‹ Pape et concile au XIXe siècle [microform]Chapitre 8 sur 46 · ITNE LUTTE INTIME UNIVERSELLE · texte numérisé non relu

ITNE LUTTE INTIME UNIVERSELLE

I. Lamennais. — Le frémissement de la liberté gai abdique. — Galilée ou Zenon. — - Le scepticisme donné pour base à la foi. — La vérité divine, affaire de suffrage universel.

II. M. de Maistre. — Il baise le pied, mais il juge. — Il lui faut, pour être sincère, l'étourdissement de la bataille. — L'ennemi, au fond, c'est lui-mêmp. — Amer plaisir à irriter les autres. — Aucun des caractères d'une soumission véritable.

III. Même observation sur beaucoup d'autres. — Souffrance ou mensonge ; jamais abdication réelle. — Encore M. de Maistre.

— Entre lui et ses adversaires, gallicans, jansénistes, affinité intime. — Jansénistes partout, quoique loin de valoir ceux d'autrefois.

IV. Ceu\ d'autrefois. — Leurs sopbismes. —Les gallicans. — liossuet, leur grand sophiste. —Révolte, en fait, perpétuelle.

— L'autorité du pape sans cesse invoquée, néanmoins, par les gallicans contre les jansénistes, et, par tous, contre les protestants. — Tous, à Rome, hérétiques. — Ils le savaient, e pourtant persistaient.

V. Bossuet maladroit et malheureux quand il veut refaire une base à l'autorité papale.

VI. Conclusion sur tout cela. —On" a, de guerre lasse, courbé la tête, et la papauté a pris ce qu'elle a voulu. — Elle a voulu tout; voir la bulle de convocation du concile. — L'Église troupeau, mais à la lettre ; le pape berger, mais dans le sens le plus dur, le plus cru.

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Ces efforts inouïs pour allénuer ce que le pape avait dit, au contraire, plus clairement et plus crû-

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nient que jamais, — ce n*est, au fond, qu'un épisode de la lutte dont le système romain est partout et perpétuellement Toccasion, même chez qui Tadmet et le proche.

Partout où le despotisme apparaît, la liberté proteste. Il y a la protestation de qui résiste; il y a aussi la protestation détournée, inconsciente, mais d'autant plus significative et redoutable, de qui paraît se soumettre, de qui croit se soumettre, et, au fond, ne se soumet pas.

Deux hommes, de nos jours, ont avec éclat accentué cette protestation-là.

L'un, Lamennais. — Je ne parle pas ici, comme on pourrait le penser, du Lamennais rompant avec le catholicisme et brûlant ce qu'il avait adoré; je parle du Lamennais des premières années, du brillant et fougueux auteur de VE,ssai sur l'/ndifférefïce. Fareourez-le, ce livre, et dites-moi si Ton n'y sent pas d'un bout à l'autre, sous ce long plaidoyer en faveur du catholicisme, comme un frémissement de la liberté qui abdique, et qui ne réussit pas à abdiquer. Il y a là des pages qui vous rappellent Galilée abjurant à genoux l'erreur que la terre tourne, et, à peine debout, disant : « Elle tourne! » La seule diflérence, c'est que Lamennais resté à i^^enoux. Des pages plus vives encore rap-

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pellent le stoïcien se tordant sur sa couche, et défendant à la douleur d'être un mal. II n'ose pas, il ne peut pas nier que la raison et la conscience ne souffrent à s'immoler sur l'autel d'un système; mais il se consumera à démontrer que cette douleur n'en est pas une, et qu'on ne saurait, d'aileurs , légitimement se plaindre de ce qui eçt nécessaire et naturel. Nécessaire et naturel^ c'est sa thèse, et, pour avoir de 4U0 l'établir, il va heurter bruyamment à toutes les portes, même à celle du plus absolu scepticisme. Évidemment, pour se déterminer à chercher un refuge entre les bras de l'autorité, il a besoin de se faire peur à lui-même par la peinture de ce qu'il deviendrait partout ailleurs. Ce ne sont pas seulement les vérités religieuses qui, dit-il, s'évanouiraient en lui, mais toute vérité, toute assurance en quoi que ce soit. « Je ne puis, par moi-même, rien savoir, pas même si j'existe. Il me faut, même sur ce point, le témoignage des hommes, une autorité qui me dise ce que je puis croire, ce que je dois croire. A plus forte raison me la faudra-t-il en religion. » Et le voilà, pour donner au système romain une apparence de raison, donnant pour base au christianisme luimême un témoignage humain, l'autorité du genre humain, d'une minorilé du genre humain, car la

