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CHAPITRE III

Observation judicieuse de Sixte-Quint. — Paix entre la Turquie et la Perse. — Prestige de l'empire islamique. — Trois papes se succèdent en deux ans. — Clément YIII reprend l'idée de la croisade.

— Un Slave désigné pour la mission de Moscou. — Antécédents d'Alexandre Komulovic. — Il est nommé visiteur en Turquie avec le jésuite Thomas Raggio. — Leur voyage. — Rapport de Komulovic.— Il est nommé archiprètre de Saint-Jérôme et abbé de Noua.

— Visées ambitieuses de Sinan-pacha. — Invasion de la Hongrie.

— La cloche des Turcs. — Activité diplomatique de Clément VIII.

— La mission de Moscou entourée de mystère. — L'ambassadeur de la seigneurie bien renseigné. — Komulovic à Venise. — Le Saint-Siège et les Albanais. — Arrivée en Transylvanie. — Plans de Sigismond Batiiory conformes à ceux du pape. — Accueil gracieux, mais secret. ■ — Alliance avec Rodolphe approuvée par la diète. — Révolte en Transylvanie. — Répression sanglante. — L'évèque de Cervia accrédité auprès du voiévode Sigismond. — Le voiévode de Valachie, émule de Scanderbcg. — Bucarest, repaire d'espions turcs. — Komulovic à Jassy. — Soulèvement des trois voiévodes contre les Turcs. — Traité du 25 janvier 1595 entre Rodolphe II et Sigismond. — Mohammed III succède à Murad III.

— Les Cosaques. — Komulovic à Kamienec. — Entrevue avec le prince d'Ostrog. — Soupçons de Zamojski. — Convention passée entre Komulovic et Jazlowiecki. — Echec de l'entreprise. — Négociations à Cracovie. — Départ de Komulovic pour Moscou. — Instructions romaines. — Anachronisme. — Politique de Boris Godounov. — Résultat de la mission. — KomuUivic à Vilna. — Visite canonique du diocèse. — Le cardinal-légat Caétani en Pologne. — Opinion de Zamojski sur la ligue. — Nouvelle mission de Komulovic à Moscou. — Instructions de Malaspina. — Le burgrave Abraham de Dohna. — Incident de la couronne. — Tribulations de Komulovic. — Accueil glacial au Kremlin. — .Messages de Fedor à Clément VIII. — Découragement de Caétani. — Komulovic revient à Rome. — Il entre dans la Compagnie de Jésus. — Ses travaux et sa mort à Raguse. — Nouvelle phase des rapports avec Moscou.

Tandis (|iie les Ottomans et les Perses se livraient.

DERRIERES MISSIONS

dans les plaines de l'Asie, des batailles légendaires, Sixte-Quint ne cessait d'exhorter les princes à profiter du moment pour abattre l'Islam. « Le but de la guerre, disait-il à l'ambassadeur de Venise, c'est la paix; à moins qu'on ne se hâte, l'Orient sera pacifié avant que les Turcs ne soient pris entre deux feux. » Observation banale peut-être, que les événements devaient rendre prophétique. En 1589, une ambassade d'Abbas I" parut à Constantinople; l'année suivante, le sultan et le schah se tendirent amicalement la main : l'Occident restait seul en face d'un adversaire toujours formidable. Ce n'est pas que l'empire islamique n'eût beaucoup souffert dans les guerres persanes , il en sortait épuisé d'hommes et d'argent, avec des conquêtes attachées comme des boulets à ses pieds de géant, mais tel était encore le prestige du padischah que l'empereur lui envoyait un tribut annuel, que Venise et la France recherchaient son amitié, que l'Espagne ne songeait pas à l'attaquer. Murad croyait même pouvoir impunément braver les foudres du Vatican, opposer le dédain et l'outrage aux appels chaleureux des papes, dont la main avait béni les étendards de Lépante et qui aiguiseront un jour l'épée victorieuse de Sobieski.

