Makouchev, p
nouvela les promesses d'appui auprès de l'empereur, à propos de graves intérêts matériels. Le vieux renard, qui louvoyait savamment entre Rome et Byzance et ne poursuivait au fond que des vues égoïstes, répondit par un grand étalage de zèle anti-ottoman ; encore un peu, et il marchait en personne , à la tète des siens, contre les Turcs et les Tatars; abordant le plus pressé, il envoya immédiatement un messager prendre langue chez les Cosaques. La bonne impression produite par cette première entrevue ne dura pas longtemps, Komulovic s'aperçut bientôt que l'astucieux Constantin passait souvent d'un extrême à l'autre, et, pénétrant ses finasseries, il le stigmatisa d'un seul mot : « Cet homme, dit-il, n'est pas l'élu de Dieu. » Les rapports avec le prince d'Ostrog en restèrent là, jamais ils ne furent repris. On ne pouvait guère rompre si brusquement avec Zamojski, placé trop près du trône, bien qu'il y eût aussi de ce côté plus à craindre qu'à espérer. Les précautions de Komulovic ne servirent à rien; il eut beau se borner à demander des conseils, déclarant que le pape ne voulait pas créer d'embarras , que la ligue s'imposait d'elle-même par la force des événements, le chancelier se retrancha ostensiblement dans des réponses évasives, l'absence du roi servit d'excellent prétexte; mais sous main il laissa libre cours à son humeur, et, loin de ménager l'envoyé pontifical, il le traita simplement d'espion turc.
Un vif ressentiment contre Zamojski porta Komulovic à se replier du côté opposé , à essayer d'un hardi coup de main pour entraîner la Pologne, presque par surprise, dans la croisade contre l'Islam. Désespérant d'atteindre les Cosaques par lui-même, ayant essayé en vain d'envoyer des renforts en Moldavie et entrepris sans succès un second voyage à Kamieniec, il s'adressa
résolument à celui qui entrait le mieux Jans ses idées et lui inspirait les plus chaudes sympathies. Nicolas Jazlowiecki , slaroste de Sniatyn , en renom de bon capitaine, courageux, expérimenté, jouissant d'une influence considérable, était le grand ennemi de Zamojski, et se distinguait dans le parti des Zborowski par la hardiesse de ses attaques contre le chancelier. Il l'accusait de confisquer le trône au profit d'une dynastie, le sommait de se démettre de ses fonctions, suppliait ses concitoyens de ne pas sacrifier la patrie à l'arbitraire d'un seul homme. A la diète de 1587 où se produisirent toutes les rancunes, Zamojski eut le dessus; son candidat, le prince royal de Suède, fut élu roi de Pologne; on ne pardonne pas facilement une victoire de ce genre, Jazlowiecki se croyait moins tenu que jamais à des ménagements. Or, dans le cours de ses voyages, Komulovic avait eu l'occasion de traiter avec lui. Epris de sa franche cordialité, de ses qualités militaires, de son ardeur contre les Turcs, il ne tarit pas d'éloges sur le staroste et , en style biblique , le trouve à nul autre comparable. .Vussi s'empressa-t-il de le mettre sérieusement au service de la grande cause chrétienne et do conclure avec lui un véritable traité. Le pape, on se le rappelle, avait alloué douze mille florins aux Cosaques pour frais de guerre; le chef de cette expédition aventureuse était trouvé dans la personne de Jazlowiecki ; après quoi, rien de plus facile que d'organiser, moyennant finances, des bandes armées, prêtes à se mettre en campagne. Nous avons retrouvé aux archives du prince Borghèse, à Rome, le texte même de la convenliou passée, à cette occasion, entre les deux mortels ennemis des Turcs. Souvenir précieux du passé , trahissant la forte empreinte de l'époque, il mérite d'être reproduit en entier.