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majorité n'est point chrétienne. Le christianisme est ébranlé ; mais qu importe! Le système romain devient logique. Cette logique elle même n a pour base que le scepticisme, le vide. N'importe encore ! L'auteur n a pas cherché la réalité, mais l'apparence *, il n'a pas voulu se convaincre, mais s étourdir. Il lui fallait, pour se croire fort, fort contre rennemi, fort contre lui-même, une armure que personne n eût encore essayée, et qui, à défaut de solidité, eût au moins l'éclat de la nouveauté.

Rome fut en grande angoisse. Elle n'avait déjà accueilli qu'avec défiance le premier volume de l'Eum, où rauteur, si ardent contre le protestantisme, se montrait çà et là si proche voisin des protestants. N'avait-il pas dit, dés l'Introduction : u Nous ne disons point Croyez, mais Examinez ? • N'avait-il pas, tout en llétrissant la raison, raisonné, toujours raisonné ï Mais, au second volume, le danger est bien autrement frappant. Ce droit divin en vertu duquel l'Église règne, l'auteur s'est imaginé le rendre plus évident, plus acceptable, en le fondant sur une espèce de suffrage universel, base, dès lors, du christianisme lui-même. Il a dépassé les protestants, qui maintiennent au moins la Bible, et, avec la Bible, l'idée d'une révélation surnaturelle et positive; il ne laisse à i'Église, en fait, que

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le droit de se dire la plus nombreuse des Églises, argument humain, s'il en fut, et, sous des formes grandioses, fort nul. Voilà ce que Lamennais faisait de l'autorité de l'Église, au moment même où il se croyait le meilleur et le plus soumis de ses enfants. — Premier grand exemple, en notre siècle, de cette protestation permanente, inévitable, qui subsiste en toute àme d'homme contre le système romain.

Le second grand exemple est celui de M. De

Maistre.

Je n'ai pas invoqué contre Lamennais catholique le Lamennais de plus tard, ennemi de Rome; je n'invoquerai pas contre De Maistre catholique, ardent champion de la papauté, le De Maistre que nous révèlent certaines correspondances publiées après sa mort. Nou§ verrions là ce qu'était pour lui, au fond, cette idole dont il a tant tvavaillé à relever et à consolider le culte. Nous verrions qu'il y avaii, à ses yeux, fort peu de différence entre son mailre spirituel, le pape, et son maître temporel.

le roi de Sardaigne, dont il défendait aussi les droits comme nécessaires et sacrés, mais sans se gêner fort pour atta per sa politique. Ce que nous ferions là, ce serait, pourtant, de bonne guerre. Nous n'opposerions pas le De Maistre d'une époque à celui d'une autre époque; c'est le même homme, en même temps, que nous verrions baiser le pied du pape et juger le pape. Mais non. Tenons-nous-en au De Maistre de ses ouvrages. Nous avons là tout ce

qu'il nbus faut.

bailleurs, quand nous insisterions sur cette contradiction entre l'auteur et l'homme, ce ne serait pas pour en conclure que l'auteur ait menti. Il a pu être, il a été sincère. Cette sincérité que nous lui reconnaisons, sera-ce la sincérité de la peur , comme nous disions plus haut? La peur et M. De Maistre n'ont guère pu, semble-t-il, frayer ensemble; n'oublions pas, toutefois, que les soldats les plus véritablement intrépides ne sont pas toujours ceux qui ont le verbe le plus haut. Mais il y a d'autres sincérités encore; il y a, en particulier, la sincérité fiévreuse de qui ne peut prendre la plume sans s'échauffer au premier mot, et, dans toute contradiction, de quelque côté qu'elle vienne, trouve une raison suftisante pour affirmer imper-* iurbablemcnt, pour attnqiici' impitoyablement.

