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Quoi qu'il en soit, remarquons que le choix du casteilan de ^linsk, déjà connu du lecteur, était des plus heureux. Parlant le russe avec facilité, signataire de la trêve de lam Zapolski. il était bien vu au Kremlin où déjà plus d'une fois il avait déployé ses talents diplomatiques. Singulières péripéties de l'histoire ! En 1573. ce même Haraburda offrait à Ivan IV, soit pour lui, soit pour son fils Fedor, le trône de Pologne alors vacant par la mort de Sigismond-Auguste; l'hégémonie de Moscou eût été la première condition et la base de la fusion , maintenant il s'agissait de faire accepter la contre-partie du projet naguère constamment repoussé: les mêmes peuples devaient s'unir, mais, cette fois, sous le sceptre de la Pologne.
Les négociations commencèrent par des questions secondaires. Haraburda se plaignit des avanies que souffraient à Moscou les marchands lithuaniens, ils y passaient pour des espions et on les traitait souvent comme tels.
Ensuite les plus A'ives instances furent renouvelées pour obtenir la mise en liberté des prisonniers allemands de Livonie. Ces infortunés avaient remis leur cause entre les mains de Possevino, lors de sa mission auprès d'Ivan IV. en 1582 ; bien des démarches avaient été faites en leur faveur, mais sans succès ; une nouvelle tentative était indiquée. Au Kremlin, l'usage traditionnel exigeait qu'on répondît aux plaintes par des plaintes : à leur tour, les boïars se plaignirent donc que Bathoryneùt délivré que des prisonniers vulgaires, des serfs et des streltsv, o^ardant soimieusement dans les fers tous les personnages de marque; quant aux Livoniens, on^révoquait en doute le fait même de leur captivité; les uns passaient pour avoir pris du service chez, le tsar, les autres, en qualité de marchands, trafiquaient
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avec les Moscovites; il ne fallait donc pas songer à les voir quitter le pays.
Cette entrée en matière ne promettait rien de bon, mais Haraburda, instruit par l'expérience, ne se décourageait pas avant l'heure. Malgré toute leur rudesse, nos pères avaient assez de bon sens et de calme pour aborder les questions les plus épineuses sans trop s'échauiTer de part et d'autre. Les projets internationaux qui, de nos jours, eussent fait déborder toutes les passions ne provoquaient alors que des formules superstitieuses ou des allusions anodines, sans haine ni mépris envers les autres. Cependant Haraburda crut devoir s'entourer de précautions en équilibrant d'abord la balance qu'il comptait faire pencher aussitôt du côté de la Pologne. Il proposa, comme point de départ, le statu quo des possessions actuelles. Une excellente raison recommandait cette mesure : « Si l'on se demande mutuellement des provinces, disait l'envoyé lithuanien, la cession ne se fera pas de bon gré et il faudra se les arracher par les armes; que chacun se contente plutôt de ce qu'il possède en ce moment, que le frère ne demande rien au frère et que les deux souverains vivent encore de longues et heureuses années. Mais lorsque l'un d'eux viendra à disparaître , la question politique surgira d'elle-même, et voici comment on pourrait la résoudre : si Bathory meurt sans laisser de postérité, que la Pologne et la Lithuanie se réunissent à Moscou pour ne former qu'un seul Etat sous le scejitre du tsar; si. au contraire, Fedor mourait auparavant dans les mêmes conditions, que Moscou se réunisse à la Pologne et à la Lithuanie sous le sceptre de Bathory. Cette fusion fraternelle de peuples slaves ferait époque dans l'histoire, des deux côtés on court les mêmes chances, que la fortune décide de l'avenir. »
En entendant ces discours funèbres, les boiars hochèrent la tête. Sujets très fidèles du tsar, comment pouvaient-ils se résigner à un deuil prématuré ? Le succès de l'affaire leur parut douteux, et ils ne s'en cachèrent pas devant Haraburda. Cependant le conseil et le haut clergé en furent saisis : après tout, c'était un moven de traîner les négociations en longueur, espèce d'inconvénient qu'on ne redoutait pas à Moscou. La réponse des sommités du Kremlin porte le cachet de l'époque : d'un commun accord, on convint qu'il ne fallait pas seulement penser à la mort du tsar, encore moins devait-on s'aventurer jusqu'à en parler, le métropolite Denis octroya en conséquence une « défense spirituelle » aux boïars de pousser leurs prévisions jusqu'à ce terme fatal.