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En voici la traduction :
« Le 30'"'' d'août de l'an du Seigneur 1594, à Sarafia. Moi, Nicolas Jazlowiecki , staroste de Sniatyn , ayant appris du révérend dom Alexandre Komulovic, abbé de Xona, que le très saint seigneur Clément YIII, souverain pontife et vicaire du Christ, veut enrayer de quelque manière les incursions des Tatars qui maltraitent cruellement les armées chrétiennes, j'ai formé le projet de satisfaire le si pieux désir de Sa Sainteté ; je m'offre donc avec promptitude, et, Dieu aidant, je promets, durant les trois mois prochains, soit d'envahir et de dévaster les terres et provinces tatares, soit d'attaquer et de poursuivre leurs troupes au retour de Hongrie, me confiant en Dieu et dans la bénédiction de notre très saint Père. Que si Sa Sainteté voulait continuer cette guerre et subvenir aux frais nécessaires, Elle me trouvera prêt à tout, et j'aurai soin d'empêcher que les Tatars n'attaquent de nouveau les armées chrétiennes ou qu'ils ne viennent au secours des Turcs. En meilleure foi de quoi, j'ai signé de ma main et apposé mon propre sceau etc. ' ».
A lire cette pièce, on dirait qu'elle émane d'un autocrate, faisant à son gré la paix ou la guerre : c'est que les symptômes d'anarchie reparaissent périodiquement en Pologne ; on s'arrogeait des droits arbitraires , le gouvernement laissait faire , et l'abus , avec le temps, acquérait les apparences de la légalité. Dans le cas présent, il n'y a qu'une seule lacune à combler : la convention était bilatérale , et les frais de campagne retombaient en partie sur Komulovic, qui versa immédiatement une première somme de dix mille florins. Jazlo-
1. Le texte original est en latin (Archives Borglièse, III, 124, B, p. 42). Nous l'avons publié dans les Izvjestaj, p. 31.
LES DEUX MISSIONS DE KOMULOVIC 'tÔl
wiocki, de son côté, fit honneur à sa parole. Encouragé par l'archevêque de Lvov, oubliant les rancunes, il soumit son plan à Zamojski, qui se tira d'embarras par une distinction subtile : personnage officiel, il ne donnait ni conseil ni autorisation ; simple gentilhomme , ses vœux de succès accompagnaient l'entreprise, voire un de ses neveux y prendrait part en personne. Le neveu ne parut jamais sous les drapeaux , mais la lettre du chancelier, en dépit des réserves, rendit de bons services. Muni de ce document, l'intrépide staroste convoqua ses frères d'armes, prit des mercenaires à sa solde, s'entendit avec Loboda et Nalivaïko, qui lui amenèrent, paraît-il, six mille Cosaques des bords du Dnièpre. A peine la petite armée fut-elle organisée, que Jazlowiecki s'empressa d'exécuter son plan hardi : avancer à marches forcées, fondre à Fimproviste sur la Crimée, profiter de l'absence des Tatars , partis dans la direction des Carpathes, et ravager de fond en comble le repaire de ces farouches brigands. L'entreprise aboutit à un misérable échec. Dans les environs de Bielgorod, Loboda et Nalivaiko, suivis du gros de la troupe, changèrent brusquement d'avis, et. laissant de côté la Crimée, se dirigèrent vers la Valachie. On attribue à un message de Rodolphe cet étrange revirement, qui porta à Jazlowiecki un coup fatal. Au lieu d'envahir le pays ennemi, il fallut battre en retraite : avec les débris d'une armée, un coup de main n'était plus possible. Le staroste regagna ses foyers, la mort dans l'àme ; les frais de guerre avaient englouti sa fortune; criblé de dettes, saturé d'amertumes, miné parle chagrin, il descendit bientôt dans une tombe prématurée K
Quelques mois avant ce tragique dénouement, sans
1, KoULflCH, II, p. '.10.
