DU VRAI CULTE
I. J'ai adievé, avec l'aide de rEsprit-Saiot, l'ouvrage que j'avais entrepris pour rédaiidisèment et pour la défense de la vérité. Le Seigneur, sans le secours duquel nous ne saorioos ni la connaître, ni trouver des paroles propresà l'exprimer, m'ayant inspiré ce dessein, m'a aussi làlt la grâce de me permettre de l'exécuter. Je viens maintenant au principal point de cette notière, qui consiste â mcNitrer par quelles cérémonies et par quelle sorte de sacrifice Dieu vest
portent un grand nombre de personnes â em- être honoré. C'est le plus important devoir de brasser notre religion. Ceux qui ont été délivrés [ l'homme, et d'où dépend sa souveraine feikité.
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE VI
Il a été créé noa pour regarder le ciel et le soleil, comme Aoaxagore se Tétait Faussement persuadé, mais pour adorer, avec une conscience pure, celui qui a fait le ciel et le soleil. Ce que je dirai ici du culte que nous devons rendre à notre maître, servira à la confirmation des vérités que j*ai déjà établies aussi solidement que mon peu de suffisance me Ta pu permettre. Cette majesté unique et sainte ne nous demande que l'innocence de nos mœurs.Cest le plus agréable sacrifice que nous puissions jamais lui offrir. Il y a des hommes qui s'imaginent avoir beaucoup de piété quand, après s'être souillés de toutes sortes de crimes, ils rougissent les temples du sang des victimes , ils allument du feu sur un autel , ils répandent du vin vieux en la présence de leurs dieux. Ils leur préparent aussi des festins, comme s'ils pouvaient manger. Ils jugent, non par Tidée qu'ils ont de la nature divine , car ils n'en ont aucune qui soit raisonnable, mais par la corruption de leurs passions, que tout ce qui est excellent et rare est agréable à leurs dieux, et ne font pas réflexion que ces dieux n'ont pas besoin de biens périssables. Ils n*ont de goût que pour les choses de la terre, et ne jugent du bien et du mal que par les sens extérieurs. Ils font dépendre leur religion, aussi bien que toute la suite de leur vie , du plaisir qu'ils y prennent. Depuis qu'ils ont détourné leur esprit du ciel, et qu'ils l'ont assujetti à leur corps, ils ne recherchent plus que la volupté, et la goûtent à tout moment, comme s'ils en pouvaient toujours jouir, et qu'ils ne dussent pas même en être privés quand ils seront privés de la vie. Ils considèrent les richesses cooune un très-grand avantage; et, quand ils ne les peuvent acquérir par de bonnes voies, ils les acquièrent par de mauvaises, par les fraudes, par les rapines, par les violences. Enfin, ils dressent des pièges pour tromper; ils se parjurent, et ils violent tout ce qu'il y a de plus inviolable, pourvu que l'or, l'argent et les pierreries reluisent sur leurs vètemens, que leur luxe entretienne abondamment leur intempérance, qu'une foule de gardes et de flatteurs les environnent sans cesse, et fendent la presse pour leur donner le moyen de passer comme en triomphe au milieu du peuple. Voilà comment la lâcheté avec laquelle ils «e rendent esclaves du plaisir abat toute la vigueur de leur esprit , et les précipite à la mort dans le temps qu'ils croient jouir des douceurs
de la vie avec une grande sécurité. L'âme se doit élever au ciel, comme je Tai fait voir dans le second livre, au lieu que le corps est attaché à la terre. La lumière et la vie viennent du ciel. Ceux qui négligent les biens de Tesprit, et qui ne recherchent que ceux du corps, sont dans les ténèbres et dans la mort. Ils sont couverts d'un nuage obscur qui les empêche de voir le vrai Dieu, et de savoir quel culte il faut lui rendre.
II. Ils immolent à Dieu de grasses victimes , comme s'il était pressé de la faim. Ils lui versent du vin, comme s'il était tourmenté de la soif. Ils allument des flambeaux devant lui, comme s'il était dans les ténèbres. S'ils avaient la moindre vue des biens célestes, dont la masse grossière et terrestre qui nous environne nous empêche de découvrir la grandeur, ils reconnaîtraient combien leur extravagance est extrême , quand ils s'imaginent pouvoir se rendre les dieux favorables par ces sortes de devoirs. S'ils regardaient le soleil avec quelque attention , ils jugeraient aisément que Dieu, qui a fait une si éclatante lumière pour Tusage de l'homme, n'a pas besoin de celle d'un cierge. Que si ce cercle qui, à cause de son grand éloignement , ne parait pas beaucoup plus grand que la tète d'un homme, renferme un si vif éclat que nos yeux ne le sauraient supporter, quelle est la splendeur du jour qui environne ce Dieu qui n'a point de nuit? Il a tempéré la lumière et la chaleur du soleil, et lésa mis au degré nécessaire pour mûrir les fruits et pour ne rien gâter des corps inférieurs. Peut-on croire qu'un homme, qui fait présent de cierges et de bougies à l'auteur et au dispensateur de la lumière, ait l'usage de la raisou? Il nous demande une lumière qui n'ait point de fumée, qui soit pure et claire , comme dit le poète : c'est la lumière de l'esprit, qui ne se trouve qu'en ceux qui connaissent Dieu. Les dieux des païens étant des dieux de la terre, ils ont besoin qu'on leur allume des cierges, afin qu'ils ne soient pas dans les ténèbres. Ceux qui les révèrent , n'ayant aucun goût pour les choses du ciel, leur rendent des devoirs qui ne s'élèvent jamais au-dessus de la terre. Sur la terre on a besoin de lumière, parce que, de sa nature, elle est sombre et ténébreuse. Les pakns attribuent à leurs dieux un goût humain, au lieu de leur en attribuer un divin. Ils s'imaginent qu'ils aiment tout ce que nous aimons, et qu^ils ont les
mêmes désirs que nous, qui avons besoin de maAger quand nous avons faim, de boire quand nous avons $oiF, de nous vêtir pour nous garan* tir du froid, et d'allumer desfl^imbeam pour nous éclairer quand le soleil nous a retiré sa lumière. Cette manière toute terrestre d'honorer les dieux est un des plus forts argumens par lesquels on prouve qu'ils ont autrefois vécu , et qu'ils sont morts ; car que peut-on s'imaginer de céleste dans le sang des victimes dont les païens infbctent les autels? Se persuadent-ils que les dieux se repaissent de ce sang auquel les hommes auraient honte de toucher? Quiconque les en aura repus deviendra à l'heure même heureux, bien que ce soit un voleur, un adultère, un empoisonneur, un homicide. Il sera chéri et protégé des dieux, et il recevra de leurs mains libérales tout ce qu'il pourra souhaiter. Perse a eu grande raison de se railler de Textravagance de ces superstitions, en demandant à ceux qui y étaient attachés :
A quel prix préleiHki-TOiu acheter l'atleotion des dieux et leurt angoret linForalrictP el npéKS-Toui rohIcBtr «« leur liréienUat les entraillei d'une victime «rec du tait et derbaUe.
n voyait fort bien que , pour se rendre les dieux propices, il n'est point nécessaire de leur offrir la chair des animaux, mais une âme sainte et pure, un esprit juste et équitable , un ooBur chaste et généreux. Cest là une religion toute céleste, qui consiste dans des vertus spirituelles, el qui n'a rien de la corruption de la terre. CTest là le culte sincère par lequel l'âme s'immole ellemême comme une victime. J'expliquerai , dans la suite de ce livre, de quelle sorte cette immolation doit être faite ; car il n'y a rien de si excellent ni de si conforme au devoir d'un homme que d'apprendre aux autres le moyen d'aequérir la vertu.
Gatulus préfère, dans un dialogue de Gieéron, intitulé Hortensias, la philosophie à toutes choses, et témoigne qu'il aimerait mieux avoir composé le petit livre sur les devoirs de la vie civile, qu'une longue oraison pour un séditieux comme Cornélius. Je me persuade que c'était là le sentiment de Gicéron plutôt que de Gatulus, qui n'a peut-être jamais rien dit d'approchant, et qu'il avait dessein de donner, comme par avance, une haute idée des livres des Offices qu'il méditait de composer, et dans lequel il a
témoigné depuis que, dans toute réteDduedch philosophie , il n'y a rien de si utile que la do. raie et le$ préceptes qui règlent la vie. Si des hommes, à qui I4 vérité était cachée, (mteot^^ pris d'instruire les autres, n'avons-nouspas plu de droit de l'entreprendre, nous qui avons été instruits et éclairât par Dieu même. Noos œ commencerons pas néanmoins par les premii re$ leçons que Ton donne à ceux qui n'ont jj. mais entendu parler de la vertu; ce serait no travail infini. Nous supposerons les ootionsque les païens donnent à ceux qu'ils reçoivent dlu leur école, et sur les fondemens qu'ils ont posés nous élèverons l'édifice de la justice chrétieDot à laquelle ils n'ont aucune part. Je passerai soos silence les règles qui leur peuvent (tre mmunes avec qous, de peur d'être accusé d'esprunter des preuves à ceux dont je réfîite le erreurs.
m. Il y a deux chemins, très-grand empereur, par l'un ou par l'autre desquels ilto indispensaUement que les hommes passenL Par l'un on monte au ciel ; par l'autre on descend dans l'enfer. Les poètes et les philosophes ont fort célébré l'un et l'autre par bn vers et par leurs disputes. Les philosopl» ont prétendu que l'un était le chemin de h vertu et l'autre le chemin du vice; que reotrét du premier est difficile et embarrassée; dû que, dès que l'on a surmonté cette difficulté, oa trouve tout le reste aisé et on entre dans bk agréable plaine où l'on trouve de quoi se i^ compenser de son travail. Ceux quiépouvaslà de cette première difficulté quittent œ cbeiÉ. en prennent un autre dont l'entrée parattbea»coup plus agréable et qui est frayé par un pis grand nombre de personnes ; mais dès que ta est un peu avancé, toute la beauté de Mn disparaît et on n'y rencontre plus que des nches , des précipices , des buissons, des tm et des torrents , et l'on n'y peut aller sans aw de h peine , sans échouer souvent , sans gtlstf et sans tomber. Cette description ne leBdip^ montrer qu'il est difSeile d'acquérir la veits. mais que quand on la possède, on en tire i» plaisirs solides et durables , au lieu que r<«|| trouve dans le vice que de l'amertume et a déplaisir, bien qu'il n'ait que trop S^ pour nous charmer et pour nous surpreflfc GeUe lefOB serait aans doute fort utile si ettf
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE VI
qui la donnent savaient en quoi consiste la vertu, et où elle se termine. Mais ils n'ont jamais appris ni ce que c'est que la vertu, ni quelle récompense Dieu lui a promise, et c'est ce que j'ai dessein de montrer dans ce livre-ci. Gomme ils ne savaient pas que les âmes sont immortelles, ou qu'au moins ils en doutaient, ils n'ont attribué ni au vice ni à la vertu que des peines et des récompenses temporelles. Tout le discours qu^ils font sur les deux chemins se réduit ou à la frugalité ou à la débauche. Ils disent que le cours de la vie humaine est semblable à un Y; que quand les jeunes gens sont arrivés à l'endroit où le chemin se divise en deux, ils échouent et doutent dans le quel ils doivent s'engager. S'ils trouvent un guide sage et fidèle qui les délivre de leur doute , et qui leur montre Iç bon chemin , c'est-à-dire que s'ils ont étudié ou la philosophie, ou l'éloquence, ou les belles-letres, ils s'adonneront à l'honnêteté et à la vertu; ce qui ne se peut faire sans une peine Incroyable. Que s'ils ne trouvent point de guides, ils s'engagent dans le chemin qui est à main gauche et qui parait le plus beau, c'est-à-dire qu'ils s'abandonnent à l'oisiveté et à la débauche qui leur senoèlent d'abord fort agréables ; et quand ils ont perdu leurs biens et leur réputation , ils vivent dans l'infamie et dans la misère. Voilà comment les deux chemins dont nous parlons n'aboutissent qu'au corps et à la vie présente selon les descriptions que les philosophes nous en ont laissées.
Peut-être que les poètes en auront parlé plus raisonnablement. Au lieu de tracer ces routes-là sur la terre, comme ont fait les philosophes, ils ont feint qu'elles étaient en enfer et se sont trompés en ce qu'ils ont proposé des chemins aux morts qui ne marchent plus. Les uns et les autres ont dit quelque chose de bien et de mal, et ont sans doute manqué, en ce qu'ils n'ont pas tous mis ces deux chemins dans la vie et ne les ont pas terminés à la mort. Nous les expliquons mieux quand nous assurons que l'un de .ces chemins mène au ciel et l'autre en enfer; c'est-àdire qu'il y a une vie éterndle promise aux ju^ tes et une peine étemelle réservée aux méchans. Je dirai comment ces deux chemins mènent l'un au ciel et l'autre à l'enfer. Je montrerai ces vertus que les philosophes n'ont point connues, et '|B proposerai leurs récompenses. Je parlerai
aussi des vices et des chàtimens qu^Os méritent Quelqu'un souhaiterait peut-être que je traitasse séparément des vertus et des vices ; mais ce sont des contraires qui ne se connaissent jamais mieux que par leur oppositiim mutuelle. Ils se suivent et paraissent tour à tour : quand la vertu entre, le vice se relire; quand le viee revient la vjertu s'évanouit. Les biens et les maux sont comme dans un combat perpétuel et se chassent réciproquement. On ne saurait éloigner le vice sans introduire la vertu , ni bannir la vertu sans rappeler le vice. La description que nous faisons de ces deux chemins est donc fort difKrente de celle qu'en font les philosophes. Nous mettons en tête de chaque chemm un guide immortel, avec cette différence que l'un préside aux vertus et est dans la gloire, au lieu que l'autre préside aux vices et est condamné aux supplices. Les philosophes ne mettent un guide qu'au chemin qui est à main droite; encore n'est-ce pas toujours le même! C'est le premier qui se présente pour enseigner quelqu'art louable, pour détourner de Foisiveté et pour exciter à la vertu. Ce guide ne montre le chemin qu'à des jeunes gens, parce que l'oi^ n*apprend les arts que dans la jeunesse. Nous ouvrons au contraire le chemin du ciel à des personnes de tout âge, de tout sexe et de toute condition; parce que Dieu qui est à la tète de ce chemin ne refuse l'immortalité à perscMme. Les diemins ne sont pas disposés de la manière que les philosophes les ont décrits; car étant directement opposés ils ne sont point fidèlement représentés par la figure de l'Y. Le bon chemiii regarde l'orient et le mauvais l'occident. Quiconque aura suivi la vérité et la justice jouira de la lumière de l'immortalité, au Ueu que ceux qui, trompés par le guide infidfle , auront préféré le vice à la vertu et le mensonge à la vérité, tomberont dans Tobscurité et dans les ténèbres. Je décrirai ici les propriétés de ces deux chemins.