Les successeurs immédiats de Sixte-Quint n'eurent guère les loisirs de songer à une croisade : dans le court espace de deux ans, de 1590 à 1592, trois pontifes, Urbain VII, Grégoire XIV, Innocent IX, se succédèrent rapidement sur la chaire de saint Pierre. La mission belliqueuse échut en partage à Clément VIII. que nous avons déjà vu légat en Pologne après la mort de Stéphane Bathory. Le pape s'adressa de nouveau aux princes d'Orient et d'Occident; le tsar de Moscou ne fut pas oublié, il devait être aussi entraîné dans la ligue militaire contre les Turcs. Par une heureuse innova-

tion, un Slave, et non plus un Italien, fut désigné pour se rendre au Kremlin. Quel est ce nouveau diplomate? Quels sont les traits de sa physionomie '?

Rien de machiavélique dans l'abbé Alexandre Komulovic, — ainsi s'appelle le délégué pontifical, — il n'est ni retors ni artificieux, il n'a môme pas la finesse d'un Possevino ; le bon sens prédomine, mais un bon sens exquis; le caractère est franc, intègre, désintéressé; l'abbé sait se faire écouter, acquérir de l'influence, mener une campagne parlementaire, démasquer l'ennemi et tirer sur lui à boulets rouges. Une seule idée absorbe l'activité de cet homme infatigable : secouer le joug des Turcs et les refouler en Asie. Les mesures radicales ne l'effrayent guère, la plume ne se brise pas dans sa main quand il prévoit de nouvelles Vêpres siciliennes, et, pour épargner le sang chrétien, il réserve le service d'avant-garde aux Tatars. Originaire de Spalatro, d'une famille patricienne chantée par le poète Kavanjin, Alexandre naquit en 1548, et se voua plus tard à la carrière ecclésiastique. Les détails sur sa jeunesse font complètement défaut. L'année 1576 le trouve à Rome, membre de l'association nationale de Saint-Jérome. consacrant ses loisirs à des travaux littéraires de piété, il se sépare de la confraternité en 1584, pour y reprendre à nouveau, trois ans après, la place d'honneur : dans l'intervalle se placent d'importantes missions en pays étrangers. Déjà pourvu d'un canonicat à Zara, chargé d'un emploi de confiance auprès du cardinal de vSanta- Severina, Komulovic fut appelé par Grégoire XIII à se produire sur un théâtre phis vaste. Il fut nommé visiteur apostolique des églises latines de la Tur(|uie d'Lu-

I. iS'ous avons publié des documents sur Komulovic dans L. Koinulovica izi-jeslaj et Novi izvoii. C'est à ces deux opuscules qu'il faudra recourir chaque fois que d'autres sources ne serout pas indiquées.

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rope, où il allait se retrouver en plein élément slave. On lui donna pour collègue le jésuite Thomas Raggio, ancien visiteur des Maronites du monl Liban. Munis d'amples facultés pontificales et d'un sauf-conduit ottoman, les deux missionnaires se rendirent à Alessio, le Lissos des Byzantins , tombeau de l'héroïque Scanderbeg, d'où ils rayonnèrent dans les diocèses voisins, au Nord jusqu'à Antivari, au Midi jusqu'à Durazzo. Après avoir exploré tout ce littoral de l'Adriatique, réuni un concile d'éveques et de franciscains, concerté avec eux les mesures à prendre, ils pénétrèrent plus avant jusqu'à Prisren, ancienne et pittoresque capitale des Serbes, où une église catholique, surmontée d'une coupole avec sa croix, repose le regard du voyageur chrétien. Un arrêt plus long qu'ailleurs eut lieu à Sofia, la fameuse Sardique d'autrefois, rappelée de nos jours à un renouveau de célébrité. Constantinople devait être la dernière étape avant de rentrer à Rome. Dans toutes ces contrées, on avait annoncé aux fidèles un jubilé extraordinaire d'indulgences, provoqué les confessions, réglé les mariages, promulgué le concile de Trente elle nouveau calendrier. Un soin tout particulier avait été consacré au clergé, à ses travaux, ses ressources, ses rapports avec les ouailles, ses moyens d'éducation et d'instruction, enfin aux l)iens temporels des églises. Des livres de piété, distribués à profusion, devaient perpétuer le souvenir de la visite apostolique *.

Dans son rapport final, présenté à l'un des successeurs de Grégoire XIII, Komulovic donne la statistique des chrétiens de Turquie, s'étend sur leurs dispositions et insiste particulièrement sur l'alliance avec Moscou : au lendemain de Lépante, elle eût terrassé l'Islam,

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