‹ Pape et concile au XIXe siècle [microform]Chapitre 7 sur 46 · IV · texte numérisé non relu

IV

Ilî I»APE ET CONCILE

batte pour une cause à moi odieuse ; que même, dans ces deux cas, je sois forcé de me taire, forcé de paraître approuver, — ma conscience, au moins^ me reste; j'ai pu, je peux protester intérieurement, et tous savent que je le peux. Mais, sous l'infaillibilité, c'est la conscience même qui fait profession d'être liée ; admettrç un chef infaillible, c'est s'engager à croire comme à obéir, même davantage, car désobéir pourrait n'être qu'un manquement accidentel, et, ne pas croire, c'est renverser le système. Ainsi, accepter l'Encyclique comme une loi qu'il faut bien accepter devant les hommes, mais qu'on peut, à part soi, examiner, condamner, —ce serait, au dedans, cesser d'être catholique, et, au dehors, mentir. La soumission^ ici, ce n'est qu'une comédie s'il n'y a pas abdication.

L'abdication est-elle possible? — Je ne répondrai pas non ; habitué à la liberté, j'ignore ce qui peut se passer dans un esprit habitué au joug. Voici pourtant une difficulté que l'habitude du joug n'empêcherait pas, me semble-t-il, de se poser dans mon esprit, car elle suigit du terrain même sur lequel je serais alors placé.

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Le pape, me dirais-je, est infaillible; cela ne fait plus question. Il ne peut l'être, pourtant, qu'à une condition : c'est que ce soit lui, bien lui, successeur de saint Pierre, organe du Saint-Esprit, qui m'ait parlé, qui m'ait écrit. Voici bien, au bas de l'Encyclique, son nom. Est-ce lui qui l'a rédigée ? C'est peu probable. Il faut pourtant que je puisse la considérer au moins comme l'expression de sa pensée, de la sienne, j'entends, non d'une pensée étrangère imposée à son ignorance, à sa faiblesse; il faut que je puisse voir dans sa parole, non-seulement la parole officielle, ce qui n'est qu'une forme, mais la parole réelle, personnelle, pleinement consciente, du vicaire de Jéf us-Christ.

Voilà ce que je me dirais, ou à peu près. Voici maintenant ce que j'écrivais un jour, là-dessus, à

un évêque :

« Vous connaissez le pape ; vous connaissez le milieu où il vit. Avez-vous essayé, sur ces données, de voir ce que vaut l'Encyclique?

PAPE I:T CONCILK

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it 'V

» Vous «connaissez, dis-je, le pape. Je n'ai pas eu, comme vous, l'Iionneur de causer avec lui ; j'aurais eu, me dit-on, comme vous l'avez sûrement eue, l'impression qu'il n'est guère au courant des questions modernes. Ses allocutions improvisées roulent invariablement sur le même thème, les maux de l'Église, les périls de la papauté, surtout de la papauté temporelle, si reconnaissante des fusils, des bons canons rayés que lui envoie le

quence, mais sans jamais s'élever plus haut que rindignation contre les méfaits dont il souffre, et le ferme dessein de tout souffrir plutôt que de céder. Le non possumus n'est pas seulement sa devise, mais son horizon, mais le niveau qu'imperturbablement il passe sur toutes les questions religieuses, philosophiques, politiques; dès qu'il en sait assez pour placer ce mot, il ne s'inquiète pas d'en savoir davantage. Donc, ces systèmes qu'il flétrit, il ne les a pas étudiés ; ces livres qu'il condamne, il ne les a, la plupart, jamais ouverts. Livres, systèmes, |e confesse que plusieurs sont mauvais, très-mauvais même, et que le pape a raison de les condamner; mais, même en ces endroits, que de mots jetés au hasard! que d'inexactitudes! que d'erreurs! que de marques, enfin, ou de passion ou d'igno-

rance ! Oubliez un moment que l'Encyclique est l'Encyclique ; transportez-en les pages dans un livre que vous osiez critiquer, — et dites-moi ce que vous penseriez de ces définitions vagues, de ces questions toujours ou rapetissées ou grossies, de ces sujets tantôt réunis quoique divers, tantôt séparés quoique semblables, de ces graves leçons que le plus mince professeur n'oserait pas transporter dans sa chaire sans y mettre un peu plus (|e sérieux philosophique et de vérité historique. Concluons : si le pape était au courant de ces matières, il n'aurait pas signé de telles pages, et, s'il les a signées sans bien savoir ce qu'il signait, pouvezvous, quoique partisan de l'infaillibilité du pape^ pouvez-vous affirmer qu'elle soit là ?

