‹ Pantomimes de Gaspard et Ch. DeburauChapitre 120 sur 124 · DES · texte numérisé non relu

DES

La première grande impression de ma vie a été terrible; mais elle a eu sur elle une influence décisive et directe qui a frappé en moi et le cœur et l'esprit; elle a dompté mon tempérament enclin à la résistance, surtout à la résistance physique.

J'avais hérité de mon père d'une force musculaire peu commune, et pour moi la force était tout, elle était la puissance suprême.

En 4836 (j'avais alors sept ans, étant né le 12 février 1829), mon père, chaque dimanche, après avoir joué dans la journée aux Funambules, avait l'habitude d'emmener sa famille dîner au restaurant avant les représentations du soir.

Nous l'attendions à la sortie du théâtre, rue des Fossés-du-Temple, mais nous n'étions pas les seuls.

Une foule nombreuse, avide de saluer encore son artiste favori, était là guettant sa sortie. Quand il apparaissait, les fronts se découvraient, les bravos éclataient.

J'étais donc élevé dans une religieuse admiration, augmentée encore par la bonté, non exempte d'une juste sévérité, de celui qui a été et sera toujours mon modèle vénéré.

Je n'accomplis jamais un acte important sans que mon cœur le consulte.

Il en est de même quand je suis en scène, et, lorsqu'il me semble que j'ai bien joué, c'est que mon père était là et m'inspirait.

Or, ce dimanche-là, la foule était plus compacte que jamais, et elle nous conduisit jusqu'au quai Valmy.

Arrivé au pont du canal, mon père se retourna et, saluant ses fidèles :

— A ce soir, leur dit-il, et nous remontâmes le faubourg du Temple.

Cependant, deux hommes plus enthousiastes que les autres nous accompagnaient et cherchaient à lier conversation. Ils insistaient pour nous offrir d'entrer dans un café ; ils nous fatiguaient de leurs obsessions et de leurs politesses.

Mon père, tout en les remerciant, s'excusait de son mieux.

Ce manège durait depuis plus d'un quart d'heure, la patience était épuisée.

Mon père enfin se retourna et leur mima un : Laissez-moi tranquille, que j'ai encore devant les yeux.

Puis il reprit sa course. Alors l'un d'eux eut la funeste inspiration de s'écrier :

— Oui, tu fais le fier, farce que tu es avec ta.,. C'était une ignoble injure à l'adresse de ma bellemère.

Mon père, fou d'indignation et sans se retourner, fit voler sa canne en arrière.

Le coup avait frappé l'infortuné à la tempe... il était mort.

Jugez de notre stupeur, de notre épouvante !

Mon pauvre père était atterré.

Les témoins de cette scène effrayante cherchaient en vain à le consoler, et tous l'accompagnèrent chez le commissaire de police où il allait se mettre à la disposition de la justice.

Estimé, vénéré, il ne subit pas de prison préventive. D'ailleurs, M. Bertrand, son directeur, avait fourni caution.

Il passa en Cour d'assises. Défendu par Me Delangle, depuis Ministre de la Justice, il fut acquitté à l'unanimité.

Plus de six mille personnes, qui l'attendaient à la porte du Palais, saluèrent de leurs acclamations le verdict du jury.

Mais quelles tortures, pendant ces longs jours d'attente, de craintes et d'angoisses ! !

Quelle leçon pour moi !

J'en étais arrivé à avoir peur de moi-même, de ma violence naturelle, de mes emportements.

Après la terreur que j'avais éprouvée, comme témoin d'un meurtre involontaire, mon tempérament fut toujours dompté par ce noir souvenir et mon corps par mon cœur.

L'homme qui court après la fortune

ET

L'homme qui l'attend dans son lit.

Nevers, 17 décembre 1859.

Je suis complètement étourdi... Est-ce un rêve?

Suis-je fou?

J'ai vingt billets de banque devant moi... et des billets de mille encore !

Mais je suis riche ! c'est-à-dire, nous sommes riches, ma chère femme et ma petite fille aussi!

Qu'il fait bon d'aspirer la quiétude que procure ce vilain argent, comme disent ceux qui n'en ont pas.

C'est égal, j'ai eu bien peur ce matin.

J'ai joué hier, salle comble, public excellent, comprenant parfaitement tout (ce que je ne disais pas, bien entendu). Recette superbe, onze cents francs environ; après partage avec le Directeur, il nous reste six cent vingt-neuf francs.