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Voilà la sincérité de M. De Maistre. C'est celle du soldat dans la bataille, sabrant consciencieusement Tennemi sans songer à se demander s'il le hait, si la guerre est juste ou injuste. L'ennemi, c'est l'ennemi; un soldat ne sort pas de là. Mais un soldat, au moins, n'est pas toujours à se battre. Il a le temps, la guerre finie, d'examiner pourquoi l'on s'est battu-, d'arriver peut-être à comprendre qu'on a eu tort de se battre, et qu'il aurait pu, lui, tout en faisant son devoir, ne pas s'abandonner à l'enivrement du carnage. Mais, pour M. De Maistre, la bataille est perpétuelle, l'excitation perpétuelle aussi, et, l'ennemi, toujours l'ennemi. Il ne cédera jamais rien ; il ne perdra pas foccasion d'un seul coup à donner; il ne s'accordera pas un moment pour examiner les causes de la querelle, les motifs de son irritation; il ne se demandera même pas s'il est véritablement irrité. Il veut l'être, et il le sera. (I en a besoin ; c'est sa vie.

Mais — et voici où je voulais en venir — si vous regardez un peu au fond de cette perpétuelle irritation, vous vous convaincrez que l'ennemi contre lequel il est surtout en lutte, l'ennemi qu'il bat sur je dos des autres, — c'est lui-même. Injures, sarcasmes , ironies , arguments tombant pêle-mêle sur les protestants, les gallicans, les catholiques

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pas assez calholiques, les ultramonlaius même dès cplls ne le sont pas comme l'auteur entend qu'on le soit, tout ce bruit, enOn, tout ce fracas, — bien aisément vous démêlerez que c'est surtout pour étouffer en lui-même les résistances d'un esprit moios disposé que tout autre à subir le despotisme qu'il prêche. Dans ce style toujours mordant, cette verve toujours acre, on entend comme le ricanement de l'esclave qui s'amuse à en tourmenter d'autres en leur montrant bien qu'ils sont esclaves, et qu'ils le seront à tout jamais. C'est le nègre se plaisant à dire au demi-nègre, comme dans l'Oncle Tom : f Tu n'es qu'un nègre comme moi. » Il y a pour lui, évidemment, un amer plaisir à contrarier ses adversaires, à leur dire toute chose sous la forme qui les blessera le plus, et le vengera, lui, blessé avant eux, comme eux; évidemment aussi, quand il raisonne , il songe beaucoup plus à les irriter qu'à les convaincre. On sent qu'il est heureux de se les représenter sortant des gonds, jetant son livre, le reprenant pour le jeter encore. D'autres fois, le voici qui se plaît à les désorienter, au contraire, par des concessions inattendues, étourdissantes. Il vous dira, par exemple, lui, l'avocat des papes : « Ce mauvais sujet d'Alexandre Vil » Il sait bien que cela fera le jeu de ses adversaires. N'importe î

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Ce sont des os à ronger qu'il leur jette — le mot est de lui — et cela l'amuse.

Mépris donc, encore une fois, pour la vérité; mépris pour les hommes. Non ! ce n'est pas ainsi que l'on prêche une doctrine qu'on a véritablement acceptée comme base de la religion, de la morale, de l'ordre social, de tontes choses. Il n'y a rien là de l'homme réellement convaincu, rien de l'apôtre; c'est Vavocatj dans le plus mauvais sens, l'homme qui joue avec les périls de la cause, qui n'est hardi que pour avoir occasion d'être habile, et qui se moque de qui l'admirera. L'homme convaincu pourra bien avoir ses violences; il ne les aura pas, comme De Maistre, froidement, malicieusement, méchamment; il ne jouera pas avec ce qu'il prêche; il ne se complaira pas à te rendre inacceptable pour avoir à redoubler d'arguments, de froids sophismeset de méchants sarcasmes.