» Vous connaissez, ai-je dit encore, le milieu où il vit. Vous savez donc comme tout le monde, et mieux que bien d'autres, j'en suis sûr, à quel point il est peu lui-même, ']e veux dire à quel point il est loin d'avoir en lui-même l'élément premier de sa pensée, de ses impressions, de ses actes. Vous ne pouvez pas avoir été de ceux qui se laissent prendre à ce qu'il y a parfois d'imprévu, de prime-sautier, dans ses paroles ou ses allures; vous savez bien qu'en somme il ne dit, ne fait et ne veut, que ce que certains hommes lui font vouloir, dire

et faire. C'est, plus ou moins, l'histoire de tous les papes ; toujours, s'ils parlent, on peut chercher qui parle par leur bouche. Le vieil Innocent XIII pleurait de joie, dit-on, en hsant ses bulles. Il s'écriait: € Comme la postérité va admirer mon beau latin ! Questa hella latinita nostra ! » Or, il n*y avait pas un mot de lui. Je ne sais pas si Pie IX est fier du latin de l'Encyclique; j'aime à croire qu'il ne l'est pas, car, soit dit en passant, ce vieux latin papal est devenu pire encore depuis qu'il est forcé d'exprimer tant d'idées nouvelles. Quoi qu'il en soit, si le nom de Pie IX figure au bas, le nom de l'auteur véritable se lit à chaque phrase, à chaque

Ugne.

» L'auteur, c'est ce parti qui a de tout temps voulu

la papauté omnipotente, infaillible, mais en la con tisquant à son profit ; c'est le parti qui n'a pas encore pardonné à Pie IX son libéralisme 'de 1846, et qui, soit pour être plus sur qu'il n'y retombera pas, soit, dirait-on, pour le lui faire expier, multiplie à plaisir ces irréparables ruptures avec le siècle, avec la liberté. Oiii, en parcourant l'Encyclique, on est tenté d'apercevoir çà et là comme une certaine rancune, ou, du moins, comme une certaine défiance à l'endroit de ce pouvoir même qui est supposé parler. Le parti a évidemment voulu

l'enfermer le premier dans le cercle tracé par sa parole. Pie IX, en 1846, a hésité ; Pie IX, en 1864, brûlera ses vaisseaux. Que Rome le chasse encore, que TEncyclique le mène à quelque nouvel exil, où, cette fois, il laissera ses os, — le parti s'en inquiète peu ; l'essentiel, c'est que la papauté soit irrévocablement inféodée aux doctrines, aux vues, aux haines de ses tuteurs. Conclusion : un parti a dicté l'Encyclique au pape. Ce que vous avez là, c'est donc l'opinion d'un parti, d'un parti, sans doute, auquel Pie IX appartient, d'un parti, cependant, non la sienne propre, et, dès lors, encore une fois , n'émanant réellement pas de là source infaillible, comment est-elle infaillible poui*

vous ? »

Voilà ce que j'écrivais à un évêqué. Il a, cela va sans dire, passé outre; il a continué dé représenter l'Encyclique ^îomme œuvre du pape, œuvre du Saint-Esprit, œuvre de Dieu.

J'avais dit, parlant des ultramoiltains, bii, s! Ton veut, des jésuites : « Un parti ; » et, si ce qui

