X. Résumé sur le régime papal
Une singulière positioh est donc faite à tous ceux qui ne sont pas décidés, commçAf. deMaistré, à étourdirleur conscience» et fi pétrir l'histoire comme le potier l'argile. Ce né sont plus seulement certains faitâ (}ili lô^ embartâsséût ; c'est la papauté ihéme; Dès que vous n'en faites plus, comme l'ultramontanismè, la source de toute lumière et Be toute juridiction dans l'Église, vous ne savez plus qdèlle place lui assigner logiquement, et même, abstraction failè dé la cirairilé dé lui déplaire, vous vous trouvez devant un problème insoluble. Voyez, encore une fois, Bossuet. Il représentera bien la papauté comme nécessaiire â Tuiiité de l'Église ; il la rattachera bien, nous l'avons vu, à saint Pierre. Mais, cela dit, Il né sait, eh quelque sorte, qii'èh faire, ni que lui donner à faire. On sent qu'il la soutient
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parce qu'elle existe, parce qu'il serait impossible à un évêquede ne pas la soutenir: mais elle pourrait disparaître qu'il n'y aurait pas, à ses yeux, un bien grand vide, nidansFÉglise, nidansle christianisme Bref JI la considère plutôt comme un grand fait que comme une grande institution basée sur des prin- '. cipes, et le fait lui parait bien grand pour la place qu'i| croit pouvoir lui donner dans Tensemble de l'établissement chrétien. Gallicanisme, dira-t-on. Sans doute ; mais je parle des endroits où il veut être catholique, où il défend sérieusement la papauté, et c est là que je suis frappé du peu de connexion qu'il parvient à établir entre le christianisme et la haute charge attribuée à l'évêque de Rome.
Laissons Bossuet, si Ton veut ; la mêipe observation serait à faire chez bien d!autres, beaucoup moins gallicans, beaucoup moins hérétiques aiix yeux des docteurs de Rome. Que délivres, que de sermons, que de mandements, jusqu'à ces dernières années, dans lesquels la papauté n^apparaissait presque pas ! Si M. De Maistre en fait le sujet de son livre, Lamennais, dans le sien, la laisse dans l'ombre. Quiconque n'est pas spécialement appelé à enparler,n'enparlepas.Dans les nombreux volumes de Massillon, de Bourdaloue, pa^un sermon sur le pape. Même chez les controversistes, bien souvent.
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silence absolu, ou peu s'en faut. Us somment les protestants de se soumettre à TÉglise ; ils ne leur parlent guère de se soumettre au pape. Le système est complet sans lui.
Encore une preuve, donc, de ce qu'il y a de * factice, de faux, et, en tout cas, de fiévreux, dans ce qui se passe aujourd'hui. Pas un sujet, petit ou grand, dogmatique ou disciplinaire, politique, historique, social ou moral, que nos prédicateurs et nos écrivains catholiques n'envisagent comme lié à la question de la papauté , lié, dirait-on , de telle manière que, la papauté disparaissant, tout diS' paraîtrait avec elle. M. De Maistre avait dit : c Sans le pape, il n'y a plus de christianisme. » Beaucoup de catholiques trouvèrent cela un peu fort ; mais, depuis, ils en ont entendu bien d'autres. Nous disions ailleurs, parlant déjà de ce curieux état de choses, que Dieu, aujourd'hui, semble ne régner dans le ciel que pour qu'il y ait un pape à Rome. Nous pourrions retourner l'idée, et dire : « Dieu, aujourd'hui, semble ne régner dans le ciel, n'exister même, que parce qu'il y a un pape à Rome. • Tout cela est donc nouveau ; tout cela étonnerait fort, non pas Bossuet seulement, mais beaucoup d'ultramontains d'autres siècles. Même aujourd'hui, nous pourrions opposer à ce fiévreux verbiage la
sobriété des auteurs qui veulent rester sérieux. Geux-là, quelque envie qu'ils aient de plaire à Rome, la papauté n'est pas un sujet qu'ils aiment. Ils voudraient pouvoir la séparer de l'histoire des papes, source d'objections terribles; ils voudraient lui trouver des origines au-dessus de toute discussion, et, ne les trouvant guère, ils passent vite. Ils font ce qu'a fait Mœhler dans sou habile Symbolique. Mœhler, si complet sur d'autres questions, ne dit presque rien de la papauté ; il la déduit en quelques mots du peu qu'il a dit de l'épiscopat, autre sujet que le système romain ne rend pas facile à traiter. « Si les évêques, dit Mœhler, doivent rassembler tous les fidèles en un seul troupeau, il faut qu'ils aient eux-mêmes un centre d'unité... Otez le pasteur suprême, et l'harmonie disparaît ; l'ordre est renversé... Si le successeur de Pierre n'eut affermi tout dans l'unité, nous aurions vu... etc. » — Voilà qui serait bon dans un catéchisme peut-être ; scientifiquement, il est clair que c'est de nulle valeur. Ce qui est clair aussi, c'est que, dans un livre tout scientifique, ou, du moins, affectant beaucoup ce caractère, si Tauteur n'a pas porté ce sujet sur le terrain de la théologie et des principes, c'est qu*il n'estimait pas pouvoir le faire.
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Et comment, en effet, le pourrait-on, pour peu qu'on sache Thistoire du concile de Trente? Une question devant laquelle ce concile a reculé, de quel droit un théologien catholique se permettraitil de la trancher?
Il est vrai qu'on se gêne peu, quand le concile de Trente n*est pas à la hauteur des hardiesses d'aujourd'hui, d'affirmer pour lui ou de passer outre. Il y eut à Trente, par exemple, de longues délibérations pour savoir si le sixième chapitre de saint Jean se rapporte à la sainte Cène, ei, en particulier, si les versets où Jésus parle de manger sa chair, de boire son sang, peuvent être cités comme preuve de la transsubstantiation. La majorité eut la bonne foi de reconnaitre que le sens en est purement spirituel, et Ton ne mentionna donc, dans le décret sur la présence réelle, ni ces versets,' ni le chapitre. Allez maintenant à Wiseman, et vous verrez ce chapitre, ces versets, hardiment 'cités comme « la première preuve de la vérité des doctrines catholiques relativement à rEucharistie. »
Même assertion chez M. Nicolas, chez beaucoup d'autres, et il va sans dire que Tinfaillible gardien de la doctrine, le pape, n'a jamais songé à remarquer qu'ils contredisaient le concile. Tout pas en avant est permis quand il s'agit d'affirmer ce que les papes trouvent bon qu'on affirme.