Donc, pas de milieu : ou M. De Maistre a prêché ce qu'il ne croyait pas, — ou nous avons raison, tout en le croyant sincère, de voir dans cette polémique fiévreuse, railleuse, ardente au choc et cependant insouciante du succès, étourdissante au dehors, étourdissante, surtout, pour l'auteur même, une preuve de notre première thèse : Chez lui, comme chez Lamennais, lutte intime contre le

système romain; impossibililé d'one soumission réelle.

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C'est ce que nous dirons, par conséquent, de tous ceux dont la polémique nous offrira les mômes caractères. Ceux qui courront, comme Lamennais, après une conciliation de la philosophie et du catholicisme, ceux qui s'entoureront, comme De Maistre, d'un grand bruit de sophismes, de ricanements et d'injures, —nous leur dirons, à tous, ce que nous avons dit à ces deux hommes. Ils pourront être placés, dans notre estime, à des degrés très-divers; ils pourront nous paraître, les uns, dignes de toute sympathie, et, les autres, de tout mépris. Tous, néanmoins, ils nous seront des preuves vivantes que la liberté peut tourner ou en souffrance ou en mensonge, mais qu'elle n'abdique pas.

Ainsi, pour en revenir à De Maistre, — entre lui et ces gallicans, ces jansénistes, qu'il attaque avec tant de verve, la distance, au fond, est minime; et peut-être n' eût-il fallu, pour faire éclater la ressemblance, qu'une occasion où il eût été, comme

Lamennais, forcé de choisir entre Tobéissance et la révolte. Il avait, à la vérité, prévu le cas, et préparé un système en conséquence. Combattant quelque part une certaine opinion sur la nature de Tàme : € C'est ce que je ne croirai jamais, » dit-il. Puis, se ravisant : « A moins qu'il ne m' arrivât, ajoute- 1-il, d'être averti par la seule puissance qui ait une autorité légitime sur la croyance humaine. Dans ce cas, je ne balancerais pas, et, au lieu que, dans ce moment, je n'ai que la certitude d'avoir raison, j'aurais alors la foi d'avoir tort. » Oui ; mais, comme il ne dit pas que la foi détruira la certitude^ cela veut dire, en somme, qu'il sera catholiquement en règle, soumis au dehors, libre au dedans, — et nous voilà encore une fois ramenés, par un chemin déplorable, il est vrai, au même point : la liberté.

Mais cela n'empêche pas que M. De Maistre n'ait raison, pleinement raison, lorsque, campé sur le principe, il montre ce qu'avait de faux et d'illogique la position de gens se disant soumis à l'Église, soumis au pape, et se réservant néanmoins de déterminer eux-mêmes en quoi ils seraient soumis, en quoi ils ne le seraient pas.

L'histoire du jansénisme pourrait donc rentrer tout entière dans le tableau des impossibilités que rencontre une réelle application du système romain.

Et ce ne serait pas histoire ancienne. Il n'y a plus, nous dilron, de jansénistes. Sous ce vieux nom, c'est vrai; sous d'autres noms, sous d'autres formes, surtout avec beaucoup moins de piété, il y en a plnsquejamais. Connaissez-vous beaucoup de catholiques, même médiocrement éclairés, qui pratiquent cette soumission absolue dont la théorie, aujourd'hui, sonne si haut? Et les hérauts de la théorie, les évêques, de quoi leur ont-ils donné l'exemple dans tous ces mandements sur l'Encyclique, si ce n'est de choisir ce qu'ils croiraient, ce qu'ils feraient?

