CHAPITRE II
I. Élection de Sixle-Quint. — Ere nouvelle : un regard, un mot. un acte. — Le passé du pape. — Il domine la situation. — Possevino est chargé de transmettre à Rusticucci les papiers relatifs aux affaires moscovites ébauchées sous Grégoire XIII. — Bathory reprend ses projets. — Contraste avec le message de Sixte-Quint à Fedor. — Embarras de Possevino. — Le bref pontifical n est pas envoyé à Moscou. — Le cardinal André à Rome. — Ses instructions. — Trois pensées dominantes : l'Islam, Moscou, la Transylvanie. — Possevino chargé de se rendre à Rome. — Correspondance de Bathory. — Ligne de conduite de Possevino. — Chances de succès et obstacles. — Opinion de Sixte-Quint sur les ligues. — Sa conception d'une croisade. — Il n'avait jamais songé à une guerre contre Moscou. — Rumeurs sur la famille Bathory. — Jalousies de l'Autriche. — Discrétion de Sixte-Quint. — Possevino à Rome. — Subside accordé à Bathory. — Politique de Sixte-Quint vis-à-vis de Moscou. — Deux messages. — La destruction de l'Islam reste 1 objectif principal. — Témoignages romains et polonais. — Départ de Possevino avec l'archevêque de Naples. — Leur passage par Venise. — Réserve diplomatique. — Possevino se sépare de l'archevêque.
II. Mort de Stéphane Bathory. — Discours de Sixle-Quint, rapporté par Gritti. — Congrégation spéciale pour les affaires de Pologne.
— Décisions prises. — Mesures suggérées par Possevino. — Les Habsbourg et les Yasa. — Démarche de 1 archiduc Maximilien. — Possevino demande à se retirer. — Acquaviva sollicite son rappel.
— Possevino à Padoue. — Luttes électorales en Pologne. — Trois candidats en présence. — • Procédés des Moscovites. — Réponse de Possevino à Gomolinski. — Double élection. — Couronnement de Sigismond. — Maximilien prisonnier. — ■ Démarches des Habsbourg auprès du pape. — Intervention de Sixte-Quint. — Les avis des cardinaux se partagent. — Légation en Polo;ine. — Alexandre Farnèse la décline. — Ippolito Aldobrandini en est chargé. — Acquaviva refuse de lui adjoindre Possevino. — Correspondance de celui-ci avec Aldobrandini. — Ressentiment du légat contre Acquaviva. — Heureuse issue de la légation. — Traité entre la
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Pologne el l'Autriche. — Satisfaction de Sixte-Quint. — Unité de sa politique orientale.
La chimérique union des Slaves que Bathoiy poiiisuivait à Varsovie et à Moscou ne l'empêchait pas rie tenir, en même temps, son regard fixé sur Rome, où de graves événements vinrent plonger la chrétienté dans le deuil et réveiller du même coup les espérances assoupies du roi de Pologne, Le 10 avril 1585, Gréo-oire XIII descendit dans la tombe, et, dès le 24 du même mois, le moine franciscain Félix Peretti fut proclamé pape sous le nom do Sixte-Quint.
Une ère nouvelle s'ouvre aussitôt. Le lendemain do l'élection, les conservateurs du Capitole se présentent au Vatican avec les formules d'usage en pareille occiurence, avec des allusions au bonheur des peuples qui repose sur la justice et l'abondance. Le pape leur promet qu'il n'y aura pas de disette; quant à la justice, c'est à eux d'y prendre garde, si elle n'est pas scrupuleusement observée, il y va de leur tête. Ces paroles furent prononcées sur un ton de menace qui remplit les auditeurs d'épouvante, toute la ville partagea leur consternation. Le jour suivant, le duc de Bracciano obtint, l'une après l'autre, deux audiences; le chef des Orsini était puissant, riche, considéré, protégé par l'Espagne, mais la rumeur publique lui imputait l'assassinat du neveu de Sixte-Quint, Francesco, homme inoffensif. dont le seul tort était d'avoir pour épouse la trop belle Vittoria Accoramboni. L'accueil fut glacial , le pontife ne laissa pas transpirer ses desseins, mais ses petits veux bruns, viis et remuants, surmontés de sourcils touffus et arqués, lancèrent des éclairs; pris d'une terreur soudaine, le duc de Bracciano s'enfuit de Rome el s'en alla mourir à Salo, sur le territoire de Venise, dans
les bras de Vittoria. la femme, disait-on, la plus séduisante que l'Italie eût jamais produite. Le quatrième jour du nouveau règne fut marqué par un acte d'inexorable rigueur. Le port des armes avait été sévèrement défendu; quatre jeunes frères, anciens soldats de la bande de Sforza qui avait maintenu l'ordre public pendant l'interrègne , furent surpris en flagrant délit et condamnés à mort. Plusieurs cardinaux vinrent implorer leur grâce, l'usage n'admettait pas d'exécution capitale avant le couronnement : le pape resta inflexible. Le lendemain, deux heures après le lever du soleil, les coupables furent pendus au pont Saint-Ange. La ^'ille éternelle , plongée dans l'effroi , reprenait rapidement la ph3sionomie austère de la Rome de Pie V; un regard, un mot, un acte, acte terrible il est vrai, avaient suffi pour provoquer celte transformation dans l'espace de quatre jours, du 24 au 27 avril.