A plus forte raison n'ont-ils jamais rappelé sur le terrain du concile de Trente ceux qui en sortaient pour agrandir, pour diviniser la papauté. Mais il n-en est pas moins curieux de constater comme elle est forcée, dès qu'il s*agit d'elle-mémp, de se taire sur ce concile qu elle aime d'ailleurs tant à citer. « Que tous se souviennent, est-il dit dans l'Encyclique de 1833, que c'est au pontife romain qu'a été donnée par Jésus-Christ la pleine puissance de paitre, de régir et de gouverner TÉglise, comme Tont déclaré les» Pères du concile de Florence. » Pourquoi donc pas ceux du concile de Trente, cités, à quelques lignes de là-, à propos de Tinfaillibilité de FEglise? Ah! c'est que, à Florence, sous la dictée du pape, la chose avait passé sans discussion ; à Trente, où Ton osa discuter, la papauté fut tout heureuse qu'on voulût bien ne rien décréter sur son compte. Le concile^ sans doute, la mentionne^ la reconnait, et nous ne dirons pas qu'il se fut trouvé dans l'assemblée une seule voix pour Ta-
belir; mais, dogmatiquement, sur sa position dans rÉglise, sur ses droits quant à la doctrine ou quant àTadministration, — pas un mot. Oui, catholiques, pas un mot. Cet homme qu'on vous montre au sommet de la hiérarchie, — le concile de Trente, dans un long décret sur la hiérarchie, n'a pas trouvé moyen de le nommer. Vous le liriez, ce décret, d'un hout à l'autre, sans vous douter qu'il y ait un pape au monde. Des huit canons qui le suivent, vous en liriez sept sans vous en douter davantage; puis, tout au hout, vous en trouveriez un pour condamner l'opinion que les évêqufes nommés par le pape ne soient pas de légitimes évéques, et, même là, il n est pas dit que ce soient les seuls légitimes.
Les défenseurs de la papauté nous disent : « Si le concile ne l'a pas dogmatiquement définie, c'est qu'il lui a paru qu'elle l'était bien assez, depuis longtemps, par l'assentiment universel des chrétiens. »
Mais, d'abord, le concile ne s'était nullement astreint à ne parler que de ce qui avait besoin d'être fixé. Ses décrets, résumé complet de l'enseignement catholique, renferment beaucoup de choses sur lesquelles, depuis longtemps, toute incertitude avait cessé dans l'Église. Aucune raison, donc, pour ne
pas piarler du pape, toute incertitude eùt-elle en effet déjà cessé, parmi les catholiques, quant à sa position et à ses droits.
Observez, en second lieu, que les décrets du concile s'attachent toujours, de préférence, aux points attaqués par la Réforme Or, qu'avait-elle plus attaqué que le pape? Sur quel point eùt-il été plus naturel d'exposer la doctrine de TÉglise, condamnant ensuite, selon la forme ordinaire des décrets, les négations ou affirmations contraires? — Mais non. Dans cette vaste collection d'anathèmes, il n'y en a pas un seul contre qui niera la papauté.
Enfin, allons aux faits. Pour soutenir que, si le concile omit ce pointcapital, c'est qu'il ne jugea pas nécessaire d'en parler, il faudraitpouvoir dire qu'on décida d'emblée de le laisser de côté, et qu'il n'y eut a'ucune tentative pour lui donner sa place dans le décret relatif à la hiérarchie.
Loin de là. Dès la première présentation des articles sur le sacrement de TOrdre, c'est-à-dire plus de huit mois avant la session dans laquelle on les publia, il est question d'en rédiger un sur le pape. Aucune formule n'est encore positivement proposée; mais- personne ne paraît croire qu'on puisse se dispenser d'en chercher une. Parler du pape à l'occasion du sacrement de l'Ordre, c'est, aux yeux de
tous, aussi naturel, aussi nécessaire que de parler de la messe à propos de TEucharistie.
Après cinq semaines de débats, durant lesquelles la question de la papauté n'est pas un seul jour séparée de celle du sacerdoce, le cardinal de Lorraine propose, pour en finir, deux canons, Tun constatant l'origine divine de l'épiscopat en général, l'autre condamnant l'opinion « que saint Pierre n'ait pas été établi prince des apôtres, qu'un souverain pontife ne soit pas nécessaire, et que les successeurs de Pierre n'aient pas eu constamment la primauté dans l'Église. » Attaqué parles uns comme donnant trop au pape, par les autres comme ne lui donnant pas assez, cet article sert pendant un mois de texte à ,1a discussion. Les légats l'envoient au pape; le pape y ajoute ce qui lui parait y manquer, et le renvoie aux légats. Dans cette nouvelle rédaction, anathème à qui dira < que les successeurs légitimes de saint Pierre n'aient pas été constamment les pères, les pasteurs, les docteurs de tous les chrétiens, et qu'il ne leur ait pas été donné par Jésus-Christ, dans la personne de Pierre, le plein pouvoir de régir et de gouverner l'Église. i> Et la discussion se poursuit, pendant trois mois, sur cette nouvelle éducation. Mais impossible, absolument impossible de s*entendre. Les fondements de la papauté semblent
fuir devant qui les cherche ; un malaise profond s'empare de tous les évêques. Enfin, le cardinal de Lorraine retire ses deux articles, — et la question de la papauté sera omise.
Il demeure donc avéré que ni les évêques, ni les légats, ni le pape, ni personne, n'eut primitivement l'intention de ne point faire d'article sur le pape ; qu'ainsi, comme nous Tavons affirmé, la seulecauso de cette étonnante omission, ce fut Timpossibililé de s'entendre. Tous, sans doute, parlaient de la primauté du pape; personne, pourtant, ne proposa de sortir d'embarras par un article ou l'on se bor-» nerait à la reconnaître |en gros : on sentait qu'il serait absurde d'englober sous un même mot les opinions profondément diverses qui s'étaient fait jour dans le débat. Il est donc acquis à l'histoire que le concile de Trente n'a pas osé ou n'a pu, après plusieurs mois de travail, rien enseigner sur le pape.
