir que les bourreaux ne se lassent de les tourmenter , on reconnaît que la parfaite intelligence qui les unit pour soutenir la même foi , que la patience qui endure les tourmens et la générosité de ceux qui méprisent la mort, ne peuvent procéder que d'une protection toute particulière d'une puissance infinie. Les plus robustes d'entre les païens cèdent à la violence de la douleur quand on les exécute à mort pour leurs crimes; ils gémissent et ils crient , parce qu'ils n^ont pas une patience qui leur soit inspirée du ciel. Au contraire il se trouve parmi nous des enfans et des femmes qui surmontent la rage des bourreaux sans dire une seule parole , et Tactivité du fou sans pousser le moindre soupir. Que Rome se vante d'avoir porté Scévola et Régulus, dont le dernier aima mieux mourir que de vivre en servitude, et le premier se brûla la main pour frapper l'esprit de l'ennemi qu'il avait voulu tuer, et obtint par ce châtiment volontaire la vie qu'il avait méritée de perdre : des personnes dont le sens semble n'avoir que l'infirmité en partage , d'autres dont l'âge n'a rien que de faible , de tendre et de délicat, se laissent déchirer et brûler tout le corps, non par nécessité, parce qu'il ûe
dépend que d'eux d'éviter ces traitem'ehs, mais par un effet de leur liberté, parce qu'ils ont mil en Dieu leur confiance.
XIV. C'est parmi nous que se trouve la vérité et la vertu dont les philosophes n^oht tracé que de légères esquisses et d'imparfaites peintures, quand lisent dit avec leur vanité ordinaire: qu'il n'y a rien de si digne de la constance et de la fermeté du sage que de ne cfaaiiger jamaié dé sentiment par Tappréhension d^aucun supplice , et de mourir plutôt que de manquer à sa parole, que de s'éloigner de son devoir, que de faire une injustice. Peut-être voudra-t-on prétendre qu'Horace avait perdu le sens quand il mit l'homme juste dans une situation si forme et si solide que :
Ni l'ardeur d'une iMimlâee naUoée, oi U préieioe d'as priDoe impérieux , ne le pourraleBl ébranler.
Il n'y a pourtant point de peinture si fidèle que la sienne, ni d'expressions si propres ^ue celles qu'il a employées. Si on les applique t ceux qui sont prêts à subir les supplicea de la plus terrible mort , plutôt que de trahir leur foi et de violer la justice, ils ne redoutent ni la puissance des prinees, ni les épéts nues des gouterUenrs quand il s'agit de défopdre leur liberté. En sffot^quelorjpieil et <ittelle insolenoe ii'estHce pH qAe de prétendre m'èmpèDhei' de lever les yeux au dd, que de mV^blîger cmi à révérer ce que je ne veux pas révérer, ou à ïÉe pas révérer oè que je veux révérer ! Que nous hestera4-il si ee qui doit dépendre de notre ^ lonté dépend de ta passion d'autnii? Jatuais pd* sonne n'emportera cela aur nous, pour pm^p» nous ayons de fotœ, pour peu que nous seyoïis capables de fbéprlser la deukiir. Que si nous conservons cette fd-meté et cette eoB8tance,que les philosophes rtlèveùt avec des louanetes U extraordinaires, pourquoi nous aeeuse-t-os de fblie P Séhèqne reproéhe à ees soil€ft de personne le peu de soin qu'elles eut de parler eonséquemment, et de prendre l'eilflure du courage pour une singulière dquilé. Ils prennent aussi pour un flirieux eelui qui Éiéprise la mort, en quoi ils commettent une très-grande injustice. Mais il s'en iaut d'autant moins s'étobner que, ne connaissant pas DieuJIs sont des sourds et desaveugles, comme la sibylle les appelle : ils ne voient et n'enteodeut rien
LACTANCR
des choses da ciel, et sont assez dépourvus de sens pour révérer et craindre une terre qu'il ont pétrie et à laqueUe ils ont donné une figure.
XV. Ce n'est pas sans sujet que les païens prennent pour des insensés des hommes qui sont en effet fort sages, car bien qu'en cela ils se trompent, ils ne laissent pas d'avoir quelque sorte de fondement. Je tâcherai de découvrir ici la force de leur erreur, afin qnlk s'en corrigent s'il leur est possible. La justice a quelque apparence de fohe , comme il n'est que trop aisé de le prouver tant par l'autorité des hommes que par celle de Dieu même. Peut-être que je ne remporterai aucun avantage sur l'opiniâtreté de leurs esprits, si je ne leur fois voir par leurs propres aoteursque, pour être juste, ce que Ton ne peut être sans être aussi sage, il est nécessaire de paraître fou. Garnéades était un philosophe de la secte des académiciens; et, quiconque ne connaîtra pas la subtilité et la force de son esprit, pourra l'apprendre de Gicéron et de Lucilius, qui, introduisant Neptune qui traite une matière fort difficile, lui fait dire, «que quand Garnéades reviendrait de l'autre monde, il ne la pourrait éclaircir. Ge Garnéades donc, ayant été envoyé à Rome par les Athéniens ^ en qualité d'ambassadeur, fit un long discours pour la justice, en présence deGalba et de Gaton , les plus célèbres orateurs de leur siècle. Le jour suivant, il fit un discours contre la justice: en quoi il est dair qu'il ne se conduisait pas avec h gravité d'un philosophe qui ne doit pas changer légèrement de «entiment, mais qu'il s'exerçait comme un afoeatqui parie tantôt pour une partie et tantôt pour l'autre^ce qu'il faisait souvent à dessein de se rendre plus capable de réfoter ceux qui soutenaient des opinions différentes des siennes. Furius rapporte dans Gicéron les raîsonnemens que Garnéades fit contre la justice, et je crois qu'il les rapporte à l'occasion de la forme du gouvernement et de la police dont il parlait, et qu*il ne croyait pas pouvoir subsister sans la justice. Garnéades ayant entrepris dans le premier discours de défendre la justice , réfota ce qn'Aristote et Platon avaient avancé contre elle;
* U fut envoyé avec Diogèoe le stoïcien, et CritolaOs le péripatélicien, pour obtenir dn sénat la rémission d'une amende imposée par les Romains, k eanse des dégâu sommbiOrope.
mais il ne le réfota qu'à dessein d'endiérir encore sur eux , comme il le fit le jour suivant Il était aisé d'abattre une justice qui n^était appuyée sur aucun fondement , et d'assurer que c'était en vain qu'on la cherchait et que Too entreprenait d'expliquer ce que c'était , puisque en effet elle ne se trouvait pas sur la terre. FÎôt à Dieu que ces grands hommes eussent eu autant de talent et de capacité qu'ils avaieot d'éio> quence ou de courage, pour défendre cette excellente vertu qui est fondée sur la religion et sur l'équité. Je me propose de la décrire kî en peu de paroles , à dessein de faire voir que les philosophes ne l'ayant point connue , ib n'ont eu garde de la défendre. Bien qu'elle renferme toutes les vertus, il y en a néanmoins deux dont elle ne peut jamais être séparée : la piété et l'équité. D'autres vertus, comme la bonne foi, la tempérance, la probité, l'innocence, Pintégrité,se peuvent rencontrer en quelques pe^ sonnes, soit par un effet de la bonté de leur naturel, soit par le soin que leurs parens ont pris de les bien élever, bien que ces personnes-là ne sachent pas ce que c'est que la justice. Les anciens Romains qui se vantaient d'avoir la justice, avaient peut-être ces vertus-là qui viennent d'elle et qui en peuvent être séparées. La pidé et l'équité sont comme les deux sosurs. La p^^ mière la produit et la seconde la renfierme. La piété n'est autre chose, selon la pensée deTrismégiste, que la connaissance de Dieu. Cette connaissance consiste principalement dans k culte qu'on lui rend. Ainsi, quiconque n^est pas instruit des maximes de la religion qui règle ce culte, ne peut rien savoir de la justice. Platooa dit beaucoup de choses de Dieu, qu*il reconnaît pour auteur du monde, mais il n'a rien dit de la religion. U n'avait eu de Dieu que des idées fort imparfaites et semblables aux rêveries et aux songes. Que si lui, ou quelque autre, avait entrepris la défense de la justice, il aurait dl renverser ce culte des dieux parce qu'il est godtraire à la piété. Socrate fut mis en prison pœr l'avoir entrepris ; et le traitement qu'il reçtf alors fut un présage de celui que reœvraieift les chrétiens qui feraient un jour profession de la véritable justice et du culte de Dieu.
