‹ Papes et tsarsChapitre 109 sur 135 · Le Saint-Siège, la Pologne et Moscou, p. 173, u" XYI · texte numérisé non relu

Le Saint-Siège, la Pologne et Moscou, p. 173, u" XYI

thoiy avait-il sous le nouveau pontificat? Quels obstacles avait-il à vaincre ? Quelles phases ont traversées ces négociations ? Voilà ce qu'il nous faut exposer.

Sixte-Quint, comme tous les papes de l'époque, était l'adversaire implacable de l'Islam. Issu de parents émigrés en Italie et d'origine probablement slave, l'enfant de Grottamare savait par tradition de famille que l'exil volontaire servait souvent d'unique défense aux chrétiens contre les Turcs ; sur ces impressions de jeunesse se orreffèrent ensuite les hautes considérations politiques ; dès les premiers jours de règne, le mot de croisade fut prononcé au Vatican, bien qu'une ligue générale avec l'organisation routinière ne sourît point à l'esprit pratique de Sixte-Quint. Encore cardinal , une franche explication sur ces alliances éphémères, pleines d'intrigues et de rivalités, lui avait valu , de la part de Pie V, une leçon de diplomatie et le conseil de se méfier des fantaisies monacales^ pensieri da frate. Peine perdue , le franciscain couronné de la tiare revient à ses anciennes convictions, traite la victoire de Lépante de miracle accordé aux prières d'un saint, et pose en principe de ne pas songer à la création d'une ligue. La sécurité de l'Italie le préoccupait avant tout; en cas de danger imprévu, les défenseurs se fussent trouvés à prix d'argent , car les coffres du château Saint-Ange regorgeaient de numéraire ; un moment, il voulut armer des galiotes pour protéger les cotes de l'Adriatique, mais, sur les instances de Venise, le projet fut écarté. Que s'il fallait élargir le cadre, attaquer de front l'ennemi, le frapper au cœur, Sixte-Quint eût préféré confier la grande œuvre à un capitaine de son choix, muni de pleins pouvoirs et largement subventionné. « Tout est prêt, disait-il à propos de la Terre-Sainte, il ne manque qu'un homme capable de remplir cette tâche, un Cons-

tanlin, un Théodose, un Arcadius, un Lotliaire ou tout autre semblable; s'il apparaît, nous lui avons , pour notre part, préparé trois millions, et avant que cette somme ne soit épuisée, nous aurons soin d'en fournir encore 1. » En offrant sa vaillante épée au pape, Bathoiy, sans peut-être s'en douter, allait donc au-devant des désirs pontificaux exprimés en 1589, mais caressés de longue date ; homme de guerre, homme de foi, énergique et conciliant, il convenait mieux à Sixte-Quint qu'un altier Philippe 11, qu'un frivole Henri III, qu'un Rodolphe inerte ; un secret instinct rapprochait, en dépit des distances, les deux grands souverains : ils étaient de même race.

Cependant le projet de Bathoiy mettait en jeu trop d'intérêts pour ne pas se heurter contre des difficultés. Le roi de Pologne revenait évidemment à ses plans de 1578, confiés naguère au nonce Laureo, sauf que la conquête de Moscou se compliquait encore de celle de Byzance. Sixte-Quint n'entrait pas facilement dans les idées d'autrui. Son programme portait la guerre contre le croissant, non contre le Kremlin ; ce mouvement tournant vers le Nord devait lui paraître, sinon suspect, au moins embarrassant. Une inquiétude plus vive se manifestait à la cour de l'empereur, le secret transpirait peu à peu, évoquant de perfides commentaires ; on croyait la Hongrie menacée, les neveux de Stéphane avides de couronnes, la maison Bathory jalouse de régner sur les Slaves dej)uis les Carpathes jusqu'audelà de l'Oural, sans se soucier du Bosphore. L'ambassadeur de Venise, recueillant au vol ces rumeurs, ajoutait judicieusement ({u'un subside accordé à la Pologne