Et qu'on ne dise pas, comme on l'a dit, que tout le mal vint des gallicans, à qui le concile eut tort de céder. • Les neuf dixièmes des Pères, dit le jésuite Biner, s'accordaient à reconnaître la supériorité du pape sur le concile; et pourtant, sur les réclamations de quelques Français, on ne la déclara pas. » Neuf dixièmes, c'est beaucoup dire, bien que l'assemblée se composât, aux deux tiers, d'évêqucsila-
liens; proportion, soit dit en passant, que la cour de Rome eut grand soin de maintenir pendant toute la durée du concile, fort peu œcuménique, comme on voit. Admettons pourtant, si Ton veut, un seul dixième d'opposants. Une réflexion, d'abord, se présente : c'est qu'il fallait que leurs raisons fussent bien fortes pour qu'une majorité pareille, dévouée au pape, vendue au pape, pourrions-nous dire, car beaucoup d'évêques italiens ^recevaient de lui une pension pour demeurer à Trente, n'eussent pas le courage de passei* outre. A cette réflexion joignons un fait : c'est que l'opposition ne se composait point uniquement de Français, et que même, à ce moment-là, chose étrange, ses chefs étaient des Espagnols. Le cardinal de Lorraine, venu comme chef des gallicans, avait passé aux ultramontains; les Espagnols étaient demeurés inébranlables dans leur catholicisme fougueux, terrible à l'hérésie, mais singulièrement peu papiste. C'était Tund'eux, Avosmediano, qui avait le premier dit ouvertement que l'intervention du pape dans l'institution des évéques est de droit humain, ecclésiastique, et, par conséquent, ne saurait être de nécessité absolue. Des murmures, des battements de pieds, des sifflets même, raconte Pallavicini , avaient accueilli ses paroles, ce qui, soit dit encore en passant, n'était
pas fortédiBant dans nn concile; mais, de vote contraire, point. Plus hardi encore avait été Ijarchevêque de Grenade, Guerrero. Il déclara, celuilà, que tous les évéques, y compris le pape, sont égaux et frères, et que Tinégalilé de juridiction, purement ecclésiastique, est la seule qu'on puisse reconnaître. Il cita tous les faits que l'histoire des premiers siècles fournit à l'appui de cette assertion. Il se railla, en particulier, de ceux qui avaient dit que les apôtres furent bien tous faits évéques par Jésus-Christ, mais que Pierre seul eut le droit d'en faire d'autres ; il leur demanda s'ils n'avaient donc jamais lu le livre des Actes. Il se moqua aussi beaucoup de ceux qui disaient que les apôtres, avant de se mettre à l'œuvre, s'étaient fait ordonner évoques par Pierre. Il rappela, enfin, et analysa la fameuse lettre de Grégoire à Jean le Jeûneur. On murmura encore plus d'une fois, et très-fort; mais lui répondre par un vote, mais déclarer tout cela non avenu, on ne l'osa pas. Ainsi, tout ce que nous avons dit historiquement sur cette question , le concile de Trente Ta sanctionné par son silence, et le pape lui-même, Pie IV, par son em-pressement à trouver bon que le concile ne se prononçât pas.
Il se réservait. Pie IV, de prononcer lui-même, et alors, cela va sans dire, de ne plus s'inquiéter
des objections. Un an après le concile, il publie, dans une bulle, le serment qu'auront désormais à prêter tous les évêques. Ce serment, il déclare en avoir pris tous les articles dans les décrets de Trente, et, parmi ces articles, vous lisez : < Je promets et jure une véritable obéissance au pontife romain, vicaire de Jésus-Christ et successeur de saint Pierre, ie prince des apptres. » — Le concile n'a rien dit de semblable ; mais le concile est dissous : personne ne réclamera.
ni
Mais une histoire bien curieuse aussi, c'est celle des relations entre le concile de Trente et les papes qui eurent successivement à le mener.
Vingt-cinq ans de pourparlers avaient précédé l'ouverture, et le seul mot de concite était, à Rome, un objet d'effroi; singulière preuve, assurément, de cette admirable harmonie qui régnait, nous dit-on, entre l'Église et son chef. Cet effroi , Pallavicini Tavoue. « De même, dit-il, que, dans la pupille de Tœil, le moindre grain de poussière cause une
grande douleur, ainsi, quand il s'agit de choses d'un très-haut prix, les dangers les plus éloignés deviennent l'occasion des plus cruelles alarmes. » Or, ces alarmes ne portaient point sur la foi ; Rome ne pouvait douter que le concile futur ne fût unanime à damner dogmatiquement les protestants. Mais elle-même, mais ses droits, mais Torigine de tout ce dont elle était en possession, mais l'avenir de tout ce dont elle était en train de s'emparer, — voilà ce qu'elle tremblait qu'on ne se mit, dans le concile, à fouiller. Le concile de Bàle, cent ans auparavant, lui avait déjà cruellement dit la fragilité de son trône ; que serait-ce donc en ce siècle où tout était remis en question à la clarté de rhistoire, du bon sens, et de ce certain livre qu'il n'y avait plus moyen de cacher ?
Jamais donc, d'elle-même, Rome n'aurait convoqué ce concile; jamais rÉglise, unanime à le demander par la grande voix des peuples, ne l'aurait obtenu de Rome. Les souverains l'obtinrent, mais seulement lorsqu'ils en furent d'avance rassasiés, dégoûtés, par tout ce qu'ils avaient vu du mauvais vouloir et des finesses de la politique romaine.
On ne saurait dire, du reste, ce que la papauté redoutait le plus de voir examiner par le concile^
— ses droits, ou la manière dont elle en avait usé. Comment, d'ailleurs, obtenir qu'on séparât les deux questioris ? Comment faire que ses droits, même les plus raisonnables, se présentassent sans l'effrayant cortège des abus, des scandales dont ils étaient devenus la source? Ces abus, ces scandales, toute l'Église y avait trempé plus ou moins, car, sous un gouvernement corrompu et corrupteur,, chacun tire à soi tout ce qu il peut ; mais chacun, le moment venu, n'en est que plus prompt à dénoncer ce qu'il a vu faire aux autres, et tout, en définitive, retombe sur ceux ou celui dont le devoir eût été de combattre le mal.