L'équité est l'autre partie de la justice. Je oe parle pas ici de celle qui consiste à bien juger, ce qui est fort louable dans les personnes aizi-
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE V
quelles cette fonction est confiée. Je parle de celle qui consiste à s*égaler, en quelque sorte, avec les autres et qui est appelée par Gtcéron équabilité. Dieu qui est le père commun des hommes, les a faits égaux, les a mis sur la terre aux mêmes conditions , les a rendus capables de la sagesse, leur a promis l'immortalité, et n'en a privé aucun de ses faveurs célestes. II leur a communiqué Féquité et la vertu, de la même sorte quil leur a accordé la jouissance de la lumière, de Teau des fontaines, des alimens, du repos et du sommeil. Il n'en a fait aucun esclave ni aucun seigneur. II est leur père commun et il les traite également comme ses enfans. Il n'en connaît pas de pauvres, si ce n'est ceux qui n'ont point de justice. Il n'en connaît point de riches, si ce n'est ceux qui sont remplis de vertus. Il n'en voit point qui excelle au-dessus des autres, si ce n'est ceux qui se distinguent par l'innocence ou par la pureté de leurs mœurs. Il n'en tient aucun illustre, si ce ne sont ceux qui font une ample profusion de leurs biens pour le soulagement des misérables. Enfin il n'en tient aucun parfait , si ce ne sont ceux auxquels il ne manque aucune vertu.
Voilà pourquoi les Romains ni les Grecs n'ont pu eonserver parmi eux la justice. Ils ont eu une trop grande variété de conditions et de rangs : des pauvres et des riches , des faibles et des puissans, des particuliers et des princes. 11 n'y a point d'équité où il n'y a point d'éga* lité. L'inégalité exclut la justice, dont le principal devoir est de rendre égaux Ceux qui ont reçu aux mêmes conditions la jouissance de cette vie.
XVI. En changeant ces deux principes de la justice , on ôte toute sorte de vertu et de vérité, et on oblige la justice à retourner au ciel. Ainsi on ne trouve point parmi les philosophes ce véritable bien dont ils ne connaissent ni la cause ni les effets, et dont la beauté n'a été découverte qu'à ceux de notre religion. Quelqu'un me demandera peut-être, s'il n'y a pas parmi nous des pauvres et des riches, des serviteurs et des maîtres, et si nous ne mettons point de différence entre les hommes. Nous n'en mettons point, et nous nous appelons tous frères , parce que nous nous tenons tous égaux. Nous jugeons des hommes par ce qui regarde leur âme et
non par ce qui regarde leur corps; et ainsi ^ bien qu'il y ait entre eux quelque diversité i l'égard du corps, nous regardons ceux qui nous servent selon le corps comme nos frères selon l'esprit , selon lequel ils servent le même Dieu que nous. Les richesses ne rendent considérables parmi nous que ceux ft qui elles sont une occasion de faire de bonnes œuvres. On n'est pas riche pour avoir du bien, si l'on ne rapporte son bien à des actions de vertu. Cent qui semblent pauvres sont riches en effet, parce qu'ils n'ont besoin de rien et qu'ils ne désirait rien. Les serviteurs et les maîtres, les grands et les petits, sont égaux entre eux par leur mo» destie et par la disposition de cœur qui les éloigne de toute sorte de vanité. Il n^y a que Dieu au jugement de qni ils se distingnent par leur vertu et devant qui les plus justes sont aussi les plus élevés. Un homme de bien s'égale par modestie à ceux qui sont au-dessous de lui, et en s'égalant de la sorte il s'élève. Que si noo content de s'égaler à ses inférieurs, il s'abaisse au-dessous d'eux, alors il acquiert un rang beaucoup plus éminent au jugement de Diea même. Dans cette vie, où il n'y a que des biens fragiles et pensables, les hommes se préfèrent les uns aux autres, et disputent pour tenir le premier rang, ce qui est fort mal honnête, fort insolent, et fort éloigné de la modération d'ua homme sage. Daas notre religion , qui est m état céleste et divin, on suit une conduite toute contraire; car comme la sagesse des hommes n'est qu'une folie devant Dieu , et que la folie des fidèles est une souveraine sagesse, ainsi ceux qui paraissent les plus élevés et les plus considérables devant les hommes sont les plus bas et les plus méprisables devant Dieu; car sans dire que les biens et la terre que Ton estime si fort sont contraires à la vertu, et qu'ils diminuent la vigueur de l'esprit, quelle excellence et quelle grandeur y peut-on rencontrer, puisqu'il est certain qu'il ne dépend que de Dieu de réduire les rois à un état plus misérable que n'est celui du moindre de leurs sujets? C'est pour cela qu'entre plusieurs autits maximes, le Sauveur nous a donné celle-ci : «Quiconque s'élèvera sera abaissé, et quiconque s'abaissera sera élevé;» c'est-à-dire que quiconque prendra la dernière place parmi les hommes en obtiendra une des premières par le juge*
mcntdeDieâ.Dîtleniatiitoea dn rapport aveb èeCte parole d'Euripide :
Ge 4|Bi pasM pour on mal fur te terre, est eitimé on biea Aauf le del.
XVII. Après avoir expiicpié la raison pour laquelle les philosophes n'ont pu ni trouver la justice ni la défendre, je reprendrai le sujet que j'avais quitté. Gaméades ayant reconnu la faiblesse des argumens dont les autres philosophes ae servaient pour défendre la justice, entreprit 4e les réfiiter. Son raisonnement se réduisait à peu près à dire : que les hommes ont fait des lois difKrentes sekm la diversité de leurs intérêts et de leurs mceurs; qu'ils les ont quelquefois changées selon les rencontres, et n'ont point observé le dmt naturel ; que les hommes et les bètes elles-mêmes n'agissent naturellement que pour leur bien, et qu'ainsi, on il n'y a point de justice , ou s'il y en a, ce n'est qu'une folie , puisqu'elle nous cause du préjudice en nous Aiisant procurer les avantages des autres. De ce principe, il tirait cette conséquence : que si les Romains, qui étaient maîtres d'une des plus belles parties de l'univers, et les autres peuples qui jouissaient d^une puissance fort considérable, voulaient garder la justice et rendre ce qu'ils avaient usurpé, ils seraient obligés de retourner aux cabanes de leurs premiers fondateurs , et de languir dans l'extrémité de la pauvreté et de la misère. Il descendait de ces propositions générales à d'autres plus particulfêres,et raisonnait de cette sorte : « Si un homme de bien a un esclave qui soit enclin â s^échapper et à s'enfuir, et a une maison bàiie en mauvais air, et qu'il n'y ait que lui qui ait connaissance de ces dél^uts-lâ , le déciarera-t-il à celui qui veut acheter sa maison ou son esclave , ou s'il les dissimulera? S11 déclare que son esclave s*enfoit souvent et quil y a danger de le perdre, il agira en homme de bien de ne vouloir point tromper un acquéreur ; mais il passera pour fou de se mettre en état de ne pouvoir vendre, ou de ne vendre qu*à vil prix. S'il use de déguisement et qu'il supprime ces défauts, il sera prudent et fera bien ses affaires; mais il sera aussi de mauvaise foi, et trompera celui avec qui il traite. Que s'il se trouve un mardiand qui lui montre de l'or à vendre, dans la croyance que ce n'est que du cuivre, ou de
LÀCTANCR
l'argent , dans la croyance que ce tfcst que de retain, le dissimulera-t-il poar adieter i bon marché, ou s'il le déclarera pour adieter cher ? C'est sans doute une folie d'acheter dièrement oeiiue Von peut aVoîr h bon marché. » D inférait de là que quiconque est homme de bla! est fou, et quiconque est sage est médiant. Gomme il avouait que l'on peut être content dans la pauvreté , il passait â d'antres hjrpothèses , par lesquelles il semblerait que Ton ne peut garder la justice sans se mettre en danger de perdre la vie. «La justice, disait-il, noos oblige à n'attenter jamais à la vie de qui que ce soit, et â ne pas toucher même â son bien. Supposons qu'un homme de bien étant sur mer fait naufrage, et qu'un autre, moins fort que lui , se saisit d'une planche pour se sauver ; la loi arrachera-t-il pour se mettre dessus en sa place, et surtout en pleine mer où il n'a aucun téroorn de son action ? Il le fera , s'il est sage, et s'il ne le fait pas, il sera contraint de périr. S'il aime mieux mourir que de faire violence à im autre, il garde la justice; mais il fera une folie de prodiguer sa vie pour épargner celle d'antmi. Si un homme de bien étant dans un combat voit son parti en déroute, et qu'étant poursuivi par les ennemis il rencontre un blessé à cheval, le jettera-t-il à bas pour monter en sa place, ou bien s'exposera-t-il à être tué en le laissant con^ tihuer sa route? S'il prend le cheval , il sera sage et méchant ; s'il ne le prend pas , il sera fou et homme de bien.»