Maisrhistoire du jansénisme au dix-septième siècle n'est pas seulement un long chapitre de l'histoire des contradictions humaines; c'est encore un tableau bien triste de ce que souffraient tant d'àmes d'élite sous ce joug à demi brisé, mais d'autant plus pesant et plus douloureux. Quel tableau, d'autre part, quelle misérable histoire que celle de leurs sophismes pour se justifier devant l'Église, pour se rassurer elles-mêmes! Se rassurer, elles

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y parvenaient. « Si mon livre, disait fièrement Pascal, est condamné à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel. » Mais se justifier devant TÉglise, devant les papes, les jansénistes n'y parvinrent jamais. L'avaient-ils jamais sérieusement espéré? J'en doute. La papauté tantôt gardait le silence, mais un silence sur lequel on ne pouvait se méprendre ; tantôt élevait la voix, et ce fut toujours pour condamner. Alors, redoublement de subtilités et de sophismes. On déclarait courber humblement la téie, mais devant le droit de condamner; le fait, la question de savoir si le pape avait eu raison, dans le cas présent, de condamner, on s'en réservait l'examen. « Je reconnais son autorité suprême ; je me réserve seulement de casser, par la mienne propre, tous ceux de ses décrets qui ne me conviendront pas. »

Ce que les jansénistes faisaient pour le dogme, les gallicans le faisaient pour la juridiction. Le pape, disaient-ils, est le chef suprême de l'Église ; mais l'épiscopat déterminera souverainement, dans chaque pays, sur chaque point, les limites de la compétence du pape.

C'est la doctrine de Bossuet. Le pape est conservé comme chef, car il en faut un ; mais ce sera moins un chef, un homme donnant des ordres, qu'une

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source d'autorité, un principe moteur dont chaque évêque prendra ce qu'il lui en faut pour être évêque, se réservant, en outre, de remployer quand et comme il voudra. A cela près, l'évéque gallican est le plus soumis des évéques, et, plus il sera rebelle, plus il affichera la soumission. Dans sa Défense de tÈglue gallicane, au milieu de ce plaidoyer dor>t il sait bien que le pape abhorre les conclusions : « Je proteste devant Dieu, dira Bossuet, que je suis sincèrement zélé pour les intérêts du saint-siége, et pour tout ce qui peut maintenir la majesté du pontife romain... Texhorte les ennemis de ce siège à ne le point haïr sous prétexte de certains droits que quelques personnes lui attribuent... • Et il sait bien, Bossuet, qu*au nombre de ces quelques personnes^ il y a le pape lui-même; et cela ne rempêchera pas d'ajouter, quelques lignes plus loin : « Je proteste que je suis soumis, etqueje le serai jusqu'au dernier soupir, à Tautorité de l'Église catholique, à celle du saint-siége apostolique, et au pontife romain qui y est assis. » Et l'école de Bossuet, c'est-à-dire, à quelques exceptions près, tout répiscopat de France, a vécu un siècle et demi sur cette étrange équivoque. On osait tantôt un peu moins, tantôt un peu plus ; les maximes gallicanes étaient tantôt représentées

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comme spéciales à la France, tantôt proclamées comme étant ou comme devant être celles de toute l'Église. « Nous tenons nos maximes, écrivait M. de la Luzerne en 1821, pour certaines en ellesmêmes, et par conséquent certaines dans toute l'Église, quoiqu'elles ne soient pas reconnues dans toute l'Église... Elles sont en tous lieux certaines, mais tout le monde n'en est pas certain. » Et voilà l'opinion romaine, si bien connue comme positivement contraire, transformée en un simple doute. Le pape n'est pas certain que les gallicans aient raison !

