CHAPITRE SIXIÈME
AU PIED I>U MLR
I. Oui on non? -Réponses tantôt inflexibles, tantôt souples -Haltenes à la France.— M. Nicolas: M. De Maistre.-Ce quil y a souvent au fond de ces flatteries.- Lacordaire.-La Ligue et 89. — La guerre. - Avec d'autres nations, autres poids autres mesures.- L'Angleterre. - Comment on prouve a la France qu'elle n'a jamais pu cesser d'être catholique.
JI. Oui on non f - Encore des biais. - M. Donoso Cortès et la Idjerle divine. - Double sophisme. - Un sermon de M. de Ravignan. — Première partie : Examinez. — Seconde parue : Soumettez-vous. - Mais Rome n'accorde pas plus I examen préliminaire que l'examen définitif.
III. En somme, jeu de mots. - Liberté, mais uniquement pour pouvoir renoncer A être libre. — Nombreuses variations; sur ce thème. - Système Gerbel : Avec le libre examen, je n ose pas examiner; sous l'autorité, je l'ose. —Système Newraan : Sous l'autorité, je suis sûr de posséder la vérité ; je ne puis donc pas logiquement demander le droit d'errer
IV.Cequedisent,au fond, toutes ces subtilités.— Ce qu'elles disent chez Gerbet, chez Newman. -Ce qu'elles deviennent chez Capes.—Son système : Nulle servitude à croire sur l'autorité d'un juge compétent. — Sophisme encore, et rapprochements faux.
V. L'Exégèse est-elle possible à Rome? — Mœhler dit oui; ce qu'il ajoute dit non. — Vaste champ, selon lui, toujours ouvert.
M. Ce que le concile de Trente a fait de ce vaste champ. — La Vulgate. — Origines. — Le concile la déclare infaillible, et en môme temps promet de la corriger. — Comment on l'a corrigée. — . Ce qu'elle vaut. — Défense d'y rien changer. — Défense donc, en fail, de l'étudier.
Toutes ces habiletés ont eu beau se donner carrière sur le terrain politique et social, attribuant
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au catholicisme hii-mùme tout ce que les temps modernes avaient eu, au contraire, à conquérir sur le catholicisme ; il a bien fallu en venir, de temps en temps, à la question qu'on eût désiré laisser dans Tombre. Le principe romnin est-il, oui ou non, compatible avec la liberté de la pensée et de la foi? Peut-on, oui ou non, cire catholique, et ne pas abdiquer entre les mains de l'autorité visible chargée d'enseigner la foi, de régler souverainement la discipline?
En d'antres temps, on aurait nettement répondu non^ et, même de nos jours, quand il s'agit de poser le principe, d'affronter les contradicteurs, on répond non. Wiseman,par exemple, dans sa première Conférence, compare le catholicisme à une ville où conduiraient beaucoup de chemins, mais qui n'aurait qu'une porte. « On peut, dit-il, faire le tour de ses murailles, admirer de loin la l)eauté de ses éditices et l'étendue de ses remparts; mais on ne peut obtenir droit de cité qu'en entrant par celte porte, unique et inévitable, d'une soumission absolue, sans réserve, à l'autorité et aux enseignements de l'Église. » Et dans sa troisième Conférence : « Du moment (ju'un catholique révoque en doute, je ne dis pas le principe de sa foi, mais une seule des doctrines appuyées sur cette
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l)ase, du moment qu'il hésite à croire à un des dogmes que l'Église a été chargée de lui enseigner, — dès ce moment, l'Église le regarde comme ayant virtuellement rompu tout lien avec elle. »
Quel contraste, dès lors, entre toutes les déclarations de ce genre, seules officielles, seules vraies, et l'empressement avec lequel on donne le nom de catholiques à des individus ou à des peuples qui, -ur ce pied-là, en sont radicalement indignes !