Voilà comment ce philosophe, ayant entreprb de faire distinction entre la justice civile et la justice naturelle, ruina l'un et l'autre; car il demeure d'accord que dans la justice civile, il y a de la sagesse, mais qu'il n'y a point déquité , et que dans la justice naturelle il y a de l'équité , mais qu'il n'y a point de sagesse. C» ârgumens-li sont également subtils et dang^ reux. Clcéron n'y a pu répondre. Lélius, qoll avait chargé de la défense de la justice, les évita comme un écaeil, et il semble qu'au lieu de défendre la justice^ naturelle que Furius avait accusée de folie , il ne défendit que la justice civile, que Furius avouait être conforme à b sagesse, bien qu'il soutint en même temps qu*dle était contraire & l'équité.
XVin. J'ai fait voir, comme le sujet que je traite m'y obligeait, que la justice a quelque ap^
INSTITUTIONS DÎVtNES. — LIVRE V.
ce de folie, el que oeox qui croient qoe les ens 80Dt fous, parce qa^îls leur Toient hitt ; Ganiéades soutenait que Ton ne pourait avec sagesse , ont une opinion qui , bien lusse, n'est pas dépourvue de tout fonde-
Jl*ai maintenant à découvrir une autre
plus importante , et à expliquer la raison aquelle il a plu & Dieu de dérober la justice eux des hommes , en la tenant comme en- 3ée 1500S rapparence de la folie. Mais il uparavant que je réponde à Fnrios , parce iélius ne lui a répondu que très-fatUe- ; car bien qnll fit profession de fétude de esse , il n^avait garde de défendre solidela véritable justice , puîsqu'il ne savait rien rincipes sur lesquels elle est fondée. Nous $ qui , par la grâce de Dieu , avons le bmi* de la connaître , nous nous ^acquitterons lîsément de ce devoir. Platon et Aristote louables d'avoir souhaité de la défendre,
auraient réussi dans cette entreprise , ' avaient apporté une aussi profonde couince des lettres saintes, qoe d'esprit, d'élo- :e et de bonne intent ion ; mais comme leurs ptes ne venaient pas du ciel, Ils n'en ont ladé Tobservation à personne, et leur traita été suivi d'aucun fruit. Le nôtre doit
un tout autre résultat , puisque nous ne is que ee que Dieu nous révèle. Les philoes se formaient Tidée d*one justice qui ne se rait point en eltet , et en faisaient des desions à plaisir sans en pouvoir jamais con- T la vérité par des exemples sensibles. s auditeurs leur pouvaient répondre : que >rvation de leurs préceptes était impossible, le jamais personne n'avait réduit leurs rèen pratique. On ne peut pas dire la même î des nôtres , parce que nous les appuyons les raisons évidentes et par des exemples aincans. Gaméades a découvert quelque s de la nature de la justice ; mais il n^a pas tré assez avant pour reconnaître que ce pas une folie. Je crois pourtant avoir conçu ensée qu'il a eue quand il a parlé de la i; car il n*a jamais été persuadé qu'un me qui garde la justice ait perdu Tesprit. Il it fort bien qu'il ne l'a pas perdu ; mais ne ant comprendre la raison pour laquelle mble quil Tait perdu, il a prétendu monpar là combien la vérité est cachée, et éta-
blir le principal dogme de sa feeete, ^fA est: «que l'on ne peut rien savoir de eertain.» Etaminons donc s'il pent y avoir qneiqae uniott entre la justice et la folie. « Il faM qu'un homme de bien soit fou , dit Gaméades, si pour sauver sa vie, il foit diiBculté de prendre le cheval d^un Messe , ou la planche d*mi homme qui est tombé comme lui dans la mer.» Je ne pujs demeurer d'acDord qu'un véritable homaie de bien se rencontre jamais dans les occasiops oA ce philosophe le met. Il n'a point d'ennemis et ne désire rien du bien d'autrui. Il se contente de ce qui natt dans son pays et ne passe point la mer pour aller chercher des marchandises étrangères. H souhaite d'entretenir la paix avec tout le monde , et est fort éloigné de prendre les armes. Gomment rechercherait-il les richesses qui viennent des pays éloignés , puisqu'il ne veut foire aucun gain sur la terre , et qu'il ne veut afoir que ce qui loi est absolument nécessaire ponr vivre? Gohiment se plairait-il à répandre le sang , puisqu'il ne pense pas qu'il lui soit permis d*assister aux spectacles où on le répand? Supposons pourtant que, p^r une nécessité indispensable, il se trouve engagé ou dans un combat , ou dans un vaisseau qui feit naufrage. Après avoir adqiis cette hy<> pothèsc, je vous demande s Furius , ou plutôt je vous demande , Gaméades, qui êtes l'auteur de ce raisonnement contre là justice : si vous croyez qu'elle soit si inutile, si foible,si fort dépourvue du secours du ciel qu'elle n'ait aucune forte pour se déJfendre?Geux qui n'ont rien appris des mystères, et qui rapportent tout à la vie présente, n'ont garde de savoir quel est le pouvoir de la justice. Lorsqulls parlent de la vertu, ils assurent qu'elle doit être recherchée par ellemême, bienquMIs n'ignorent pas qu'elle est souvent accablée de disgrâces et de misères. Ils ne sauraient lui trouver de récompense hors d'elle , parce qu^ils ne connaissent point les réoom-> penses étemelles qui lui sont préparées dans une autre vie. Ainsi , considérant la vie présente comme le trrme de toutes choses, ils réduisant la vertu à la folie , parce qu'ils lui font entreprendre en vain les plus grands desseins et supporter sans fmit les plus pénibles travaux. Je traiterai peut-être cette matière plus au long dans un autre lieu. Je continuerai maintenant à parler de la justice dont le mérite est si ex-^ traordinalre, que dès quelle lève les yeux an
LACTANCE
dd, elle obtient de Dieu et qu'elle désire. Horace a en raison de dire, que Tinnocence n'a besoin pour sa défense ni d'hommes ni d*armes. Voici à peu prte la manière dont il exprime sa pensée:
Quand Diie penonne mène une Tie irrëfMnocbable« et qu'elle n'a point oommit de crime dont les autres la puissent accuser, ni que sa propre oooscienoe condamne, elle n*a besoin pour sa défense ni des traits des Marses, ni d'ares et de fUches empoisonnées. Elle est à elle-même sa sûreté au milieu des périls, et n'appiâiende rien , ni le long des écneils de la mer d'Afrique, ni prés du Caucase, ni dans les pays arrosés par le fabuleux Hydaspe.
