‹ Pape et concile au XIXe siècle [microform]Chapitre 30 sur 46 · IJ I · texte numérisé non relu

IJ I

Quel sera le degré précis de fidélité, de foi, requis devant Dieu pour être membre de cette société? ,

Nous ne le disons pas, et nous nions qu on puisse le dire. Le même degré, devant Dieu, pourra être haut ou bas, suffisant ou insuffisant, selon les circonstances où vous aurez vécu, selon la connaissance plus ou moins complète ou mcomplète que vous aurez eue du Sauveur. Le rôle de l'Église comme société visible, locale, c est de vous donner cette connaissance et de vous con-

il nîrp à lui

V Église, selon Rome, c'est bien aussi la société universelle des chrétiens; mais, pour en être, il faut appartenir à cette Église visible qu'elle appelle exclusivement F Eglise.

€ Suffit-il, pour être sauvé, d'être chrétien? — Non ; il faut encore être catholique. » Ce résumé du système romain est pris textuellement dans le catéchisme en usage parmi les catholiques de

Genève.

Curieux aveu, et contradiction curieuse. On reconnaît que je puis, sans être catholique, être chrétien, et posséder, semble-t-il, l'essentiel; mais l'essentiel, c'est d'être sauvé, et je ne puis Tétre, me dit-on. que dans l'Église romaine.

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Donc, hors de cette Église, point de salut. Elle a bien quelquefois adouci cette maxime, ou permis du moins de l'adoucir; mais la doctrine officielle n'en est pas moins restée celle-là, et, partout où on l'ose, nous la retrouvons enseignée. Rappelons que le Syllabus (Art. 17) défend « d'avoir bon espoir pour le salut de tous ceux qui ne sont pas dans le sein de la véritable Église ».

Voilà les deux systèmes. Lequel fut celui des Apôtres ?

Nous n'exigerons pas qu'on nous montre dans leurs écrits une organisation déjà complète de l'unité romaine; nous demanderons qu'on nous y en montre au moins des traces, et on ne le pourra pas.

Nous y retrouvons, en effet, dans toute sa largeur, notre idée ci-dessus, l'unité spirituelle, l'unité basée sur le seul fait de croire en Jésus-Christ et de l'avoir pour chef commun, V Église existant par le seul fait qu'il y a des Églises, qu'il y a des chrétiens. Nous voyons un saint Paul, un saint Jean, un saint Pierre écrivant à ces Églises, leur donnant des directions de tout genre , et ne leur parlant point d'un lien visible quelconque établi ou à établir entre elles. Elles pourront, sans doute, si elles le jugent bon, avoir des chefs communs;

J44 PAPE ET CONCILE

mais ce ne sera qu'une affaire humaine» et, devant le silence des Épitres, il restera incontestable que les Apôtres n'ont pas établi cette unité, qu ils n'ont parlé, quand ils disaient YÉglise, que de rensemble des chrétiens, qu ils n'ont donné qu'à TÉglise ainsi entendue ce beau nom d'épouse du Christ, sa gloire sur la terre et sa couronne dans le ciel.

AU DIX-NEUVIÊME SIÈCLE

fis

Renonçant donc à s'appuyer ici sur les instructions des Apôtres et sur ce que nous savons par eux des commencements de l'Église, l'Église romaine a du chercher ailleurs le fondement de cette unité visible qu'elle était en train de constituer. Des prétentions comme les siennes ne pouvaient raisonnablement avoir pour base qu'un droit divin, un ordre absolu de Dieu. Elle le chercha donc, cet ordre, parmi les faits antérieurs aux écrits des Apôtres, et elle prétendit l'avoir trouvé dans ces paroles du Christ à un apôtre : • Tu es Pierre, el, sur cette pierre, je bâtirai mon Église. • Des centaines de" volumes ont été écrits sur ces

paroles. Qu'on nous permette quatre ou cinq pages.

Un fait, d'abord, saute aux yeux.