1. Archives d'État de Venise, Sert., lioma. 1586, Gritti au doge, 10 janvier 1586 m. v. i. p. 517; Hub.ner, I, p. 391.

exciterait les convoitises autrichiennes. L'affaire était donc épineuse et délicate , elle fut entourée d'un tel mystère que l'histoire ne l'a pas encore complètement dissipé. L'habile Gritti dressait en vain ses pièges innocents, le pape répondait tout court que Bathory se fait vieux et qu'il s'amuse à chasser ^ Alberti, agent de Florence, n'en revenait pas qu'on s'occupât d'entreprises si lointaines, un subside pontifical lui semblait légendaire , il l'eût considéré comme un miracle plus éclatant que la conversion des Indes et la résurrection d'un mort ^. Ni l'un ni l'autre de ces deux diplomates ne semble avoir surpris le secret de la solution définitive, leurs dépêches sont, à ce sujet, muettes. Le nombre des initiés était restreint, ils se montraient tous l'un plus discret que l'autre. Le pape se servait d'Azzolino, du cardinal-neveu Montalto, élevé à la pourpre à l'âge de quinze ans, du nouveau nonce de Pologne. La cour de Varsovie avait demandé le rappel de l'évêque de Camerino , de Buoi, et son remplacement par un homme de haute noblesse , de grande fortune et d'autorité. L'archevêque de Naples , naguère nonce de Venise, réunissait ces qualités : le nom illustre de Capoue s'alliait chez lui avec un revenu de 16 000 écus et l'am- Intion de bien faire. Sixte-Quint fixa son choix sur lui et le fit venir immédiatement à Rome. Le cardinal Radziwill et Soliko^vski, archevêque de Lvov, envoyés tous deux par Bathory, s'y trouvaient déjà ; rien n'indique cependant qu'ils aient pris une part active aux négociations. Elles relevaient du cardinal André et surtout de Possevino, chaleureusement recommandé par le roi de

1. Archives d'Etat de Venise, Se/i., Borna, 1586, Gritti au doge, 4, 11 octobre 1586, p. 340, 345.

2. Archives d'Etat de Florence, fonds Médicis, 3296, Alberti au grand-duc, 11 octobre 1586.

Pologne comme le confident préféré de tous les secrets et connaissant Moscou mieux que personne.

A peine arrivé dans la Ville éternelle, le jésuite fut admis à la présence du pape et s'entretint fréquemment avec Azzolino. Au dire de Gritti , l'ardent promoteur des séminaires et des collèges pontificaux aurait insisté principalement sur l'éducation de lajeunese, beaucoup moins sur les entreprises militaires ; plutôt que de prêcher la guerre, il valait mieux repeupler de catholiques les provinces ravagées par l'hérésie. En dehors de cette courte allusion, la marche des négociations nous est restée inconnue , môme les dernières conclusions ne sont qu'en partie du domaine de l'histoire. Nous indiquerons ce qui est incontestable et sûr , en laissant planer le doute sur les données moins avérées. L'historien ne doit admettre que des prémisses dont le degré de certitude est logiquement déterminé, l'hypothèse n'est le plus souvent qu'une quantité négligeable.

Et d'abord, il est absolument certain qu'à l'issue des pourparlers, Sixte-Quint a envoyé à Bathory la valeur de 25 000 écus ; c'était le quart du prorata trimestriel, la cinquantième partie environ des frais généraux à supporter par le pape; on se rappelle que les calculs polonais s'élevaient à deux cent mille écus par trimestre, pendant trois ans, soit à la somme totale de deux millions et demi d'écus, dont la moitié restait à la charge du Saint-Siège. La subvention actuelle devait-elle se borner à un seul et unique versement ou bien se renouveler périodiquement, nous ne saurions l'affirmer faute de documents. Sa destination, d'après les paroles pontificales que nous reproduirons plus bas, visait la guerre contre les Turcs « par la voie de ^foscou » avec le secours des Tatars et des Perses.

Ne serait-ce là qirun simple projet d'itinéraire? Et quelle est, à l'égard de Moscou, la pensée de Sixte- Quint? Deux messages datés du 20 novembre 1586, dont l'un est adressé à Fedor et l'autre à Bathory. nous la révèlent pleinement'. En somme, sauf une légère modification, c'est la base d'opération proposée par Possevino qui est adoptée. Le pape n'y ajoute qu'une seule chose : il veut que l'auteur de la trêve de 1582 prenne de nouveau le chemin de Moscou , mais une fois parvenu dans la capitale, il devra appliquer son propre programme, c'est-à-dire épuiser tous les moyens pour éviter la guerre et établir l'entente entre les deux rivaux, en prenant pour point de départ les prétentions polonaises. Sixte-Quint croyait devoir ces ménagements aux efforts tentés par les tsars pour mériter l'amitié des papes. Il veut rester fidèle aux traditions de Clément VII, qui a réconcilié Vasili 111 avec Sigismond l", à celles de Grégoire XIII et de son arbitrage pacifique. Les explications vis-à-vis de Fedor ne manquent pas de franchise ni même de hardiesse : il lui déclare que Bathory a juré de reconquérir tout ce qui naguère avait appartenu à la Lithuanie et à la Pologne ; Smolensk, Novgorod et Pskov sont mentionnés nommément; au lieu de mettre à l'épreuve la valeur du roi, ne vaudrait-il pas mieux s'arranger à l'amiable et épargner le sang chrétien ? C'est là le point capital ; quant aux détails, il s'en remet à Possevino qu'il recommande à Fedor, en évo- (|uant les souvenirs de lam Zapolski. Bathory reçoit les mêmes confidences avec des conseils pressants de protéger la foi en Livonie ; « si nos démarches échouent au Kremlin, ajoute le pape, nous pourrons alors favo-