D'après les sources officielles russes, Haraburda aurait lui-même, sinon provoqué une réponse défavorable, au moins justifié d'avance le refus moscovite. Revenant une seconde fois sur la fusion des peuples slaves, il changea tout à coup les conditions à l'avantage exclusif de la Pologne : elle conserverait sa liberté d'action, si le trône devenait vacant, tandis que Moscou, privée de son tsar, serait obligée à la réunion. C'était bien là la vraie pensée de Bathory. Dans aucune hypothèse il n'eût admis l'hégémonie d'un peuple rival ; mais c'était aussi une excellente occasion pour les boïars de se récrier, de reproduire la défense du métropolite et de briser complètement sur ce sujet. Lue autre base de négociation leur convenait mieux : ils proposaient de prolonger la trêve pour avoir les loisirs de conclure une « paix éternelle ». A son tour, Haraburda ne voulut pas les suivre dans cette voie. Un succès positif devait être le résultat de sa mission : soit l'union en principe des deux pays, soit une importante cession territoriale.
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Tout plein de cette idée, il insinua aux boiars qu'en s'y prenant de cette manière, ni Smolenslc ni Séversk ne pourraient satisfaire les exigences de Bathory ; il faudrait lui céder rien moins que Novgorod et Pskov. Prétentions exorbitantes , — les Moscovites répondirent, avec une fierté digne des anciens Romains, que le tsar ne se dessaisirait jamais de l'héritage de ses pères, pas un pouce n'en serait aliéné; en môme temps, ils soufflèrent amicalement à l'oreille de l'exigeant diplomate que la Russie n'était plus la même, que les Polonais auraient bientôt à défendre contre elle non plus seulement la Livonie et Polotsk , mais encore Vilna. Haraburda partit de Moscou, le 30 avril 1586, sans avoir rien obtenu ; on convint cependant que des envoyés russes se rendraient de nouveau en Pologne pour y reprendre des négociations qui n'avaient aucune chance de réussir, et que des rapports fallacieux entravaient encore davantage '.
A l'issue de sa mission, Haraburda s'en vint à Grodno, où une violente pneumonie le mena dans la tombe vers le milieu du mois de juillet. Il avait auparavant rendu compte de ses impressions au roi, et voici le résumé que celui-ci en donne à Possevâno : les affaires de Moscou vont visiblement à la dérive, Stchelkalov et Godounov ont usurpé le pouvoir, mais ils sont débordés par l'opposition ; la majorité des citoyens désire l'union avec la Pologne, « toute la Moscovie » enverra une ambassade pour traiter cette question. Etait-ce une illusion volontaire du roi, ou bien son envoyé avait-il été halluciné ? Le fait est (pie Bathory en concluait à la nécessité pour Moscou d'avoir un maître qui put réalisei-
1. Troudy i liélopisi, VT, p. 33 à 36, p. 209 à "235: K\nAMzi>E et
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le vœu national K Par contre, au Kremlin on s'attendait plutôt à des avances de la part des Polonais. En route pour Prague, avec mission d'y annoncer l'avènement de Fedor au trône, Novosilstov avait eu une entrevue avec Stanislas Karnkowski et reçu ses confidences : le primat de Pologne entrevoyait avec bonheur le moment où Fedor serait le seul souverain des deux peuples slaves, le mauvais état de santé de Bathory, généralement détesté, disait-il, faisait espérer que les délais ne seraient pas longs ~. Moscovites et Polonais , à l'insu les uns des autres, se rendaient ainsi la pareille.
Sous ces auspices, vers la fin de l'année 1586, de nouveaux pourparlers s'ouvrirent à Grodno. Le prince Troïékourov représentait le tsar. Les mêmes propositions furent fidèlement reproduites, si ce n'est qu'on y ajouta des ironies et des sarcasmes. « Nous vous offrons du pain, disaient les Polonais, et vous nous jetez des pierres à la figure. » Lorsque Troïékourov réclamait la Livonie : « C'est trop peu, lui disait-on, demandez toutes les provinces lithuaniennes et venez les prendre, les armes à la main, w Pressé de plus près, le Moscovite prétextait la nécessité de réunir un conseil national , et supputait le temps qu'on y mettrait : « Pure formalité, reprenaient les Polonais , la volonté du tsar fait chez vous la loi. )) Troïékourov ripostait vigoureusement, sans se laisser intimider ni par les menaces d'invasion, ni par les reproches de sympathies envers l'Autriche, ni enfin par le spectre des Turcs que souvent on agitait sous ses yeux. L'étoile de Godounov brillait à l'horizon, les Moscovites reprenaient courage, leurs allures devenaient plus hardies. En effet, depuis que Boris exerçait le pouvoir sous le nom de Fedor, l'ordre et la prospé-