IV. Il n'y a qu'un chemin que les gens de bien puissent tenir; ce chemin mène non aux GhampsÉlysées, comme l'ont dit les portes; mais à la r^ion la plus élevée de l'univers. Il y a un autre chemm, à main gauche, qui mène au lieu destmé pour le châtiment des crimes et aux enfers. Cest le chemin du calomniateur qui par les superstitions qu'il a inventées détourne les
LACTANCE
hommes du salut et les engage dans la damna* tioD. Ce chemin paraît d'abord large , uni , paré de fleurs et de fruits. Dieu a mis à rentrée tout ce que le monde prend pour des biens : les ri* chesses, les honneurs, le repos, les plaisirs; mais il y a mis aussi Tinjustice , la cruauté, Torgueil, la perfidie, la débauche, la discorde, rignorance, le mensonge , la folie et les autres vices. Lissue est disposée de telle sorte que, quand on approche de la fin, on ne peut plus retourner sur ses pas, on perd de vue les beautés dont on avait été charmée d'abord, et on ne reconnaît que Ton a été trompé qu'au moment où Ton tombe au fond d'un précipice. Gela veut dire que quiconque, s'étant laissé enchanter par la beauté des créatures, s'arrête à en jouir et se détourne du créateur, sans prévoir ce qui doit arriver après la mort, tombera dans Fenfor où il souffrira un châtiment étemel.
Dieu a fait au contraire le chemin du ciel inégal et raboteux. Il Ta bordé d'épines qui piquent et qui déchirent. Il Ta embarrassé de cailloux et de rochers sur lesquels on ne saurait marcher sans se blesser les pieds et sans être en danger de tomber. Il y a placé la justice , la tempérance , la patience, la foi, la chasteté, rabstinenoe , la concorde, la science , la vérité, la sagesse, et les autres vertus ; mais il y a aussi placé avec elles la pauvreté , l'infamie , le travail , la douleur et toutes sortes d'amertumes. Gela veut dire que quiconque porte ses espérances au delà des choses présentes , et prétend à la possession des biens éternels , sera privé des biens temporels, et fera plus à son aise le voyage de cette vie. En effet , ceux qui sont chargés de richesses et suivis d'un train nombreux et d'un superbe équipage , ne sauraient jamais entrer dans le chemin étroit que nous décrivons. Les méchans n'ont point cette incommodité. Tout leur réussit , parce que le chemin où ils marchent est large et a beaucoup de pente. Les gens de bien ont plus de peine parce que leur chemin est étroit et difficile. Ils sont exposés an mépris, à la raillerie et à la haine. Tous ceux qui sont entraînés par les voluptés et par leurs passions ont de la jalousie contre ceux qui ont été assez heureux pour acquérir la vertu et pour se mettre en possession d'un si grand avantage dont les autres sont privés. Les gens de bien seiont dans la pauvreté et dans l'infamie ; ils
seront exposés aux injures et aux outrages , et souffriront tout ce qu'il y a de plus Acbenx et de plus rude ; mais s'ils conservent la patiencse jusques à la fin , an milieu de tant de htiguei, ils recevront la couronne.
Voilà les deux chemins que Dieu a tracés an hommes. Il a mis dans l'un et dans Taotre des biens et des maux; mais il ne les y a pas mb selon le même ordre. Il a fait voir dans Ton do maux temporels et ensuite des biens étemels, et cet ordre est sans doute le meillear. 11 a bit voir dans l'autre des biens temporels et ensniie des maux étemels , et cet ordre est le plus misérable et le plus funeste qu^on se puisse imaginer. Quiconque choisira des maux présens avec la justice possédera des biens plus stables et plus solides que ceux qu'il aura méprisés, ai lieu que celui qui aura préféré les biens présem à la justice tombera dans des maux plus dangereux et plus terribles que œux qu'il aors tâché d'éviter. Une vie aussi courte que ceOe que nous menons ici-bas ne saurait avoir de biens ni de maux qui soient de longue dorée. Mais l'autre vie ne finissant point , les biens ou les maux qu'elle renferme ne peuvent finir non plus qu'elle. Les biens de courte durée sont suivis de maux qui n'ont point de fin , et les maux de courte durée de biens qui n'ont point de fin non plus. G'est pourquoi chacun , ayant la liberté de choisir ou les biens ou les maux qui sont proposés , doit considérer mûrement s'A ne lui est pas beaucoup plus avantageux de souffrir des maux de peu de dur^ pour acquérir des biens qui n'ont point de fin, qoe de s*atiirer des maux qui n'ont point de fin , pour avor voulu jouir de biens de peu de durée. Lorsque l'on est engagé dans une guerre, il en faut supporterlesfatigues,dans l'espérance de goùtff un jour les fruits de la paix. Il faut souffrir li faim et la soif, le froid et le chaud. Il faut veiller, coucher sur la terre , essuyer toutes sortes de dangers pour défendre sa famille, sa maison et ses proches, et pour pouvoir jouir ensuite de quelque repos. Ceux qui préfèrent en ces rencontres l'oisiveté au travail s'exposent à de grands malheurs. L'ennemi survient et les surpread hors d'état de se défendre; il porte le ravage sv leurs terres ; il pille leurs maisons ; il emmËoe leurs femmes et leurs enfàns, et il les tue on ks prend eux-mêmes. Pour éviter ces malbeurs, i
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE VI
Faut se priver de commodités passagères. Il en Faut user à peu près de la même sorte durant i:el te vie. Dieu a voulu qu'elle fût pleine de combats, et nous a suscité des ennemis pour exercer notre valeur. Il faut renoncer au repos et au plaisir de peur d'être surpris ; il faut être perpétuellement sur ses gardes, répandre son sang, et supporter les plus grandes fatigues avec d'autant plus de joie que notre général nous en promet une récompense étemelle. Puisque les soldats qui combattent sous les enseignes des princes qui ne sont que des hommes entreprenent d'extrêmes travaux pour gagner des biens qu'il est plus aisé de perdre que de gagner, nous ne devons refuser aucun travail pour gagner un bien que nous ne pouvons plus perdre dès que nous 1 avons obtenu. Dieu qui nous a destinés à la guerre , veut que nous soyons toujours sous les armes, et que nous veillions sans cesse , et pour éviter les pièges de notre ennemi et pour repousser ses efforts. Il nous attaque comme un expérimenté capitaine par divers moyens, selon la connaissance qu'il a de nos inclinations et de nos mœurs. H excite dans le cœur des uns un désir insatiable des richesses, qui sont comme des liens qui les embarrassent ; il allume en d'autres le feu de la colère, pour les détourner du service de Dieu et pour les porter à la vengeance. H en plonge d'autres dans les voluptés, afin qu'ils ne songent plus à la vertu. Il inspire l'envie à d'autres, afin qu'étant rongés par cette malheureuse passion, ils fassent leur tourment du bonheur de ceux qu'ils haïssent. II en remplit d'autres d'ambition, afin qu'étant élevés aux dignités ils donnent toutes leurs pensées aux fonctions publiques , et ambitionnent de voir les années marquées de leur nom <? n y en a quelques-uns qui forment de plus vastes projets, qui méditent de rendre leur autorité perpétuelle et d'opprimer la liberté de leurs concitoyens. Quand Dieu trouve des personnes qui se jettent dans la piété, il les jette dans la superstition. Il éblouit par le vain éclat d^une fausse philosophie ceux qui recherchent la sagesse, et les aveugle de telle sorte qu*ils ne peuvent jamais voir la vérité. Voilà comment il ferme tous les passages par où l'homme pourrait arriver au salut; voilà comment il se réjouit
^ La comsuk donnaient leur Bom à rannée de leur consulat.
de nos erreurs et de nos égaremens. Cependant comme Dieu souhaite que nous le puissions vaincre , il nous éclaire d'un rayon de sa lumière et nous fortifie d'une vertu céleste dont je me trouve obligé de parler en cet endroit.
V. Avant que de faire le dénombrement des vertus, lien faut donner une définition plus exacte que celle des philosophes , et marquer précisément quelle est la fonction et l'emploi de la vertu. Les hommes n'en ont gardé que le nom et en ont perdu toute la force. Lucilius a renfermé en peu de vers tout ce qu'ils ont coutume d'en dire. J'aime mieux les donner ici, que d'être aussi long et aussi verbeux que je le serais, si je voulais rapporter les opinions diverses et les réfuter. Voici donc comment il parle:
La Terla, mon cher Albin , cootiile à oonnallre le Jotli prix de chaque chose , à sarolr ce qai est propre à rhomme ' ou ce qui lui est contraire , ce qui lui est utile et hoonèle, on œ qui lui est pernicieux et honteux. La Terlu consiste à se régler soi-même et à mettre des borues à ses désirs et à set richesses. Elle consiste à rendre des honneurs et des respects i ceux qui les méritent. Elle consiste à se déclarer ennemi des méchans et ami des gens de bien.Elle consiste k servir sa palrw et ses proches , et ensuite i prendre soin de soi-même.
Gcéron , suivant Panétius, stoïcien , a tiré de ees définitions de Lucilius tous les devoirs de k vie civile, et les a renfermés en trois livres. Nous en découvrirons incontinent toute la fausseté, et ferons voir en même temps combien nous sommes obligés à Dieu de la bonté qu'il a eue de nous révéler la vérité. Il dit que la vertu consiste à savoir ce qui est bien ou mal, honnête ou honteux, utile ou inutile. Il pouvait épargner quelques paroles, et se contenter de dire: que ta vertu consiste à savoir le bien et le mal, puisque rien ne peut être utile ni honnête qu'il ne soit bon, comme rien ne peut être inutile au bonheur qu'il ne soit mauvais , amsi que les philosophes en conviennent, et qne Gicéron le prouve dans le troisième livre du même ouvrage. La science ne peut être une vertu, puisque ce que nous savons nous vient de deliors, au lieu que la vertu est au dedans de celui qui la possède. La science est une faveur que nous fiiit celui qui nous enseigne, et que nous recevons en l'écoutant La vertu nous est propre , et consiMfe dans la volonté que nous avons de faire le bien. Gomme il ne servirait de rien dans un voyage de savoir le chemin si Ton n'avait ta force de marcher, il ne sert de rien dans la mo«
LACTANCR
rate de oonnaltre le bien si Ton n'a la verta de le pratiquer. La plupart de ceux qui pèchent ont une connaissance « quoique imparfaite, du bien et du mal; ils reconnaissent leurs fautes, çt c'e$t pour cela qu'ils tâchent de les cacher. Ils ne se trompent pas en prenant le mal pour le bien ; mais ils sont emportés par le mouvement déréglé de leurs désirs, auxquels ils n'ont pas la vertu de résister. Ainsi il est clair que la science du bien et du mal est différente de la vertu. L'une peut souvent être sans l'autre, comme la science a été sans la vertu dans la plupart des philosophes. Puisque c'est une faute de ne pas feire le bien que Ton connaît, le dérèglement de la volonté qui s'est opposé aux lumières de l'esprit sera puni avec très-grande justice. La vertu ae ecmsiste donc pas à savoir |e bien et le mal , mais i foire le bien et à ne pas faire le mai. On ne doit pas séparer pour cela la science de la vertu ; il fiint que la scienee précède, et que la vertu suive. La connaissance ne sert de rien si elle n'est suivie de l'aetioo. Horace a mieux défini la vertu quand il dit:
Vlff «Ntttolc à éf ttcr le fin , «t k premier dearS de la fafeue m de t'étoianer de la loUe.
La hute qu'il a Mte est de ne l'avofar expliquée que par opposition à son contraire, comme ai , pour faire entendre ce que c^eat que le bien , il avait dit : le bien est ce qui n'est paa mal. Si JMgnore ce que c'est que la vertu , j'ignore aussi ce que c'est que le vice. J'ai besoin que l'on m'explique l'un et l'autre. Faisons donc ce que ee poCte n'a pas (bit , et disons que : «être vei^ tueux,c*est réprimer sa colère,modérer ses désirs, dompter ses passions; et cela même c'est éviter le vice , n'y ayant presque aucune action vicieuse qui ne procède de quelques-unes de ces causes. » En effet , si on avait arrêté tous les moovemens de cette passion impétueuse que l'on appelle la colère, on aurait prévenu en même temps les querelles et les différends, parce que nul n'aurait Il pensée de nuire ni de tendre des pièges à un autre ; si les désirs injustes éuient r^fanés, on n'exercerait plus de brigandages sur mer ni sur lerre , en ne lèverait plus de iroopea pour piller et pour enlever le bien d'autrui; si le feu de la TOlupté était assoupi , tout sexe et tout âge garderait la chasteté, et persome ne ferait ni ne aouffrirait d'Infamie ) ainai k vie humaine serait exempte de crimes, si la vertu avait réglé
les passions. Le principal devoir de la verd consiste à s'abstenir de pécliipr. Pour s*en abst^ nir, il est nécessaire de connaître Dieu , pam que, faute de connaître le principe des yertos, on tombe insensiblement dans le vice et sus s'en apercevoir. Pour exprimer plus distincte ment les caractères particuliers de la science et de la vertu, nous pouvons dire : que le propre de la science est de connaître Dieu, et le propre de la vertu de l'honorer ; et c'est aussi d*où la sagesse et la justice dépendent.