La protection du ciel ne saurait manquer à un homme de bien, ni dans un combat, ni durant une tempête. S'il se trouvait sur un vaiss^u avec des parricides, Dieu pardonnerait aux coupables pour sauver l'innocent, ou le sauverait seul en châtiant les coupables. Mais enfin, admettons lliypothèse de Gaméades tout entière, et voyons ce que fera un homme qui aimera véritablement la justice, quand il aura trouvé ou un blessé sur un cheval après un combat, ou un homme tombé dans la mer et qui se tient à une planche pour échapper au naufrage. Je ne fais point de difficulté d 'assurer : qn^il souffrira plutôt la mort que de la procurer à un autre. La justice, qui est un des plus solides avantages que l'homme puisse posséder, ne deviendra pas pour cela une folie. 11 n'y a rien qui lui doive être si cher que l'innocence, et il fait voir clairement que rien ne lui est plus cher qu'elle quand il aime mieux mourir que de la perdre. < CTest une folie, dites-vous, de prodiguer sa propre vie pour épargner celle d'un autre. • Ne dites-vous point aussi que c'est une folie de l'exposer pour l'intérêt d'un ami ? Pourquoi louez-vous donc si fort ces deux disciples de Py tbagore, dont Tun se mit comme en otage entre les mains d'un tyran, à condition que si celui en la place duquel il se mettait ne revenait pas dans un certain temps il serait exécuté à mort, et l'autre revint en même temps que 1*00 menait son ami et son répondant au supplice? Leur fidélité ne serait pas aussi estimée qu^elle Test, s'ils eussent été fous, l'un en s'exposant à la mort pour son ami, et l'autre en venant se remettre entre les mains du tyran pour en délivrer celui qui lui avait servi de caution. La grandeur de leur vertu surprit le tyran d'un tel élonnement que, renonçant i la cruauté, il
leur accorda la vie, et les pria de le recevoir a la société de leur amitié; ce qu'il n'aurait ji^j mais fait s'il ne les eût reconnus non pourds insensés et des extravagans, mais pour ds hommes très-sages et trës^uitables. Si r«i demeure d'accord qu'il y a de la gloire àmosrir pour conserver la fidélité que Ton a prooae à ses amis , je ne conçois pas |)oorquoî il dj aurait point de gloire à mourir pour conaemr sa propre innocence. C'est donc one extnngance de nous accuser comme d'un crime, des que nous sommes prêts à mourir pour les iotérets de Dieu , dans le temps que Ton donne da louanges extraordinaires à la fidélité (Tsa homme qui a été prêt à mourir pour un aatze homme. Terminons cette dispute en promist, par une raison invincible, que le même hraae ne peut être en même temps fou et juste, « sage et injuste. Celui qui est fou n*a aocne connaissance de la justice et ne foit rien que àt mal. Il est entraîné comme un esclave par so propres vices et n'a pas la force de leur résisur. Le juste , au contraire, s'abstient de toute sorte dépêché, ce qu'il ne saurait foire sansavw une connaissance fort exacte du bien et à mal. Cette connaissance, qui fait le discememeBt du bien et du mal , n'est autre chose que la» gesse. Ainsi il est impossible qu'un homme juste soit ÏFou, ni qu'un homme sage soit înjostt Cette vérité étant établie de la sorte, il est dâr que celui qui ne prend pas le cheval d'un bleaé ou la planche d'un homme qui court risque ëe faire naufrage n'est pas un fou, paisqull ne le peut faire sans commettre un péché doot ■ homme sage se doit toi^jours abstenir. J^avae néanmoins qu'il est re^rdé comme un fi» par ceux qui ne savent pas en quoi consiste la Uk: c'est pourquoi j'estime, qu'au lieu d'employerde longs raisonnemens pour décider cette questin, il n'y a qu'à définir les termes. Être fou, €tA « tromper ou par des actions ou par des paroies, pour ne savoir pas ce qui est bien. GeloMànetf donc pas fou qui ne s'épargne pas loi-même, àt peur de nuire à un autre, ce qu^il ne poomi faire sans commettre un péché; car la rabot nous enseigne qu'il n'est jamais permis de xast k personne. Les animaux étant dépourvue àt sagesse, sont portés, par un instinct seotcde la nature, à se conserver; ils nuisent aux astiQ pour en tirer du profit, et ne savent pas qae
mSTITDTIONS DIVINES, — LIVRE V.
^est un mal qoe de nuire. Mais rhomme, ayant I connaissance du bien et du ma) , s'abstient de mire, quelque incommodité qu'il en souffre; et *esc pour cela que Ton a toujours mis entre les principales vertus Tinnocence qui Fempèchede luire. Il est donc clair que celui qui s'acquitte xactement de ce devoir, qui distingue Thomme les bêtes, et qui aime mieux mourir que de luire à qui que ce soit, possède la sagesse à m degré très-éminent. Quiconque, pour avoir le For à vil prix, ne détrompe pas un marchand, it quiconque, en exposant un esclave ou une naison en vente, ne déclare pas que Fun est iccoutumé à s*enfiiir ou que l'autre est mal saine, lien loin d'être sage , comme Gaméades semble 'avoir prétendu , n'est qu'un fourbe et un trom- >eur« Les bêtes ont l'adresse de tromper aussi )ien que les hommes, et cette adresse parait en Jles lorsqu'elles dressent des pièges à d'aures bêtes pour les prendre et pour les dévorer, m lorsqu'elles évitent les pièges qu'on leur a Iressés. Mais il n'y a que l'homme quî soit ca- ^lede la sagesse. Elle consiste à connaître le ien et le mal, et à s'abstenir de toute action et le toute parole mauvaise. Jamais un homme âge ne cherche le gain, parce qu'il méprise les biens de la terre; il ne trompe jamais ersonne, parce qu'il se croit obligé, comme, >ar le droit de la nature, d'avertir ceux qui se rompent : en quoi il imite I9 bonté de Dieu.
XIX. La raison pour laquelle ces philosophes mi soutenu que c'est une folie d'aimer mieux aourir que de nuire à quelqu'un , est qu'ils ont té persuadés que la mort détruit entièrement homme. En effet, si la mort nous anéantit, il emble que c'est la dernière de toutes les imrudences de ne pas Faire tout ce qui dépend de ious pour conserver longtemps cette vie et pour foùter tous les plaisirs qu'elle peut fournir. Ge ne personne ne peut jamais fiiire sans s'éloi- Ttet extrêmement de la justice. Mais si cette ie est suivie d'une autre et plus longue et lus heureuse, comme les raisons des plus célères philosophes, les réponses des ciracles et !S prédictions des prophètes nous en assurent, D homme sage sait mépriser celle-ci avec tous » avantages qui l'accompagnent, et se consoler e leur perte, par l'espérance de l'immortalité ont elle est récompensée.
Lélius, que Gicéron avait chargé de la défense
de b vertu, parle de cette sorte dans on dialogue de ce célèbre orateur. «La vertu recherche la gloire et n'a point d'autre récompense.» Elle en a une qui est très-digne d'elle, Lélius ; mais vous ne vous en pouviez dooter, parce que vous n'aviez aucune teinture des lettres saintes.« Elle demande, continue-t-il, fort honnêtement et sans aucune importunité les louanges qu'elle désire. » Vous vous trompez fort si vous croyez qu*il y ait aucun honneur qui puisse dignement récompenser la vertu, vous , di»-je, qui avez parlé dans un autre endroit en ces termes : «Quelles richesses, quels royaumes, et quels empires pourriez-vous offrir à un homme qui est dans cette disposition? Il sait que tous ces biens-là n'ont rien que d'humain et de temporel, au lieu que ceux qu'il possède sont divins et éternels. » Qui vous prendra jamais pour un homme sage, puisque vous ne vous accordez pas avec vous-même, et que vous ôtez à la vertu les avantages que vous lui aviez donnés? G'est l'ignorance de la vérité qui vous met de la sorte dans l'incertitude et dans le doute. Vous ajoutez ce qui suit : < Mais la vertu ne sera-t-elle pas privée de sa récompense, ou par la puissance de ses ennemis, ou par la jalousie de ses envieux, ou par l'ingratitude du peuple?» Que la vertu dont vous parlez est vaine I Qu'elle est hible, puisqu'elle peut être privée si aisément de sa récompense 1 Puisque ses biens sont des biens qui lui viennent du ciel, et qu'elle reçoit de la main de Dieu, comment se trouve-t-il des hommes ou assez envieux, ou assez ingrats, ou assez puissans pour les lui ravir. «Elle a, ditesvous, de quoi se consoler et elle se maintient par sa bonté naturelle.» Quelle consobtion at-elle quand elle est accusée de plusieurs crimes, et quelle beauté quand elle est flétrie comme une coupable? Lorsqu'elle est persécutée, comme dit Furius, qu'elle est tourmentée , dépouillée, chassée, chargée de chaînes, condamnée, lorsqu'on lui coupe les mains, qu'on lui crève les yeux, qu'on la brûle, et qu'on la fait mourir, perd-elle sa récompense, 00 périt-elle ellemême. Nullement, elle reçoit sa récompense de la main de Dieu , et jouit d'une vie immortelle. Il semble que sans cette récompense il n'y aurait rien de si inutile, ni de si extravagant que la vertu. Mais cette réoompense-là même est une preuve de l'immortalité de l'âme. Dieo a
LACTANGE.
