VOYAGE D'EGYPTE
Nous partons, ce soir, pour Marseille, d'où nous nous embarquons le 20 pour Alexandrie.
La troupe est très belle.
J'ai réuni une compagnie hors ligne.
Les costumes sont éblouissants, et d'après la recommandation de M. Bravay, j'ai soigné... les femmes, comme talent bien entendu.
Le hasard fait qu'en même temps elles sont charmantes; tant mieux.
Mlles Osmont, danseuses de grand mérite.
Mon vieux camarade Derudder, l'incomparable Arle quin; Négrier, le roi des Gassandre; Créange, les Léandre.
Alexandre Ruolz, chef d'orchestre, un conducteur émérite de pantomimes.
Je l'ai cherché longtemps, ce chef d'orchestre idéal; car, sans un vrai musicien doublé en même temps de l'instinct de la scène, suivant attentivement votre mimique, ralentissant ou pressant le mouvement, pas de jeu muet possible; dans les ballets, tout est réglé d'avance : L'adagio, le scherzo, le moderato, le precipitato... C'est une partition que l'orchestre exécute depuis la première note jusqu'à la dernière.
Dans la pantomime, tout au contraire, le champ est livré à l'imprévu.
Un exemple :
Il y a deux ans, je donnais des représentations à Angoulême pendant les fêtes des courses.
La salle était comble et le spectacle annoncé pour 8 h. 1/2.
Les musiciens de la ville avaient répété la veille, tout allait à souhait, j'étais enchanté. A 8 h, 1/2, on refusait du monde.
A 9 heures pas un musicien à l'orchestre.
Le public s'impatientait, on criait fort, quand le commissaire vint m'ordonner de commencer.
— Mais, Monsieur, lui dis-je, sans orchestre, c'est impossible !
— Bah! me répondit-il, vous ne parlez pas, vous ne chantez pas, vous pouvez vous en passer et puis vous avez votre chef; cela suffira, vous dis-je, ou sinon, rendez l'argent.
Cet argument me décida. On fait une annonce, le public bon enfant accepte cet orchestre composé d'un seul homme.
J'entre en scène.
Je ne savais que faire, j'étais fou. Je n'y voyais plus. Je perdais la mémoire (oui, la mémoire), car il en faut pour jouer la pantomime. Enfin, j'allais me retirer, épuisé, broyé dans cette lutte impossible, quand une bordée de sifflets partit de tous les côtés de la salle.
J'étais stupéfait, anéanti et je sortis de scène.
Ces sifflets n'étaient pas pour moi. C'était une chaude entrée qu'on faisait aux musiciens retardataires.
On releva le rideau et le spectacle finit avec un grand succès.
Pareille mésaventure est arrivée à la célèbre Alboni, dans une petite ville où elle devait chanter le Barbier de Séville, accompagnée au piano. Au dernier moment l'instrument fit défaut.
On lui proposa (sic) un trombone et... et elle chanta, en priant le musicien de se taire, par exemple.
Oui, mais elle chantait, elle!! ! Est-ce que le rossignol a besoin d'orcnestre?
Marseille, 29 décembre 1859.
Demain nous partons sur " le Gange, capitaine de Pénarose, second, M. Boyer, frère du général.
Je n'ai jamais traversé la mer. Je suis avec ma femme que j'adore. Mais, si nous faisions naufrage, ma petite fille que deviendrait-elle?
Je ne lui laisserais rien, puisque je vais gagner le seul argent que j'aurai pu économiser jusqu'ici.
A la grâce de Dieu!
Je suis monté à 4 heures à Notre-Dame de la Garde.
J'ai prié.... Je ne suis plus inquiet.
J'ai pensé à papa. Pauvre cher grand homme, tu seras avec ma chère femme bien-aimée.
Je t'en conjure, protège-nous.
La mer est méchante, gare à nous.
22 Décembre.
22 Décembre.
Tous très malades. Dieu que les femmes sont vilaines, et les homme donc! ! !
23 décembre.
Mer[calme! tout le monde bien.
Nous essayons de répéter dans le salon.