VL J'ai lait voir, si je ne me trompe , que b vertu ne consiste pas à connaître le bien; j'ai montré ensuite ce que c'est que la vertu , et en quoi elle consiste. Il ne me reste plus qa'à prouver en peu de paroles que les philosophe n'ont point su ce que c'est que le bien ni le mal, quoique je l'aie déjà prouvé en quelque sone dans le troisième livre, lorsque j'ai parlé du souverain bien. 11 est certain que ceux qui n*oot pas connu le souverain bien, n'ont pa ooonalut ni les autres biens ni les maux. Gomment aoraient-ils vu de faibles ruisseaux, puisqu'ils n ont pas vu la source? Dieu est la source des biens, au lieu que l'ennemi de son nom est la source des maux. Voilà les deux principes d'où les biem et les maux procèdent. Les biens , qui prooèdeot de Dieu, ont cela de propre, qu'ils peuvent procurer l'immortalité, qui est le souveraîa bien. Les maux, qui procèdent de l'autre prindpe, ont cela de propre, qu'ils détournent Tâme du ciel, qu'ils rattachent à la terre « et lui font mériter un supplice étemel , qui est le sonvenia mal. Il est donc clair que ces philosophes , qn ne connaissaient ni Dieu ni son ennemi, ont ignoré ce que c'est que le bien et le mal ; îboot rapporté tous les biens au service du ccMps qui est si4et à la mort, et à l'usage de cette vie qui est si courte, et n'ont jamais été plus avant. Les préceptes qu'ils donnent se termioent à la terre et au corps qui est tiré de h terre et qui sert de proie à la corruption ; ils ne contiennent que les moyens d'acquérir des richesses on de ks accroître, de parvenir aux bcmneurs, aox digmtés, de se mettre en crédit, et d'usurper r»itorité et le pouvoir, ce qui ne regarde que k temps.yoilà pourquoi le poète a dit : que la vertu consiste à savoir de quelle manière on doita^ quérir du bien, et comment on en doit oser quand ~ on en a acquis.Les hommes prescrivent des r^les
INSTITUTIONS DIVINES - LIVRE VI
par où Ton peut augmenter son bien , parce qu*ila voient que plusieurs manquent en ce point, et font fort mal leurs affiiires; mais ce n'est pas là la vertu dont la pratique est proposée au sage. La vertu ne consiste point à amasser des ricbesses, puisque ni leur acquisition, ni leur possession ne dépendent de notre liberté, et que les roéchans y réussissent mieux que les gens de bien. La vertu n*a garde de s^abaîsser jnsqu*à poursuivre des choses qu'elle méprise ; elle ne quittera pas les trésors incomparables du ciel , auxquels elle est attachée par ses pensées et par ses affections , pour courir après Tombre du siècle. Elle s'occupe principalement à rechercher des richesses que Tinjustice des hommes ol la rigueur de la mort ne nous peuvent ravir. Cest pourquoi ce qui suit dans le discours de Lucilius est véritable : que la vertu consiste à connaître quel est le juste prix des richesses. Le sens de ces vers est presque le même que celui des précédens; mais ni Lucilius, ni aucun philosophe n'a pu savoir quel est ce prix. Ce poète et tous ceux qu'il a imités ont cru que, pour fiiire un bon usage des richesses que Ton possède, il n'y a qu'à avoir de la modération , ne point faire de festins trop magnifiques, et ne point dissiper son bien en dépenses superflues ou honteuses. Quelqu'un me demandera peut-être si je nie que ce soit une vertu que d'en user de la sorte. Je ne le nie pas, car si je le niais, il semblerait que j'ap|Ht)uve le désordre; mais je nie que ce soit là la véritable vertu. Cest une vertu qui n'a rien de céleste, qui rampe toujours sur la terre, et qui ne s'élève jamais au-dessus. Lorsque j'expliquerai les devoirs de la piété, je ferai voir quel est l'usage légitime des richesses. Ce que Lucilius ajoute n'est nullement conforme à la vérité ; car se déclarer l'ennemi des méchans ou le protecteur des gens de bien, est quelque chose de commun aux gens de bien et aux méchans. Il y en a plusieurs qui , par le désir de parvenir aux grandes charges, affectent de se mettre en réputation d'une rare probité; ils font pour cela quantité d'actions que font aussi les personnes de vertu, et les font avec d'autant plus d'ardeur et d'autant plus d'éclat, qu'ils ne les font qu'à dessein de tromper. Piôt à Dieu qu'il fût aussi aisé d'être homme de bien qu'il est aisé de fiiire semblant de Fêtre. Lorsque ces personnes-là sont arrivées an comble
des honneurs où elles aspiraient , elles cessent de se contraindre et de se déguiser, et laissent paraître toute la corruption de leur cœur ; elles violent les plus saintes lois avec la dernière impudence ; elles enlèvent le bien d'autrui et persécutent les gens de bien , dont elles se vantaient auparavant d'entreprendre la protection; elles rompent les degrés par où elles sont montées aux dignités, afin que les autres ne puissent les suivre. Supposons néanmoins ici qu'il n'appartient qu^à un homme de bien d'entreprendre de protéger les geçs de bien. Il est moins fiicile à exécuter qu'à entreprendre ; car quand on est engagé une fois dans le combat , on n^a pas entre les mains la victoire, qui n'est qu'en celles de Dieu. Les méchans sont quelquefois en plus grand nombre et en meilleure intelligence que les gens de bien , de sorte qu'il ne faut pas moins de bonheur et de force pour les vaincre. Qui ne sait que la victoire ne s'est pas toujours déclarée pour la justice? Le mauvais parti a souvent été le plus fort, et c'est de là qu'est venue Toppression de la liberté publique et l'établissement de la tyrannie. L'histoire est toute remplie d'exemples de ce que je dis. Je me contenterai d'en rapporter un : Pompée voulut défendre les gens de bien et prit les armes pour la république, pour le sénat et pour la liberté; mais ayant été vaincu avec la liberté qu'il défendait, il eut la tète tranchée par la perfidie des eunuques de la cour d'Egypte , et fot jeté sans' sépulture. La vertu ne consiste donc ni à se déclarer l'ennemi des méchans ou le protecteur des gens de bien, puisqu'elle ne peut être ex{)osée à l'incertitude des événemens. La vertu consiste à regarder les avantages de notre patrie comme nos propres avantages. En effet , si l'on avait ôté la bonne intelligence d'entre les hommes , il n'y aurait plus de vertu. Les avantages de notre pays ne tendent -ils pas au dommage de nos voisins ? Pouvons-nous étendre nos firontières sans les chasser de leurs terres ou sans les assijyettir à notre domination? Ge n*est pas là une vertu, c'est le renversement de toute vertu; c'est briser la société humaine, bannir l'innocence et la justice qui ne peut demeurer au milieu des armes et qui se retire au bruit de la guerre. C'est avec grande raison que Gicéron a dit : que ceux qui avouent qu'il fout avoir égard à ses oondtoyena et ne pofait se soucier des
LACTANCE
étrangers, rompent b société du genre humain et anéantissent en même temps la bonté , la libéralité et la justice. Garde-t-on la justice dans le temps que Ton nuit à quelqu'un, qu'on le hait, qn'onledépouilie^qu*on le tuePCest cependant ce que font ceui qui s'eflbrcent de procurer les avantages de leur pays. Us ne savent pas seulement ce que c'est qu'un avantage; ils s'imaginent qa'il n'y a rien d'avantageux, d'utile ni de commode que ce que l'on peut tenir entre les mains, si toutefois on y peut tenir ce que Ton en peut arracher. On élève jusqu'au ciel, par des louanges excessives, ceux qui procurent ces avantages à leur patrie , c'est-à-dire ceux qui remplissent le trésor public des richesses des villes mises à feu et à sang et des dépouilles des nations vaincues, et on se persuade qu'ils sont montés au comble de la vertu. Cette erreur n'est pas seulement soutenue par la multitude, elle est autorisée par les philosophes. Lorsqu'ils traitent des devoirs des personnes qui sont engagées dans la profession des armes, ils ne règlent pas leurs sentimens sur la justice ou sur la vertu ; ils les rapportent à l'usage de la vie présente, qui est fort différent de la vertu, comme tout le monde peut le reconnaître et comme Gicéron le déclare en termes exprès. « Nous ne concevons , dit-il , aucune image fidèle et sincère du droit et de la justice; nous n'en avons que l'ombre, ou pas même l'ombre : il serait à souhaiter que nous eussions du moins cette ombre qui nous représenterait quelque trait de la vérité. » Ce n'est donc que rimage de l'ombre que les philosophes ont prise pour la justice. S'ils n'ont pas la justice , ont-Os la sagesse? Gicéron avoue sincèrement qu'ils ne l'ont point. «Lorsque, dit-il, on appelle Fabricius généreux, ou Aristide juste, on cher- . che des exemples, et on propose l'un de ces anciens comme un modèle de courage et l'autre comme un modèle d'équité; car aucun d'eux n'a possédé en effet la sagesse dans la perfection dont nous tAchons de former ici l'exemple. Caton et Lelius n'ont pas été sages, bien qu'on leur en ait donné le nom. Les sept , tant vantés par la Grèce, ne l'ont pas été non plus. Ils n'ont en qu'une vaine apparence de sagesse, fondée seulement sur l'habitude qu'ils avaient de s'acquitter plus exactement que le peuple des devoirs ordinahres de la vie civile.» Voilà donc des philosophes sans sagesse • et ccmx qui
paraissent justes sans justice; mais les descriptions que l'on iâit de ces vertus nous imposent, parce que, pour connaître la vertu , il fout avoir la justice et la sagesse. Or nul ne les a s^U ne les a reçus de Dieu même.
VII. Ceux qui n'ont été mis au nombre des sages que par une erreur et une surprise qui ett maintenant reconnue et avouéede tout le monde, ont été trompés par des fausses apparences et n'ont embrassé que des ombres et des fiintômes. La voie trompeuse qu'ils ont suivie a divers détours qui sont formés comme par les caprices des opinions et des sectes dans lesquelles flsse sont égarés. Car, comme le chemin de la sagesse a quelque apparence de folie, ainsi que je Tai fait voir dans le livre précédent , le chemin de la folie a aussi quelque apparence de sagesse, qui est conservée par ceux qui ont a&sez de lumières pour découvrir la folie du peuple. Si ce chemin a des vices manifestes, il a aussi quelque image de la vertu ; s'il a des injustices que l'on ne saurait déguiser, il a aussi une ombre de justice que Ton ne saurait s'empêcher d'apercevoir. Gomment leguide infidèle qui est à la tète pourrait-il y engager une si prodigieuse multitude , s'il n'y semait des attraits capables de b tromper? Dieu ne désirant pas découvrir les mystères, a placé à l'entrée de son chemin des choses que les hommes ont méprisées,à cause de quelque sorte de bassesse ou d'infaimie dont elles leur paraissaient mêlées , afin que s'éloignant de la sagesse et de la vérité qu'ils cherchaient sans aucun guide, ils tombassent dans les maux qu'ils auraient bien voulu éviter. Le guide trompeur qui est à l'entrée du chemin de la mort montre plusieurs détours à ceux qu'il ^'cot perdre, soit à dessein de leur persuader qu'il sait iàire la différence du bien et du mal, de b vérité et du mensonge , ou en effot par la seule raison que les mêmes vertus ne sont pas propres indifKremment à toutes sortes de personnes, et que comme il y a plusieurs dieux, 0 y a ausa plusieurs moyens de se perdre en les honorant Ce guide ne mène pas les débauchés par le même chemin par où il mène ceux qui semblent conserver quelque sorte de retenue et d'humilité. Il mène les ignorans par un autre chemin que les savans, les lâches par un autre que ki courageux , le peuple par un autre que les phifosophes. Le chemin par où il mène Vs phib-
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE VL
«ophes est encore divisé par des routes particulières ; car il détourne un peu du grand chemin ceui qui n'ont pas d*aversion des voluptés et des richesses, et il tratne à travers les précipices ceux qui font profession de mépriser les biens de la terre et de ne chercher que h vertu. Ces sentiers-là semblent un peu plus écartés que le grand chemin; mais il n'y en a aucun qui n'y ramène. Le guide qui avait séparé les philosophes d'avec le peuple et les savans d'avec les ignorans, les rassemble tous à la fois et les réunit dans le culte des faux dieux pour les égoi^er du même fer, et pour les faire périr dy même genre de mort.
Le chemin de la vérité, de la sagesse, de la vertu et de la justice est unique. Nous y marchons du même pas, et dans la même disposition de cœur, parce que nous n'y servons que Dieu, le seul objet de notre culte. Ce chemin est étroit parce que la vertu est une faveur qui n'est pas accordée à tout le monde. Il est droit et rude, parce que la vertu est assise sur une hauteur où Ton ne saurait monter sans peine.
VIII. Les philosophes cherchent ce chemin sans le trouver, parce qu'il n'y a sur le terre aucun vestige par lequel on le puisse reconnaître. Ils s'égarent comme sur une vaste mer où ils n'ont point de pilote. Il faut chercher ce chemio sur la terre de la même sorte que les pilotes cherchent le leur sur la mer, en regardant le ciel et en observant les astres ; c'està-dire, pour parler plus clairement , que ceux qui désirent marcher dans le chemin de la vie doivent suivre Dieu et non les hommes , l'adorer lui seul et non les idoles , rapporter toutes leurs actions à leur àme et non à leur corps, tendre à la vie éternelle et non à cette vie passagère. Si vous levez les yeux au ciel et que vous preniez le soleil pouf le guide de votre navigation, cette lumière spirituelle qui remplit l'esprit d une plus vive splendeur que celle dont le soleil visible éclaire l'univers, vous conduira sûrement au port de la vertu et de la sagesse. Il faut pour cela recevoir la loi de Dieu que Cicéron a décrite dans le troisième livre Des Lois, dans des termes si excellens que j'aime mieux les lui emprunter que d'en chercher d'autres qui seraient peut-être trop diffus et n'auraient pas la même force, a La véritable loi c est la raison droite et conforme à la nature , qui est
répandue dans le cœur de tous les hommes, qui est uniforme, stable et étemelle, qui commande le bien et qui défend le mal. On ne peut ni s'y opposer, ni y déroger, ni Tabolir. Ni le sénat ni le peuple n'en peuvent accorder aucune dispense. Il n'en faut point chercher d'explication ni de commentaires. Il n'y en a point une pour Rome et une autre pour Athènes, une pour le temps présent et une autre pour le temps avenir. Elle sera toujours la même, et dans tous les tempselle gouvernera tous les peuples. Celui qui l'a inventée et publiée est un législateur, un seigneur et un Dieu éternel, duquel on ne peut s'éloigner sans se perdre et auquel on ne saurait désobéir sans renoncer à sa propre nature, ce qui serait un châtiment fort terrible quand même on pourrait éviter les autres.» Y a-t-il quelqu'un, quelque bien informé qu'il soit des mystères de notre religion , qui pût trouver des termes plus propres à parler de la loi de Dieu que ceux que cet auteur a employés, bien qu'il fût fort éloigné de la vérité? Pour moi, je me persuade que ceux qui la publient de cette sorte sans la connaître sont inspirés de Dieu. Si Cicéron avait aussi bien expliqué les préceptes de cette loi qu'il en a découvert l'origine et le pouvoir, il aurait rempli le devoir non d'un philosophe, mais d'un prophète. Puisqu'il ne l'a pas fait, c'est à nous, qui avons reçu cette loi de la main du Seigneur souverain, de la puissance duquel relèvent tous les peuples de l'univers; c'est à nous, dis-je, à tâcher de le foire. IX. Le premier commandement de cette loi est de connaître Dieu et de n'adorer que lui. En effet, quiconque ne connaît pas son créateur et Fauteur de son àme, ne mérite pas le nom d'homme. Ne connaissant pas Dieu, il s'abaisse jusqu'au service des ido]es,qui est le plus grand de tous les crimes. Cet éloignement de h source de la vérité et de la justice ne peut porter qu'an mensonge et au pédié ; car quand ceux qui ne savent pas la loi de Dieu auraient de bonnes intentions, ils prendraient les lois de leur pays pour des lois véritables, bien qu'elles ne soient point établies sur le fondement de la justice. Car d'où vient la diversité si prodigieuse des lois qui se rencontrent par tout le monde, si ce n'est de ce que chaque nation a établi celles qu'elle a jugé être les plus avantageuses à ses intérêts. Or on sait combien l'intérêt est contraire à la
LAGTANCS.
justice, et cm ne le reeonnatt que trop par la pratique desBomaina qui, en déclarant la guerre à leurs ToisinSi et en leur fiiisant les dernières violences avec quelque formalité de justice, ont enlevéleursbienset usurpé Fempirede Tunivers. Tous ces peuples s'imaginent observer la justice quand ils ne font rien qui soit contraire à la disposition de leurs lois , bien que pour Tordinaire ils ne se tiennent dans les bornes du devoir que par Tappréhension du châtiment.