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liiit un parti est robéksanre aux diors, Tunion on vue d'un but, Fardeur à écarter ou à écraser tout obstacle, — jamais ce nom ne fut mieux appliqué. Au fond, pourtant, c'est inexact, c'est faux. Les jésuites ne sont pas un parti; ils sont l'Église, ils sont le catholicisme, et, quand ils se proclament seuls conséquents, seuls catholiques, ils ont pour eux la logique et l'histoire. Tout ce qu'ils ont mis dans l'Encyclique, ils ont le droit de dire que ce n'est pas eux qui l'y ont mis, et, quand l'Église même hésiterait à adopter leur œuvre, ils pourraient prouver qu'ils n'ont fait, dans l'ensemble, dans les détails, qu'exprimer ou que compléter sa pensée, raille fois déjà exprimée pnr ses conciles et ses papes, mille fois confirmée par les faits les plus significatifs. Oui, protestants toujours si prompts à excuser l'Église, votre ennemie, en distinguant entre catholicisme et jésuitisme ; ou^ catholiques qui cherchez dans cette même distinction un moyen de ne pas quitter une Église où tant de choses vous répugnent; oui, protestants ou catholiques qui ne voulez pas croire que ce soient bien là les doctrines d'une Église appelée chrétienne, — refuser de le croire, c'est de la charité, sans doute, mais c'est un singulier aveuglement. Ces prétentions que vous lez« prétentions d'un autre à^e >, et qui,

partant, ne seraient que le rêve d'un tout petit nombre d'arriérés, — sachez bien que l'Église ne les a jamais abandonnées» et qu'elles reposent, à ses yeux, sur des droits sacrés, éternels. Ces progrès inouïs de l'omnipotence papale, — ce ne sont que les conséquences du principe, et, si FÉglise les a parfois combattus, c'est elle, aujourd'hui, qui les veut pour être plus une et plus forte. Attendez le concile, et vous verrez. Cette puissance qui s'affirme avec tant de mépris pour la conscience humaine, — l'Église la réclame comme liée indissolublement à sa mission sur la terre et aux fonctions de son chef. Cette sommation à tous les princes d'avoir à se regarder comme les soldats, les serviteurs, les geôliers, et, au besoin, les bourreaux de l'Église, — jamais l'Église n'a cessé de la faire entendre aux princes, pour peu qu'elle espérât les convaincre ou les effrayer. Cette imperturbable intolérance qui ferme le ciel aux hérétiques, et qui, sur la terre, ou persécute, ou gémi( douloureusement de ne pouvoir pas persécuter, — c'est l'esprit, c'est la tradition de l'Église, tradition vivace, indestructible, enracinée au cœur d'un Gerson, d'un François de Sales, comme au cœur d'un Torquemada, et se maintenant, immuable, à triwers tous les adoucissements des mœurs, tous

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les progrès de Funiverselle charité. S'en étonner, ce serait oublier que l'intolérance n est pas, dans le catholicisme, comme elle a pu Tètre ailleurs, une aberration, un oubli momentané des principes, mais un fait nécessairement reparaissant partout où il peut reparaître, inséparable des principes, eriecipe lui-même ; — et quand nous aurions pu, jusqu'àl'Encyclique, en douter, voilà ce qui est,

depuis l'Encyclique, incontestable, évident.

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J'ai déjà dit quel sentiment pénible se mêla chez moi, chez beaucoup d'autres, à la joie de voir des adversaires se démasquer avec cette imprudence. On ne peut aimer TÉvangile et ne pas s'attrister profondément de le voir à ce point travesti, méconnaissable ; on ne peut aimer FÉglise, l'Église de Jésus-Christ, colonne et appui de la vérité sur la terre, sans être affligé, indigné, de la voir devenir colonne e( appui de tant de choses si pleinement elsi misérablement humaines.

Mais nous allions assister à un spectacle plus triste encore, s'il est possible.

L'Encyclique et le Syllabus avaient au moins un mérite, celui de la franchise. « Vous avez cru que je me réconciHais quelque peu avec le siècle. Erreur. Vous avez cru que je me mettais tout doucement à tolérer la tolérance. Erreur. Vous avez cru que j'arrivais à ne plus vouloir pour l'Église d'autres armes que celles de la persuasion. Erreur. Vous avez cru que je renonçais à enchaîner l'avenir au passé. Erreur. Ce que j'étais, je le suis; ce que je n'avais jamais réussi à être, je le serai maintenant. » Voilà ce qu'a dit le pape.