Ainsi en fut-il à Trente, et c'est ce qu'avait craint la papauté. Avec ce qui fut dit en plein concile sur les désordres de tout genre dont la cause première était en elle, dans son avidité, dans son peu de souci du bien des âmes, dans son indulgence pour tout mal qui épargnait ou favorisait ses intérêts, dans les détestables exemples qu'elle avait si souvent donnés au monde, dans cette omnipotence toujours prête à servir quiconque la reconnaissait ou la payait, — avec ce que le concile, disons-nous, allait entendre là-dessus de la bouche de tant d'évêques et de la part de tous les princes, nous aurions la réfutation complète, écrasante, de presque
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tout ee qu'on va disant aujourd'hui à l'honneur de la papauté au moyen âge.
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Mais ne revenons pas sur les temps antérieurs; restons-en à ce qui concerne la situation respective du concile et de la papauté, et constatons le chemin fait de 4545 à 1869.
Ce fameux décret de Constance que nous avons vu cité par Grégoire XVI en 1832, — Paul III, en 1542, n'aurait guère osé s'y appuyer; la bulle de convocation est d'une singulière humilité en comparaison de celle de 1868. Paul III parle du concile comme d'une assemblée souveraine qui^ devra, « ayant Dieu pour guide, consulter, délibérer, résoudre et exécuter au plus tôt toutes les choses qui seront jugées nécessaires. » Point de phrases sur la papauté, sur lui-même. Il se contente, au commencement, de dire qu'il est appelé « à diriger la barque de saint Pierre, » et, plus loin, en fixant la date du concile, il reproduit simplement la formule où les papes se disent revêtus « de l'autorité du Dieu tout-puissant, Père, Fils et Saint-Esprit,
et des bienheureux Pierre et Paul. » Des ennemis de la papauté, des dangers de la papauté, pas un mot; il ne voit que les malheurs de l'Église. Paul III, comme homme, était loin de valoir Pie IX ; mais sa bulle est incontestablement pi us modérée, plus sage, plus religieuse, plus libérale aussi. Le pape du seizième siècle se montre beaucoup moins hostile au mouvement moderne, qui vient de lui enlever la moitié de l'Europe, que le pape du dix-neuvième. Mais, si Paul III parait livrer toutes choses à Tautorité du concile, la suite allait montrer qu'il n'en était pas moins décidé à tout reprendre; Thistoire du concile de Trente n'est, en quelque sorte, que celle des habiletés infinies dont la papauté eut besoin pour ne pas en sortir trop effacée, et pour se retrouver, après, sur le chemin de Tomnipotence absolue. Que vous la lisiez, cette histoire, chez Sarpi, ennemi des papes, ou chez Pallavicini, leur avocat, l'impression, sur ce point, reste la même. Il n'y eut pas, dans ces dix-huit années, un seul jour de franchise, un seul jour d'accord véritable, un seul où pape et concile eussent réellement la conviction qu'ils donnaient aux mots le même sens, aux choses la même portée. Personne, du reste, Qe s*y trompait, personne au dedans, personne au dehors. Les souverains avaient leurs ambassadeurs
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qui les tenaient au courant de tout, et qui n'avaient pas besoin d'être bien fins pour percer des secrets qui étaient ceux de tout le monde à Trente. Nous avons leurs correspondances ; quand nous ne les apurions pas, assez de choses nous seraient claires encore, et Pallavicini est plein de naïvetés précieu-* ses. Son zèle pour la papauté lui fait trouver bons, admirables, tous les moyens dont elle usa pour rester maîtresse du concile; on sent qu*il rirait vo-* (entiers des bons tours qu'elle joua aux évéques, et qu'il répète avec bonheur, inpetlo^ la mauvaise plaisanterie de ce prélat mécontent qui disait ; « Le Saint-Esprit nous vient de Rome, tous les sa* médis, dans une valise! » — En effet, il ne se vota rien que la pape n'eût dicté, et, toujours, sans en avoir Tair.
L'Europe, quand elle ne s'indignait pas, riait aussi ; satires, caricatures, pieu vaient sur le concile, et pas seulement, bien s*en faut, de chez les protestants. On se serait fait moquer de soi si Ton avait paru croire que les travaux d'une telle assemblée dussent avoir une autorité durable, sérieuse; les membres mêmes du concile avaient souvent fort peu l'air de gens ayant foi en leur œuvre. S'ils poursuivaient^ c'était pour plaire ou aux souverains, qui leur demandaient de poursuivre, ou
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au pape , qui les pressait de finir , las qu'il était d'avoir sans cesse l'esprit tendu vers les mêmes dangers. Dans les derniers temps, la cour de Rome avait plutôt moins de craintes; mais elle n'avait pas, pour cela, plus de foi en fœuvre commune de fixation des dogmes et consolidation de Tunité, tant les débats avaient révélé de divergences là même où l'on se croyait d'accord, tant la papauté, en particulier, avait pâti et de ce qu'on avait dit, et du silence dans lequel on s'était enfin renfernié. Personne, en un mot, à ce moment, personne qui parût se douter des avantages dont le concile allait être la source et pour l'Église et pour la papauté.
On les a dus, ces avantages, à Taudacieuse habileté avec laquelle on a fait rentrer dans l'ombre toute l'histoire du concile, ne laissant voir que ses décrets, et, parmi ses décrets, que ceux dont on n'avait rien à redouter ni en discipline ni en dogme. On ne s'est pas contenté de laisser dans l'ombre; on a, au besoin, nié. Mœhler nie les tâtonnements. L'Eglise catholique, dit-il, a la certitude immédiate des enseignements divins. « Si elle eut du parvenir à sa doctrine par les recherches, par l'examen, elle se fut contredite elle-même, et elle était mise au néant. » Elle y serait donc, à ce compte, piiis-
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que des délibérations durèrent trois mois, huit mois. D'autres nient, en gros,, tout ce qui ne fut pas à l'honneur de l'assemblée ; un concile d'anges n'aurait pas été plus beau. Bref, le recueil des décrets est devenu comme un livre tombé du ciel, ou dont l'origine, du moins, se perdrait dans la nuit des temps. Le Concile de Trente, ce tout si prodigieusement multiple, ce lent et laborieux produit de dix-huit années, <le mille débats, de mille intrigues, de mille votations, et, en fait, de plusieurs assemblées dont les dernières ne comptaient presque plus aucun membre qui eût assisté aux débuts ; ce chaos, enfin, où la foi et la discipline s'amalgamaient, de session en session, d'une si étrange manière, où toute proportion manque entre la longueur des décrets et l'importance des sujets, où Tanathème est tantôt ridiculement prodigué, tantôt jtimidement épargné, où des questions inabordables à l'homme sont résolues jusque dans leurs moindres détails , tandis que des questions tout humaines et toutes claires sont éludées ou laissées dans un vague complet, — ce chaos, disons-nous, on a eu Fart de le faire passer pour un tout complet et parfait; ce terrain mobile et tout de sable, on a trouvé moyen d'y asseoir, comme sur un roc, et le cathoHcisme, et l'Église, et la papauté
même, qui, dix-huit ans, trembla de s'y enfoncer brisée. Un grand révolutionnaire a dit que le secret de sa force était : Audace^ audace ^ encore audace . Les extrêmes se touchent, et Timmobile papauté, si elle nous faisait sa confession, ne dirait pas autre chose* ,
Mais, quand nous la voyons lancer triomphale^ ment, aujourd'hui, cette convocation œcuménique qu'elle lança, au seizième siècle, en tremblant, nous avons le droit de la ramener au souvenir de ses vieilles misères, et de lui demander où elle a pris ce qu'elle n'avait évidemment pas alors, au sortir des siècles catholiques.