Nous réglons certaines questions de détails.
Mue Osmont (Colombine), est obligée de... s'absenter.
La répétition est levée au désappointement des passagers.
24 Décembre.
Nous traversons le détroit de Bonifacio; on nous fait voir l'endroit où, pendant la guerre de Crimée, le transport la Sémillante a péri, corps et biens, avec 1,200 soldats et l'équipage. Pas même une épave!!
26 Décembre.
Malte, adorable station balnéaire! Sites enchanteurs. Nous visitons l'église des Templiers; un véritable éblouissement!
28 décembre.
Enfin! nous arrivons en gare d'Alexandrie.
Mais il est huit heures du soir et le port est fermé.
Il faut passer la nuit à louvoyer.
29 décembre, 7 h. du matin.
Nous allons débarquer.
Je recommande à mes artistes de s'habiller, de se faire beaux.
Précaution pas inutile. Nous descendons à terre, M. Bravay nous attend et nous fait à ma femme et à moi le plus cordial accueil. Une voiture du khédive nous conduit à l'hôtel.
Deux grands omnibus sont à la disposition des artistes. Une foule compacte salue notre arrivée.
Les voitures sont remplies de fleurs. Est-ce que c'est vrai, tout ça??
Autre étonnement !!
Les artistes viennent se plaindre à moi que les logements sont hors de prix; que la nourriture est d'un chiffre exorbitant.
J'en parle à M. Bravay. — Ne vous inquiétez pas, me dit-il avec un sourire charmant et bonhomme, que je n'ai jamais rencontré nulle part, je vais les installer à l'hôtel et. . . je paierai.
Nous sommes décidément dans un conte oriental.
Tout le monde est heureux.
Jugez... les artistes sont logés et défrayés pour rien.
Ils ne peuvent y croire. Mais... après la première quinzaine... notre cher Mécène envoie régler la note des artistes. . .
Comme suppléments, il était marqué 1,200 francs de Champagne.
M. Bravay a payé en riant aux larmes et... arrêté les frais.
Cependant il met à la disposition de la compagnie un palais du vice-roi, mais supprime la pension et le Champagne.
J'habite la chambre de Napoléon pendant la campagne d'Egypte. Tous les meubles sont les mêmes.
Ah! les artistes! Quels grands enfants!!
Comme ils ressemblent aux canards que l'on fait émigrer dans un beau lac et qui regrettent en pleurant la mare boueuse où ils sont nés.
— Quel jour débutons-nous? demandai-je à M. Bravay.
— Ne vous pressez pas... nous avons tout le temps... Votre première représentation sera donnée à l'occasion du baptême de Toussoun, fils du khédive, ce sera une grande fête. Où aura-t-elle lieu? cela dépend de Son Altesse. Que vous importe? Les appointements partent du jour de votre arrivée et puis... le théâtre que l'on fait construire pour vous, n'est pas tout à fait achevé. C'est un théâtre portatif, car on ne sait pas encore où vous jouerez pour la première fois. Venez le voir.
Je suis M. Bravay. Je n'ai jamais rien vu de plus ingénieux, de mieux construit, que ce théâtre.
Imaginez- vous une construction en bois d'une forme des plus élégantes, toute tendue à l'intérieur en soie bleue.
Face à la scène, la loge du vice-roi pouvant contenir soixante personnes.
La scène est vaste, les décors adorablement peints, les loges des artistes aménagés avec un soin et un luxe inconnus en France.
Un foyer est réservé aux artistes.
Tout cet agencement est princier.
J'ai fait part de mon admiration à M. Bravay.
— Bah! me dit-il, vous en verrez bien d'autres... et puis, vous êtes la première troupe française véritablement organisée qui vient en Egypte. Nous avons tenu à vous faire honneur. . . que diable ! Je suis plus que Français, puisque je suis Marseillais.
Je ne savais pas être le Christophe Colomb du théâtre au pays des Pharaons et des Sésostris. Mais en
y réfléchissant bien, je suis le premier instigateur des tournées en France.