Supposons néanmoins qu'ils obéissent aux lois par leur inclination et par un pur mouvement de leur liberté , montrent*iIs le titre d*exacts observateurs de la justice, pour avoir déféré à des lois inventées par des hommes qui ont pu se tromper, et qui ont peut-être été fort iigustes? On doit mettre en ce rang-là les auteurs des lois des Douze Tables, qui se sont accommodés au temps, et qui ont travaillé pour le bien pu- Mie Il y a donc une grande difFérence entre le droit civil , qui change selon le génie des peuples, et la justice, qui est simple , unique et uniforme , et qui ne peut plus être ignorée que par ceux qui ignorent Dieu d où elle procède comme de son principe. Demeurons d'accord que quelqu'un peut acquérir de véritables vertus par les forces de sa nature , tel que l'on dit que fut autrefois Gimon l'Athénien , qui distribuait de l'argent à ceux qui en avaient besoin , qui invitait les pauvres à manger avec lui , et qui doDuait des habits à ceux qui étaient nus. Il Faut pourtant avouer que si la connaissance de Dieu, qui est le premier et le plus nécessaire de tous iei biens , lui manque , ses vertus seront inutiles, et la peine qu'il aura prise pour les acquérir ne lui servira de rien. Sa justice ressemblera à un corps qui , bien qu'il ait tous ses membres dans la disposition où ils doivent être, n'a point de vie ni de sentiment, parce qu'il n*a point de tète. Ces membres-là n'ont que la figure extérieure et n'ont aucun usage, comme la tète n'a aussi aucun usage quand elle est séparée des membres. Celui qui ayant la connaissance de Dieu vit dans le crime, ressemble à une tète qui n'a point de corps : il a le principal et le plus nécessaire , mais il n'en tire aucun Fruit , parce qu'il n'a pas les vertus qui sont comme les membres et les organes sans lesquels il ne peut faire de fonction. Pour donner au corps spirituel dont nous parlons la vie et le sent*
ment, et pour mettre la dernière main àlliomnie intérieur, il fiiut que les vertus, qui sont oomme autant de membres, soient jointes à la connaissance de Dieu , qui est comme la tète qui leur communique la vie. La tète est le principe des seniimens et du mouvement Bien qu^elle ne puisse vivre quand elle est séparée de ses membres , elle peut se passer de plusieurs. (Test un défaut que de manquer de quelques-uns:
mais avec ce défaut on ne cesse pas de Tîvre: (Test une image de l'état où se trouvent cen qui , bien qu'ils connaissent Dieu , ne laissent pas de commettre quelque péché. Dieu pardonne ces péchés-là ; mais il ne pardonne point Tinfidélité de ceux qui ne connaissent pas son nom. On peut vivre lorsqu'on a perdu quelques meuh bres , mais on ne peut vivre lorsqu^on n*a plus de tète. Ainsi, quelque vertu que semblent avoir les philosophes , il est certain qu'ils ne savent rien. Leur vertu et leur doctrine n'ont point de principe , puisqu'ils ne connaissent pas Dieu , qui est l'unique principe de toute doctrine et de toute vertu. Quiconque ne le connaît point est aveugle quoiqu'il voie , et sourd qaoiquH entende, et muet quoiqu'il parle; maïs dès qo'il commencera "à le connaître , il commencera aussi â voir, à entendre et à parler. Il commence alors à avoir une tête qui est le siège des sens, et où sont les yeut , les oreilles et la langue. Celui-là voit, qui reconnaît par les yeux de l'esprit la vérité, qui est Dieu même; celui-là entend, qui reçoit les commandemens de Dieu au fond de son cœur; celui-là parle, qui publie la grandeur et la majesté de Dieu. Ainsi celui qui ne connaît point Dieu est sans doute un impie ; et toutes les vertus qu'il croit avoir se trouvent ensevelies sous les ténèbres dont le clie> min Funeste où il marche est couvert. Cest pourquoi personne ne doit se glorifier de ses vertus vaines ou inutiles, parce quil est non-seulemenl misérable , puisqu'il se prive des avantages de la vie présente, mais encore extravagant, puts^ qu'il entreprend en vain de grands travaux. En effet, sans l'espérance de l'imiiiortalité que Dieu procure à ceux qui le servent dans notre religion, et que nous attendons comme la seule récompense de la vertu, c'est une occupitioo déplorable de travailler pour acquérir des vertusqoi ne produisent que des peines et des misères. Si la vertu consiste à supporter courageusement b
INSTITUTIONS DIVINES. - LIVRE VL
6ftS
irreté, le bannissement, la douleur et la mort, le peuple preîid piour des maux insupportapourquoi lesphiloaopbes assurent-ils qn^elle loic être recherchée que pour elle-même? 36 qu'au lieu de mener une vie tranquille mmode , ils prennent plaisir à souffrir des tions et des traverses qui ne leur sehrentde ^ Si les âmes sont sujettes â la mort , et si irtus s'éranooissent en mène temps que le 1 se résout en pourriture, pourquoi reAi- 3s-nous de jouir des Mens que Dieu nous nte en cette yîe, et pourquoi nous dédais-nous noos*mèmes méconnaissans de mté ou indignes de sa faveur ? H est vrai our posséder ces biena-lâ, il iaut commettre imes ;car quand on demeure dansles bornes ^ertu et de la justice, ou n'a que de la pau- Ge n*est donc pas être sage que de se ' des biens dont les autres jouissent en cette préférer à ces biens-là les travaux, les touret les misères , sans pouvoir espérer aucun avantage plus considérable. Que s'il fout
isser la vertu par la raison que marquent \ que celle du corps; et Lucrèce ne s'est pas
lilosophes, qui est que l'homme est né pour érir, il faut sans doute être consolé par rance de quelque récompense au milieu itigues et des misères où engage la pourie la vertu. Elle ne passerait jamais pour n , si elle n'était suivie de quelque douceur mpérât son amertume. On peut dire de la sorte que, si la privation des biens présens
comme compensée par la jouissance de les autres biens, il n*y aurait pas de pruà s'en priver. Or il n'y en a point 'd'autres ax de la vie étemelle, comme je Tai fait iiis le troisième livre de cet ouvrage. Il ue Dieu, qui nous a proposé la vertu, qui utsse donner celle vie étemelle en récom-
Notre principal devoir est donc de le tre et de le servir; l'unique espérance de mlut est fondée sur ce devoir : e'est le r degré de la sagesse de savoir qui est éritable père, de Thonorer et de lui obéir >ut le soin et toute la soumission dont ouvons être capables, iprès avoir parlé des devoirs qui sont dus , je dirai quelque chose de ceux qu'il faut
à l'homme, bien que ceux que Ton rend ime retournent en quelque sorte à Dieu , e llionirae est son image. Le premier
devoir de la justice nous attache à Dieu, et le seeottd nous attache à lliomme : le premier s'appelle reUglon et le second humanité. Cette première vertu est propre et particulière aux justes etàux serviteurs de Dieu. Il n'a pas donné la sagesse aux bêtes, mais sulement des armes pou^leurdéfiense. Au contraire, ayant fiiit naître niomme nu et ftible, il lui a donné la sagesse pouf éviter les peines et pour se garantir des disgrâces; mais il lui a donné en même temps l'humanité pour aimer, pour secourir et pour défendre les autres hommes : c'est le lien de toute société, que nul ne peut rompre sans se rendre coupable d'un parricide. Nous sommes tous unis de parenté, puisque nous sommes tous descendus du premier homme que Dieu avait fbrmé, et ainsi on ne peut sans crime haïr un homme, quand même il serait coupable. Cest pour cela que Dieu nous a défendu d'entretenir ni d'inimitié, ni de haine. De plus, nous sommes tous frères, puisque nos âmes ont été l'œuvre de Dieu. Cette union est plus étroite et plus sainte
trompé quand il a dit que nous sommes tous originaires du ciel et tous descendus du même père. Il fiiut donc regarder comme des bêtes bronches ceux qui, s'étant dépouillés de tout sentiment d'humanité, volent les hommes, les tourmentent et les font mourir. Dieu veuf que nous entretenions si religieusement cette union fraternelle, qu'il nous défend de faire du mal à personne et nous commande de faire du bien à tout le monde. Il explique ce que c'est que de faire du bien, en disant : que c'est assister nos frères dans le besoin et leur donner de quoi vivre quand ils sont dans la pauvreté. CTest pour cela que Dieu a ordonné que nous vécussions en sociélé et que nous considérassions en chaque personne la nature qui nous est commune. Nous ne méritons pas d^être assistés si nous refusons d'assister les autres.
Les philosophes n'ont laissé aucuns préceptei sur ce sujet, et ayant été éblouis par Téclat d'une hausse vertu, ils ont ôté à l'homme la miséricorde , et accra les maladies qu'ils promettaient de guérir. Bien qu'ils demeurent d'accord qu'il faut entretenir le lien de ta société civile, ils le rompent par la rigueur inflexible qu'ils attribuent à la vertu.
Je réfuterai en cet endroit l'erreur de ceui
LACTANCE
qui croient quMl ne faut rien donner à personne, lis rapprochent plusieurs raisons par lesquelles ils disent que les hommes ont été obligés de bâtir des villes. Ils assurent que ceux qui étaient nés de la terre vécurent dans les forêts sans entretenir aucune société, ni par le discours, ni par les lois; qu'ils n'avaient point d'autres lits que des herbes et des feuillages, d'autres maisons que des antres et des cavernes, et qu'étant exposés aux incursions des bêtes, ils servaient souvent de proie à leur crauté; que ceux qui étaient échappés d'entre leurs dents, et qui avaient vu dévorer leurs proches,avaient imploré par gestes les secours des autres hommes, et ayant donné des noms à chaque chose, avaient inventé l'usage de la parole; qu'ayant reconnu que, bien qu'ils fussent nés ensemble, ils n'étaient pas pour cela en sûreté contre la violence des bêtes ; ils se fermèrent de murailles, afin que leur repos ne fût plus troublé durant la nuit. Que les esprits qui ont inventé ces bagatelles étaient faibles! Que ceux qui les ont publiées et *qui en ont voulu conserver la mémoire étaient imprudens! Quand ils ont vu que les animaux avaient reçu de la nature l'inclination de s'assembler et 4^ s'attaquer les uns les autres, d'éviter le péril, de se retirer dans des antres, ils se sont imaginé que les hommes avaient appris de leur exemple ce qu'ils devaient craindîre et ce qu'ils devaient rechercher, et que jamais ils ne se seraient assemblés, ni n'auraient inventé l'usage de la parole, si quelquesons d'entre eux n'avaient été mangés auparavant par les bêtes.
D'autres ont soutenu que cette imagination est extravagante, comme elle l'est en effet, et ont assuré que les hommes ne se sont point assemblés par le seul désir de s'opposer à la violence des bêtes, mais par un sentiment qui les éloigne de la solitude et leur fait rechercher la compagnie.
Leur différend n'est pas fort grand : ils semblent s'accorder au fond, bien qu'ils n'apportent pas la même raison des premières assemblées des hommes. L'une et l'autre était possible ; mais ni l'une ni l'autre n'est vraie. Les hommes ne sont pas nés de la terre, ni des dents d'un dragon, commeles poètes l'ont feint. Le premier homme a été formé parles mains de Dieu, et la (erre a été peuplée de ses descendans, de
la même sorte qu'elle l'a été par les eafam à Noé depuis le déluge. Les hommes n*ODt jaoai été sur la terre sans avoir l'usage de la parole, comme chacun le reconnaîtra aisément |iosr peu qu'il ait de lumière. Supposons néamnons qu'il y ait quelque vérité dans ces fables, qe d'impertiuens vieillards ont inventées duraotao trop grand loisir, et détruisons-les par fe mêmes moyens par où ils s'efforcent de les et Mir. Si les hommes se sont assemblés pour h pouvoir secourir mutuellement, il ne leur bg point refuser le secours qu'on leur peut reodrt Ceux qui refosent l'assistance qu 'ils peorot rendre, se privent de celle qu'ils pourraifiit recevoir; et il faut même qu'en refusant d'asaster les autres, ils se persuadent n'avoir besoa de personne. Quiconque se retranche ainsi deia société humaine ne peut plus vivre d'une atfre manière que les bêtes. Ceux qui ne se veolfct pas abaissera ce genre de vie, sont obligés d'entretenir la société, de rendre aux auim tous les secours qu'ils peuvent, et d'en atieri t de semblables quand ils en auront besoin.
Que si les hommes ne se sont assemblés qst par un mouvement d'humanité et de tendresse, ils doivent se connaître et s'unir par ce woa^ ment; et certes si ceux qui étaient enooit si grossiers et si ignorans qu'ils n'avalent aocsa usage de la parole, ont témoigné par leurs ^5 l'inclination qu'ils avaient d'établir entre m une communauté , ceux qui mènent une vt fort polie , et qui sont si f6rt accontiimés à k fréquentation des autres qu'ils ne poumiait souffrir la solitude, ne doivent-ils pas ètreepcore plutôt dans ce sentiment ?