Voyez, en particulier, la France. Mandements, journaux, sermons, livres, tout est d'accord, dans le camp catholique, pour la représenter attachée au catholicisme par d'indestructibles liens. Il est vrai qu'on dira, en d'autres moments, tout le contraire, noircissant à plaisir ce tableau d'abord si radieux. « La France est depuis cent ans voltairienne, et, depuis trente ans, hégélienne. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'elle soit impie et sacrilège?... La France est impie, non qu'elle soit catholique, mais parce qu'elle n'est pas catholique. » Ainsi a dit M. Nicolas, mais sans renoncer plus qu'un autre à représenter (»ette même France, voltairienne, hégélienne,' et, qui pis est, protestante, comme catholique, très-caiholique, et marchant à la tète des noiions catholiques; même les nations protestantes, c'est la Franco, vous dira-t-il, qui Ips retient o- sur la
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pente du matérialisme, ou elles descendent de plus en plus I». Si elle est parfois plus agitée, plus tourmentée que tout autre pays, c'est qu elle est c comme ce mont sacré où, sous Tobscurité des nuées et à travers les détonations de la foudre, Dieu faisait entendre ses commandements à la terre. La France est le Sinai de la Providence ». Voilà qui n'est pas bien respectueux envers Rome; mais Rome a trop besoin de la France pour réclamer. M.De Maistre l'adit: « La religion (le catholicisme) a besoin de la France. » Et il ajoutait : « Il y a chez les Français je ne sais quel élément théocratique et religieux qui se retrouve toujours. Le Français a besoin de religion plus que tout autre homme. » — Le Français, au contraire, s*en passe malheureusement mieux que personne, et M. De Maistre le sait bien ; mais il lui convient, en cet endroit, de ne pas le savoir, et, de par lui, le Français sera religieux, très-religieux, catholique, trés-catholique.
Au fond, dans ces déclamations, il n y a pas seulement le besoin de persuader à la France qu'elle est la Fille ainée de l'Église; il y a aussi, surtout chez le prêtre, le besoin d'écarter l'idée qu'il ne soit pas, lui, un Français, un bon Français. H sait bien qu'on le suspecte, et pour cause,
d'avoir ailleurs sa patrie, ailleurs ses affections, ou, du moins, de n'être Français qu'en second lieu, et Romain en premier. De 15, dans les compliments à la France, ce patriotisme toujours un peu bour- .ouflé, ce mélange bizarre et parfois assez sacri- Ié.e ^ c'est un catholique qui l'a dit - d'évocations terrestres, célestes, politiques, religieuses, .uerrières, mystiques. . Glorifiez-vous, s'écnait un jour Lacordaire dans la chaire de Notre-Dame, olorifiez-vous d'être baptisés, et surtout cTétre laptisés Français. » Or, c'était son premier sermon en robe de dominicain, en pleine livrée ultramontaine. Ce sermon, sur la nationalité fran^ çaise allait être comme le type des prédications et des écrits de ce genre. Vous y verrez, par exemple, une apologie de la Ligue, mais basée sur un principe du dix-huitième siècle, et sur un de ceux , encore, que la Révolution a le plus entoures d'horreurs. . La glorieuse et sainte Ligue, dit-il, donton comprendrai grandeurchaquejourdavantage, parce que, quand on sauve la nationalité d un Juple, toutes les fautes se perdent dans la gloire.^ C'est, mot à mot, ce que disent les avocats des terroristes. Et la guerre ! Quels tableaux ! Quelles excitations! Quel peu de soin, dans cette littérature .atholico-française, à faire même les réserves que
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la plus Simple humanilé dicte à d'autres auteurs ! On exploite le vieux mot : Gesin J)ei per Francos On associe les prétendues destinées catholiques de Il France à ses destinées militaires, et, comme toujours, la fin sanctifiant les moyens, ceux qui devraient être les hommes de la charité, de la paix divmisent sans scrupule les instincts guerriers dé la nation.
Mais, avec les autres nations, autres poids, autres mesures, dût-on se contredire de la plus élran-e manière. On veut que fe catholicisme ail été la religion nationale de la France ; on adjure la France, au nom de tout son pas.^é, de chercher sa torce et sa gloire dans ce saint nationalisme — et quand on est forcé de reconnaître au protestantisme' en Angleterre, tous les traits d'une religion nationale véritable, profondément enracinée dans 'les esprits, dans les cœurs, dans les mœurs, -qu'est^ ce donc, demande-t-on avec un grand dédain qu'une religion nationale? Ce n'est plus de la relig-on, mais de la politique; l'Anglais n'est pas ehretien. mais citoyen. - Ainsi, cette unité du croyant et du ci.oyen, qu'on proclame et qu'on admire en France, où elle n'est pas, on la trouve mauvaise en Angleterre, où elle est; et, quand M. de Montalomhert, quand le père Hvacinthe o«e-
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ronl parfois être juslcs envers le peuple anglais, il y aura, dans tout le camp catholique, stupéfaction,
indignation.