Mais la parole était à peine sortie de ses lèvres, que, presque de partout, d'autres voix se sont élevées pour démontrer au monde que ce n'est point là ce qu'il a dit. En vain le texte est dans toutes les mains, surchargé de mots, nous l'avons vu, et toujours disant une même chose au moins deux fois, si ce n'est trois, même quatre ; en vain tout est si clair qu'il ne peut y avoir l'ombre d'un doute ni sur les détails ni sur l'ensemble. Des hommes se trouveront pour affirmer positivement le contraire de ce que tout le monde a lu. Vous avez cru que le pape restait brouillé avec le siècle ? Erreur. Vous avez cru que ce mot de délire^ appliqué au principe de la liberté de conscience, en était la condamnation ? Erreur. Vous avez cru

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que la papo invoquait la force, ou, du moins, se plaignait de ne plus pouvoir l'invoquer; vous avez cru qu'il regrettait les bons temps de l'autorité papale, espérant bien les faire revivre, et meilleurs encore que jadis? Erreur ! erreur ! La liberté, ilTaime autant que vous, plus que vous. Les temps modernes, il s'y trouve parfaitement heureux, et, si les temps modernes sont sages, c'est à lui qu'ils s'en remettront pour s'ouvrir un long avenir de bonheur. — Voilà ce qu'on a lu dans des mandements innombrables. Donnez à ces contre-vérités toutes les formes qu'il vous plaira; ajoutez-y toutes lesampUGcationsqu un satirique imaginerait pour s'en moquer, — et, tout cela, soyez à peu près sûr que vous le retrouverez dans quelqu'un de ces mandements.

Tout cela, d'ailleurs, plus la pensée du pape aura été modifiée, travestie, plus vous le trouverez mêlé à d'ardentes protestations, non d'obéissance seulement, mais de vénération, d'admiration. Le pape a dit le dernier mot et de la sagesse humaine, et de la sagesse divine. Pas une ligne qui ne soit à relire de siècle en siècle comme oracle du Saint- Esprit. Ce ne sont pas seulement des vérités, mais la vérité même. Impossible, à l'avenir, de douter qu'autour du pape seul soit la lumière, la vie, et

que, partout ailleurs, il n'y ait ténèbres et mort. Un païen tombant au milieu de cette explosion d'enthousiasme n'aurait guère pu ne pas penser qu'il s'agissait d'une révélation nouvelle, et d'une révélation bien autrement importante que la Bible. Aux admirations pourl'auteur se joignaient les admiralions pour l'homme,un des plus grands que le monde ait vus, disail-on, et le plus grand, bien certainement, de ce siècle; aux admirations pour l'homme, la glorification de celte suprême charge qui, arrivée en de telles mains, ne laisse plus rien à désirer en sainteté comme en autorité. On ferait des volumes — plusieurs volumes, à la lettre, — avec les pages où l'épiscopat catholique a célébré, a chanté tout cela, et pour en venir... à quoi? A faire dire au pape tout autre chose que ce qu'il avait dit et voulu dire.

Quelques-uns, pourtant, soit plus hardis, soit en pays plus catholiques, ont sérieusement tout accepté, tout prêché. Ceux-là, je n'ai rien, pour le moment, à leur dire. Je dois croire, je veux croire à leur sincérité. Tout au plus renouvellerais-je une question que j'ai déjà faite. Se sont-ils assez rendu compte, devant Dieu, des motifs de leur adhésion ! M. deMaistre, avec un étrange mépris pour la vérité, a dit : « Ce qui importe, ce n'est pas qu'une

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chose soit décidée dans un sens ou dans un autre, mais qu'elle soit décidée. » De là ce raisonnement que risque toujours de faire, même sans le savoir, un représentant inférieur de l'autorité romaine : ■ Il me faut des afûrmations. En voilà. C'est Dieu qui me les envoie. » Hélas! c'est ce qu'il faudrait examiner. Mais l'examen, c'est l'abime. On fernae les yeux; on se retient à la robe du pape; on a la sincérité de la frayeur, — et ce n'est pas aux évéques seuls et aux prêtres, bien s'en faut, que cette observation est applicable.