Et tout cela, pour les évêques français, se compliquait encore de leur querelle avec les jansénistes, contre lesquels il fallait sans cesse invoquer ce même pouvoir papal qu'on démolissait d'autre part. Rien n'est curieux comme de voir, en ces temps, le gallicanisme relever les contradictions du jansénisme. Mais n'est-ce pas toujours sur autrui que Ton se rachète? Les gallicans frappaient les jansénistes; les jansénistes, protestants déguisés, lançaient livres sur livres contre les protestants. Qu'avaient-ils fait, ceux-ci, que d'être plus francs? Ils avaient secoué d'un coup l'autorité que les jansénistes se réservaient de secouer en détail aussi souvent qu'ils le trouveraient bon ; ils avaient pro-

ckiïié suprême cette autre autorité que les jansénistes reconnaissaient bien comme suprême, mais sans oser le dire, — celle de l'Écriture sainte. Pendant un siècle et demi, tous les efforts, toutes les subtilités du jansénisme se concentrent sur un seul point : échapper à la dénomination d'hérétiques ; et, comme les papes, d'autre part, pour ne pas les pousser à bout, évitent de la leur appliquer formellement, nulle raison pour que ce bizarre jeu prenne

fin.

Mais ce mot que Rome évita toujours, M. De Maistre l'écrit, bien sur que Rome Tapprouve. € L'Église, dit-il, depuis son origine, n'a jamais vu d'hérésie aussi extraordinaire. Toutes, en naissant, se sont séparées de la communion universelle, et se glorifiaient même de ne plus appartenir à une É|lise dont elles rejetaient la doctrine comme erronée. Le jansénisme s'y est pris autrement. Il nie d'être séparé; il composera même, si l'on veut, des livres sur l'unité... Il a la prétention d'être de rÉglise catholique malgré l'Église catholique, i» Madame de Sévigné, qui ne prenait pas la chose à ce point de vue, et qui, dVdleurs, aimait les jansénistes, a dit en deux lignes, avec son bon sens admirable, ce qu'on peut dire de mieux sur cette situation, t Ces hommes, écrit-elle en 1680, qui

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font de si belles restrictions et contradictions dans leurs livres, parlent bien mieux et plus dignement quand ils ne sont pas contraints ni étranglés par la politique, » —par cette nécessité, veut-elle dire, de paraître en règle avec l'Église quand ils ne le sont aucunement.

Mais, s'ils avaient, ces hommes d'ailleurs si honorables, si pieux, le tort de s étrangler à cette politique de subtilités et de sophismes, — à qui la faute première, si ce n'est au système qui les étranglait bien autrement dans leur foi, dans leur piété si élevée, dans leur amour pour la Parole de Dieu ? En France, beaucoup de leurs adversaires comprenaient au moins quelque peu les nobles besoins religieux qui faisaient le fond de leur révolte; à Rome, on ne parut jamais se douter de rien de semblable. Ils en faisaient tristement la remarque; ils sentaient, entre Rome et eux, tout autre chose qu'un débat sur les quelques points condamnés. Aussi, malgré toutes leurs contradictions, tous leurs sophismes, tous leurs mensonges, si l'on veut, voici ce qui est acquis à l'histoire : c'est que les jansénistes furent les hommes les plus graves, les plus pieux du catholicisme en ces temps, — et que c'est à eux qu'a répugné le plus invinciblement l'autorité telle qu'on l'entend à Rome.

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Nous avons vu Bossuet démolissant l'autorité papale; ses efforts pour la reconstruire ensuite achevaient plutôt de l'abattre, tant c'était pauvre de logique, inexact en histoire, évidemment dicté par les besoins d'une position fausse. II voudra, par exemple, montrer comment, les papes pouvant se tromper, la papauté n'en est pas moins infaillible. Pierre, dira-t-il, le fondement infaillible de l'Église, n'est pas représenté par l'homme qui occupe momentanément sa place, mais par « toute la succession des pontifes romains ». — Toute la succession ! Mais elle n'est jamais représentée, celle succession, que par un homme, et, si vous admettez que cet homme peut se tromper, que pourra-t-il enseigner dont on ne dise, si l'on veut : • Cette fois, il se trompe? » Bossuet peut-il ne pas voir que c'est donner à tous, en toute affaire, le droit d'en appeler du pape mal informé au pape mieux informé, du pape vivant au pape futur, et, en définitive, de ne pas obéir? Un