Avant moi, bien avant moi, les célébrités dramaliques, les Talma, les Frederick Lemaître, avant eux Lekain, puis Mlle Mars, M1,es George, Déjazet, allaient en représentations en province, mais seuls.
Ils jouaient avec les troupes de l'endroit qui avaient appris, à grand renfort de mémoire, le répertoire de l'étoile de Paris.
Moi, je n'avais pas cette ressource, et lorsque j'ai pris la résolution de faire une tournée avec et sous la protection de papa — qu'eussé-je fait seul?
J'ai donc réuni une petite compagnie de mimes, merveilleusement composée du reste, avec les éléments que mon père avait formés.
Le nom de Deburau brillait encore étincelant en province; on savait qui j'étais, mais on savait surtout qui il avait été.
Et je partis — et le succès fut inespéré — et les recettes superbes.
Pourquoi ?
Parce que les vieux qui avaient vu papa, voulaient voir le fils: pas autre chose!!
Nous répétons cependant avec acharnement, attendant le grand jour de la première
Comment serai-je reçu? J'ai peur... Serai-je compris ?
La pantomime demande une force de concentration pour celui qui l'interprète.
Si elle ne se dépense pas, dans la vie privée, en paroles oiseuses, en colères inutiles, en indignations
vulgaires, elle économise, en revanche, une forte dose de réflexions.
C'est pourquoi j'ai peur. . . et je me répète sans cesse : Comment va-t-on m'accueillir?
Les comédiens qui parlent l'esprit des autres n'ont pas tant à faire; ils apprennent leur rôle, le récitent ou le disent s'ils ont du talent.
Dans la pantomime il faut dire sans parler, ce qui vaut mieux toujours que parler sans rien dire.
Et voilà pourquoi je tremble de paraître devant ce public exotique.
Me comprendra-t-on ?
J'ai fait à M. Bravay la confidence de mes craintes.
— Vous êtes fou, m'a-t-il répondu : ils ne comprendront rien, mais ils applaudiront de confiance. Puis, je suis là, moi. . . Quand j'étais portefaix à Marseille, j'ai été souvent à la claque, pour faire réussir ou tomber une chanteuse au gré de mes patrons. Ah ! j'ai fait de tout, dit-il avec un soupir... le bien et le mal. Maintenant je fais le bien. Les artistes. . . je les adore. . . Puis vous aurez à votre première représentation un public de princes, le comte de Paris et le duc de Chartres — ils viennent pour les fêtes de... de la Circoncision — et vous aurez des gens quiTOUS comprendront.
Ce charmant homme avait le don de vous convaincre, ■ — il aurait dompté un lion. — Il avait su capter le Vice-Roi, le faisant rire, en lui racontant les contes épicés des Marseillais.
Oui, mais moi, serai-je aussi habile que M. Bravay?
Je ne parle pas... et surtout marseillais. Le 10 janvier 1860, je reçus le billet suivant :
« Mon cher Deburau,
» Faites vos malles, nous partons demain pour la » Haute-Egypte. C'est là que vous débuterez.
» Bravay »
En effet, le lendemain nous partions.
Le théâtre portatif était embarqué sur une dabiah (sorte de bateau plat) remorquée par le navire qui nous portait.
Le Vice-Roi avait invité les princes d'Orléans à cette excursion, ainsi que les ambassadeurs et les représentants des puissances.
Trois navires suivaient avec l'escorte d'honneur, composée d'un régiment entier.
Le bateau royal est d'une magnificence féerique, or et pourpre. Les tentes en étoffes d'Orient; des lapis couvrent le pont.
On marche lentement, par suite de l'ensablement du Nil qui roule son limon bourbeux.
Ah ! par exemple7 la nourriture est exécrable et d'une horrible malpropreté.
Nous en sommes réduits à manger des oranges.
Je me plains, et M. Bravay nous fait envoyer des victuailles de la cuisine royale.
Notre chef est condamné à recevoir cent coups de bâton qu'il recevra comme gratification aussitôt notre retour à Alexandrie.
Enfin ! nous arrivons à Esney, près la première cataracte ; nous jouerons, demain 19 janvier.