Cette sincérité a été aussi sans doute, en quelque mesure, celle des évèques qui se sont prosternés d'abord devant l'Encyclique, pour l'arranger, après, comme il leur a convenu. Ils ont pu être réellement heureux de constater que leur chef avait foi en son autorité et en lui-même; ils auraient pu, sincèrement encore, adoucir peut-être telle ou telle de ses déclarations, susceptible en effet d'interprétatioDS diverses ; mais faire ce qu'ils on t fait, dire blanc où il a dit noir, compter à ce point sur l'inintelli^ gence ou l'inattention des peuples, — c'était autoriser le premier venu à leur dire : « Vous vous mo* quez de vos peuples; vous vous moquez dupapCii»

C'est le papci surtout^ qui aurait pu le leur dire. On se demande lie qu'il a dû éprouver en lisant -^

s'il l'a lu —d'abord tout ce fatras de louanges, puis tout ce fatras d'arrangements. Socrate, à la lecture des premiers dialogues de Platon, s'écriait : « Que de choses il me fait dire, ce jeune homme ! » Ainsi aurait pu s'écrier le pape, et j'ajoute qu'il l'aurait dû, car, s'il a cru tout de bon êlrel'organedu Saint- Esprit, devait-il en laisser altérer aucun oracle? Mais il y a pour la papauté, pour l'Église, un principe supérieurà tout autre : l'intérêt de l'Église, l'intérêt de la papauté. Que le pape, en gros, soit sûr de vous, et il vous laissera, dans les détails, toute liberté. A vous dedécider ce qu'il conviendra, dans chaque cas, de dire ou de ne pas dire; à vous de le lui faire dire ou ne pas dire, commander ou non, défendre ou non, selon que l'exigera l'occasion ou le pays. 11 proscrira, maudira toute espèce de liberté ; mais il trouvera excellent que vous fassiez des tirades libérales, que vous les donniez ouvertement pour catholiques, pour approuvées. 11 flétrira comme révolutionnaire toute réforme, tout progrès; mais il vous laissera caresser, favoriser les révolutions les plus brutales, dès que leur sanglant passage permettra de glaner quelque chose à son profit. 11 encouragera toutes les persécutions que permettent les mœurs modernes; mais il laissera soutenir et jurer même que Rome n'a jamais

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perséciUé, jamais loué ceux qui persécutaient. Il se doBnera pour Finflexible gardien delà doctrine catholique ; mais il vous laissera la modifier, l'arranger, voiler ceci, voiler cela, avoir un catholicisme pour les hommes, un pour les femmes, un pour les gens instruits, un pour le peuple, un pour les catholiques, un pour les protestants. Tout cela, nous l'avions pu voir bien longtemps avant TEncyclique, et, le jour où elle a paru, nous aurions pu prédire toutes les habiletés que le pape allait permettre dans l'interprétation.

L'analyse de ces habiletés serait un curieux mais triste cours sur l'art des travestissements.

La première, si c'en est une, c'est toujours de s indigner qu'on ait pu accuser le pape de penser, de vouloir... quoi? ce qu'il a écrit en toutes lettres. € Vous accusez l'Encyclique! Vous attaquez le Syllabus ! Vous répétez ce que quelques mécréants ont dity avoir vu ! Mais lisez, lisez donc 1 Lisez... avec notre aide, pourtant, car vous risqueriez de mal lire, tout comme vous lisez mal, nécessairement mal, FÉcriture sainte, si vous ne la lisez avec nos yeux. » Et il y aurait, en effet, beaucoup de rapprochements à faire entre les procédés romains pour la lecture de la Bible, et les procédés épiscopaux pour la lecture de tout ce qui vient de Rome. Il

faut que la Bible enseigne tout ce qu'a enseigné l'Église; il faut qu'une Encyclique n'enseigne que ce qui peut être plus ou moins accepté dans chaque pays. Un mot très-grave, on n'en parlera pas; un mot tout simple, on en tirera mille choses. On développera tout ce qui ne fait pas question; on abrégera, on sautera ce qu'il faudrait surtout dire si l'on voulait être exact. On noiera le fond dans les formes, l'idée dans le sentiment, le sentiment dans la sentimentalité. On fera les ténèbres en criant : « Lumière ! lumière! » On avait commencé peut-être par ne se prêter qu'à regret à cette triste besogne. On s'anime; on y prend plaisir; on s'amuse à lutter contre les difficultés, à arrondir le paradoxe, à rendre possible l'impossible, — et l'on arrive à être presque sincère dans sa joie d'avoir si bien plaidé, si bien brouillé.

Qu'il me soit permis, sur tout cela, de citer ce que j'écrivais encore au même évêque sur son interprétation de l'Encyclique.