ifO0 te TWtn Me ctcMf somi Paj^ps* fODce de b feëe , dfia que les nqrslèn» de nelre reilgtov cknnarnseiit cmune voilés, que For* goetl delà sagesse hinoeiae fttt confoBda ^ q« keeliemDdv dàUstH plue étroit et plas diCfr> eil& J'ai d^à expfiqné, si je ne trompe, les Bisons pour hsqneiies les dvélieiis paraissent isisenaé» et esiravigaiis à ceoi qui le sont en effet; car il leur seaabieqiie ce a'est pas une extravagance meiiis rtdicil^ de souffrir les sup*ptices et la mortHièiae, piutét que de jffter trois grains d^encens dans le feo, que de préMrér dans OD eitréme péril la vie d*aatrui à far sienne. Gest qnlla ne sa(veot paacombieB c'est un vice <HoraM d'adorer qoelqoe autre chose que IXen qui a créé le eiet et la terre, qui a: produit rheaune, qoî a fermé soo corps, et qui lui a inspiré la rkr. Que si un eschm qoî s'enfuit de la maisoade sont maître passe poor un perfide, cl est jugé digne des fers, de la prison, et d'antres plus grands supplices; si un fils qui abandonne km père et qfûà, méprise ses oom^ mandsmens, mérite d*ètre privé de sa succession comme un Impie et un perdu, celui qui refuse à Dieu le culte et le service qu'il lui doit, n*est-il pas iofinimeat pins coupable, puisqu'il offieose par le même crime et son maître et son père? Un maître qui a acheté un escbve ne le nowrit que posr le service qu'il en attend. Un père n^a en son ponvoir ni le moment de la conception de son fils, niceini de sa mûssuioe, ni la oo»sewation de sa vie; ce qoî fint voir qo^il est piutét le ministre dont Dieu s'est servi pow* mettre ce fUs au monde qu'il n'en esc le véritable père De quel supplice est digne celui qui abandonne ce père et ce maHre, siée n'est du feu étemel, qui a été préparé aux anges rebelles et dont Ico propHètes menacent les impies?
XX. Que les pûens tâchent de concevoir la grandeur du crime qu'ils commettent quand ils se tuent d'euaMoèmes , en rendant un cuite sou^ veraitt au démons que Dieu a condamnés à un supplice éternel, eC quand ils tuent les autres en les détournant du service de leur créateur, et en empêchant, autant qu'il leur est possible, qu'il n'y ait aucune pei'soone sur la terre qui conserve son innocence et qui regarde le cieL Que diraipje de leur misère , si œ n'est qu'ils sont* asnôettie à des tyrans qu'ils prennent pour ëeadieux,hienqu'ita nesacheot ni teur opm^ni
mkiirer%int?hsoivenl^ Bien dn peuple et s'engagent léiaMiw dantKerreur.QnandoÉtêordemaDdehraiaiii ceqn'ilscroient, ilsn'en sauraisatierimaat I et ils ont recenrs àrantoritéde kart aettroA asssraat qoe c'étaient des bovKs cTaM n segesae qoc ont exmn'mé les divchesidi^ qu'il y avmt en kenr tea^^et qnt z^fmii memenre. Us ae dépouillât aimieox-Diaoi leur sens, renoncent à Fnsage ée kvm et suivent Fégaremait ds kurs pèrei U comment ib tombent dam aae à profioQieti rance qn'ib ne emuaisBent ni Itandien.i eux-mêmes; plûC à Dm ipf itoae conMam de se tromper et de i^égaff^ toostedslii ils entraînent les antres avec eex^csottitt lew était une grande coonhiitti Smk eompagnoDS de kars erreurs. Li persaiii cruelle (pi'ils font éprouver aux geos délais un autre effet de la même vnoraaoe ^dIb aveugle. Ils font semblant d'avoir deanè leur rendre de bons offices, et delescesdiR dans le droit chemin; mais quels luqtDs» ploient-ih pour cet effet? Lnir parkot-bii sonnablemenl? Us n'^iaacnt qae |nr ûte ijk les menacent des pluscrueksapî^cn.(klK merveiUeux et rétrangeavenglcDMatiCeuifi gardent à Dieu la fidélité qu'ik lui teai passent pour des gens de nMvais leaseti mauvaise conduit^; et les boummqiilifi tourmentent passent pour des geas de biis conduite et de bon aens. Le mauvais esprii e»i parmi ceux qui sont déchirés par ksplnsasii tourmeos contre toute sorte de jottiaet A» manité> on phii6t panni oeurqaiifiiiatlB plus, innocens avec une barbarie doot il iii pohit d'exemple entre les voleurs les pluq» tes, les ennemis les plus implacables et les^ pies les phis ferooches. S*imposeat-ib deidt aorte à eux-mêmes qu'ils ooofondeot ni^ ment les nom» du bien et du mal? Qoeoeàt nent-ila aussi au jour le nom de aniM' soleil celui de ténèbres; car il n'ya pi$ia< d'impudence à donner aux gens de bienieiia de méchans, aux sages le nom d'iiiseosé$,is justes le nom d'injustes. Que s'ils ootqfiel^ confiance en leurs études ou enIeurélof0(E qu'ils s'en servent poor réhiter notre doctri* qu'ils en examinent tons les points. Ils ont >^ r«bà entreproidre kdéfi»ae de kufsdie0>
INSTITUTIONS DIVINES. ~ LIVRE V
ïiT que si notre religîoa continuait à croître, lime elle croit 4e jour en jour, tb le fassent mdoQoés ave^ leurs temples. Poisqo'iis ne iraientreœporleraucon avantage sur nous par 'iolenee, et. que nous bous fortifloas à mcsare Ils lâcheat de nous affisibiir, qu'ils agissent raison. Que les ponttfn, gnÉtadset petits, les aines, les augures, les rois, les sacrificateurs, prêtres et les ministres de Totre religion pasent; qu'ils nouseshortent à rendre un souaio culte à vos dieux ; qu'ils nous persuadent il y eo a plusieurs qui geuverneut le monde leur providence, qu'ils nous découvrent igîoe de vos mystères, et qu'ils nous appren-
I la raauière dont ils ont éié établis. Qu'ils is expliquent les récompenses promises à K qui les gardent, et les cbàtioieos réservés à K qui les violent ; qu*ils nous disent pourquoi lieux veulent être bonorés par tes hommes,
II quoi leur servent nos devoirs puisqu'ils ièdent une souveraine Micilé; qu'ils nous ivent toutes ces cboses, non par leur propre oignage, qui n'est pas reeevable en cette ière , mais par une autorité divine, comme s avons accoutumé de feire quand nous éta- Kuos tes véiiiés de la religion chrétienne. Il iiot pus user de force puisque h religion
être litHre. 11 feiK employer les paroles plu- |ae les coups, afin que ceux qui Tembrasse- L Tembrassent volontairement. Qu'ils se sert de limte la subtilité de leur esprit; qu'ite posent leurs raisonnemens : nous sommes s à les écouter. Mais tant qu*ils garderont le ice, nous ne leur ajouterons aucune foi, aie nous n'avons aucune déférence pour , quand ils préiendronc nous réduire par la mce des tourmens. Qu'ils nous imitent, et s apportent des preuves de tout ce qu'ils ienaeiit ; carnous n'usons point de caresses, Be ils nous en accusent, pour attirer à notre ion. Nous prouvons notre doctrine, et nous trons les principes inébranlables sur lesquels est appuyée. Nous ne retenons personne ^ré lui ; car ceux qui manquent de dévotion ! fidélité ne sont pas propres au service de . Cependant nul ne sort de notre commu- , parce que nous y sommes tous retenus par rite,. Que les païens en usent de la même I, s*ik ont quelque bonne opinion de la : qu'ils défendent ; qu'ils entrent en confifi-
