LES ABEILLES
Hier soir, il m'a été donné de voir les abeilles.
Imaginez-vous la danse la plus folle, la plus vertigineuse, la plus lubrique et la plus chaste à la fois. Le khédive m'avait fait le grand honneur de me convier à ce spectacle, digne du paradis de Mahomet.
Deux jeunes Syriennes, portant à elles deux le lourd fardeau de vingt années au plus, apparaissent.
Elles sont vêtues chacune d'une longue liane de satin, enroulée autour d'elles et formant avec un art merveilleux le pantalon, la juppe et le corsage.
Elles embrassent d'abord la main du Vice-Roi et se mettent à esquisser quelques poses plastiques qui n'auraient pas accès sur la scène de l'Opéra.
Tout à coup une abeille imaginaire vient tourbillonner près d'elles.
Elles la chassent; celle-ci revient avec plus d'acharnement encore.
Elles la fuient avec épouvante, lui échappent; mais l'une des danseuses sent l'insecte qui s'est réfugiée dans son corsage.
Elle développe une partie de l'écharpe qui lui cache la poitrine et chasse l'insecte. L'abeille s'attaque alors à l'autre aimée.
Cris d'épouvante de celle-ci.
Elle fuit éperdue dans une course vertigineuse, va,
vient, se roule à terre pendant que sa compagne cherche à la défendre.
Elle est piquée à son tour.
La blessure lui fait jeter des cris de douleur et d'épouvante.
Dans un suprême effort et avant de mourir, elle veut se venger.
Elle défait la soie qui cache sa poitrine, sa compagne l'imite.
Bientôt, il ne leur reste plus que la traîne qui s'enroule autour de leurs jambes.
Elles tournent sur elles-mêmes avec la rapidité des Derwiches.
Elles renversent leurs têtes en arrière et, par un prodige d'équilibre, celles-ci viennent toucher leurs talons.
Pendant le mouvement, l'étoffe s'est déroulée à leurs pieds en formant une coquille de pourpre et d'or, dont Yénus eût été jalouse, et digne de renfermer les deux plus beaux corps de femmes qu'il m'ait été donné de voir de ma vie.
20 janvier 1860.
Enfin ! elle a eu lieu cette fameuse première représentation ! ! !
Quelle peur !
Lasalle était pleine d'officiers aux uniformes éclatants.
Le khédive, ayant à ses côtés Monseigneur le comte de Paris et le duc de Chartres, occupe la loge officielle.
Le spectacle se compose simplement de Pierrot
coiffeur, pantomime en un acte, de mon père, et d'un ballet.
Cette pièce est le Misanthrope, le Cid, VAndromaque du genre; toutes les difficultés de la mimique y sont accumulées.
Le spectacle commençait par un ballet où les demoiselles Osmont ont obtenu un très vif succès.
A mon tour maintenant; inquiet, nerveux, préoccupé, je surveillais, avant le lever du rideau, les moindres détails.
Les artistes, eux, absolument calmes, naturellement; ils n'avaient aucune responsabilité.
On commence.
Voici mon entrée.
J'apparais la figure impassible, marmoréenne. . . une statue.
Tout à coup, j'aperçois Arlequin faisant la cour à Coîombine ! ! !