Cet évêque vivait et vit encore dans un pays

libre, très-libre, où récrit du pape avait fait une prodigieuse dissonance avec les lois, les mœurs, les habitudes, lois et mœurs que cet évèque avait le plus grand intérêt à ménager. Nul plus que lui n avait crié sur les toits que le catholicisme est nonseulement Fami, mais le père de toutes les libertés; nul n'était plus complètement sous le coup du démenti que Rome venait d'infliger aux défenseurs de cette étrange thèse. Donc, à tout prix, il fallait démontrer que ce démenti n'existait pas. Un mandement, pourtant, était chose périlleuse dans un pays si peu habitué à se payer de sophismes ; un sermon permettrait mieux de ne dire que ce qui pouvait se dire, de voiler oratoirement les vides, de donner aux tours de force une ampleur qui en cacherait l'embarras. Ainsi fut fait. Mais le sermon, recueilli par un ami de l'évcque, fut publié dans un journal français. C'est là que je le trouvai, et voici comment, dans ma lettre, je résumais mon

appréciation :

c Ce que j'aurais maintenant de mieux à faire, ce serait de transcrire ici votre sermon, et, m'en remettant à ce que j'ai dit. de laisser aux lecteurs le soin de l'apprécier.

% A votre pompeux exorde sur les magnificences du manifeste de Pic tX, — ils opposeraient ces

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pauvretés que je leur ai fait remarquer, pauvretés de fond, pauvretés de forme, naïvetés, incohérences, haines aveugles, préoccupations mesquines.

» A votre première partie, non moins pompeuse, sur les ravages du matérialisme, ils répondraient que personne n'a songé à blâmer le pape d'avoir dit son mot sur ce point, et que, par conséquent, vous avez l'air d'allonger là pour pouvoir être bref ailleurs.

» A votre deuxième partie, sur le mariage et la famille, — ils répondraient que tout ce que vous dites sur le mariage sans Dieu, la famille sans Dieu, est encore ici un hors-d'œuvre, car la vraie question serait celle des exorbitantes prétentions que TEncyclique appuie sur le mariage catholique, le mariage-sacrement.

» A votre troisième partie, sur l'instruction publique, — ils répondraient que vous avez raison de peindre en noir une éducation athée, mais que cette question n'est pas non plus la véritable, et qu'il s'agit, non de la chose en soi, mais de ce qu'en dit l'Encyclique. Ce qu'elle en dit, c'est que l'instruction publique doit être livrée aux prêtres, A^oilà ce dont vous ne soufflez mot.

i> A vos deux dernières parties, sur l'Église, l'État, la Société, etc., — ils répondraient, d'abord,

If'^

PAPK ET CONCILK

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que vous laissez de eUé des points fort graves, ceux, par exemple, de la contrainte et des châtiments temporels, et, ensuite, que vous tournez le débat, mais ne l'abordez jamais. On reproche au pape de nier les droits de la conscience, détruits, en effet, du moment que la vérité seule, la vérité catholique, s'entend, a droit de parler, d'exister, — et vous demandez s'il devrait donc professer i'indifférentisme, si Terreur et la vérité peuvent être égales à ses yeux. On lui reproche de proscrire la liberté des cultes, — et vous demandez si Ton voudrait autoriser toute espèce de culte, toute immoralité, toute folie qui revêtira forme de culte. On lui reproche de tout sacriOer à Tunité, de rouvrir la porte aux moyens les plus oppressifs, les plus cruels, — et vous demandez si l'unité n'est pas chose désirable, si les protestants mêmes ne la recherchent pas. On lui reproche de ne parler du progrès, c'est-à-dire de l'ensemble du mouvement moderne, qu'avec défiance, mépris, haine, — et vous demandez s'il n'y a donc pas, à Rome, des télégraphes électriques, si ce n'est pas le pape qui a envoyé aux évêques une formule pour la bénédiction des chemins de fer. On lui reproche d'anathématiser l'idée d'une réconciliation entre lui et le libéralisme, — et vous demandez s'il n'accueille

pas loiiles les bonnes libertés. Vous n'oubliez, ici, qu'une chose : c'est de nous dire quelles sont donc celles qu'il accueille. J'ai beau relire l'Encyclique; je n'y vois point de libertés accueillies, et, quand je fais le compte de toutes celles que j'y vois confisquées ou condamnées, je ne sais trop ce que |)Ourraient être ces bonnes libertés que le pape accueille, dites-vous.