XI. Il faut avoir des sentimens d'faaniaDité,s nous voulons retenir le titre dlioraine. Or qu'est-ce autre chose d'avoir des sentimos d'humanité,8i ce n'est d'aimer les hommes pars qu'ils ont la même nature que nous? Il dt i rien de si contraire à la nature de rbommefK la dissension et la discorde. Cette parole ^ Cicéron est très-véritable, «qu'un homme qS' suit les sentimens de la nature ne sauné jamais nuire à un autre homme.» Si c'est m action contraire à la nature que de noire ies homme , ce sera une action conforme à la oalsR que de l'assister. Quiconque manque à ce devoir renonce à la qualité d'homme. Je demandent volontiers si ceux qui soutiennent qu'on
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE VI
sage ne doit point être touché de compassion, s'ils en voyaient un qui aurait des armes, et de qui un autre, qui aurait été enlevé par une bëte farouche, implorerait le secours, il le devrait secourir ou Fabandonner. Ils ne sont pas assez impudens pour nier quHI dût faire ce que Thumanité demande en ces occasions. Si un homme était aumilieOpd'un incendie ou sous les ruines d'une maison , ou s'il était tombé dans Teau soit d'un fleuve ou de la mer, n'avoueront-ils pas que Thumanité oblige à le secourir? Ils ne seraient pas hommes s'ils ne Tavouaient ; car il n'y a personne qui ne puisse tomber en quelques-uns de ces dangers, ils demeureront d'accord qu'un homme de cœur fera tout ce qu'il pourra pour sauver celui qu'il ▼erra en danger de périr. Ceux qui n'oseraient disconvenir que l'humanité oblige à sauver eeux qui se rencontrent dans ces périls , ont«ils qudque raison pour prétendre que l'on n'est pas obligé de secourir ceux qui sont pressés de la faim ou de la soif, ceux qui n'ont point d'habits pour se couvrir durant la rigueur du froid. Bien qu'il y ait la même raison pour assister ceux qui tombent dans les hasards extraordinaires d'un embrasement oud'un naufrage, que ceux qui sont dans la nécessité plus commune de la pauvreté, ils y mettent de la différence, parce qu'ils mesurent toutes choses par leur intérêt, et qu'ils espèrent que ceux qu'ils auront délivrés d'un danger leur en témoigneront de la reconnaissance; au lieuquêles pauvres qu'ilsauront assistés ne leur en témoigneront jamais, parce qu'ils périront bientôt de misère. C'est de ce sentiment que vient cette exécrable parole de Plante : « Que celui qui donne l'aumône à un pauvre lui rend un mauvais office ; car outre qu'il perd ce qu'il lui donne , en prolongeant sa vie il prolonge aussi sa misère.» On peut néanmoins excuser Plaute d'avoir mis ces paroles dans la bouche d'une personne à qui elles convenaient. Mais peut-on excuser Gicéron d'avoir conseillé dans les livres des Offices de ne rien donner à personne? Voici comment il parle : « Leslargesses que l'on fait de spn propre bien en épuisent le fonds, et ainsi la libéralité se détruit en quelque sorte elle-même; car plus on l'a exercée , et nioins on est en pouvoir de l'exercer. » Il agoute un peu après : « Y a-t-il rien de si extravagant quedese mettre en éiatde ne pouvoir faire long-
temps ce que l'on fait avec plaisir?» Voilà comment ce professeur de la sagesse détourne les hommes des devoirs de l'humanité, et comment il les avertit d'avoir un plus grand soin de conserver leur bien , que d'observer la justice. Il a si bien reconnu lui-même que ce conseil est cruel et criminel , qu'il semble l'avoir rétracté en un autre endroit , où il s'explique de cette sorte : « Il fiut pourtant donner quelquefois, et faire part de son bien à des personnes capables.» Qui sont les personnes capables, sinon celles qui peuvent reconnaître les bienfaits ? Si Gicéron vivait encore , je m'écrierais , en lui adressant la parole : Vous vous êtes égaré en cet endroit ; vous avez ôté la justice d'entre les hommes, quand vous avez réglé sur l'intérêt les devoirs de l'humanité et de la piété. Ce ne sont pas ceux qui peuvent témoigner de la reconnaissance qu'il faut assister ; ce sont principalement ceux qui n'en peuvent témoigner : car quand voas les aurez soulagés sans espérance d'aucune reconnaissance, vous vous serez alors acquitté des devoirs de la jus* tice, de la piété et de l'humanité. Voilà en quoi consiste la véritable justice dont vous nous accusez de n'avoir pas seulement l'image. Vous dites en plusieurs endroits de vos ouvrages que la vertu n'agit pas par intérêt, et vous avouez dans le livre des Lois que la libéralité est généreuse , et qu'elle ne demande point de récompense. « Il est certain, dites-vous en un endroit, que celui qui est libéral et bienfaisant ne cherche que la gloire de son action , et ne songe point au profit qu'il en peut tirer. » Pourquoi donc dites-vous en un autre endroit que vous n'obligerez que des personnes capables de le reconnaître ? N'est-ce pas que vous en voulez recevoir la récompense ? Selon vos conseils , on laissera mourir un homme de faim et de froid , quand on verra qu'il ne sera jamais en état de reconnaître les secours qu'on lui aurait rendus. Un homme qui sera dans l'abondance et dans le luxe n'en soulagera pas un autre qui sera dans la dernière nécessité? Vous dites que la vertu n'attend point de récompense , et qu'elle mérite d'être recherchée pour elle-même. Juges donc de la justice qui est la première et comme la mère de toutes les vertus, non par votre intérêt , mais par son propre prix , et mettez vos bienfaits entre les mains de ceux qui ne vous
LA OTAN CR,
peuvent jamais rieii readre. Pourquoi ohoisissez- V0U9 les persoaaes? Voua devez regarder comme des boipmes to^s ceux qui implorefit votre secours d^ips la croyance que vous avez de Vhxxroanitô. Gardai la justice, et défeites-vous de Fombre et de Tapparence. Donnez aux aveugles, aux boiteux , aux estropiés , k ceux qui sont dépourvus de secours et qui sont en danger de mourir si vous ne les assistez. S'ils sont inutiles aux hommes, ils nç sont pas inutiles à Dieu , puisqu'il leur laisse la jouissance de la vie. Faites ce que vous pourrez pour la conserver. Quiconque pouvant assister un homme qui est en danger de mourir ne l'assiste pas, est la cause de sa mort. Ceux qui ont renoncé aux sentimens de la nature , et qui ne savent pas quelle est la solide récompense des bonnes actions, perdent leur bien par l'appréhension de le perdre ; ils tombent dans l'inconvénient qu'ils veulent éviter , qui est qu'ils ne tirent aucun profit de ce qu'ils dépensent , ou qu*ils n'en tirent qu'un profit qui ne dure que fort peu de temps. Us refusent une légère aumône à un pauvre, et aiment mieux perdre l'humanité que la moindre partie de leur bien ; et en d'autres occasions , Us font des dépenses qui sont tout ensemble et immenses et inutiles. Qu^ dirons-nous de ceux qui emploient à des jeux et à des combats des richesses qui suffiraient à nourrir les habitans d'une ville entière , si ce n'est que ce sont des furieux qui prodiguent leur bien sans que personne en tire aucun fruit? 11 n'y a point de plaisirs qui soient de longue durée. Ceux qui se prennent par les yeux ou par les oreilles passent plus vite que les autres. Ceux qui en ont joui les oublient aussitôt, et ne se sentent point obligés à ceux gui ont fait de grandes dépenses pour les leur procurer. Ils réussissent quelquefois si mal, qu'ils n'excitent que des plaintes; et quand ils réussissent y ils n'attendent qu'un applaudissement de peu de jours. Voilà comment des hommes vains dissipent leurs biens en de folles dépenses.
Ceux qui les emploient à des ouvrages plus solides et à élever de superbes édifices qui puissent conserver à la postérité la mémoire de leur nom, se conduisent-ils avec plus de sagesse? U est certain qu'ils ne font pas fort bien de cacher leurs trésors sous la terre. H n'y a point de mottumens qui soient éternels. Les louanges
ne servit de rien aux morts. Les phuiu^ fiques bàtimens peuvent être renversés {nri tremblement de terre, ou consumés par ddis brasement, ou ruinés par l'irruptkNid'uMnft ou ruinés enfin par la suite des temps; « comme dit l'orateur romain : «Il n'y aoeoBa vrage de la main des hommes qoelaknpii du ternie ne détruise. » U n'y a qoe Wymi la libéralité qui croissent de jour en jour. On qui exercent la libéralité envers leon m: toyena et leurs amis font mieux sans àii que ceux qui donnent des jeux et des ooalit^ au peuple, parce que ce qu'ils dooDroUti pas tout à fait' perdu; mais ils ue dooseetp encore de la manière qu'il faut. Vm^ donner, il fout donner à ceux qui sonldiffifi nécessité. Tout ce que l'on donne à despo» nés qui n'en ont pas besoin, ou ce que ïw àm à des personnes qui le pourront rendre, ^li donné. Il n'est pas donné selon la justice, p que, quand on le retiendrait, elle n'en a^ point blessée. L'unique devoir de laju&tked de la libéralité est d'employer son toi nourrir les pauvres qui sont dansuoeitit» besoin.
XIL Voilà quelle est la parfaite josiiet f entretient la société civile dont parlent Ifê!^ losophes. Le véritable usage des rjchess^ei^ les employer non pour son pbisir,ffisiiF la conservation de plusieurs personnes pi'» motif d'équité, qui est une vertu qui deoRR toiûours.G'estdonc une maxime constanteiif' faut faire la charité sans intérêt. U n» ^^ attendre la récompense que de Dieu; d^ que l'attendrait d'un autre, ferait un traà* lieu de faire une charité. Il n'aurait obligé ft sonne et n'aurait agi que pour son propre a* tage. Ce n'est pas que celui qui fait* 1**^ un autre sans attendre rien de lui, n'y ^ aussi son propre avantage, puisqulleor^^ la récompense de Dieu. La miséricorde W» lement entrer dans toutes les actions de dp» vie, que Dieu nous commande d'inviter i< festin ceux qui ne sauraient nous le rendren'est pas qu'il nous défende de converser «i» manger avec nos proches et avec nosj^ pourvu que nous fessions difKrence <***rj de la société et de ceux de l'amitié. LW talité est une vertu fort nécessaire, ooauD^ | philosophes en demeurent d'accord, fi^
INSTH ITIONS DI^VINES. — LIVRE VI.
détoumem k cours que la justice lui donne pour rappliquer à leur profit. «Théophrasle , dit Gicéron , a donné à rhospitaiilé les louanges qui lui sont dues, et il n*y a rien en effet de plus glorieux que de voir les maisons des personues de condition ouvertes aux étrangers qui sont considérables ou par leur naissance ou par leur mérite.» U s'est trompé ici de la inérae sorte qu'auparavant quand il a dit qu'il faut faire du hkn à des personnes capables de le reconnaître. La maison d'un homme sage et d'un homme >uste doit être ouverte non à des personnes illustres et éminentes en dignité, mais aux plus pauvres et aux plus ntéprisables. Ces personnes illustres n'ont besoiade rien; leur propre grandeur leur suffît. Toutes les actions d'un homme juste doivent être des bienfaits. Or un bienfait périt quand il est rendu. Il ne nous est phxs dû, dès que l'on nous en a payé le prix. La justice veut que les bienfoiis soient entiers, et ils ne le sont jamais s'ils ne scmt faits à des personnes qui ne les peuvent reconnaître. Cicéron n'a considéré que l'intérêt, quand il a dit qu'il fallait exercer l'hospitalité envers des personnes illustres, et il n'a pas même dissimulé lavantage que l'on en retire. 11 a marqué clairement que l'on peut acquérir une grande réputation parmi les étrangers , par le moyen^ des plus considérables avec lesquels on a contracté amitié. Si j'avais entrepris de le réfuter, il me serait fort aisé de foire voir son inconsistance, et je n'emploierais pour cela que ses paroles. Il dit en un endroit que plus une pei*sonne rapporte ses actions à ses intérêts, et moins elle a de probité. U avoue ailleurs qu'il n'est pas d'un homme sincère et honnête de dissimuler SCS sentimens, de cacher ses intentions, de faire paraître par se^ actions un autre dessein que celui qu'il a dans le cc^r , et que cela n'appartient qu'à un homme rusé, fourbe et trompeur. Comment donc pourrait-il exempter de malice cette hôpital ité exercée envers les plus illustres des étrangers avec tant d'ambition et tant de pompe? Vous allez aux portes de la ville pour inviter à loger chez vous les personnes de condition qui arrivent des pays étrangers, et vous n'y allez qu'à dessein d'acquérir, par leur moyeu, du crédit et de la puissance parmi leurs coucitoyens; et vous prétendes paraître juste, civil et libéral , bien que vous ne suiviez que
votre intérêt? Cependant Gicéron est fombé dans cet embarras non par imprudence, car il était moins sujet à ce défaut que nul autre, mais pour n'avoir rien su de la vérité; ce qui lui est d'autant plus pardonnable qu'il a déclaré qu*il ne prétendait pas donner les préceptes de la véritable justice, parce qu'il ne la connaissait pas, mais seulement d'une justice qui eût Tombre et Tapparence de la véritable. Il faut donc excuser ce docteur d'ombre et d'apparence, et ne lui pas demander la vérité qu'il avoue qu'il ne connaît pas.
Un des plus importans devoirs de la justice est de mettre les prisonniers en liberté, comme Gicéron en est denoeuré d'accord. «La libéralité, dit-il , de ceux qui retirent des prisonniers , qui payent leur rançon, et qui soulagent les pauvres , est fort utile à la république. »
Pour moi , je suis persuadé que la dépense que Ton fait pour mettre des prisonniers en libellé est beaucoup plus honnête et plus digne d*un homme grave que celle que Ton fait pour donner des jeux au peuple. Les principaux devoirs d'un homme de bien sont de nourrir les pauvres et de racheter les captifs; et ceux d'entre les méchans qui s'en acquittent, passent pour des hommes d'importance et remportent de grandes louanges , parce que l'on est surpris de voir qu'il assistent ces personnes qui semblaient abandonnées.
Gelui qui fait du bien à des parens et à des amis ne mérite pas une grande louange, parce qu'il ne s'acquitte que d'un devoir auquel il est obligé par ta loi de la nature et de l'amitié, et auquel il ne saurait manquer sans commettre une impiété détestable. £ncela, il évite plutôt le blâme qu'il n'acquiert de la gloire. Mais celui qui fait du bien à un étranger et à un inconnu mérite une grande louange, parce qu'il ne le foit que par le principe de l'humanité. On fait le bien par pur motif de justice et de probité, lorsqu'il n'y a aucune nécessité de le faire. Gicéron n'a pas dû préférer la dépense que l'on fait pour racheter dès prisonniers à celte que l'on fait pour donner des jeux au peuple; car cette préférence suppose une comparaison et nu choix de Fuae plutût que de l'autre. Les largesses que l'on fait en faveur du peuple sont des largesses indisertes, et qui approchent fort de rextravaipinee de ceux qui jettent leur bien
dans la mer. On ne peut pas même donner & ces largesses-li le nom de présent, parce qu'elles ne sont reçues que par ceux qui ne les méritent
C'est une autre grande action de justice de prendre la protection des veuves, des pupilles et des personnes qui n'ont aucun appui; elle est recommandée par la loi de Dieu , et tous les bons juges s'y porlent comme par une inclination naturelle. Mais ces actions-là n'appartiennent proprement qu'à nous, à qui le commandement en a été fait Les païens s'aperçoivent bien que c'est une )ustice à laquelle la nature semble nous obliger que d'assister les faibles ; mais ils ne savent pas sur quoi cette justice est fondée, qui est : que Dieu , qui nous fisiit perpétuellement sentir les effets de sa clémence, commande de protéger et de défendre les veuves et les pupilles , afin que ceux qui ont des femmes et des enfans n'appréhendent point de les abandonner, quand il est question de mourir pour la foi, et qu'ils souffrent constamment les plus crueb supplices, dans l'assurance que ces personnes, qui leur sont si chères, demeureront après leur mort entre les mains de la Providence qui pourvoiera à leurs besoins.
C'est encore une grande action de charitéd'as- •Ister dès malades qui sont sans secours : c'est of* frir à Dieu une victime vivante. Ceux qui auront employé leur bien dans le temps à un si saint usage, le retrouveront avec avantage dans l'éternité.
Le dernier et le plus grand devoir de la piété est d'ensevelir les pauvreset les étrangers. Les païens n'ont donné aucun précepte de ce devoir ; et ils n'avaient garde d'en donner, puisqu'ils ne suivaient point d'autre règle que l'intérêt. Bien qu'ils n'aient pas approché de la vérité, quand ils ont entrepris de traiter des autres devoirs^ ils ne s'en sont pas si fort éloignés que quand Ils ont traité de celui-ci , parce qu'ils ont été retenus par je ne sais quelle apparence d'utilité qu'ils y ont sentie, au lieu qu'en ee dernier, ils n'en ont trouvé aucune. Il y a eu même des personnes qui ont soutenu que la sépulture est inutile, et que ce n'est pas un mal d'en être privé; mais leur impiété est condamnée par le consentement de tous les peuples qui suivent un usage contraire, et par la loi de Dieu qui l'autorise. Ils ne disent pas
LA OTAN CE.
aussi ouvertement qu'il fiiille négliger ce devoir ; ils se contentent de dire que, quand on j manque, on ne fait pas un grand mal. Ainsi , a n'est pas tant un conseil qu'ils donnent d'omettre ce devoir, qu'une consolation lorsqu'il a été omis, pour montrer qu'un homme sage ne doit pas s'en affliger comme d'un fort grand malheur. Je n'examine pas ici ce qu'un homme sagi doit supporter avec patience; j'examine ce qu'O doit faire. Je n'agite pas ici cette questxm : si la coutume de donner la sépulture aax morts est utile. Quand elle serait inutile, comme les païens le croient, il ne faudrait pas laisser de l'observer, parce qu'elle parait civile et honnête. Dans la morale, on considère plus l'intentioD que Taclion. H ne fout pas souffrir que Touvrige et l'image de Dieu serve de proie aux bêtes farouches et aux oiseaux; il faut le rendre à la terre, d'où il est sorti. Nous nous acquit terou de ce devoir envers un inconnu aussi bien qu** envers nos proches, et nous ne devoos le refuser à personne. Nous lui rendrons, par le sentiment d'une humanité générale, ce que nous rendrions à nos proches par le sentîmest d'une amitié particulière. Si l'on ne rend pasce devoir à un homme , parce qu'il n'a plus de satiment, on le rend à Dieu , qui le reçoit comoK un sacrifice très-agréable.
