ToURGLÉNEV, II, p. 8, n° X
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(^)a'on se figure l'embarras du jésuite placé ainsi entre deux feux. En homme avisé, il garda dans son porteleuille la lettre romaine, et prit incontinent la plume pour s'expliquer avec Azzolino, qui venait de remplacer Rusticucci aux affaires étrangères, ou, comme on disait alors, aux affaires des princes. Les bonnes raisons ne manquaient pas à Possevino , déjà rendu à Grodno et admis dans l'intimité royale. L'étiquette exige, disait-il, que le bref soit présenté au tsar par un envoyé spécial, les Moscovites observent scrupuleusement cet usage et envoient des présents avec les lettres, il y aurait là toute une affaire à combiner ; mais ce qui est encore plus grave, c'est la disposition d'esprit de Bathory, c'est « le désir et l'espoir de ce roi d'affronter l'entreprise de Moscou, de pénétrer en Asie et de donner à la chrétienté, du fond de ces régions, un moven de rendre le Turc inoffensif ». Haraburda se trouve actuellement au Kremlin « pour se renseigner sur l'état des choses, et pour insinuer au prince (Fedor) la rétrocession du grand-duché de Moscovie [sic]^ ancienne dépendance du grand-duché de Lithuanie, qui lui-même est uni à cette couronne ». Que dirait le roi, (juels soupçons n'aurait-il pas , si le pape se mettait tout à coup en rapports directs avec le tsar? Xe deviendrait-il pas plus accessible aux insinuations du sultan, de la reine d'Angleterre, des princes protestants ([ui lui font des offres brillantes ? Ne serait-ce pas donner gain de cause aux hérétiques et à leur persévérante arfirmation que, loin de compter sur le Saint-Siège, il faut, au contraire, se méfier de sa politique hésitante ? Autre motif également grave : les ennemis de Boris Godounov iont de vives instances auprès du roi pour (ju'il vienne au plus tôt à Moscou, à la tète de son armée ; un brel' du pape à Fedor rendrait la situation très complexe et soi-
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cirait peut-être de drapeau au parti anti-polonais. Possevino s'en remet, pour les renseignements ultérieurs, à une explication orale, car Bathory veut l'envoyer à Rome ; le voyage se fera aussitôt que le général de la Compagnie y aura consenti. Tel était à cette époque le langage de l'ancien médiateur des Slaves, chaque ligne de sa lettre trahit un homme préoccupé, mais confiant en lui-même et sûr de son fait '.
Cependant Stéphane ne se bornait pas à des démarches détournées, il agissait encore directement auprès du pape, en résumant sa politi({ue vis-à-vis de Moscou dans ce docte aphorisme : Xulli iiuquam ex ventis assa columba veiiit^. Vers la fin de mars 1586, le neveu du roi, cardinal André, est envoyé à Rome avec ordre de révéler à Sixte-Quint, sous le sceau du plus grand secret, les desseins du royal capitaine. Nous avons, sur les préliminaires de cette mission, deux pièces de première importance : les instructions du roi de Pologne à son envoyé et une lettre de Possevino au cardinal Azzolino, qui, toutes deux, méritent une mention spéciale.
Les instructions sont rédigées en forme de discours à prononcer par le cardinal devant le pape au nom du roi. En voici les trois pensées dominantes : l'ambassadeur pourpré devait d'abord exprimer le désir que les glorieuses traditions de Lépante fussent reprises par le nouveau Pie \', au moindre signe duquel le roi de Pologne serait heureux de sacrifier sa vie pour la défense de l'Eglise et la diffusion de la vraie foi ; ensuite venait la demande de subsides pour une campagne contre Moscou, point important, sur lequel il fallait
1. Gra/.iam, I, p. 319, Possevino à Azzolino, 1«'" mars 1586.
2. Archives du Yntican, Liasse Tkeiner, Bathory ;i Possevino, 28 mars 1586.
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concentrer tous les efforts d'éloquence et de persuasion. Le dilemme de Bathory passe sur les lèvres de son neveu : le spectre menaçant des Turcs est évoqué, le croissant paraîtra bientôt sur les murs du Kremlin, si les Polonais négligent de s'emparer de Moscou, et alors, malheur à l'Europe! Si, au contraire, un prince catholique monte sur le trône de Monomaque, l'union des Russes avec Rome se iera incontinent, les Géorgiens et les montagnards de Piatigorsk reprendront les anciennes relations avec leur pasteur, l'alliance militaire avec les Perses doublera les forces chrétiennes, la mer Caspienne deviendra un lac slave, et l'on aura gagné une base stratégique pour envelopper les Turcs dans un ciu^cle de fer et de feu et détruire à jamais leur prestige. Quant aux frais nécessaires pour cette entreprise, comme la diète ne voudra peut-être pas les supporter, on les partagerait à parts égales entre le pape et le roi de Pologne. Bathory calculait ainsi : à moins que les Moscovites ne s'unissent d'eux-mêmes à leurs frères de la Vistule, la conquête du pays se fera en trois ans avecune armée de vingt-quatre mille hommes ; le cavalier levient à dix ducats par trimestre, le fantassin à sept ; la dépense totale serait donc une somme ronde de deux (■(mt mille ducats pour le même laps de temps. Ces chiflies ne mancjuaient pas d'éloquence. Aussi le cardinal (l('vail-il se rendre compte de l'effet qu'ils produiraient sur Sixte-Quint, avant d'a])order le troisième point relatif à la Transylvanie. Ce n'est que dans l'hypothèse d'un très gracieux accueil qu'il était autorisé à parler de cette province, si chère à Bathory, boulevard des chrétiens contre les Turcs, où se construisait à grands frais la forteresse de Varasdine et où l'argent du Saint-Siège eût été très bien employé. Encore fallait-il remettre à un autre temps la demande formelle de sub-
sides pour la Transylvanie, si le pape prenait énergi- ([uement à cœur l'entreprise de Moscou; celle-ci restait au premier plan, présenter trop de requêtes à la fois eût <''té compromettre leur succès '.
Telles étaient les instructions secrètes du cardinal .Vndré. A peine est-il parti pour Rome que Possevino le devance par un message au cardinal Azzolino. Le jésuite î5e retrouve de nouveau au centre des grandes affaires, ses instincts diplomatiques se réveillent, une prodigieuse activité le consume. Quarante jours se sont passés en colloques intimes avec le roi, qui remet la haute direction de toute cette entreprise à l'ancien médiateur de 1582, désire l'envoyer au plus tôt en Italie et semble prêta se soumettre aux avis du pape. Appréciant la valeur des confidences royales, Possevino en donne le résumé à .azzolino et l'engage à ne prendre aucune décision avant son arrivée à Rome : d'autres secrets lui ont été confiés, il s'agit de projets d'une exécution plus facile, plus immédiate, et qui touchent de plus près au service de Dieu, tout cela ne peut être soufflé qu'à Toreille du Saint-Père et de son ministre; en foi de quoi, il envoie sa lettre de créance, datée du 15 avril, mais rédigée au commencement du même mois^.
Bathory, de son côté, déploie aussi une grande activité épistolaire. Il écrit non seulement au pape, mais aussi au doge de Venise, au grand-duc de Toscane, au <'ardinal André ; la mission de Possevino est l'objet unique de ces lettres ^. Les réponses de Rome ne tar-