3 II est vrai que vous ne vous faites ordinairement pas faute de célébrer la liberté, et même, dès qu'il s'agit des libertés du pays, dédire nos libertés, ce qui ne laisse pas d'être curieux ; on voudrait seulement savoir comment cela s'arrange, dans votre conscience, avec les prescriptions et avec l'esprit de l'Encyclique. Car, enfin, vous avez beau dire, comme les évêques français, que ce que le pape expose là, c'est l'idéal, un idéal au-dessus de toutes les réalités; que chaque pays, par conséquent, peut conserver ses lois, ses usages, ses libertés, y compris même la liberté des cultes. Cela prouverait, tout au plus, que le pape vous autorise à ne pas condamner ouvertement ces lois, ces libertés, ces usages dont vous profitez largement; mais les approuver, les aimer, — les aimer, j'entends, autrement que pour le profit qui peut vous en revenir, — il est clair que le pape ne vous le

permet pas, puisque, de votre propre aveu, l'idéal qu'il vous trace ne les comporte pas. Un idéal ! Est-il même vrai que le pape entende ainsi la chose? Et qu'est-ce, d'ailleurs, qu'un idéal, si ce n'est une idée qui doit se réaliser, qui pourra bien n'y arriver jamais, mais qui devra partout et toujours y tendre ?

jo Un idéal ! Mais citez-nous d'abord un seul pays, une seule époque où votre Église ait pu le réaliser, celui-là, et ne l'ait pas réalisé; un seul pays, une seule époque où elle ait volontairement laissé debout une seule des choses condamnées dans le Syllabus. Un idéal î Mais c'est se jouer du pape comme de nous que de prétendre qu'il ait pu le tracer, le tracer avec une telle verve, sans entendre par là ordonner d'y mettre la main partout où faire se pourra. Un idéal ! Mais demandez aux évéqaes d'Espagne s'ils n'ont pas fait récemment des efforts désespérés pour que cet idéal devînt la loi du pays. Un idéal! Mais, quand il serait vrai que le pape ne songe pas à le réaliser, quand nous ne le verrions réalisé nulle part, n'est-ce donc pas assez, pour légitimer nos attaques, qu'il existe, qu'on le publie, qu'il nous arrive, enfin, signé du pape? Est-ce là, oui ou non, la doctrine de votre Église? Si vous dites non... Mais vous né le direz pas. Vous avez

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bien pu noyer ce non dans des phrases ; vous ne récririez pas en toutes lettres. Mais, si vous ne pouvez récrire, si vous ne pouvez le prononcer, — rétractez, alors, tout ce que vous avez dit, en chaire ou ailleurs, depuis tant d'années, sur l'alliance du catholicisme et du siècle, sur Rome éclairée, libérale, acceptant et garantissant toutes les libertés modernes. Tout ce que vous avez dit, tout ce que vous avez fait, dans un pays Hbre, pour que le catholicisme n'eut pas l'air d'un intrus et d'un ennemi, — votre chef, d*un revers de main, le balaye. Cela ne veut pas dire, assurément, qu'il veuille vous désavouer pour le passé ni vous gêner pour l'avenir; nous savons bien que vous allez rester libre d'affirmer, de nier, de parler ou de vous taire, pourvu que les choses marchent. L'Encyclique, je le vois bien, ne demande, dans ce pays, qu'à dormir. "C'est nous, je vous en préviens, qui aurons soin qu'on ne l'oublie pas trop, et qui, de temps en temps, l'obligerons d'apporter au grand jour son désespérant catholicisme. »

Mais finissons là-dessus. Quelle condamnation que celle qui déjà résulte des efforts mêmes de tant de gens pour voiler, adoucir, changer même du tout au tout, s'ils peuvent, la pensée du pape!

PAPE RT CONCILE

Quel avou de tout ce que nous avons dit, de tout ce que nous aurions pu dire si nous avions abordé plus de détails! — Mais nous en avons assez dit pour arriver à quelques observations plus générales.

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