ACTE DEUXIÈME
Elle n'est ni du milieu que tu quittes ni du monde où tu vas entrer. Elle est en marge, tu ne peux pourtant pas songer à donner à mademoiselle Coursan le nom que nous portons depuis sept cents ans.
JEAN
Oh! moi, vous savez, je ne la porte que depuis une demi-heure.
LARZAC.
Raison de plus pour ne pas le diminuer.
Rien ne vaut que je renonce à mon bonheur.
LARZAC.
Est-ce que tu crois que j'y renonce, moi? Ton bonheur, c'est maintenant !ii seule chose qui m'intéresse au monde, et je le ferai, va, je le ferai. Aie confiance en moi, je le mérite. Tu verras quelle vie délicieuse, mouvementée, nous mènerons tous les deux! Je te lancerai, je te distrairai, je te ferai tout connaître, le théâtre, les courses, le jeu, le demi-monde, l'amour... sac rebleu, tuas la veine inouïe de tomber sur l'homme de Paris qui connaît le mieux les femmes et qui en connaît le plus, et cet homme là, c'est ton père ! Car enfin, je suis ton père ! Voilà ce que tu oublies trop vite, mon enfant, je suis ton père! Tu me dois le respect et l'obéissance. J'ai envers toi des devoirs sacrés; je n'y faillirai pas et je ne te laisserai pas gâcher ta vie en épousant cette demoiselle.
JEAN
Oui... Vous voulez bien me permettre de placer mon mot ?
LARZÂC.
Parle! voilà une heure que je t'écoute...
JEAN
Eh bien, il y a seulement huit jours je pouvais me marier avec mademoiselle Coursan sans que personne y trouve à redire? xMoi, j'étais un déclassé parce que je n'avais pas de père; elle, elle était une déclassée parce qu'elle en avait un. C'est drôle, mais c'est comme ça. Enfin, nous étions appareillés. C'était très convenable.
LARZAC.
C'était en tout cas, possible !
JEAN
Alors, maintenant, parce que votre notaire est venu, parce que vous m'avez reconnu, parce que vous avez endossé votre uniforme de père, toute ma vie est renversée, perdue, saccagée, comme par la grêle I Ah! ça! mais c'est donc une catastrophe d'avoir de la famille I
LARZAC.
C'est monstrueux, ce que tu dis làl
C'est peut-être monstrueux, mais ça m'a l'air bougrement vrai l
LARZAC.
Ainsi, rien n'existe pour toi, ni la Société, ni la tradition, ni l'autorité paternelle... Ah! nous vivons à une jolie époque! El la peine que tu me fais, ça ne le touche pas non plus? Ça t'est bien égal.