< Je n'aurais plus de bien, dira peut-être quelqu'un, si je voulais satisfaire à tous ces devoîn; je dépenserais en un jour tout ce que j'ai, si j'entreprenais d'assister tous les pauvres, de vêtii' tous les nus, de racheter tous les captifs et d'ensevelir tous les morts. Dissiperais -je te fonds que mes ancêtres ont acquis avec beaucoup de peine , et me réduirais-je à implorer le secours de la compassion et de la charité des autres?» Appréhendez- vous si fort la pauvreté, que les philosophes relèvent par des louanges si extraordinaires, et qu'ils appellent un port où l'on est exempt des agitations que donoeat les inquiétudes qui accompagnent les richesses? Ignorez-vous la multitude des accidens et des hasards où la possession du bien vous exposer Vous serez assez heureux, si vous en pooTO échapper sans perdre la vie. Vous marào chargé de dépouilles qui excitent l'envie et Fmdignation de vos concitoyens. Que ne mettezvous en sûreté un bien que vous êtes en danger de perdre, ou par la violence des voleurs, as
INSTITUTIOISS DIVINES. — LIVRE VI
par rîDJustjce d'une proscription , ou par une irruption d'ennemis? Quelle difficulté faites* vous de rendre éternel et immuable un bien qui ~ n'est que temporel et passager ? Confiez à Dieu vos trésors, et ils ne seront ni consumés par la rouille, ni enlevés par l'injustice des voleurs ou des tyrans. Ceux qui mettent leurs richesses entre les mains de Dieu ne sauraient jamais être pauvres. Si vous connaissez le prix de la justice, défaites-vous du bagage qui vous charge et vous incommode, pour la suivre plus aisément. Délivrez-vous des chaînes dont la pesanteur vous accable, et courez à Dieu. 11 y a de la grandeur de courage à fouler aux pieds les biens de la terre. Que si vous n'êtes pas encore capable de la perfection qui est nécessaire pour mettre vos trésors entre les mains de Dieu, et pour acquérir des biens solides par la perte des biens périssables, je vous délivrerai de cette crainte. Ces commandemens-là ne sont pas Eaits à vous seul ; ils sont faits à tous vos frères qui vous sont si étroitement unis, que vous ne composez tous ensemble qu'un seul corps. Si vous ne pouviez exécuter seul une si grande entreprise, contribuez-y en tout ce qui dépendra de votre pouvoir, et surpassez autant les autres en générosité que vous les surpassez en richesses. Ne vous imaginez pas que je vous conseille d'épuiser, ou même de diminuer notablement voire bien. Je vous exhorte seulement à faire un bon usage de ce que vous auriez employé à des dépenses inutiles. Rachetez des prisonniers avec ce que vous auriez mis à acheter des bêtes. Nourrissez les pauvres de ce qui n'aurait servi qu*à nourrir des chiens et des chevaux. Consacrez à la sépulture des morts ce que vous perdriez à entretenir et équiper des gladiateurs. Quel gain y a-t-il à enrichir des scélérats et à leur faire apparendre des exercices qui n'ont rien que de criminel? Faites un sacrifice à Dieu de ce bien qui périrait entre vos mains, et vous en recevrez une récompense éternelle. Dieu a proposé un grand prix aux actions de miséricorde, quand il y a attaché la rémission des péchés. «Si vous écoutez, vous dit- il, les prières de celui qui vous demande des soulagemens , j'écouterai les vôtres. Si vous avez pitié de ceux qui sont dans l'affliction , j'aurai pitié de vous quand vous y serez. Que si vous ne les regardez point , et que vous leur refusiez votre assistance, je vous
traiterai de la même sorte, et je vous jugerai selon la même loi.»
XllI. Lorsque quelqu'un implore votre secours , soyez persuadé que c'est une épreuve où Dieu vous met pour voir si vous méritez qu'il exauce vos prières. Examinez l'état de votre conscience, et cherchez des remèdes convenables à ses maladies. Ne vous imaginez pas néanmoins que la force que l'aumftne a d'effacer les péchés vous doive donner la licence de les commettre. L'aumône ne les efface que quand elle est accompagnée du r^ret de les avoir commis et de la résolution de n'en plus commettre de semblables. Dieu souhaite sincèrement de purifier les hommes de leurs péchés, et c'est pour cela qu^il leur ordonne de faire pénitence. Or foire pénitence est protester que l'on ne péchera plus à l'avenir. Dieu pardonne à ceux qui pèchent par indiscrétion, par imprudence et par ignorance. 11 ne pardonne point à ceux qui pèchent avec connaissance. Ceux dont les péchés sont remis ne doivent pas se persuader que parce qu'ils n'ont point de taches à laver, ils sont dispensés des oeuvres de miséricorde. Depuis qu'ils ont été justifiés, ils sont plus étroitement obligés à Texercice de la justice, et ils doivent conserver leur santé par la même manière de vivre par où ils l'ont rétablie. De plus, nul n'est exempt de pécher pendant qu'il est revêtu d'un corps mortel. Le péché assujettit par trois moyens la faiblesse humaine à son empire : par les actions, par les paroles et par les pensées. Ces trois moyens sont, selon un autre rapport, comme trois degrés par où la vertu monte à sa perfection. Le premier degré est de s'abstenir des mauvaises actions; le second de s'abstenir des mauvaises paroles, et le troisième de s'abstenir des mauvaises pensées. Celui qui est sur le premier degré est juste; celui qui est sur le second est parfait, et celui qui est sur le troisième est semblable à Dieu. Il faudrait avoir une vertu qui fût au-dessus de la nature pour ne donner jamais entrée dans son esprit à aucune action mauvaise, ni à aucune parole indiscrète. Les plus justes, qui ont pris un assez grand empire sur eux-mêmes pour s'abstenir de toutes mauvaises actions, n'en ont pas un assez grand pour s'abstenir de toutes mauvaises paroles, ou de toutes mauvaises pensées, l^ çplèrç e^ Timpatience arrachent
LACTANCE
quelquefois de Icnr bouche des discours injurieux, et les objets agréables excitent en eux des pensées contraires à rhonnèleté. Puisque nous ne saurions jamais être exempts de taches, nous devons les effacer perpétuellement par nos aumônes. Un homme juste et sage fait consister ses richesses dans la vertu. Quiconque n*a point de vertu est pauvre , quand il aurait des trésors plus immenses que Grésus, ni que Grassus. 1! ftut nous couvrir du précieux vêtement de la piété et de la justice, qui est le plus bel ornement dont nous puissions nous parer, et qui ne nous peut être ravi. Si ceux qui adorent des idoles insensibles leur offrent tout ce qu'Ifs ont de plus beau et de plus excellent , bien qu'elles ne s'en puissent servir, ni en témoigner de reconnaissance, n'est-il pas plus juste de consacrer notre bien à Tusage des pauvres^ qui sont les images vivantes de Dieu, qui en tirent du profit , et qui en rendent des actions de grâces ? Dieu qui aura été le témoin de votre libérah'lé, en sera la récompense.
XIV. Si Tautorité de Dieu et le sentiment des hommes ne permettent pas de douter que la compassion dont on est touché à la vue de la misère ne soit une perfection , il est clair que les philosophes en ont été très-éloignés , puisqu'au lieu d'en recommander Tusage ils en ont parlé comme d'un défaut. Je ne puis mieux réfuter leurs œuvres qu'en proposant cette maxime qu'ils soutiennent : que la compassion, le désir et la crainte sont des maladies. Ils tâchent de distinguer les vices et les vertus; ce qui n'est pas fort difficile ; car qui est-ce qui ne distingue fort bien un libéral d'un prodigue, un ménager d'un avare, un laborieux d'un paresseux, un prudent d'un timide P Les vertus ont leurs bornes, et quand elles les passent, elles se changent en vices. La constance devient imprudence, dès qu'elle ne soutient plus la vérité. La valeur devient témérité, dès qu'elle s'expose à «m péril évident sans nécessité, ou pour un sujet qui n'est pas honnête. La liberté dégénère en insolence quand , au lieu de se contenter de repousser les injures, elle en fait la première. La sévérité se change en cruauté, quand elle ne garde plus la juste proportion qui doit être entre le crime et le châtiment. Toîlâ pourc{uoi les philosophes disent : que ceux qui paraissent sages ne le sont pas, le plus souvent par on eflM
de leur choix ; mais qu'étant trompés par Vappa. rence , ils prennent le bien pour le mal. Onw peut nier que cela ne soit vrai. Mais les tciIk dont ils parlent ne regardent que le corps, b frugalité, la constance, la prudence, la inodération, la valeur, la sévérité, soot des ?mii! qui se terminent â la vie présente. Mais uni qui la méprisons, nous cherchons desyatoi que les philosophes n'ont point connues. Us ont pris des vices pour des vertus, et des Tcrtoi pour des vices. Les stoïciens êtent à HxRniie toutes les passions qui ébranlent Tcsprit, savoir: le désir, la joie, la crainte et la tristesse, dont les deux premières ont pour objet le bien, soit présent soit â venir, et les deux antres ont le mal. G'est pour cela qu'ils assorent que et sont des maladies qui procèdent de l'opini» plutôt que de la nature, et que Fon s'en peut délivrer absolument, en se délivrant des feog» opinions; car si le sage est une fois bien persuadé qu'il n'y a ni bien ni mal sur la tem.i ne sera plus touché ni de désir, ni de joie, ni de crainte, ni de tristesse. Nous examinerons incontinent s'ils s'exemptent en effet de pNskn, comme ils le prétendent. Mais on peotdirepi avance que c'est une prétention in8olente,(k prescrire de s'opposer de la sorte à la natat.
XV. Les mouvemens des passions soot ponment naturels, comme il paratt dans toosks animaux qui y sont sujets , bien qu'ils nM point de liberté.Cest pourquoi lespéripatéticicoi en ont mieux jugéqœ les stoïciens, quand iteont dit :que l'on ne peut lesôter ducœordertnoHM; qu'ils y ont été comme imprimés dès lenomot de sa création; que Dieo ou plntèt la nitm, car c'est ainsi qu'ils parlent , nous les a doBÉ comme des armes dont noas avons besoin pot combattre nos ennemis. Ils avouent pooiial que ces mouvemens sont souvent vicieax,pits qu'ils sont trop vMens , et qia*il les fiiot modérff pour les rendre innooens. Leur sentimeot sent assez conforme â la vérité s'ils ne se troopM en rapportant tout a« corps, conme je raidqi remarqué.
Pour les stoïciens, ce sont des faneni qe^ au lieu de modérer les passiens, les retranM et qui entreprennent de prouver TabseoceAi mouvemens qae ta nature a imprimés dans notre âme. G'est k peu près la même chose quesoi entreprenaient d'éCer la timidité aux oerft.it
INSTITTITlONS DIVINES. — LIVRE VI.
9(tÈ
poison aux serpeost, la valeur aux lions et la douceur aux brebis ; car, au lieu que chacun de ces mouvemens a été donné à une espèce d'animaux, ils ont été donnés tous ensemble â rhomme. Que si ce que les médecins assurent est véritable : que la joie est dans la rate , la colère dans le fîel, le plaisir dans le foie et la crainte dans le cœur, ne serait-ce pas détruire le ' corps que d'ôler les parties qui le composent? Ces philosophes ne s'aperçoivent pas qu'en voulant ôter les vices à Thomme, ils lui ôtent aussi les vertus. Ils n'oseraient nier que la vertu ne consiste à réprimer les mouvemens de la colère. Ainsi celui qui serait exempt de colère, ne pourrait plus exercer cette vertu. Si la vertu consiste fi résister aux mouvemens de la volupté, celui qui ne sent point ces mouvemens n'a point de vertu. Si la vertu arrête le cours trop vague de nos désirs, celui qui n'a point de ces vices déréglés, et qui ne souhaite rien du bien d^autrui , n'a point la vertu. Ainsi il n'y a point de vertu sans vice , comme il n'y a point de victoire
sans combat et sans ennemis, ni généralement ' elles grande différence. Le désir natt delà vo-
de bien sans mal. Les passions sont comme les superfluilés de l'âme. Les terres les plus fertiles produisent d'elles-mêmes quantité d'épines et de mauvaises herbes. Les esprits qui n'ont point été cultivés par les livres ne produisent d'eux-mêmes que des vices. Mais lorsque Ton commence à les cultiver, ils produisent des vertus. Lorsque Dieu les a créés, il leur a imprimé le mouvement des passions, afin qu'ils ])uissent recevoir la vertu de la même façon que la terre reçoit la culture; et il a voulu que les passions fussent la matière des vices, et que les vices fassent la matière de la vertu. S'il n'y avait point de vices, il n'y aurait point de vertu , ou au moins elle n'aurait aucun exercice. Voyons ce qu'ont fait les péripatéticîens qui prétendent ôtcr les vices. Ils n'ont pas retranché absolument les autres passions, parce qu'ils ont reconnu qu'elles viennent de la nature , et que sans elles il n'y aurait plus aucun mouvement dans rame. Mais ils mettent les affections en leur place, savoir: la volonté en la place du désir, comme si c'était quelque chose de mieux de vouloir le bien que de le désirer. Ils mettent le plaisir en la place de la vanité. N'ayant rien à mettre en la place de la tristesse, ils Fout ôtée absolument. Cependant il est impossible de
l'ôter de la vie des hommes , car qui pourrait en être exempt dans le temps qu'il verrait son pays ou désolé par une maladie contagieuse, ou ruiné par les armes des étrangers, ou opprimé par la violence des tyrans? Il faudrait être stupide et n'avoir plus de sentiment pour voir, sans flouleur, la liberté publique étouffée, ses proches, ses amis, et les plus gens de bien exécutés â mort. Ainsi ils devaient retrancher toutes les passions, on en substituer une en la place de la tristesse; car nous nous f&chons autant du mal présent que nous nous réjouissons du bien. Ils devaient donc donner un autre nom àla tristesse, de la même sorte qu'ils en ont donné un autre à la joie, puisqu'il y avait la même raison. Il est clair que le terme leur a manqué, et que faute de terme, ils ont ôté, malgré la nature, s'il est permis de parler ainsi , une passion dont elle ne peut jamais être dépouillée. II me serait aisé de faire voir que, pour embellir leurs discours, ils ont donné divers noms â la même chose, et â des choses qui n'avaient pas entre
lonté; la précaution naît de la crainte; la joie n'est qu'un plaisir qui dure. Supposons néannu)tns que ce soient choses différentes, comme ils le prétendent, et disons avec eux : que le désir est une volonté persévérante ; que la joie est un plaisir qui enfle le cœur et qui Télève; que la crainte est une précaution excessive. Il s'ensuivra, qu au lieu d^ôter les passions qu'ils assurent qu'il faut 6f er, ils n'en Âteront que le nom. Ainsi ils retombent, sans y prendre garde, od les péripatéticiens ont été par raison, et ils demeurent d'accord avec eux que,puisqtte Ton ne peut retrancher les vices, il les faut modérer. Il est donc certain qu'ils se trompent, qulls ne font rien de ce qulls prétendaient ftiire. et qu'après de longs débats , ils se trouvent an lieu d'où ils étaient partis.