rence avec nous, et ils se feront railler par les femmes et pw les enfiins de notre religion pour lesquels ils ont du mépris. En vérité, c'est une extravagance inconcevaMe de prendre pour des dieux des hommes de la mort desquels ils B^oseraient disconvenir, puisqu'ils ont lu dans rhistoire leur généalogie, leur vie, leur règne, leur mort, le lieu de leur sépulture, leur consécration et leur apothéose, et pnbqu'ils jugent fort bien qu'ayant été sujets à la loi de la mort, ils n'ont pas été exempts de celle de ta naissance; que s'ils avaient Timpudence de nier des dits si évidens, ils seraient aisément convaincus par leurs propres livres où Ton voit Porigine de leurs mystères. Qu'ils reconnaissent br différence qu'if y a entre la vérité et le mensonge , puisqu'avec toute leur éloquence ils ne sauraient s'en persuader; au Keu que des personnes grosstères et ignorantes persuadent tout ce qu'il leur plattdepersnader, parce qu'elles n'avancent rien que de véritable. Pourquoi donc exercent-lis de si horribles cruautés , et découvrent-fls en même temps d'autant plus visiblement leur folie qu'ifs afflBctent ptas de hi cacher? H y a une extrême difKrence entre h cruauté et la piété. La vérité et la jttstite ne s'accordent point avec la dureté fti avec la viblence. Ce n'est pas sans siqet qu'ils n*osefiit parler d'aucune matière de religion; c'est qu'ils ont peur d'être abandonnés par ceux de leur parti et d'être raillés par ceux du nôtre. Si lies profanes,quiot)t unjugementsaihet droit savaient que les mystères ont été institués enPhonneur d'hommes morts, ils les condamneraient et en chercheraient de plus véritables. Yorlà pourquoi des artificieux et des fourbes ont si fort recommandé le silence dans la célébration des mystères, afin que le peuple ne sût jamais ce qu'it adore. Pourquoi n'ajoutent-its point de foi à ce que nous disons, nous qui sommes parfaitement instruits de leur doctrine et de la nôtre , et pourquoi ont-ils de la jalousie de ce que nous avons préféré la vérité au mensonge? a Cest, disent-ils, qu'ils sont obUgés de défondre des cérémonies que l'antiquité a consacrées par un long usage. 3»Que leur égarement procède d'une disposition de cœur peu honnête! Ils jugent fort bien qu'il n'y a rien dé si excellent que la religion, et qu'elle mérite d'être dcfondue de toute l'étendue de notre pouvoir; mais comme ils se trompent dans le choix de la
LACTANCE
religion y ils se trompent aussi dans celui des moyens par lesquels ils la défendent. Il fout défendre la religion non en tuant les autres , mais en mourant pour elle; non par la rigueur des supplices, mais par la patience; non par des crimes , mais par la foi. La religion étant un bien, elle ne veut point être défendue par le mal. Si vous entreprenez de la défendre en répandant le sang, en exerçant des cruautés , et en commettant des crimes , bien loin de la défendre vous la violez. Il n'y a rien de si volontaire que la religion, et elle est entièrement détruite pour peu que la liberté de celui qui offre son sacrifice soit contrainte. Le meilleur moyen de défendre la religion est de mourir pour elle. On Tautorise de cette sorte devant les hommes, et en même temps on conserve à Dieu la fidélité qu'on lui a vouée. Lorsque ceux qui servent les rois de la terre ont signalé leur fidélité par on service important, et qu'ils survivent au danger , ils en sont plus estimés et plus chéris de leur princr, et s'ils meurent pour ses intérêts, ils acquièrent une réputation universelle. La foi que nous gardons à Dieu est suivie d'une récompense d'autant plus solide et plus éclatante, qu'elle dure non-seulement autant que la vie présente qui est fort courte, mais autant que la vie future qui est éternelle. Le culte que nous rendons à Dieu est comme une milice spirituelle qui nous oblige à lui garder une inviolable fidélité. Gomment Dieu aimerait-il l'homme qui l'adore, s'il n'était aussi aimé de lui? Quand les païens offrent à leurs [dieux des sacrifices, ils ne leur offrent rien qui soit intérieur, ni qui leur soit propre. Ils ne leur offrent point une âme pure, une soumission sincère, une crainte respectueuse. Quand ils ont achevé leur vaine cérémonie, ils laissent toute leur piété dans le temple et ils n'en remportent rien, comme ils n'y avaient rien apporté.
Voilà pourquoi toutes ces religions-lâ ne peuvent rendre l'homme vertueux, ni ferme et immuable dans la vertu. Il est aisé d'en retirer les hommes, parce qu'ils n'y apprennent rien qui les rende ou plus heureux , ou plus pieux, ou plus sages. En effet, en quoi consiste toute cette religion des dieux? quel est son pouvoir ? quelles en sont les cérémonies? quelle en est l'origine et le fondement ? quelle en est la fin et la récompense? que promet elle à t'homme
pour l'engager à entreprendre sa défense? Je n'y vois rien que des cérémonies extérieure!, cl qui se terminent au bout des doigta. Notre r^ ligion au contraire est ferme, stable et mmuable, parce qu'elle enseigne la justis. qu'elle est intérieure, qu'elle réside dansk cœur, et qu'elle sacrifie ce cœor même coonc une victime. La religion païenne ne demanè que le sang des bêtes, que la fumée et l'ode» de l'encens, que l'effusion de quelques liqucm, au lieu que la nôtre demande une bonne conscience, la pureté du cœur, et l'inooceoce de h vie. La religion païenne admet indifKremnKBt toute sorte de personnes, des femmes adultéra, des prostituées à l'incontinence publique, ds âmes perdues qui, ayant renoncé à la pudeur db leur jeunesse, tendent dans un âge avancé drs pièges à celle des autres et leur ôtent la inife qui les empêcherait de s'abandonner à h débauche; elle admet des gladiateurs et des voleon, qui ne demandent rien aux dieux que la grkt de commettre des crimes. Que demandera ■ gladiateur si ce n'est de tuer? Qœ deooih dera un usurier si ce n'est de tromper? Qse demandera une courtisane , si ce n'est de s souiller d'abominations? Que demandera me adultère, si ce n'est la mort de son mari, «i que son infidélité demeure secrète? Que demandera une femme qui corrompt et qui pnstitue les autres , si ce n'est de dépouiller et de ruiner un grand nombre de pers<»nes? Qne demandera un voleur, si ce n'est d'emporter une grande quantité du bien d'autmi? Pami nous on ne tolère pas le moindre pédié. Stqoriqu'un offre son sacrifice avec une oonscîenor qa ne soit pas pure, il entend aussitôt des raeoacs terribles de la bouche de Dieu, qui voit les repUi les plus cachés du cœur, qui est rennemi inénnciliabie du péché et qui nous oblige indispensiblement à la foi et aux bonnes enivres. Voill comment la mauvaise conscience ni les pnères injustes n'ont point lieu dans nos assemUéo. Mais les païens sont dans un si misérable itcoglement qu'ils ne peuvent reconnaître combin une religion, qui autorise les crimes les plnsis» Ames et qui reçoit des prières faites avec m conscience toute souillée, est mauvaise. Ils s'imaginent avoir offert leurs sacrifices avec beaucoup de piété quand ils ont levé kut mains, comme si toute Teau des fleuves deb
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE V
mer pouvait efftcer les taches de leur cœur, n faut h?er h conscience et la purifier des mauvais désirs qui la souillent. Il iàut effacer tous les crimes par Teau de la vérité et de la foi. Quiconque en aura nettoyé son âme sera fort pur, de quelque ordure dont son corps puisse être sali.