Quel bruit, à Trente, au début, quand Tévêque de Bitonte, Cornelio Husso, chargé du sermon d'inauguration , s'avisa de représenter le pape comme la source de la lumière qui allait se répandre sur l'Église! Dans une apostrophe aux montagnes des environs de Trente, il invitait les rochers, les bois» les torrents, à faire entendre à l'univers que tout devait se soumettre au concile, faute de
quoi, disait-il, c on pourra dire avec raison que la lumière du pape est venue dans le monde, et que le monde a préféré les ténèbres à la lumière >• La lumière du pape! Lumen papœi L'effet fut si mauvais, que les légats durent presque désavouer Torateur. Quant à PaIlavicini,rhistorien, il ne voit pas, dit^il, pourquoi Ton s'est tant indigné de ce mot lumen papœ. Ne sait-on pas que papœ^ en latin, est tout simplement une exclamation, un hé-to«/ Quoi de plus naturel, dès lors, que d'avoir dit : c La lumière, hélas ! est venue dans le monde, et le monde... etc.? > Pallavicini se moque de nous, c'est clair; mais il ne prendrait pas , aujourd'hui , la peine de se moquer. Il approuverait carrément le mot du prédicateur de Trente ; carrément il appellerait lumière du pape celle que le futur concile, reflet de la papauté, doit verser sur le monde. N'estce pas ce qu'on nous a dit, sur tous les tons, ces dernières années? N'est-ce pas ce qui résulte de la publication même du Syllabus^ dont le concile n'aura évidemment qu'à développer les assertions ? N'est-ce pas ce que proclament presque tous les évéques, prosternés, dans leurs mandements, devant cette lumière dont ils se déclarent éblouis? Et, si quelques-uns paraissent ne pas éprouver au même degré cet éblouissement de leurs collègues , ils n'au-
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ront, à Rome, comme ceux-ci, qu'une chose à faire: baisser les yeux et voler.
Beaucoup d'évèques, CQpendant, et des plus éblouis, n'ont pas pu ne pas s'inquiéter un peu de la position faite à Tépiscop^t dans ce concile; le pape lui-même, dans sa bulle, à côté des idées papales, ultra-papales, qui leur promettent un effacement absolu, tache de leur conserver l'apparence au moins d'un certain rôle. Ils se sont mis à développer cela; ils ont tâché de montrer à leurs ouailles comme quoi les évèques, bien que votant nécessairement pour le pape et avec le pape, ne seront pourtant pas annulés comme assemblée délibérante et libre, ni même, individuellement, comme juges delà foi. Mais que de précautions, que de circonlocutions pour direcela sansébrécher cette autorité souveraine que le pape s'est réservée! L'évêque de Belley, par exemple, commence par déclarer qu'un concile n'était nullement indispensable, que le pape avait pleinement le droit de tout régler, de tout décider seul ; puis, ne voulant pourtant pas dire que les évêques tiendront de lui, de lui seul, le droit de voter dans le concile, il se réfugie derrière saint Jacques, évêque de Jérusalem, qui, dans le concile raconté au livre des Actes, non-seulement dit son avis, mais le dit en corn-
mençant par ce mot : «; Je juge que.,. » Donc, dit courageusenfient M. de Langalerie : a: Ces hommes que le pape réunit et consulte ne sont pas de simples consultants ou avocats, mais des juges ayant pouvoir et mission déjuger. j> Ceci, nous le craignons fort, c'est plus que le pape n'accorde; il aurait, en tout cas, le droit de trouver ce raisonnement bien mauvais, car c'est un pur jeu de mots. Si vous allez au grec, vous verrez que saint Jacques a dit : le juge dans le sens de : Je pense, et qu'il n'y a pas là ombre de système ou d'intention. D'autres donc, plus prudents encore, se sont contentés de reprendre la théorie de l'autorité unique,^ vieille réponse aux objections protestantes sur l'incertitude du siège de l'autorité dans l'Église. L'autorité, disent-ils, est entière dans le pape, entière dans le concile, entière dans les deux ensemble. Un pape et un concile, ce ne sont pas deux autorités, deux sources de lumière; c'est la même lumière, la même autorité. Voyez l'Eucharistie. Jésus-Christ est tout entier dans le pain, tout entier dans le vin. Avec le pain seul, vous recevez Jésus-Christ; avec le vin seul, vous le recevriez également ; avec les deux, vous ne le recevez pas deux fois. Que le Saint-Esprit, de même, ait pour organe ou le pape seul, ou le concile uni au pape,
c'est tout un. Voter avec le pape, pour le pape, ce n'est donc point s'annuler; c'est exercer concurremment avec lui une autorité libre et souveraine.
Il est permis de douter que cette métaphysique, bonne pour sauver, en théorie, la dignité de Tépiscopat, paraisse bien bonne, en pratique, à qui se verra forcé ou de voter contre sa conviction, ou de rompre cette unanimité que le système suppose. Peu la rompront, point peut-être. Mais plus le spectacle sera beau pour qui ne voudra voir que l'apparence, plus il sera triste pour qui s'enquerra des réalités et comptera les sacrifices faits. Les minorités considérables qui se dessinèrent à Trente sont embarrassantes, sans doute, à bien des points de vue; moralement, elles sont au moins une preuve que, malgré Rome, malgré un pressant besoin d'unité, répiscopat n'était pas encore façonné à abdiquer et à s'annihiler.