Nous avons soupe avec ma femme et le maître de l'hôtel qui nous avait préparé cette politesse.

A une heure, nous remontons dans notre chambre; elle est bien chauffée. Nous sommes calmes, heureux.

La tournée s'annonce bien, de toutes parts des lettres m'arrivent.

Dans chaque ville, la location marche bien .

EXTRAITS DES MÉMOIRES DE CHARLES DEBURAU 2o9

C'est mon père, avec son nom prestigieux, qui en est cause.

A 6 heures on frappe à notre porte.

— Qui est là?

— Monsieur Deburau.

— Que me voulez-vous?

• — Vous parler de suite, me répond une voix dotée d'un accent marseillais des plus purs... J'ai pris un train spécial pour venir vous trouver.

— Attendez un instant.

Je m'habille à la hâte, j'ouvre et je me trouve en présence d'un monsieur qui me sourit et me tend la main.

— Je suis M. Bravay, l'intendant de Saïd pacha, et je viens vous demander si vous voulez vous engager en Egypte, pour donner des représentations à la cour du Vice-roi. Fixez votre prix, je l'accepte.

Peu habitué à ces façons de procéder, inconnues aux directeurs français, j'ai cru avoir affaire à un malfaiteur. Ma femme qui écoutait, cachée derrière les rideaux fermés du lit, eut la même impression.

Je regardais, sans en avoir l'air, la sacoche des recettes, mon revolver qui ne me quittait jamais et surtout ma montre, la montre du cher papa qui lui avait bien coûté cinquante francs avec beaucoup de protections.

— Mon prix, monsieur ? lui dis-je, après quelques instants de réflexion, qui me permirent d'analyser la physionomie du personnage étrange qui venait nous réveiller à une heure si indue.

— Mon prix? Vingt mille francs par mois, voyages payés aller et retour, un mois d'avance.

— Accepté, me répond sans hésiter mon visiteur, mais il faut partir de suite.

— Ma tournée annoncée, préparée, impossible.

— On vous indemnisera.

Je regardais plus que jamais mon interlocuteur et surtout mon revolver.

— Voulez-vous me permettre de sonner le garçon? J'acquiesçai d'un geste de tête. J'étais rassuré.

Un voleur ou un assassin n'appelle pas un témoin qui deviendrait un aide au besoin.

Le garçon frappe et entre.

— Allez me chercher du papier timbré.

— Les bureaux sont fermés, monsieur.

— Tenez, voici un louis et dépêchez-vous.

Au bout de cinq minutes, le messager revenait apportant les deux papiers officiels.

— Voilà pour votre peine, mon ami, lui dit-il en lui jetant encore vingt francs.

Avec une promptitude et une dextérité remarquables, en quelques instants il avait rédigé une sorte de traité absolument correct.

— Signez, me dit-il.

Je lus et je signai, sans savoir réellement bien ce que je faisais.

— Maintenant, me dit M. Bravay, en tirant un gros portefeuille de son manteau de fourrure, voilà vingtmille francs pour le mois d'avance et cinq mille francs pour les voyages. Quand serez-vous à Paris?

— Dans trois jours, lui répondis-je.

— Alors, répliqua-t-il, nous régulariserons cela chez un notaire. Pardon de vous avoir dérangé; à bientôt et enchanté d'avoir fait votre connaissance.

Et... il sortit...

Ma femme et moi, nous étions complètement réveillés.

Nous nous regardions sans rien dire.

Un engagement de dix mois et un pareil chiffre !

Ma troupe coûtait environ quatre mille francs par mois.

Mais plus de frais de voyages, plus de traités avec les directeurs de France, plus de menus détails d'administration.

Nous étions riches. Ah! c'est ce matin que j'ai pensé à mon pauvre père qui n'a jamais pu gagner plus de cinq cents francs par mois. Cher et grand artiste ! Moi qui suis si petit auprès de toi ! Si tu vois tout cela, tu me pardonneras de profiter de ta célébrité. Tu es heureux et moi je te bénis du plus profond de mon cœur.

3 décembre 1859.

Ce matin j'ai signé l'engagement définitif, devant maître Duplan, notaire à Paris, rue Saint-Honoré.

Nous partons dans huit jours. M. Bravay est charmant pour moi.

Surtout, m'a-t-il dit, une recommandation importante! Ayez de jolies femmes, votre succès est là.

J'étais passé dans les fractions négligeables.

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