On tient aussi beaucoup à démontrer que la France, au seizième siècle, était trop catholique pour que jamais elle ait été en danger de ne plus l'être; autre tactique pour lui persuader quelle, l'est, qu'elle le sera.
k 11 est vrai qu'on s'oublie parfois. « Nul doute, dira M. Laurentie dans sa Justice au dix-neuvieme ► siècle, que les opinions nouvelles ne se fussent éta- ( blies en France, fi, à défaut derautorité religieuse, ,mi ne leur opposait pas toujours une résistance suffisante, l'autoriié civile, suppléant à la faibl.-.sse des consciences, n'eût servi la foi de nos pères par des rigueurs que je ne crains pas d'appeler salutaires": y, Voilà qui est franc. Sans les rigueurs, le ■protestantisme triomphait.
Mais, généralement, on dit le contraire. On parle des protestants comme n'ayant jamais ete. jamais pu être, en France, qu'une minorité imperceptible : Lamennais ira jusqu'à dire que lidee de lire la Bible, de la faite lire à tout le monde, ne pouvait évidemment pas venir aux Français, vu . celle raison parfaite, ce sentiment exquis des convenances religieuses et sociales, qui Ataii le
trait le plus marqué de leur caractère national « Ainsi, on «rompe Ja France sur son passé comme sur son présent. On lui dit qu'elle n'a;,a. pu cesser d être catholique, -~ et non-seulement elle Paurait pu, mais jamais elle n'a été catholique comme Ven^ tendaient les papes; on lui jure qu^elle l'est jusque dans ses entrailles, -^ et c'est pour Tempéclier d. s apercevoir qu'elle ne Test pas.
Mais 11 a bien fallu finir par chercher tout de bon une conciliation philosophique et psychologique
iterti'' "^'"^ ''™'' "^^ ^' '*"''"'"' ^ '""''''^''^ Vous aurez eu beau éclaircir - ou obscurcir ^
a question historique, beau effacer de votre mieux les larges traces de sang que le système de l'auto, nie a laissées, beau dissimuler habilement ce qu'il «naît et ce qu'il produisait, hier encore, partout où régnait l'Eglise; des que la question sortira des généralités, dés que le lecteur ou l'auditeur, jusque-la bénévole, demandera ou se demandera à quoi le système aboutit, ^ la question redeviendra
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forcément ce que nous disions plus haut : « Le système catliolique me laisse-t-il, oui ou non, ma liberté? Qu'il doive ou ne doive pas se traduire, contre moi, en compression et en persécution, laisse-t-ii, oui ou non, à ma raison et à ma conscience, les droits dont je ne veux ni ne puis me dessaisir ? » Voilà la question à laquelle on a prétendu répondre. Disons-le d'emblée , les sophismes que nous avons rencontrés sur le terrain de l'histoire étaient peu de chose encore au prix de ceux que
nous trouvons ici.
Tantôt, après avoir paru accepter la discussion sur le terrain pratique, on la reporte dans les régions nuageuses. Voici, par exemple. M. Donoso Cortès allant chercher dans la notion de la liberté divine une réponse à qui se plaindra de n'être pas libre à Rome. « Si la liberté, dit-il {Essai sur le CalhoL, liv. II), consiste dans l'entière faculté de choisir entre deux sollicitations contraires. Dieu manque totalement de liberté , car en Dieu il n'y a pas de sollicitations contraires. » El il conclut qu'une définition qui aboutirait à nier la liberté de Dieu, est nécessairement fausse ; que la liberté n'est donc pas le droit de choisir entre deux opinions contraires, mais le droit d'admettre et de professer la bonne. En d'ande termes : Dieu et uit