autre grand embarras, c'est la question d'hérésie. Un pape qui se trompe ne sera-t-il pas un hérétique? Bossuet recule devant ce mot. Si des papes ont enseigné quelque erreur, « au moins, ils ne la soutenaient pas avec cette opiniâtreté qui seule fait les hérétiques ». Mais, direz-vous, ne l'eussent- ils soutenue qu'un jour, qu'une heure, voilà une heure d'hérésie. Quand a-t-on vu, d'ailleurs, des papes si prompts à se déjuger? Si Bossuet a cru que ce qu'il enseignait là sur l'autorité papale était bien la bonne doctrine, il a dû trouver, au contraire, que les éclipses de la vérité à Rome étaient quelquefois bien longues, car il y avait au moins mille ans que les papes étaient d'un autre avis. Mais l'histoire l'inquiète peu, lui, pourtant, si grand historien lorsqu'il n'est pas, comme dans cette affaire, «étrangléparlapolitique». Jamais, dira-t-il, «jamais les papes n'ont fait difficulté d'examiner de nouveau avec les conciles généraux les questions qu'ils avaient décidées ». Donc, n'est-ce pas, si l'on demande à Pie IX d'examiner de nouveau, avec le futur concile, son décret sur Tlmmaculée Conception, il s'empressera d'y consentir?

Ces arguties d'un si puissant raisonneur, ces inexactitudes d'un tel historien, ces mensonges de si pieux jansénistes, ces efforts inouïs pour amoindrir, sans l'abattre, le pouvoir de la papauté, ces embarras revenant de siècle en siècle, de demisièclô en demi-siède, et, de nos jours, presque d'année en année, — voilà ce qui nous explique pourquoi, de guerre lasse, tout ce qui voulait être catholique a fini par courber la léte, laissant la papauté déterminer elle-même ce qu'elle est, ce qu'elle veut être. Elle seule pouvait le faire logiquement, et elle ne pouvait, logiquement, que réclamer toutes les conséquences du principe. Le temps, encore ici, avait travaillé pour elle. Il a montré l'impossibilité de trouver un milieu entre l'obéissance et la révolte ; il a mis au grand jour Tabsurdité de tous les compromis que la France, en particulier, avait si laborieusement établis, si soigneusement maintenus. M. De Maistre a terrassé Bussuet, et il a bien fallu que tout ce qui n'avait pis le courage de se déclarer libre, arrivât à cette

soumission depuis si longtemps figurée par le baisement du pied du pape. Et c'est ainsi que le pape est arrivé à pouvoir dire, dans le préambule de la Lettre apostolique convoquant le prochain concile: i C'est Pierre seul que le Seigneur a choisi entre tous et qu'il a constitué prince des apôtres, son vicaire sur la terre, chef, fondement et centre de l'Église^ pour que, dans la souveraine plénitude de r autorité, de la puissance et de la juridiction^ il pût, à ce haut degré de rang et d'honneur, paître les agneaux et les brebis, confirmer ses frères, gouverner l'Église universelle, être le portier du ciel^ l'arbitre de ce qui doit être lié ou délié, ses définitions et ses jugements devant subsister dans le ciel comme sur la terre,.. Et ce pouvoir , cette juridiction, celte primauté suprêmes, données à Pierre sur toute l'Église, subsistent dans toute leur vigueur ^ dans toute leur plénitude, chez les pontifes romains, ses successeurs. »

Je ne demanderai pas ce que l'on pourrait ajouter s'il s'agissait de Jésus-Christ lui-même, régnant personnellement sur la terre; je demanderai si jamais le règne de Jésus-Christ, si jamais le règne de Dieu a été ainsi représenté, soit dans la Bible, soit dans un livre chrétien. L'Église ainsi conçue n'a ()lus rion d'un troupeau., dans le sens noble et

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