Les souverains aussi avaient conservé leur n)ot à dire, non-seulement dans tout ce qui concernait
le concile en général, mais même dans la marche des délibérations, dans le choix et Tordre des sujets. Ceci, — nous tenons à le dire, — nous ne l'approuvons, en principe, aucunement; s'il est triste que les évêques ne soient plus que l'ombre du pape, il était triste aussi d'en voir souvent, dans le concile, qui représentaient bien moins l'Église que les intérêts et les passions de leurs souverains temporels. Mais, enfin, (iiistoriquement, notre observation subsiste, et, sans remonter aux temps où c'étaient les empereurs mêmes qui convoquaient ces assemblées, on pourrait demander de quel droit la papauté s'affranchit, en 1869, de ce qui était encore, au seizième siècle, l'usage universel de la catholicité. C'était un abus, nous dit-on; et le mandement que nous citions tout à l'heure fait remarquer, dans ce même concile de Jérusalem, la complète absence de l'autorité civile. Il est clair que l'autorité civile, alors juive ou païenne, ne pouvait songer à intervenir; chrétienne, elle intervint toujours, et l'Église ne protestait nullement. Si l'Église prétend changer cela, il faudrait au moins que ce changement s'appuyât sur l'idée moderne de la séparation des deux pouvoirs. Mais, cette idée, Rome ne t'admet point ; elle la combat, au contraire, partout où elle a intérêt à la combattre. Elle demande»
partout où elle Tose, que le catholicisme soit la religion deTÉtat; elle réclame, partout où c est encore possible, non la protection seulement, mais l'appui, les services, le dévouement de l'autorité civile. Si donc rien n'est changé, de ce côté, dans son système, de quel droit, répéterons-nous, a-t-elle changé le reste, excluant les souverains catholiques de toute participation officielle à la convocation, aux préliminaires, à l'ouverturç, aux travaux du concile? Si ces souverains réclamaient, que pourrait-elle répondre? Elle répondrait probablement par l'article du Syllabus où l'Église est dite « une vraie et parfaite société pleinement libre »• Nous avons déjà vu que cette liberté^ dans sa pensée, consiste à jouir de tous les droits qu'elle aura déclarés siens; ajoutons maintenant : « Et à n'être tenue à aucun devoir envers personne. »
Ce ne fut pas non plus une mince affaire, à Trente, que de déterminer la position des légats envoyés de Rome pour présider et diriger le concile.
Dès le début, une grave question se pose : leur présentée est-elle nécessaire à la légitimité de l'assemblée? Dans le décret de la première session, ]es légats se tirent d'embarras en donnant au décret la forme d'un procès-verbal ; il y est dit que le premier légat s'est adressé aux évêques, qu'il leur a demandé s*il leur plaisait de déclarer le concile ouvert, et que tous ont répondu oui. Mais, pour la seconde session, il faut un décret véritable. Au nom de qui parler? Au nom de qui publier le décret? Au nom du concile seul, au nom du pape et du concile, au nom du concile et du pape ? — car Tordre même, au cas qu'on nomme les deux, est d'une grande importance. Quelque forme qu'on adoptât, c'était toujours trancher, dans un sens ou dans un autre, une question que l'on sentait ne pouvoir trancher sans tuer le concile. La supériorité de cette assemblée sur le pape, — Paul III avait dit qu'il mourrait plutôt que de la laisser proclamer. La supériorité du pape, — on savait qu'eR la décrétant, même en la laissant entrevoir, on s'attirait d'Allemagne et de France des protestations terribles. Une commission de cardinaux, nommée par le pape, à Rome, pour s'occuper de tout ce qui regardait le concile, avait longtemps cherché une formule de décret qui put ne blesser
. personne. Elle croyait l'avoir trouvée. « Le saint concile de Trente, œcuménique et général, les légats présidant {prœêidentibus legatis), décrète... » La majorité parut satisfaite ; la minorité demandait, sinon un aveu positif de l'infériorité du pape, du moins une mention plus claire de Tégalité des deux pouvoirs. On se défiait de ces mots prœsidentibus legatis; on craignait qu'au lieu d'indiquer une simple présidence, ils ne fussent traduits ensuite comme indiquant une présidence nécessaire, indispensable. C'était bien là, du reste, ce qu'entendaient les Italiens. Il fut donc proposé de remplacer ceeu* ménique par représentant V Église universelle ; ei comme ces mots précéderaient la mention des légats, le concile risquerait moins de paraître tirer son autorité du pape. Un Italien traita de renards ceux qui soutenaient cette rédaction ; c'était, à vrai dire, une épithète qu'on pouvait se donner mutuellement tous les jours. La majorité inclinait cependant à accorder, sinon la chose, du moins les mots; mais, sur Tordre du pape, les légats firent refuser . Bien plus : on effaça cecuménique et générai € A quoi bon ces mots? disaient les légats. N'est-il pas suffisamment dit, dans la bulle du pape, que le concile est œcuménique et général? — Oui, répondait-on ; mais, dans la bulle, c'est le pape qui
parle. Ne faut-il pas que le concile s*af6rme aussi lui-même? » Les Italiens persistèrent; les deux mots restèrent effacés. Mais Igs opposants, là session venue, protestèrent en pleine cathédrale, et, à la session suivante, les deux mots leur furent accordés.
Mais la question de la présidence, le prœsidentibuLs^ comme on disait, continua d'agiter les esprits; et ce fut bien pis quand, plus tard, au prœsiden" libus se fut joint ce qu'on appela \çi proponentibm .
C'était en 1S62, dans la première session de la troisième reprise du concile. On s'aperçut, mais trop tard. pour protester efficacement, qu'après ces mots < les légats présidant » on avait glissé c et propo^ sant » ; ce qui menaçait fort de vouloir dire qu'aux légats seuls appartenait de choisir et de proposer les sujets. En fait, c'est ce qui avait toujours eu lieu ; en droit, c'est ce que beaucoup d'évêques refusaient absolument d'accorder. Les protestations furent donc si vives, qu'il fallut, aux sessions suivantes, omettre ce mot malencontreux. Mais, comme il figurait dans le décret de réouverture, dominant ainsi tout ce qui se faisait dans le concile, les protestations continuèrent, et les légats durent consentir à mettre, dans le décret de la vingt-quatrième session, une note perlant que ce mot ne devait pas
être entendu comme changeant rien aux ancien? usages. — Encore une équivoque, car, selon les ultramontains, l'ancien usage était précisément que tout vint du pape ou de ses légats. Mais cette note n*en fut pas moins regardée comme une victoire sur le pape.