attendre l'issue de l'aventure, Komulovic reprenait à Cracovie, en octobre 1594, ses négociations diplomatiques. Dans leurs procédés parlementaires , comme nous diiions, les Polonais lui paraissaient extravagants; Zamojski persistait à lui être secrètement hostile; il ne fallait rien moins que la rude ténacité de l'abbé pour all'ronter ces obstacles ; d'accord avec le nonce Malaspina , très bien disposé à son égard , il ébauchait un projet de ligue à soumettre à la diète. Les deux représentants romains partageaient cette même opinion qu'à elle seule la Pologne de Sigismond III ne pouvait se mesurer ni avec les Turcs, ni même avec les Tatars; les sanglantes incursions des khans, laissées souvent impunies, ne le prouvaient que trop; le système d'alliance, rêvé par Sixte-Quint, eût été le meilleur parti à prendre; mais rien que pour entraîner la Pologne dans le mouvement général, les subventions étaient inévitables. Pas d'argent, pas de contingent polonais ; que le pape fasse des largesses, cent mille florins du premier coup, plus encore dans la suite , et la diète votera peut-être la ligue contre les Turcs; tel était en deux mots le résumé de la situation. Une autre mesure également opportune, flatteuse pour l'amour-propre national . eût été l'envoi d'un cardinal-légat, plus autorisé qu'un simple nonce à parler haut et ferme. Komulovic revient souvent sur ces points dans sa correspondance romaine ; il expose aussi des vues générales sur la ligue qui trahissent une certaine inexpérience de la grande politique. Ainsi l'alliance de Moscou avec la Pologne et la Suède lui semble lion seulement désirable, mais encore facile à conclure avec un peu de bonne volonté de part et d'autre. Une autre fois, il propose des ligues partielles, la Pologne avec Moscou, la France avec ^'enise, et ainsi de suite, le pape aurait tout concentré entre s.es mains et dirigé
lui-même l'action. Encore quelques mois, et bien des illusions s'évanouiront.
L'ouverture de la dicte de Gracovie fut fixée au 6 février 1595. Les lettres de convocation, adressées aux sénateurs, mentionnaient la guerre contre les Turcs dans des termes qui méritèrent les éloges du nonce ; Sigismond 111, revenu de Suède, se montrait plein d'ardeur belliqueuse ; les lettrés rivalisaient d'entrain avec le roi : Warszewicki empruntait à Démosthène l'àpre éloquence des Philippiques pour foudroyer les Turcs. Mais les langues et les plumes s'agitaient en Pologne plus facilement que les sabres ; Zamojski et quelques autres magnats préféraient garder la défensive ; le pape n'ayant pas, au poids de l'or, acheté les suffrages, les prévisions des plus sagaces se réalisèrent : la diète vota le maintien de la paix avec les Turcs. Du reste, l'abbé Alexandre ne put, en aucune manière, intervenir personnellement, ni user de son influence pour ranimer les pusillanimes : un pressant motif l'avait obligé d'accélérer son départ vers le Nord.
L'itinéraire tracé à Rome comprenait la mission de Moscou. L'empereur, consulté par excès de prudence, se montra de bonne composition ; Komulovic ne comptait toutefois partir qu'après la diète ; une soudaine inspiration du nonce, relative aux affaires Scandinaves, précipita le voyage. Jean III avait toujours rêvé de réunir deux couronnes sur la tête de son fils. Héritier des Jagellons et des Vasa, Sigismond fut, en effet, élu roi de Pologne ; à la mort de son père, il monta sur le trône de Suède. Aussitôt surgirent les difficultés : ronde du jeune roi, Charles de Sudermanie, aspirait lui-même à la royauté et protégeait la Réforme, tandis que Sigismond ne voulait transiger ni sur ses droits héréditaires, ni sur le culte catholique ; de là, une Ion-
giie série de luttes qui finit, en 1604, par le triomphe de Charles. A l'époque où nous sommes, on était encore au milieu des péripéties, et le bruit se répandit que Moscou allait se réconcilier avec la Suède. Grand embarras du nonce : entraver la paix, c'est nuire à la ligue ; favoriser la paix, c'est nuire à Sigismond, car la sécurité extérieure doublera les forces de Charles. Malaspina s'avisa d'un stratagème plus ingénieux que pratique : faire conclure la paix entre le tsar et Sigismond, à l'exclusion expresse de Charles, en sorte que le traité, équivalant à une reconnaissance implicite du roi légitime, devînt caduc avec sa déchéance. L'abbé Alexandre, chargé d'enlever la position, dut partir en toute hâte pour ne pas manquer le moment favorable.