XVI. Je ne vois pas que les péripatéticiens aient approché de la vérité, quand , après être demeurés d'accord que ces passions sont vicieuses , ils ont tâché de les réduire â quelque sorte de médiocrité ; car enfin il ne faut point souffrir de vices , pour médiocres qu'il puissent être. Il faut faire en sorte que nous n'en ayions point. Les passions qui naissent avec nous n'ont rien de vicieux, bien que , parle mauvais usage que nous en feisons , elles puissent devenir des
LACTANCE-
vices , eomme par le bon usage elle deviennent des vertus. De plus, il est aisé de hire voir que ce ne sont pas les passions qu'il faut modérer, mais les causes des passions. Il ne fiiut pas, disent les péripatéltciens, s'emporter de joie, il en faut régler les mouvemens. Cest comme s'ils disaient: il ne faut pas courir trop vite, il faut marcher modérément. En marchant modérément , on peut s'égarer, et en courant , on peut tenir le bon chemin. Je montrerai peut-être qu'il y a des occasions où le moindre mouvement de joie est vicieux ; et qull y en a d'autres où le plus grand est innocent. Si je le montre, de quoi servira la médiocrité ou la modération qu'ils prescrivent? Je demande donc : s'ils sont persuadés qu'un sage doive sentir de la joie du mal qu'il voit arriver à son ennemi, ou modérer celle qu'il sent du bien qu'il voit arriver à sa patrie, lorsqu'elle assure son salut par la défaite de ses ennemis, ou qu'elle recouvre la liberté par l'oppression des tyrans? Personne ne doute que celui qui aurait de la joie dans la première occasion, ou qui n'en aurait point dans la seconde, ne commit un très -grand crime. On peut faire le même jugement des autres passions. Cependant le devoir de la sagesse est non de les modérer, mais de modérer leurs causes, comme je l'ai déjà dit; car elles viennent de dehors. Il n'est pas besoin de leur mettre un frein , parce que les plus modérées peuvent être fort vicieuses, et les plus immodérées peuvent être fort innocentes. Û n'est pas nécessaire de désigner les lieux, les temps et les occasions où elles sont raisonnables et l^itimes. Gomme c'est nubien de tenir ledroitchemm, et un maldes'égarer, c'est aussi un bien de se porter à la vertu par les passions, et un mal de se porter par ces mêmes passions au vice. Pour grand que soit le plaisir, il est innocent quand il se contient dans les bornes du mariage. Pour léger qu'il soit, il est vicieux dès qu'il passe ces bornes-là , et qu'il s'étend sur les droits d'un autre. Ce n'est pas une maladie que de se mettre en colère, de désirer, d'être sensible au plaisir; mais c'est une maladie que d'y être stget; car quiconque est stqet à se mettre en colère, s'y met au temps auquel il ne s'y doit pas mettre , et contre les personnes contre qui il ne s'y doit pas mettre. Celui qui est sujet à fiaire des souhaiu, désire ce qui ne lui est pas nécessaire. II fallait donc
travailler à faire en sorte que, puisque Ton ne peut et que l'on ne doit pas même arrêter tout à fait les mouvemens des passions, parce que h nature nous les a données et qu'elles sont nécessaires pour plusieurs devoirs de la vie , elles se renfermassent dans le droit chemin où il n*y a point de danger.
XVII. Le désir de réfuter les œuvres des philosophes m'a poussé plus loin que je n'avais desp sein d'aller. Je montrerai que les mouvemeos qu'ils ont pris pour des vices, bien loin d'être des vices, sont au contraire de grandes vertm. Je ferai entrer dans ma preuve un exemple qae je tiens pour très-important Ils eootienneiit que la crainte est un vice, que c'est une faiblesse d'esprit, qu'elle est directement opposée au courage , et que jamais elle ne se rencontre avec lui. Quelqu'un pourrait-il jamais croireqoe ce soit une action de courage que de craindre! Il n'y a point d'apparence. On ne saurait s'imaginer que quoi que ce soit puisse être le méiiK que son contraû^e. Cependant, sans user des subtilités dont Socrate use dans Platon pour oMigfr ceux contre lesquels il dispute à confesser ce qu'ils avaient nié, je ferai voir simplement, et sans artifice : que la plus grande de toutes les craintes est la plus grande de toutes les action de courage. Personne ne doute que la crainte de la douleur, de la pauvreté, du bannissemeoi, de la prison et de la mort , ne soit un effict de faiblesse et de lâcheté. Quiconque n'appréhende aucune de ces choses, passe pour hardi et pour être intrépide. Quiconque craint Dieu , ne craint rien de tout cela. Je n'ai pas besoin de cfaerdier des preuves pour établir cette vérité. On a va , et on voit tous les jours, les nouveaux genrci de supplice que souffrent ceux qui le servent Je ne saurais retracer sans horreur, la triste image des manières différentes dont on les s fait mourir, et la rage que les bêtes ont exercée sur leurs corps jusque après leur mort Ds ont cependant supporté ces tourmens avec une patience invincible et sans jeter un soupir. La vi^ toire que leur courage a remportée sor la cruauté a surpris tous les peuples , et les bourreaux mêmes. Ce courage ne procédait que de la crainte de Dieu. Ainsi il ne faut point arracher la crainte de l'âme, comme les stoïciens le disent; ni la modérer, comme disent les péripatéticiens; mais il la faut tourner vers son viri*
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVftE VL
>le objet. Quand elle r^ardera Dieu, elle
regardera plus aucune créature , et elle sera îque et légitime.
On met le désir au nombre des vices; mais n^est vice que quand il s'attache à la terre,
lieu qu'il est vertu quand il s'élève dans ciel; car quiconque souhaitera, de tout son ur, de posséder la justice, la vie éternelle et i riches biens que Dieu nous procure, n'aura e du mépris pour les richesses, pour les nneurs, pour là puissance, et même pour les yraumes et pour les empires.
Ljes stoïciens diront peut-être que , pour pos- 1er ces biens-là , il ne faut que le vouloir. Au a traire, c'est peu de le vouloir. Il y a plusieurs rsonnes qui le veulent ; mais dés qu'elles sont ^ssées par la douleur, elles cessent de le vour, et continuent de désirer. Quand le désir des ^ns du ciel nous fait mépriser les biens de la *re, il mérite d'être mis an nombre des ver- »• Ainsi , au lieu d'arracher les passions, il en iC ftiire un bon usage, et les tourner vers Tob-
qui leur est propre. Les passions ressemant aux chevaux d'un chariot: l'adresse est de > bien conduire. Pour précipitée que soit leur arse, elle ne laissera pas d'être heureuse si e se fait dans le bon chemin. Pour peu qu'elle m écarte, elle sera malheureuse quand elle rait lente, et elle se terminera ou à des précices, ou à un autre lieu qu'à celui où elle tend. I crainte et le désir seront des vices s'ils s'at* chent à la terre , au lieu que ce seront des verts s'ils s'élèvent vers le ciel. Les philosophes >nt je parle prennent la parcimonie pour une !rtu. II est certain néanmoins qu'elle n'en est 18 une , si elle n'est rien autre chose que le dér d'avoir , parce qu'elle s'occupe à accroître ou conserver les biens de la terre. Pour nous, )us ne rapportons point ce souverain bien à
commodité du corps, mais au salut de l'àme, ant persuadés , comme nous le sommes, qu'au eu d'épargner son bien, il le faut employer éoéreusement aux œuvres de justice et de chaté. Nous n'avons garde d'avancer que la frualité soit une vertu, elle n'en a que le nom et ipparence. La frugalité, qui ne s'abstient des laisirs que par le désir d'amasser du bien , est 1 vice; car on n'est pas moins obligé à mépriir te bien qu'à s'abstenir des plaisirs. L'épargne : le ménage que l'on fait du bien procède
d'une bassesse d'esprit, ou qui appréhende de manquer de ce qui lui est nécessaire, ou qui désespère de réparer la dissipation de ce qu'il aurait donné généreusement, on qui n'a pas assez d'élévation et de force pour mépriser les richesses. Cependant ces philosophes donnent le nom de prodigues à ceux qui n'épargnent pas leurs biens. Ils mettent cette différence entre les libéraux et les prodigues : quç les premiers donnent à certaines rencontres, et avec une certaine mesure , à ceux qui les ont obligés ; au lieu que les derniers donnent hors de saison, et plus que leur commodité ne le peut permettre, à ceux auxquels ils n'ont aucune obligation. Dirons-nous que c'est être prodigue que d'employer son bien, par charité, à nourrir les pauvres PU y a grande différence entre ceux qui donnent leur bien par débauche à des femmes perdues, et ceux qui le donnent aux pauvres par charité; entre ceux qui l'abandonnent à des joueurs et à des infimes, et ceux qui le consacrent au service de Dieu; entre ceux qui l'emploient à des festins et ceux qui le déposent dans le trésor de la justice. Cest un vice d'en fiûre un mauvais usage et une vertu d^en faire un bon usage. C'est une vertu de ne point épargner son bien que l'on peut réparer, quand il s'agit de conserver à un homme la vie que l'on ne pourrait lui rendre si elle était une fois perdue; et c'est un vice de l'épargner en cette occasion. Je ne pourrais m'empêcher d'accuser de folie ceux qui ôtent à l'homme tous ces seniimens de douceur et de tendresse, et qui, sous prétexte de le rendre tranquille, le rendent insensible. Non-seulement il n'est pas possible de l'établir dans le profond repos qu'ils prétendent, parce que de soi-même il est toujours dans l'agitation et dans le mouvement; mais quand cela serait possible, cela ne serait pas raisonnable, parce que, comme l'eau qui croupit n'est pas saine , ainsi un esprit qui est immobile n'est utile à rien , et ne pourrait produire la moindre pensée. Enfin, priver l'àme du mouvement, c'est la priver de la vie, qui est un mouvement au lieu que la mort est un repos.
11 hui avouer que ces philosophes connaissent quelques vertus; mais ils n'en savent pas l'usage. La constance est une vertu, mais elle ne consiste pas à repousser les ii\jures qui nous sont Faitea; car au Ueo de les repousser il les
LACTANCP.
faut souffrir, et je rapporterai incontinent les raisons qui nous y obligent.
La constance consiste à n'être point ébranlée par les menaces ni par les supplices de ceux qui nous veulent obligera violer les commandemens de Dieu. Le mépris de la mort est une vcrtu,non quand on la recherche et qu'on se la procure, comme ont fait plusieurs philosophes, car alors c'est un crime, mais quand on la souffre généreusement plutôt que d'abandonner Dieu , et de renoncer à la foi, quand on conserve la liberté et la religion au milieu de toutes les menaces du siècle, et que Ton méprise la violence et la rage des tyrans. Ainsi, par une grandeur extraordinaire de courage, nous foulons aux pieds la douleur et la mort que le reste des hommes appréhendent sur toutes choses. C'est en ce point que consiste la vertu et la constance : d'être tellement attachés à Dieu que rien de ce que le monde a de plus terrible ne nous eu puisse séparer. Gicéron a donc eu raison de dire : c Celui qui craint la mort, la douleur, l'exil, la pauvreté, ne peut être homme de bien. » Sénèque n'en a pas eu moins d'écrire, dans ses livres de philosophie morale, les paroles qui suivent : « Voilà le véritable honnête homme qui ne se iàit point remarquer par l'éminence de sa dignité, par l'éclat de la pourpre, par la fbule des officiers, mais qui n'en vaut de rien moins pour être privé de toutes ces choses. Quand il voit la mort présente , il ne s'étonne point comme s'il voyait quelque chose de nouveau. S'il est obligé de subir les plus cruels supplices, d'avaler des charbons de feu , d'être cloué â un poteau, il se mettra moins en peine de la douleur quMs lui causeront, que de la manière dont il les souffre.» Quiconque sert Dieu souffre ces tourmens sans les craindre , et partant il est juste. La conséquence que Ton peut tirer de ce discours, est que ceux qui sont éloignés du culte de Dieu ne peuvent avoir aucune vertu, ni même connaître les justes bornes où elle est renfermée.