Voilà ce que l'épiscopat osait encore, il y a trois siècles, contre la papauté. Il frémirait, aujourd'hui, à la pensée d'en faire autant. Oser dire, oser insinuer que rassemblée de 1869 puisse être quelque chose indépendamment du pape, puisse être présidée par un autre que le pape ou que le légat du pape, ce serait une monstrueuse hérésie ; et quand, d'ailleurs, le pape laisserait à rassemblée le droit de choisir son président, nul danger qu'elle ne s'empressât pas de choisir un homme tout au pape. Nul danger non plus qu'elle lui conteste, ou à ses représentants, le droit de choisir les questions. N'a-t-il pas nommé, un an d'avance, des commissions chargées de préparer tout le travail ? Il est vrai que ces commissions sont, dit-on, fort embarrassées, soit à cause des difficultés inattendues dont bien des questions se compliquent, soit par la difficulté même de préparer tout, de faire tout sans avoir pourtant Tair de ne rien laisser au concile. Mais, pour peu que les apparences soicnl souvcos,
le concile, on peut y compter, nc^ réclamera pas. Tous les ménagements, toutes les ruses dont la papauté eut besoin, à Trente, pour voiler son omnipotence, — elle en est, aujourd'hui, à peu près totalement affranchie.
Elle le sera aussi de l'embarras où elle se trouva pour publier les décrets du concile.
Comme ils ne lui étaient ofiiciellement commun!quésquaprèsavoirétéproclamés,àTrente,en séance publique et solennelle, pape et concile se trouvaient dans une étrange impasse. Si le décret a besoin de la conGrmation pontiGcale, que signifie cette proclamation publique? S'il n'en a pas besoin, pourquoi le pape aura-t-il à la donner? Comment la donnera-t-il sans déclarer, par cela même, que ce décret solennellement proclamé n'avait encore aucune valeur ? Aux trois premières sessions, comme il ne s'était point fait de décrets proprement dits, la difGculté put dormir; a la quatrième, impossible. Mais ce que, de part et d'autre, on redoutait le plus, c'était d'en venir à s'expliquer. Paul III eut
frémi à la pensée de provoquer des manifesidtions comme celiq? de Baie ou de Constance, où Ton avait déclaré pouvoir se passer de la sanction pon« tiGcale ; le concile, de son côté, ne voulait ni rompre avec le pape, ni se soumettre ostensiblement à lui, car c'eût été renoncer à toute influence hors de ritalie, et, en fait, aux yeux de toute l'Europe, abdiquer. De là le compromis qui allait unir Rome et Trente. Le pape ignorera la proclamation solennelle ; il confirmera les décrets comme si le concile n'avait fait que les préparer. Le concile ignorera la confirmation par le pape ; il continuera de proclamer les décrets comme définitifs et souverains.
Voilà ce que fut, à Trente, Tunion, l'unité entre le concile et le pape ; voilà ce dont on nous fait aujourd'hui le tableau comme d'une œuvre ineffable et mystique de l'Esprit-Saint ! Un compromis, une comédie dont le secret était celui de l'Europe ; un nœud qui n'existait qu'à condition que les deux partis s'accordassent à l'ignorer.
Beaucoup d'évéques voulaient qu'il en fût de même jusqu'au bout. Le concile se séparerait; les décrets iraient à Rome; le pape les confirmerait sans autre explication. Mais le parti romain avait remporté, chemin faisant, tant de petites victoires, <|u'il voqlut 6nir par une grande; il proposa que
rassemblée demandât elle-même au pape la confirmation, de tous les décrets en bloc, c est-à-dire de l'œuvre entière du concile. Trois mois auparavant, c'eût été déchaîner tous les orages. Mais beaucoup brûlaient de s'en aller ; entamer au dernier moment une pareille lutte, c'eût été presque de rhéroïsme. Peu donc se récrièrent avec quelque vivacité. On s'empressa de leur dire que la confirmation papale n'impliquait pas nécessairement la supériorité du pape ; que o'était simplement Tacte par lequel, comme chef du pouvoir exécutif dans l'Église, il prenait sous sa responsabilité l'exécution des mesures votées. Comme on ne demandait pas mieux que d'être persuadé, on le fut, et il n'y eut à la fin qu'un seul prélat, l'archevêque de Grenade, qui persistât à ne pas vouloir demander la confirmation papale. C'est là ce que M. de FaU loux raconte poétiquement, dans son Pie V, comme une preuve éclatante de l'intervention divine. < Au moment, dit-il, où tout concourait au désordre, Dieu se montre... L'harmonie éclate, la lumière jaillit, et la chrétienté s'illumine, i^ Les légats n'en furent pas moins, jusqu'au dernier moment, dans de grandes transes. Ils se défiaient de la complaisance montrée par les chefs de l'opposition ; ils redoutaient, pour la séance publique; des prêtes-
talions, un éclat. Il n'y en eut pas; mais ces craintes nous montrent à quel point tout l'éckafaudage était fragile.
Ces craintes, du reste, n'avaient pas empêché Ils légats de pourvoir d'une autre manière encore au maintien de l'autorité de leur maître.
Quand les décrets furent lus en séance publique, on ne fut pas peu surpris d'entendre un dernier article ainsi conçu : « Déclare en dernier Heu le concile que, de quelques expressions et clauses qu'on se soit servi dans les décrets..,, tout a été décrété de telle sorte que l'autorité du Saint-Siège soit et doive être considérée comme demeurant intacte. » L'autoritédu Saint-Siège n'ayant pas été définie, un tel article constituait le pape seul juge de ses propres droits, et, sans proclamer nettement sa supériorité sur le concile, lui donnait touie latitude dans l'interprétation et l'application des décrets. 11 était clair, d'ailleurs, qu'on pourrait entendre cet article dans le sens ultramontain le plus pur. L'autorité du pape y était représentée comme tellement au-dessus de toute discussion, qu'un concile ne pouvait avoir même la pensée d*y toucher en quoi que ce fut.
Cet article donc, les légats l'avaient ajouté pendant la nuit. Maintes fois, précédemment, on l'avait
repoussé. Il passa comme tout le reste. On murmura, mais on ne protesta pas.
Voilà comment le concile de Trente a reconnu la plénitude de l'autorité pontificale; voilà comment, sur ce point capital, la chrétienté sillumina.