XXI. Les païens tombent dans la dernière impiété par un déplorable aveuglement, pour ne pas savoir quel est Tobjet de notre culte et quelle est la manière de le rendre. Ils adorent leurs ennemis. Ils offrent des sacrifices à des voleurs et à des homicides en mettant Tencens sur Tautel abominable. Ils y mettent aussi leurs propres âmes pour y être consumées. Ils entrent en colère de ce que les autres ne périssent pas par un aveuglement semblable au leur; car quel aveuglement plus grand que de ne pas voir le soleil? S'il y avait des dieui, auraient-ils besoin du secours des hommes pour châtier ceux qui mépriseraient leur puissance? Si ces dieux manquent de pouvoir pour se venger, pourquoi les païens détruisent-ils la créance de ces dieux mêmes par la confiance qu'ils ont en leur pouvoir ? Us sont en cela plus irréligieux envers leurs dieux que ceux qui refusent absolument de les reconnaître. Gicéron, parlant dans les livres dês Lois s de la pureté avec laquelle on doit of¥rir les sacrifices, dit : «Apportez de la piété, et n'apportez pas de richesses; quiconque en usera autrement, sera châtié par la justice de Dieu même.» Gela est fort bien dit; car il n'est pas permis de douter du pouvoir d'un dieu, et on ne rhonore qu'autant que Ton est persuadé qu'il est puissant. Gomment vengerait- il les injures de ceux qui l'adorent s'il ne pouvait venger les siennes? Je demanderais volontiers aux païens à qui ils croient rendre un bon office quand ils usent de violence pour contraindre les chrétiens à sacrifier à leurs dieux. Est-ce aux chrétiens sur lesquels ils exercent cette violence? Le service que l'on rend â quelqu'un malgré lui ne lui est jamais agréable et ne passe point pour un Keofait; s'il a tort de le refuser, il faut l'instruire et le convaincre par la raison. Pourquoi les païens exercent-ils de si horribles cruautés sur des personnes dont ils ne désirent que le salut? Quelle étrange piété, d'estropier et de rendre inutiles ceux dont on prétend procurer les avantages! Que s'ils n'ont \mui d'autre in-
tention en cela que de relever la gloire de leurs dieux, ils ne prennent pas garde que le sacrifice doit être libre, et que celui que l'on offre par contrainte , et pour éviter ou la prison ou d'autres mauvais traitemens, n'est qu'une abomination et un sacrilège. S'il y avait des dieux qui voulussent être adorés de la sorte, ils mériteraient pour cela seul de ne l'être pas. Des dieux qui ne demanderaient que des gémissemens, des larmes et du sang, seraient dignes d'exécration et d'horreur. Pour nous, nous ne demandons point qu'aucun adore notre Dieu malgré lui, bien qu'il soit le Dieu de tous les hommes , tant de ceux qui le reconnaissent comme nous le faisons, que de ceux qui refusent de le reconnaître. Nous avons une entière confiance dans le pouvoir qu'il a de châtier ceux qui le méprisent et ceux qui outragent ses serviteurs* G'est pour cela que nous ne disons pas une parole pour nous défendre contre ceux qui nous font les plus fâcheux et les plus injustes de tous les traitemens ; nous mettons la vengeance entre les mains de Dieu. Ceux qui , pour s'adribucr la gloire d'être les défenseurs de leurs dieux, exercent des inhumanités brutales, tiennent une conduite bien différente de la nôtre. On peut conclure de ce raisonnement : que le culte des dieux est mauvais, puisque l'on n'y attire les hommes que par de mauvais moyens; au lieu que s'il était bon , il fournirait des moyens qui le seraient. S'il est mauvais, il n'est pas permis de le rendre. Mais ceux, dit-on, qui détruisent la religion méritent d'être châtiés. La détruisons-nous plutôt que les Égyptiens qui adorent la figure des plus vilains animaux , et d'autres objets que la pudeur ne permet pas de nommer? La détruisons-nous plutôt que les païens mêmes, qui se raillent publiquement des dieux qu'ils font prof ession d'adorer, et qui souffirent que les bouffons les exposent â la risée du peuple? On a sans doute un fort grand respect pour des dieux que l'on adore dans les temples , et dont on se moque sur les théâtres. Geux qui commettent ces sacrilèges, bien loin d'en recevoir aucun châtiment, en remportent de l'honneur et deslouanges. Détruisons-nous la religion, plutôt que quelques philosophes qui soutiennent qu'il n'y a point de dieux, que tout ce qui est au monde est né de soi-même , et qu'il n'arrive rien ^ que par un effet du hasard? La détruisons-nous
LAGTANGB.
plutôt que les épicuriens, qui, bien qu'ils demeurent d'accord de Texistefioe des dieux, révoquent en doute leur providence , et soutiennent qu'ils ne se soucient de rien, et qu'ils ne sont ni contraires à ceux qui les outragent , ni favorables à ceux qui les adorent? Il est clair que ces sentimens tendent à abolir le culte de toute sorte de divinité. D'ailleurs, quand ces philosophes parlent contre la crainte, n'ont -ils pas dessein de persuader qu'il ne faut pas craindre les dieux. Us débitent cependant ces maximes avec liberté, et on les écoule avec plaisir.
XXII. La raison pour laquelle les païens entrent en fureur contre nous et nous tourmentent par toutes sortes de supplices , n'est pas que nous refusons d'adorer les dieux , car il y en a plusieurs autres qui ne les adorent pas non plus que nous; mais c'est que nous disons la vérité, qui est toiqours odieuse. Quel jugement pouvons-nous faire d'eux, si ce n'est que la rage qui les transporte leur ôte la connaissance de ce qu'ils font. Ce ne sont pas eux qui nous persécutent , parce qu'ils n'ont en effet aucun suget d'être en colère contre nos personnes très-innocentes et qui ne leur ont jamais fait de mal ; ce sont des esprits impurs qui les possèdent et qui les agitent, qui connaissent la vérité et qui la détestent. Pendant que le peuple de Dieu jouit de la paix, ils sont dans l'inquiétude et dans la crainte ; dès qu'ils se sont emparés du corps de quelqu'un et qu'ils le tourmentent, ils sont exorcisés au nom de Dieu; et aussitôt qu'ils Tentendent prononcer, ils sont saisis de frayeur et de tremblement. Ils s'écrient alors qu'on les bat et qu'on les brftle. Ils confessent ce qu'ils sont , pourquoi ils sont venus, la manière dont ils sont entrés dans le corps qu'ils possèdent, et enfin ils obéissent et se retirent. Les menaces dont les justes les épouvantent et les supplices dont ils les châtient, sont la cause de la haine qu'ils nous portent. Mais parce qu'ils n'ont pas le pouvoir de nous nuire eux-mêmes, ils nous suscitent de violentes persécutions, à dessein ou d'affiiiblir notre foi par l'excès de la douleur, ou au moins de nous enlever du monde, afin qu'il n'y ait plus personne qui puisse réprimer leur malice. Je n'ignore pas Tobjection que Ton me peut faire, et je sais bien que l'on me peut demander pourquoi ce Dieu unique et indépen-
dant, dont la grandeur et la puissance n'oot point de bornes, permet que ceux qui sonlatt» chés à son service souffrent de si rudes trait^ mens et pourquoi il ne les prend passons si protection. On demandera peut-être encore d'où vient que ceux qui ne lui rendent ancan bonneur sont dans la prospéritéet dans l'abondance, et d'où vient qu'ils possèdent des richesses, des dignités, des sceptres et des couroonei Il faut rendre raison de cette conduite, et arracher jusqu'aux moindres semences d'une erreur qui corrompt la plupart des esprits. La brie impression que les biens du siècle, qui ne servent de rien à l'àme , font sur les hommes grossiers et charnels , leur persuade que la piété ne sert de rien , puisque ceux qui en font profession sont dans la pauvreté et dans le mépris, au lieu que ceux quiadorentles idoles ont entre les mains les richesses et la puissance. Geoi qui sont dans un si bas sentiment ne songent pas que l'âme est la principale partie de i'bomnie; ils ne voient que le corps , qui , étant (endreet palpable , est aussi faible et sujet à la mort. Les richesses , les honneurs , les royaumes et les empires , qui excitent si fort l'admiration et les désirs , ne sont destinés qu'à son usa;;e , D6sc^ vent qu'à entretenir ses plaisirs, et sont périssables comme lui; mais l'esprit, qui est seul tout l'homme , étant invisible, a aussi des biens invisibles , qui sont les vertus , et il n'est pas nioias stable , moins durable ni moins éternel que les vertus mêmes.