1. TouRGuÉNEv, II, p. 9, iio XI; le Saint-Siège, la Pologne et Moscou, p. 176, 11° XVIII. Xi l'une ni l'antre de ces deux leUres ne parvint à sa destination.

riser plus librement vos bons efforts », tum vero liberius poterimus tuis optimis conatibus adesse ; traitant avec Fedor de la même hypothèse, il avait dit que la conscience d'un devoir accompli lui servirait de consolation. En vue des embarras qui surgiraient probablement à la diète polonaise, Sixte-Quint propose de députer Possevino comme médiateur, au nom du pape, entre lo roi et les représentants de la nation. Le champ d'action du jésuite s'élargit ainsi singulièrement : le voilà de nouveau au timon des affaires, éclipsant presque le nonce, en contact immédiat avec les souverains. Mais ce qui frappe avant tout dans ces lettres, c'est l'étrange appréciation de la situation de Moscou. Comment Possevino faisait-il pénétrer dans les conseils pontificaux l'idée d'une cession volontaire de provinces ? Comment pouvait-il croire les Russes obligés en conscience de restituer Novgorod, Smolensk et Pskov? N'était-ce pas se fier aveuglément aux relations fantasques qui mettaient les Moscovites aux pieds de Bathory? escompter avec usure une terreur qui, de fait, n'existait pas au Kremlin? Le pape acceptait de confiance les arguments qu'on lui suggérait, d'autant plus volontiers que. tout en se déclarant favorable à Bathory, il eût préféré éviter la guerre entre les peuples slaves. Son cauchemar, c'est le Grand Turc ; le reste le préoccupe beaucoup moins.

En effet, on a essayé en vain de transformer la croisade contre les infidèles en guerre exclusive avec des dissidents. Ce n'est pas que Sixte-Quint ait jamais épargné ces derniers. Loin de là, son argent défrayait une campagne avortée contre les huguenots de Genève, ses largesses armaient l'Espagne contre la protestante An- «rleterre, la subvention accordée à Bathorv visait peutêtre les schismatiques (hi Nord, néanmoins le but su-

prême reste toujours la destiiRtion du croissant. Abdiquer ses propres idées pour épouser les projets d'autrui n'était j)as le fait de Sixte-Quint, ce n'est j)as lui qui aurait élargi les frontières de la Pologne aux dépens de la prospérité de l'Italie, ou acheté aux étrangers des victoires politiques. Les preuves positives, du reste, ne manquent pas : comme elles sont toutes postérieures à la mort de Bathorv. il nous faut un moment devancer les événements. Outre les paroles, déjà citées, du pape sur la guerre contre les Turcs « par la voie de la !Moscovie », nous avons un témoignage de Possevino qui, à bon droit, peut passer pour un commentaire authentique. Dans les premiers jours de l'année 1587, en route pour Varsovie, il admire la prudence du pape « qui n'a pas secondé les intentions du roi défunt par rapport à la guerre de ^loscou, ni exposé la Pologne, contre la volonté de la diète, aux discordes et aux dangers ^ ». Vingt-deux ans plus tard, en 1609. lorsque Sigismond III renouvelle des demandes analogues à celles de Bathory, Paul V justifie son refus par ces mots dictés au secrétaire Malacrida : « C'est au Turc et non j)as au Moscovite que le roi Stéphane promettait de faire la guerre ; voilà pourquoi Sixte-(^uint a promis de le secourir et lui a envoyé une lettre de change de vingt-cinq mille écus ^. )) La seule objection à faire contre ces témoignages, c'est qu'ils sont peut-être trop catégoriques, jusqu'à sembler en désaccord avec la lettre du pape à Bathory. Ces antilogies apparentes se concilient cependant, si l'on admet qu'une certaine liberté d'action était accordée au roi de Pologne, pourvu qu'il ne perdît pas de vue la ruine complète de l'Islam. Ce dernier point est

1. Gra/.iam, I, p. 302, PosseviîKi à Azzolino, 10 janvier 1587.

Page 1