Déjà depuis longtemps il avait entre les mains les présents à offrir au tsar : une croix d'émeraudes historiée de lettres grecques, et un rosaire en cristal de roche, ainsi que les instructions romaines datées du 27 janvier 1594 *. La politique traditionnelle y reparaît: la ligue et l'union des Eglises leur servent de pivot. En outre, Komulovic devait prêter main-forte aux envoyés de l'empereur et soutenir leurs demandes qui se réduisaient à ces trois chefs : que le tsar entretienne l'hostilité des Géorgiens et des Perses contre le padischah, qu'il empêche les Tatars de dévaster la Hongrie et de seconder les Turcs, enfin qu'il verse de l'or dans les caisses vides de Rodolphe. En échange de ces conditions onéreuses, on n'offrait au tsar que des promesses de titre royal et la conquête facultative de Constantinople pour y confirmer par les armes des droits héréditaires. Cette discrète allusion au mariage d'Ivan III
1. Tolstoï, I, p. 337 à 343. La traduction russe de ce document avait été publiée en 1789 (Novikov, XII, p. 449 à 460).
avec Zoé devait plaire au Kremlin : l'héritière des Paléologiies est censée avoir transmis à son époux ses droits sur Byzance ; du reste, problématiques en euxmêmes, ces mômes droits avaient été vendus par le despote André à la France et à l'Espagne.
Les allures routinières s'accusent surtout dans les questions religieuses. Le tsar est engagé à rompre avec le patriarche d'Orient, esclave du padischah; à rompre avec des simoniaques qui achètent leurs mitres à des musulmans. Evidemment, Rome ignorait encore le grand événement ecclésiastique du Kremlin. Les liens avec Byzance s'étaient relâchés depuis longtemps, une singulière théorie hantait les esprits : l'ancienne Rome, disait-on, a sombré dans l'hérésie, la nouvelle est captive des Turcs, Moscou est la troisième, l'incomparable, l'éternelle ; elle a son tsar, il ne lui manque plus qu'un patriarche pour incarner l'idéal de l'empire orthodoxe.
Ces courants d'idées rentraient dans les secrets desseins de Boris Godounov, la piété naïve de Fedor y trouvait sa pâture, une circonstance imprévue écarta les derniers obstacles. En 1588, Jérémie , patriarche de Gonstantinople, naguère en rapports avec Rome, vint spontanément à Moscou chercher un appui et solliciter des aumônes. De longs pourparlers s'engagèrent alors avec le chef de l'Eglise d'Orient; harcelé par les boïars, séduit par les promesses, le pauvre quémandeur consentit enfin à ériger la métropole de Moscou en patriarcat, et même à conférer la dignité patriarcale à l'ancien métropolite Job, créature de Godounov, invariablement dévoué à son maître. Pour obtenir la sanction du fait accompli, il fallut beaucoup d'efforts : les largesses du Kremlin plutôt que les raisonnements triomphèrent du clergé grec réuni en concile à Cons-
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tantinople en 1590'. L'Eglise de ^foscoii, désormais autocéphale, se passait facilement de Byzance ; l'appel à une rupture n'était plus qu'un anachronisme.
Dans quelle mesure et de quelle manière Komulovic s'est-il prévalu d« ses instructions ? Quels ont été ses succès ou ses déboires? Autant de questions que la détresse des sources laisse sans réponse catégorique. On peut cependant hasarder quelques conjectures plausibles. La ligne générale de conduite adoptée, au nont de Fedor, par Boris Godoiinov est du domaine de l'histoire ; les pourparlers avec Rome s'inspirèrent sans doute du même esprit. Après le règne d'Ivan IV, qui avait bouleversé le pays en épuisant ses forces, un besoin impérieux d'accalmie se faisait sentir ; il fallait lutter d'adresse poui- maintenir les positions acquises, ou même les renforcer sans compromettre la paix. Et d'abord, loin de lâcher Kazan et Astrakhan, ces deux prétendus fiefs ottomans , les Russes fortifiaient les lignes du Don et du Térek et préparaient de loin l'annexion de la Géorgie ; ces procédés pouvaient rendre inévitable une guerre avec les Turcs, les plus sages la redoutaient, on eût préféré s'en décharger sur d'autres. En 1584. un mandataire est envoyé à Constantinople annoncer l'avènement de Fedor, rappeler les bons rapports d'Ivan m avec Bayezid, de Vasili avec Suleyman. d'Ivan IV avec Sélim. renouveler les conventions commerciales, vanter la tolérance des tsars, témoin les mosquées qui s'élèvent au cœur même du pays , à Kasimov, province russe gouvernée par des musulmans. Des déclarations également spécieuses sont renouvelées vers l'année 1592; le tsar et Godounov se félicitent d'avoir décliné les propositions belliqueuses de