Si ces mots signifient ce qu'on leur a fait signifier, les voilà, dans le Nouveau Testament, isolés, perdus. Ni Jésus-Christ qui les a prononcés, ni les Apôlres qui les ont entendus, ni les fidèles, plus tard, dans leurs relations avec saint Pierre, personne ne les rappelle, personne n'y fait allusion. Vous retrouvez l'Église représentée sous la figure d'un édifice ; vous retrouvez cette belle image de la pierre, base divine, éternel et inébranlable fondement; mais la pierre^ vous dit saint Paul, la pierre, vous dit saint Pierre, c'est Jésus-Christ. Pas un mot de plus.

Autre remarque. Des quatre Évangélistes, un seul, saint Matthieu, nous a conservé ce trait. Voilà saint Marc, disciple de Pierre, qui nous donne la même conversation entre Jésus-Christ et Tapôtre, et qui n'omet, chemin faisant, qu'un détail, précisément la fameuse déclaration. Voilà saint Jean qui ne la reproduit pas davantage , lui qui a écrit après les autres, lui qui a pu voir saint Pierre et les premiers successeurs de saint Pierre dans le plein exercice de leurs droits. Ainsi, ces mots qu'on ne serait pas surpris de rencontrer en vingt endroits du Nouveau Testament, pour peu qu'ils

'il'

eussent dit ce que Rome leur a fait dire, - qu'on veuille bien nous expliquer d'abord pourquoi ils n'y sont qu'une fois, dans un récit, en passant. La papauté a eu beau les écrire, en lettres colossales, sur le pourtour intérieur de ce dôme qui annonce au loin son orgueil ; elle ne leur donnera jamais, aux yeux de quiconque ose penser, une valeur que le Christ , que les Apôtres, que saint Pierre lui-même ne leur ont évidemment pas

donnée.

Dira-t-on que les mots peuvent avoir été omis sans que la chose en fût, pour cela, moins reconnue ?

Les faits sont absents comme les mots. S'il y en a deux ou trois qu'on a pu essayer d'interpréter comme indiquant une primauté chez saint Pierre, il y en a d'autres qui renversent tout ce qu'on aura voulu voir dans les premiers. S'agit-il^ d'élire un apôtre en remplacement de Judas, — c'est Pierre, il est vrai, qui proposera qu'on s'en occupe; mais voilà tout: le reste du récit ne mentionne plus que € les Apôtres •. S'agit-il de l'institution des diacres, chose grave, assurément, premier commencement d'organisation dans l'Église, - nous dirons bien, si l'on veut, que Pierre y prit sûrement pari ; mais ce qui est plus sûr encore, c'est que le récit des Actes

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

ne nous dit rien de lui, ne contient pas même son nom. Accusé, plus tard, pour avoir accordé le baptême à des païens, — pas un mot, dans la bouche de ses accusateurs, qui suppose en lui le chef de l'Église; pas un mot non plus, dans sa bouche, qui suppose une telle charge. Une autre fois, c'est saint Paul qui croit avoir à le reprendre, — et pas un mot, chez saint Paul, n'indique un homme s'excusant d'avoir à blâmer son supérieur. Prenez tout ce que nous avons de Pierre, discours , épitres, et trouvez-y un seul appel à ces magnifiques droits qu'il aurait pu, qu'il aurait dû invoquer hautement. Écoutez Jésus-Christ lui-même faisant ses adieux à ses disciples. Il les voit s'effrayer à la pensée de se trouver, après lui, sans guide, sans chef. C'était le moment, ou jamais, de leur rappeler qu'ils en auraient un, son représentant, son vicaire. Mais non. Là comme ailleurs, pas un mot, et, après sa résurrection, lorsqu'il leur donnera ses derniers ordres, pas un mot non plus, pas un seul, même lorsqu'il s'adresse en particulier à Pierre pour effacer l'opprobre de son reniement. Il le rétablit dans ses droits de pasteur, d'apôtre ; il ne lui dit rien qu'il n'eût dit, dans les mêmes circonstances, à tout autre, et, s'il ajoute une promesse, ce sera la promesse du martyre.