XVIlf. Laissons là les philosophes qui , ne sachant rien, s'imaginent tout savoir, ou qui, s'ils savent quelque chose, ne font aucune réflexion sur ce qu'ils savent, ou qui, s'imaginant savoir ce qu'ils ne savent pas, tombent dans une extravagance ridicule. Pour nous, qui sommes les seuls à qui Dieu a révélé sa vérité et
découvert sa sagesse , faisons oe quMl IlOttSQ^ donne , supportant les défauts des ans et ées autres; entr'aidons-nous dans les travaux de h vie présente , et si nous y faisons quelque bien, n'eiv tirons point de vanité. Dieu nous avertit que celui qui pratique la justice ne doit jamaii s'enfler d'orgueil, de peur que quand îl sb^ vient aux besoins des misérables, il semble avoir plutôt cherehé à se sali.sfaire soi-ménK qu'à accomplir les préceptes de rauTnôDe,ct que jouissant de la louange qu'il a re<^ercbéf^ il ne soit privé de la récompense étemelle. Ln autres commandemens que doivent observer ceux qui se sont consacrés au service de Dieu sont fort aisés, comme celui de ne mentir jamais à dessein de tromper ou de nuire. Ce^ un crime à celui qui fait profession de la Tëriié de s'en détourner le moins du monde pour surprendre quelqu'un. Le mensonge n^a point <k lieu dans le chemin de la justice et des yertia où nous marchons. Nul de ceux qui y marches! avec nous ne prononcera ces paroles deLuciliiK:
Ce n'Mt point do tout ma couinme , ni ma manière ^aà, i|ae de iMgnfser la féiitéen porlantâ net i
Car il sera persuadé qu'il ne loi «l jamais permis de la déguiser, non pas mtax lorsqu'il parle à un ennemi ou à un inconnu, et jamais la langue ne trahira le cïrcr dont elle est Tinterprète. S'il prête de l'argen*, il n'en tire aucun profit , et il oblige trop géorreusement pour attendre aucune récompense d ses bienfaits. Il doit quelquefois même être hier aise de \f. prendre; mais il ne peut jamais rece voir plus qu'il n'a prèle. Quiconque en used^cnr autre sorte fait son avantage de la misère d>trui , et cherche à se couvrir des dépouilles ^ pauvres. Jamais un homme de bien ne perdr: une occasion d'exercer la charité; jamais il r la déshonorera par un gain aussi peu honi;^ t qu'est celui de Tusure, et îl fera en sorte de v^ rien perdre en prêtant , parce que s'il perd df Targent, il acquerra de la réputation. Il ne rcevra point de présens du pauvre, afin que le j^ cours qu'il lui aura apporté soit d'autant plis grand qu'il aura été gratuit. H ne répondra qm par des paroles obligeantes aux paroles les fHi^ outrageuses. Adorant la parole étemelle , qft est la source de toute bonté, il n'en dira aocsc qui soit mauvaise. Il se gardera bien d'excrff par sa faute la haine de qui que ce soit ; et à
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE VI
quelqu^un est assez injuste et assez Insolent pour lui faire outrage, il le souffrira avec modération et en laissera la vengeance à Dieu , bien loin tf entreprendre de la prendre. H conservera son innocence en tout temps et en tout lieu , ce qui s^étend plus loin qu*il ne semble; car cela veut dire qu'il ne fera aucune injure à personne, et que si on lui en fait quelqu'une, Il ne la repoussera pas; il la remettra entre les mains du juge souverain et équitable qui voit toutes les actions et toutes les pensées des hommes. II ne s^en rapportera qu'à lui, parce qu'il n'y a personne qui puisse éviter Texécution de son jugement Gela est cause qu'un homme de bien est généralement méprisé et qu'il passe pour un lâche, dans la créance qu'il ne saurait se défendre. Au contraire, ceux qui vengent leurs injures passent pour des gens de cœur, et attirent l'estime et le respect de tout le monde. Quelque avantage qu'un homme puisse procurer à un grand nombre de personnes, il sera toujours nnoins considéré que celui qui a le pouvoir de nuire. 1t ne se corrompra pas pour cela au milieu de la corruption des autres; il obéira plutôt aux commandemens de Ditu qu'il ne suivra leur exemple, et il aimera mieux être méprisé que de manquer à son devoir. cSi quelqu'un, dit Gicéron dans les livres des Of]pces, veut pénétrer les replis de sa propre conscience, qu'il apprenne de soi-même que l'homme de bien est celui qui sert tous ceux qu'il peut servir et qui ne nuit jamais à personne, si ce n'est qu'il ait été attaqué et qu'il ait reçu quelque ixyure.» H a corrompu une vérité très-importante par la condition qu^il y a ajoutée, par laquelle fl a gâté le portrait de l'homme de bien et lui a ôté Tomement de la patience, qui est une des plus belles vertus. Pourquoi ajoutait -il ces paroles: Si ce n'est qu'il ait été attaqué, et qu'il ait reçu quelque injure. «L'homme de bien, dit-il, nuira quand il aura été attaqué. » S'il nuit, il ne sera point homme de bien : il y a autant de mal à repousser une injure qu'à la faire. D'où viennent les contestations, les querelles et les guerres, si ce n'est de la résistance que l'impatience hxt à Tinjustice? Que si l'on n'opposait à Tinjustice que la patience , qui est la vertu la plus propre et la plus nécessaire à l'homme, on l'arrêterait à l'heure même, comme on arrête le fèu en jetant de l'eau dessus. Mais quand on veut la
6er
repousser en lui opposant l'impatience, elle excite un incendie qui ne peut être éteint que par le sang. Ainsi Gicéron, qui fait profession de l'étude de la sagesse, a privé Thomme de bien de la patience , qui est une vertu de grand usage dans cette vie : elle arrête seule le cours des crimes, et il n'y en aurait plus aucun sur la terre si elle se trouvait dans le cœur de tous les hommes. Quel plus grand malheur pent-il arriver à un homme de bien , que de lâcher la bride à la colère, qui le rend indigne de ce nom! Qcéron avoue lui-même qu^il n'y a rien de si contraire à la nature de Thomme que de nuire à un autre. Les bêtes se défendent quand on les attaque; les serpens ne font du mal que quand on les poursuit pour les tuer ; et pour passer de l'exemple des bêtes à celui des hommes, les plus grossiers et les plus ignorans se portent à la vengeance avec une fureur aveugle dès qu'on leur fait quelque ii^ure. Quelle diflfîérence y aura-t-il entre eux et un homme sage, s^iln'a une patience invincible qu'ils n'ont point, s'il ne sait réprimer la colère à laquelle ils s'abandonnent ? Ce qui a trompé Gicéron, c'est qu^en parlant de la vertu et de la force , il a vu qu'en toute sorte de combats elle devait remporter la victoire, et n'a pu reconnaître : que celui qui suit les mouvemens de la douleur ou de la colère, qui obéit à ses passions , et qui , au lieu de leur résister, reçoit les impressions qu'elles lui donnent, n'est plus dans le chemin de la vertn. Gelui qui veut venger l'injure qu'il a reçue , imite celui qui 4a lui a feite. Or quiconque imite un méchant ne peut pas être homme de bien. Ainsi Gicéron a ôlé à son sage deux grandes vertus en deux paroles, l'Innocence et la patience. Gomme il avait nne éloquence de chien, ainsi que disait Appius selon le témoignage de Salluste, il a voulu aussi que les hommes vécussent à la manière des chiens, et qu'ils mordissent, comme eux, quand ils seraient attaqués. On ne saurait trouverd'exemple plus juste, pour faire voir combien la vengeance que l'on recherche des injures que l'on a reçues excite de tempêtes et désordres, que celui de cet orateur même qui la défend, et qui s*est perdu lui-même est l'enseignant comoie il l'avait apprise des philosophes. S'il n'avait opposé que la patience aux outrages qu'on lui feisait, s'il les avait dissimulés, ta lieu
LACTANCE
de les repousser par ces oraisons fameuses qu'il fit sous un titre étranger avec une légèreté , un emportement et une extravagance incroyables, jamais sa tète n'aurait ensanglanté la tribune dont elle avait été autrefois le principal ornement, et jamais on n^aurait vu la proscription du triumvirat qui fut si funeste à la république. Ge n'est pas le propre d'un homme de bien ou d'un homme sage de vouloir s'exposer au danger d'une bataille, parce que l'événement en est incertain, et que la victoire n'est pas en notre pouvoir. Le propre d'un homme de bien et d'un homme sage est non de se défaire de son ennemi , ce qui ne se feit ni sans crime, ni sans danger, mais d'ôter tousies sujets de contestation et d'inimitié, ce qui se fait avec justice et avec avantage. 11 fout donc considérer la patience comme une grande vertu. Dieu a mieux aimé permettre que l'homme de bien passât pour un lâche, que de permettre qu'il fût privé d'une vertu si nécessaire; car s'il ne souffrait jamais aucune injure, on ne pourrait reconnaître la force qu'il a de réprimer les mouvemens de la colère et de la vengeance. Que si , quand il en a sottfFert quelqu'une, il tâchait de la repousser, il serait vamcu ; 9u lieu que s'il la souffre, il est maître de soi-même et victorieux. Cette vertu , qui le rend maître de soi-même , s'appelle patience, et on peut dire qu'elle est toute seule contraire â toute sorte de vices. Elle apaise les troubles qui agitent l'âme, et la rend, en quelque sorte, â elle-même. Il n'est pas possible de dompter tellement la nature, que nous ne soyions jamais émus d'aucune passion; mais il en but réprimer les mouvemens avant qu'ils aient fait beaucoup de mal. Dieu nous a défendu de laisser coucher le soleil sur notre colère. Gicéron a mis lui-même le pardon des injures au nombre des vertus, bien que cela soit fort contraire au précepte qu'il avait donné de les repousser. «Je l'espère, dit-il. César, parce que vous n'oubliez rien que les ii^ures. » Que si un homme aussi éloigné non-seulement de la justice céleste et divine, mais de la justice humaine et civile, oubliait les injures, ne les devons -nous pas plutôt oublier, nous qui tommes appelés â une profession éminente , et qui prétendons à une vie éternelle.
XIX. Lorsque les stoïciens tâchent d'ôter à rbomme les passions comme les maladies qui
ruinent la santé de Tâme, les péripatéticienss'j opposent, et soutiennent que la nature ne lesU a pas données sans une irës-grande raison. Bs n'auraient pas tort en cela, s'ils savaient quelles sont les justes bornes des choses. Ils disent qu la colère est comme le foyer de la valeur , comme si pour se battre avec courage il fallait nécessa^ rement être transporté de colère. 11 font bien voir par là qu'ils ne savent ni ce que c^'est qm la vertu, ni pourquoi Dieu a donné la colère I l'homme. Si elle a été donnée pour taer des hommes, il n'y a rien de si cruel que Thomine, que Dieu a créé pour vivre dans Tinnocenee et dans la société, il n'y a rien de si semblabk aux bêtes les plus fatrouches. 11 y a trois passions qui l'engagent en toute sorledecrimes : la oolèt, le désir et le plaisir. C'est pour cela que les poètes ont feint qu'il y avait trois furies qui agitaient son âme. La colère demande la vengeance, k désir demande les richesses, et le plaisir demande la volupté. Dieu a mis à toutes ces choses certaines bornes qu'elles ne peuvent passer sans corrompre leur nature et sans devenir vicieuses, n est ai» de les marquer. Le désir nous a été dooné pour acquérir les choses qui sont nécessaires à la cobservation de notre vie ; le plaisir nous a été donné pour la production des enfans, et la colère pour retenir dans le devoir ceux qui sont sons notrt puissance, pour imprimer de la crainte aux jeunes gens, et pour empêcher qu'ils ne prenneot une licence effrénée de se porter à toutes sortes de vices. S'il est juste , et même nécessaire , d'estrer en colère contre ceux qui sont au-d^sons de nous, il est dangereux et impie d'y enlrcr contre nos égaux:cela est impie, parcequeUonne le saurait faire sans violer l'humanité ; et cela est dangereux, parce que s'ils se défendent il faut ou périr ou les perdre. Le commandement cpie Dieu nous fait de ne nous point mettre en colère contre ceux qui nous offensent et qui nous disent des injures , montre dairement que cette passioa ne nous a été donnée que pour l'usage que f ai marqué, qui est de ne point souffrir, par mt pernicieuse indulgence, les fautes de ceux qoi sont au-dessous de nous, et de les corriga- sans cesse, de peur que leurs vicieuses habitudes œ se fortifient. Quelques philosophes ont éteoda. par ignorance, les bornes de ces passions , et m autres les ont absolument réjetées, bien qie i o!i en puisse faire un fort bon usage. Cest oai
INSTITDTIONS DIVINES. — LIVRE VI
des grandes sources des injustices et des impiétés qui se commettent dans le monde. Quand on entre en colère contre ses égaux, on excite des contestations, des querelles et des guerres. Quand on désire amasser de grandes richesses, on use de tromperies, et on commet des brigandages et des meurtres. Quand on ne cherche ce plaisir que pour le plaisir, on est porté aux fornications, aux adultères et à d'autres abominations. Il faut contenir ces commandemens dans les bornes qui leur sont prescrites ; ce que ne peuvent faire ceux qui ne connaissent pas Dieu; mais ceux qui le font sont patiens, courageux et justes.
XX. Il ne me reste plus à parler que des plaisirs des sens. Aussi bien suis-je obligé de finir ce livre, qui n'est déjà que trop long. Tous les plaisirs étant vicieux et funestes , il les faut réprimer et les vaincre , ou , comme je Tai déjà dit , les renfermer dans les bornes qui leur sont prescrites. Les animaux ne sentent point d'autre plaisir que celui de la génération; ils n'usent des sens que par nécessité; ils voient pour chercher ce qui leur est nécessaire pour la conservation de leur vie; ils écoutent pour se reconnaître et pour s'assembler; ils flairent et ils goûtent pourchoisir ce qui leur est propre à manger et pour rejeter cequi ne l'est pas; ils boivent et mangent jusqu'à ce que leur estomac soit rempli. Mais la providence de l'excellent ouvrier qui a créé l'homme, a répandu le plaisir indifféremment sur toutes ses actions, afin que la vertu le combatte continuellement, comme un ennemi domestique.
tOn n'est excité aux adultères, ditQcéron dans le dialogue qui a pour titre V Ancien Caton^ et aux autres débauches les plus infâmes , que par les aiguillons de la volupté. La nature ou quelque divinité ayant donné l'esprit à l'homme, comme le plus excellent de tous les présens, il n'y a rien qui lui soit si contraire que le plaisir. Quand le plaisir domine , la tempérance n'est plus d'aucun usage , et la vertu ne peut s'accorder avec la volupté. 9 Dieu a donné à l'homme la vertu pour réformer la volupté et pour la renfermer dans des bornes , de peur qu'elle ne le surprenne par ses attraits, qu'elle ne l'assujettisse à son empire et ne rengage dans une mort éternelle.
Le plaisir des yeux a divers objets et se tire de la vue des choses qui sont à l'usage de lliomme, et qui sont parées des beautés de Vart ou de la nature. Les philosophes ont eu
raison de Tôter, et de soutenir que regarder le ciel est une occupation plus digne de Thomme que de regarder ce qu'il y a de plus rare et de plus excellent sous le ciel, et qu'il doit plutôt admirer la splendeur des astres qui y sont attachés que la variété des couleurs, et l'éclat de l'or et des pierreries qui brillent sur les tableaux et sur les plus riches ouvrages de la main des hommes. Mais après que ces philosophes nous ont exhortés avec assez d'éloquence à regarder le ciel , et à mépriser les spectacles que la terre nous peut présenter, ils s'y arrêtent eux-mêmes, et y prennent du plaisir. Pour nous, nous devons nous en abstenir absolument, parce qu'ils corrompent l'esprit et le portent au vice , et ne contribuent en rien à notre bonheur. Quiconque voit égorger un homme avec plaisir, souille sa conscience , bien que cet homme-là ait mérité la mort et qu'il y ait été condamné par les lois , et il est presque aussi coupable que s'il avait eu part aux homicides commis en secret. Us appellent des jeux ces exercices où Ton répand le sang ! Ces hommes se sont tellement dépouillés des sentimens de l'humanité , qu'ils s'imaginent se jouer et se divertir lorsqu'ils massacrent d'autres hommes. Us sont sans doute plus coupables que ceux doDt Us se plaisent à voir répandre le sang. Je voudrais bien qu'on me dit si ceux-là ont de la pitié et de la justice , qui non-seulement permettent que Ton tue des hommes qui implorent leur démence, mais qui, non contens des blessures qu'ils leur ont vu recevoir et du sang qu'ils leur ont vu répandre , demandent avec faveur qu'on leur 6te la vie, et de peur que quelqu'un ne leur échappe en luisant semblant d'être mort, crient que l'on achève des misérables qui sont renversés par terre et percés de coups. Us se fâchent quand les gladiateurs combattent trop longtemps sans se tuer; et , comme s'ils étaient altérés de sang , ils demandent qu'on en amène d'autres qui aient plus de vigueur. Cette coutume cruelle ôte tous les sentimens de l'humanité , et ceux qui l'ont une fois prise n'épargnent pas les innocens , et sont bien aises que l'on exerce indifféremment sur tout le monde les traitemens qu'ils ont vu faire aux coupables. Ceux qui veu« lent marcher dans le chemin de la justice doi« vent bien se garder de devenir complices d^