XXUL Je serais trop long si je faisais ici le dénombrement de toutes les vertus, pour nnotrer combien il est nécessaire que ceuxqnidésH rent conserver la sagesse et la justice suieoi éloignés de l'amour des biens qui se rencontrent ordinairement entre les mains des impies et qui , étant regardés par les ignorans conuoe la récompense de la piété, leur persuadent qœ le culte des dieux n'est pas moins légitime qw profitable ; je me contenterai d'apporter reieiDple d'une seule vertu pour prouver ce que je prétends. La patience est une des plus considérables; elle est également louée des peuples cl des sa vans , des orateurs et des philosophes. Que si Ton ne peut nier que ce ne soit une excellente vertu, on ne peut aussi nier que janiù elle ne sera réduite et pratiquée par un hom» sage et juste, à moins qu'il ne soit sous h poi^
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE V
sanoe Sm homme hyuste : eair le deroir de la
patience est de souffrir sans trouble le mal que
Ton nous fait ou qui noua arrive. Gel homme
aage et Juste doit être capable de la patience,
puisqu'il est capable de toutes lea vertus; et
néanmoins il ne la pourrait exercer s'il h'é^rou-
valt quelque disgrâce : celui qui est toiyoiirs
dans la prospérité n'a aucune occasion d'exercer
la patience, et ainsi est privé d'une excellente
vertu» Je dis qu'il n'exerce point la patience,
parce qu'il ne souffre aucun mal. Il ne saurait
non plus conserver l'innocence, qui est la vertu
particulière du sage et du juste : bien loin de la
conserver, il la perd en désirant le bien d'autrui,
en l'enlevant avec violence ^ et en se portant
avec une licence effrénée à toutes soHes d'excès,
parce qu'il n'a aucune vertu qui le retienne et
le modère. Il aflecte d'exercer une domination
injurieuse sur dea peraonneslibres, parce qu'il n'a
pas la force de réprimer son ambition , et qu'il
s'enfle d'orgueil au lieu de faire réflexion sur sa
faiblesse. Les impies, qui ne connaissent point
Dieu, sont souvent environnés d'honneur et de
gloire : ces biens temporels et passagers, dont
TacquisitioB est souvent injuste et la jouissance
Timinelle, sont lunique récompense qu'ils peu-
rent espérer. Le juste et le sage, sachant,
onime dit Laelius, que tous ces biens-là sont
lumains et temporels , au Heu que les siens sont
Kernels et divins, il ne désire rien de ce qui
ppartient à un autre, de peur de lui faire injure,
c ne recherche ni les dignités ni la puissance :
I regarde tous les hommes comme ses frères et
omme les enfans de Dieu , qui est leur père
ommun; il se contente du peu qu'il a, parce
u^il ne veut que ce qui lui est nécessaire pour
asser cette vie qui est fort courte ; il a même
int de charité qu'il donne une partie de ce qu'il
DSSède à ceux qui possèdent moins que lui ; il
léprise les plaisirs défendus , parce qu'il garde
oontinenee et qu'il dompte ses passions; il
est point enflé d'orgueil, ne $'i^e point înso-
nament au-dessus des antres ; mais les connais^
nt parftitement, il est d'une humeur doece et
aitable, et entretient ta paix avee tout le
onde. L'homme juste et l'homme sage ne fiii-
nt, comme je l'ai dit, tort d personne, hé
sirant rien do bien d'autrui, ne défendant
I même le sien lorsqu'on le lui enlève avee
lence , doit BéeessairenieBt tomber sous M
puissance des méchans et des impies , et souffrir les persécutions qulb lui voudront faire, afin que d^un c6té Ils comblent la mesure de leurs crimes, et ((ue de l'autre il triotnphe de leurs crimes par sa vertu.
Que si quelqu'un souhàiiê d*ètre plus particulièrement infbrmé des raisons pour lesquelles Dieu permet que les méchans soient riches, puissans et heureux sur la terre, et que les gens de bien soient pauvres, faibles et malheureux, qu'il prenne entre ses mains lin livre de Sénèque, dont le titre est : Pourquoi plusieurs malheurs arrii^ent aux persoûnés de probité, bien qu'il y ait une Providence? Ce philosophe a avancé dans cet ouvrage utie grande quantité de propositions qui n'ont rien de l'ignorahce do siècle et qui semblent plutôt venir de la sagesse de Dieu. «Dieu, dit-il, regarde les hommes comme ses enfains; il permet que les débauchés et les vicieux vivent dans le dérèglement et dans le désordre, parce qu'il ne juge pas qii^ils méritent qu'il les corrige et les réforme. Au contraire, il exerce la vertu des tl^ensdé bien par des travaux continuels, de peur que la jouissance des biens ne les corrompe.» C'est pourquoi personne ne doit s^étonner que Dieu châtie quelqueibis nos crimes. Quand il semble nous traiter avec la plus grande sévérité, tous lui rendons de très-humbles actions de grâces de ce qu'au lieu de souffrir lé débordement de notre corruption il la fasse avorter par le châtiment d'une justice pleine de bonté. Le soin qn'il prend de nous châtier est une preuve de hi vigilance avec laquelle il veille sur notre conduite, tl lui était aisé de nous combler de biens, comme il en combla autrefois les Juifs, et de nous mettre entre les mains et l'autorité et l'empire ; mais il a voulu nous laisser dans l'indépendance^ de peur qu'une trop grande prospérité ne nous jetât dans le luxe et n'effaçât ses eommandemens de notre mémoire, comme elle tes e^ça antrefois de celle des Juifs qui sont ftos pères. Il garde ce sage tempérament, de ilous procurer du repos quand nOus observons ses préceptes , et de nous punir quand nous les violons. H veut que ceux souis la puissance desquels ils nous a mis nous affligent , de peur que nous ne nous corrompions dans l'oisiveté comme nos pères, pour avoir lieu de nous soutenir si notis sothmés ébranlés, de nous relever sî nous
LACTANC8.
tombons, et de nous oouroiiner si nous demeu* rons fermes et fidèles. Gomment un général d*année éprouverait-il ses soldats, sll n'avait pas d*ennemis à combattre? Il n'y a point de général qui n'en ait malgré lui, parce qu'il est sujet à la mort et à la défaite. Bien que Dieu ne puisse avoir d'ennemis, il ne laisse pas d'en susciter qui prennent les armes non contre lui, mais contre les soldats qui combattent sous ses enseignes, afin qu'en relevant leur courage et en éprouvant leur fidélité, il rétablisse parmi eux la vigueur de la discipline*
Il y a une autre raison pour laquelle Diea permet les persécutions, qui est : qu'elles contribuent à l'accroissement de la Foi et à la multiplication des chrétiens. II n'est pas mal aisé de montrer comment cela arrive. Il y a des personnes qui sont détournées du culte des dieux par la vue des cruautés que l'on exerce contre nous ; il y en a d'autres qui sont attirées à notre communion par l'admiration de notre constance et de notre fidélité. Quelques-uns se doutent que ce n'est pas sans raison qu'un si grand nombre d'hommes soutiennent que le culte des dieux est criminel, et qu'ils aiment mieux mourir que d*en souiller leur conscience; d'autres sont touchés de la curiosité de savoir quel est ce bien que les chrétiens défendent jusqu'au dernier soupir, pour lequel ils méprisent la vie et tout ce qu'elle a de plus cher, et souffrent la mort avec ce qu'elle a de plus terrible, comme les douleurs les plus sensibles et les supplices les plus exquis. Ces considérations«là font de fortes impressions sur les esprits; mais rien n'augmente plus notre nombre que quand le peuple entend dire aux martyrs au milieu des tourmens: qu'ils n'offrent point de sacrifices â des pierres taillées par la main des hommes, mais à un Dieu vivant qui est dans le ciel. Plusieurs y font attâition, et reconnaissent que c'est la justice et la vérité. 11 arrive souvent que quand les païens raisonnent entre eux, et qu'ils recherchent la cause de la fermeté que les chrétiens font paraître, ils répètent tout ce qu'ils ont entendu dire de notre religion ; et comme parmi cela il y a quantité de bonnes choses, ils ne manquent pas de les approuver. Les châtimens dont la justice divine punit nos persécuteurs
des démons qui les possédaient se croicDt obfr gés par reconnaissance à hm profession de h piété dont ils ont reçu un secours si salataire. Tous ces motifs differens attirent une grande foule de personnes au service de notre Dieu.
XXIY. Dieu permet sans doute les persécutions qui sont excitées contre nous par les méchans princes; mais bien que ces injustes persécuteurs qui déshonorent le nom de Dieu .soient les ministres de sa colère, ils n'éviteront pas le châtiment qu'ils méritent; ils seront punis i son jugement, pour avoir abusé avec excès do pouvoir quils avaient reçu de lui, et pour aToir méprisé son nom avec un orgueil sans exemple: il menace de les châtier bientôt, et de les exterminer de la terre comme des animanx qui o y font que du mal. Mais bien qu'il ait accontoaié de châtier et dans ce monde et dans l'antre les violences que l'on nous feit, il ne laisse pas de nous commander d'attendre avec patience le jour auquel il rendra â chacun selon ses cEonesw Que les impies et les saailéges n^espèrent pas que ceux qu'ils écrasent ne seront jamais vengés; les loups dévorans qui déchirent des âmes innocentes ne s'exempteront pas du cbâtîmesL Faisons ensorte seulement que les hommes ne trouvent point de crimes en nos personnes et qu'ils n'y puissent persécuter que la jostice ; tâchons de mériter que Dieu venge nos injures et qu'il récompense notre patience.