if

Ainsi, avant et après la mort de Jésus, avant et après les premiers progrès de l'Église, tout est d'accord contre r interprétation romaine de ces fameuses paroles, et plus de quatre siècles allaient s'écouler encore avant que Rome commençât à les expliquer dans ce sens. Les Pères n'y voient qu'une répétition spéciale et figurée des promesses déjà faites à tous les Apôtres ensemble. Ils rappellent que partout, dans le Nouveau Testament, la pierre est Jésus-Christ ; que TÉglise est partout représentée comme bâtie ou sur lui, ou sur les Apôtres , nullement sur un des Apôtres; et, si, pendant cette période, quelques personnes commencent à supposer que saint Pierre pourrait avoir reçu un peu plus que les onze autres, — il y a un abîme encore entre ce peu de chose ' et les immenses conséquences que Rome en a

A ces difficultés, ou, pour mieux dire, à ces impossibilités surgissant du fond de la question, ajoutez maintenant celles que l'Église romaine a

AU DIX-NEUVIÊME SIÈCLE

fait surgir en s'appropriant le privilège de la primauté de saint Pierre.

Elle veut que les papes soient les héritiers de cet apôtre; mais, comme il n'existait aucune trace d'un ordre émané de lui, d'un testament quelconque, il a fallu rattacher la succession au fait même de sa présence dans la ville de Rome, dont il fut, nous dit-on, le premier évêque.

Cette question, après ce que nous avons dit sur la première, nous pourrions refuser de l'aborder. Que Pierre ait ou non vécu à Rome, il est clair ^ qu'il n'a pu léguer ce qu'il n'avait pas, ce que ses collègues ne lui avaient pas reconnu, ce qu'il ne s'était lui-même jamais attribué.

Deux mots cependant encore, ne fût-ce que pour montrer ce qu'il a fallu d'audace pour élever l'édifice romain.

Vingt-cinq ans, nous dit-on, voilà ce que dura l'épiscopat de Pierre à Rome. Ne chicanons pas sur une année, sur deux, sur quatre ; mais, de quelque manière qu'on fasse le calcul, ce ne sont ni deux, ni quatre, ni dix qui manquent : on ne sait où en trouver, où en placer une seule qui paraisse avoir vu saint Pierre à Rome.

La tradition, en effet, place sa mort, comme celle de saint Paul, en 64 ou 66. Or, le livre des Actes

nous le montre à Jérusalem, à Césarée, à Antioche, jusqu en 51 ou 52 ; restent donc quatorze ou quinze ans. Ces quatorze ou quinze ans se sont-ils écoulés à Rome? En 57 ou 58, Paul écrit FÉpitre aux Romains, la plus longue de ses épitres, et, là, pas un mot sur saint Pierre, pas une allusion à ses travaux ou à sa présence à Rome. En 62 ou 63, c est lui, Paul, qui se trouve dans cette ville. Il écrit de là plusieurs épîtres... Et toujours rien, rien sur Pierre ! Peu avant sa mort, il écrit encore, de Rome, à son disciple Timothée. Il lui raconte son isolement, ses souffrances. Tous l'ont abandonné, dit-il, excepté un seul. Pierre, sans doute? Non; c est un autre. Que faisait Pierre? Où était-il ? En prison ? Mais il serait encore plus incroyable, dans ce cas, que Paul ne nous parlât pas de lui. Parier au long de ses propres souffrances et n avoir pas un mot pour celles de son collègue, ne le nommer seulement pas, dire ou laisser croire que lui, Paul, est en ce moment le seul qui se prépare à mourir pour rÉvangile, — ce ne pourrait plus être qu'une réticence calculée, qu'un odieux mensonge. Non, non! saint Pierre n'était pas à Rome, saint Pierre n y avait jamais été. Que peut signifier la tradition, fùt^Ue claire, en présence de faits si clairs, si formellement contraires à ce qu elle prétend

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

nous imposer? Quand on l'aurait fabriquée, toute cette histoire de saint Paul, comme une arme contre les papes, il n'est pas facile de voir ce qu on aurait pu y mettre de plus embarrassant et de plus écrasant pour eux.

PAPE ET CONCILE, ETC

à se débarrasser des objections. — Les papes s*ea sont toujours tenus au premier.

Page 1