Mais c'était assez pour que, le concile dissous, la papauté fût pleinement à Taise.
Le concile avait demandé — nous avons vu comment — la confirmation papale. Pie IV confirmera donc, mais en donnant à cette demande un sens que beaucoup d'évéques, bien certainement, n'y ont pas mis. « Après mûre délibération, dit-il dans sa bulle, ayant reconnu que tous ces décrets sont catholiques, utiles et salutaires au peuple chrétien, nous les confirmons en vertu de Taulorité apostolique, ordonnant qu'ils soient reçus et observés. »
Ainsi, ces décrets qu'il confirme, il ne les a pas reconnus seulement utiles et salulairesy mais ca-iholiques; il Jes a donc jugés, souverainement .
jugés, au point de vue de la foi comme au point de vue disciplinaire. Il prononce, mais après mûre délibération. Il accorde ; il aurait donc pu refuser. Que serait-il advenu, dans ce cas, de l'autorité du concile? Question, pour nos ultramontains, fort simple ; le concile, nous diront-ils, rentrait dans le néant. Mais pour quiconque n'est pas ultramontaîn, question terrible, question qui reviendrait sans cesse, n'était l'intérêt que tous ont à la laisser sommeiller.
Pie IV se pose donc nettement en supérieur du concile, en juge de ses décrets. Mais ce n'est pas
encore assez. Quoique mené par le pape, le con-
cile a pourtant voté, sous la pression de l'opinion, sous l'influence de la Réforme, des choses qu'on pourrait tourner contre le pape. On lui a bien fait ajouter, le dernier jour, qu'il n'entendait pas amoindrir l'autorité du Saint-Siège ; mais des gens pourront néanmoins venir, qui, s'emparant de tel ou tel article, cherchant ce que le concile a pu vouloir y mettre, s'en feront une arme inquiétante. Pie IV, à cette pensée, était allé jusqu'à se demander s'il devait confirmer le tout, et, pendant plusieurs jours, il hésita. Plusieurs de ses conseillers hésitaient aussi. Un d'eux, enfin, Hugues Buoncompagno, lui suggéra l'idée de se réserver exprès-
sèment, dans la balle, à l'exclusion de qui que ce fût, le droit d'interpréter les décrets.
Cela, c'était chose inouïe, même dans les annales du despotisme papal. On avait bien vu Nicolas III, quand la règle de saint François, fort ambiguë, menaça d*étre an champ de bataille, s* en réserver Texplication. Dans un cas pareil, passe encore; mais publier un code complet, tout neuf, de doctrine et de discipline, et y ajouter, du même coup, la défense d'en étudier le sens, — c'était le dernier pas possible dans l'asservissement de la pensée et de la conscience*
Il fut fait, pourtant, ce pas que Ynn traiterait de fable si une bulle solennelle n'était là pour en faire foi. « En vertu de rautorité apostolique, défense à tous, soit ecclésiastiques, de quelque rang qu'ils puissent être, soit laïques, de quelque autorité qu'ils soient revêtus, aux premiers sous peine d'interdiction, aux autres sous peine d'excommunication, défense, en un mot, à qui que ce soit, de faire sur les décrets du concile ni commentaires^ ni gloses^ ni annotations^ ni scolies^ ni interprétations quelconques. >
Personne, on le voit, n'est oublié, pas même ceux qui, un mois auparavant,s'intituiaient « le saint tîoncile de Trente, légitimement assemblé sous la
cpnduite du Saint-Esprit. » Les ecclésiastiques, de quelque rang qu ils puissent e^re, auront, comme les laïques, à demander au pape dans quel sens ils doivent entendre les décrets.
Allez, après cela, allez reprocher au catholicisme de vous refuser le droit d'interpréter TÉcriture Sainte! Ce qu'il a lui-même mis à la place, ce qu'il a élaboré, calculé, pendant dix-huit années, — il ne s*en croit pas encore assez sûr pour l'abandonner à la conscience et à la raison des fidèles, même à la conscience et à la raison de ses ministres. Il le publie, ce code,' mais avec une défense qui, bien observée, serait la défense de le lire, car il est clair que vous ne pouvez l'ouvrir, non plus que la Bible, sans risquer d'y voir, en quelque endroit, autre chose que ce qui convient au pape, et d'être, en conséquence^ interdit si vous êtes prêtre, excommunié si vous nre l'êtes pas, fussiez-vous d'ailleurs le plus pieux et le plus savant des catholiques.
Voilà donc, il est bon de le dire et le redire, car rcxccs même d'un pareil despotisme empêche sou-
vent d'y croire et rend nos accusations invraisemblables, — voilà le joug sous lequel la papauté tient le monde. Un de ces empereurs, que le pouvoir absolu rendait fous, imagina, nous dit-on, d'afficher ses dé* crets tellement haut, que personne ne pût les lire, et que, tous pouvant y avoir contrevenu, tous fussent en perpétuelle angoisse. Sous des formes plus graves, Rome a quelque chose de cette folie- là. Elle tient, dirait-on, à ce que personne ne puisse être bien sûr de ne pas lui déplaire, de ne pas être, sur quelque point, hérétique; elle veut que chacun aille sans cesse au-devant des condamnations possibles, et, pour cela, multiplie les protestations d'obéissance. Elle veut ne voir autour d'elle, dans tout le monde catholique, que des gens à genoux et rinterrogeant du regard pour savoir ce qu'ils doivent croire, faire, désirer, craindre, aimer, haïr. Ce qu'elle a fait du concile de Trente, tournant à son profit d*abord l'ensemble, par cette confirmation où la souveraineté s*affiche, puis les détails, par cette hardie défense de les interpréter, — c'est ce qu'elle fait, hardiment ou habilement, selon les cas, pour toutes choses. Tout lui devient un précédent, une base. Ce précédent pourra rester inexploité quatre siècles, ou être invoqué après quatre jours. Rome a tantôt l'impatience fiévreuse de qui ne
peut attendre au lendemain^ tantôt la patience impassible de qui a les siècles devant soi* Mais, pa* liente ou impatiente, ses yeux ne quittent jamais le but; ses pas, grands ou petits, y tendent imperturbablement, — et voilà comment elle est arrivée à entraioer après elle^ non le siècle^ mais^ malgré le siècle^ malgré toutes les /idées et tous les instiacts du siècle, uire armée de plus en plus aveuglément dévouée.