Promu à la pourpre par Pie ^^ connu et apprécié sous le nom de cardinal Montalto, l'ancien fra Felice avait été écarté des affaires durant tout le pontificat de Grégoire XIII; cette disgrâce remontait à de vieilles rancunes personnelles. Faisant bonne contenance à la mauvaise fortune, le cardinal s'occupait à reviser les œuvres des Pères de l'Eglise, ajoutait la chapelle de la Crèche à la basilique de Sainte-Marie Majeure , et se faisait bâtir par Domenico Fontana une villa sur l'Esquilin. Cependant ni les livres, ni les arts, ni les constructions, ne pouvaient absorber complètement la prodigieuse activité de Montalto; de longues heures lui restaient encore pour former des projets qu'il traitait alors lui-même de chimères, mais qui devaient un jour se réaliser; et s'il a pu en cinq ans de pontificat accomplir de si grandes œuvres, c'est qu'il arrivait au pouvoir avec des combinaisons toutes faites, étudiées et
mûries. Dès les premiers moments, ou s'aperçut que le pape dominait la situation, et qu'on aurait en lui un maître impartial et juste, mais sévère et impitoyable. Les ambassadeurs des puissances étrangères s'empressèrent d'édifier leurs cours sur l'énergie du nouvel élu, désormais l'Europe savait à quoi s'en tenir '.
Le roi de Pologne dut se féliciter de voir un pontife de cette trempe à la tète de l'Eglise. On pouriait s'expli- <[uer IVanchement avec lui dans l'espoir d'oljlenir, au lieu de réponses évasives et dilatoires, une déclaration nette et précise, marquée au coin d'une fermeté inflexible. Les négociations avec Moscou suivaient toujours leur marche régulière, sans que Bathory songeât à modifier ses plans ; l'idée vague de conquête ne l'abandonnait pas, seules les ressources matérielles lui manquaient. Afin d'équilibrer ses finances avec ses visées belliqueuses, il voulut saisir Sixte-Quinl du projet naguère soumis à Grégoire XIll, et choisit de nouveau Possevino pour intermédiaire. Vers le 10 octobre 158."), celui-ci est chargé de transmettre au cardinal Rusticucci. successeur du cardinal de Cùme, tous les papiers relatifs aux affaires moscovites ébauchées sous le pontificat précédent. La haute portée de cette commission n'échappait certainement pas au jésuite, mais ne pouvant s'y soustraire, il envoya à Rome le catalogue complet des pièces requises, en ajoutant qu'on les trouverait toutes dans les registres du secrétaire Buccapaduli. Pour modérer l'étonnement facile à prévoir de Rusticucci , Possevino eut soin d'exposer les motifs de la démarche royale : c'est d'abord une conversation du pape luimôme avec Virgilio Cresccnzi, transmise à Varsovie par un agent polonais; ensuite, l'apparition dans la capi-
1. HuBNER, I, p. 256 et suiv. Nous navoiis fuit que résumer ici quelques pages de Sixte-Quint.
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taie d'un envoyé turc qui se l'ait renseigner sur les forteresses récemment érigées et sur les projets moscovites d'élire pour tsar un archiduc. Bathory en a été vivement impressionné ; il soupçonne que les Turcs préparent une campagne contre Moscou, il en est épouvanté d'avance et veut tenter l'impossible pour détourner les Osmanlis du Kremlin : cette conquête rendrait leur puissance à jamais redoutable et leur livrerait le bassin du Dnièpre, peut-être même celui de la Yistule. Ainsi s'exprimait le jésuite dans sa lettre à Rusticucci '. Franchement, il fallait y mettre beaucoup de bonne volonté pour voir Tavenii- sous des couleurs si sombres, mais tels étaient les besoins de la cause ; Stéphane reprenait son argument favori : « Laissez-moi faire la conquête de Moscou, disait-il au pape, autrement les Turcs s'en emparent. »
Cette lettre de Possevino sur les projets de Bathory se croisa en route avec le message de Sixte-Quint à Fedor ^. Le contraste apparaît ici avec la dernière évidence : en Pologne, on songe à la guerre, tandis que Rome ne s'inspire que de souvenirs pacifiques. Le pape se rappelle la trêve conclue à lam Zapolski sous les auspices de Grégoire XIIl, les deux dernières ambassades moscovites, et il annonce son élection au « souverain de Russie, grand-duc de Moscou, de Novgorod, do Smolensk, de Vladimir, souverain de Kazan et d'Astrakhan, grand-kniaz d'autres nombreuses provinces », en exprimant l'espoir et le désir de rester avec lui dans les meilleurs rapports. Ce bref pontifical, daté du 21 décembre 1585, fut expédié à Possevino par le cardinal Azzolino, le 4 janvier 1586, à la charge de le faire parvenir à son destinataire.
1. Graziani, I, p. 316, Possevino à Rusticucci, 25 octobre 1585.