‹ Papes et tsarsChapitre 29 sur 135 · CA>OBIO, GIRALDI, PORTICO · texte numérisé non relu

CA>OBIO, GIRALDI, PORTICO

Jules III, ont laissé à Rome le meilleur souvenir'; les négociations ayant été brusquement interrompues, le pontife désire savoir si les ambassadeurs étaient dûment autorisés et si le souverain persiste dans les mêmes sentiments. Successeur de saint Pierre, désireux du salut des âmes, il est prêt, de son côté, à envoyer des évêques et des prédicateurs à Moscou. Par mesure de prudence, le nonce est averti de ne parler de religion qu'en termes vagues, sans aborder la controverse, à moins que le tsar lui-même ne manifeste des doutes sur la primauté romaine, le purgatoire, la procession du Saint-Esprit, la vision immédiate de Dieu après la mort : on supposait Ivan beaucoup plus subtil théologien qu'il ne l'était en effet. Par contre, il fallait exposer en détail le projet de ligue contre le Grand-Turc, réveiller l'espoir d'arracher la Terre-Sainte à « ce chien et cruel tyran », rappeler l'alliance ébauchée entre Rome, Venise et l'Espagne, engager le tsar à attaquer les Osmanlis l'année suivante, de concert avec l'empereur et le roi de Pologne, favorisant ainsi, par une puissante diversion en Hongrie, les opérations des flottes chrétiennes dans la Méditerranée. Le post-scriptum portait en chiffres : « D'après ce que Sa Sainteté a entendu, le Moscovite a exprimé le désir d'obtenir les grâces et privilèges suivants : le titre royal, des prêtres pour instruire ses peuples dans les rites romains, des artistes et quelques autres choses encore; si tout cela est vrai. Son Altesse pourra bien se le rappeler. » Une lettre à Ivan accompagnait les instructions : les mêmes idées y reviennent sous une autre forme et dans l'ordre inverse, la guerre figure au premier plan-. Les incertitudes du pape sont comme un

1. Allusion à Steinberg, qui a été à Rome sous Jules III. Il ne reste, que je sache, aucun vestige d'ambassade du temps de Paul III.

2. Voir les instructions de Portico dans Home et Moscou, \t. l'iU,

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écho lointain des doutes provoqués jadis par rainl)assade de Steinberg. Pour convaincre Ivan, mieux eût valu lui parler de l'infatigable Sokolli qui, renonçant à percer l'isthme de Suez, s'était rabattu, l'année dernière, sur la jonction du Don avec le Volga, opération stratégique des plus redoutables pour Moscou.

En recevant les dépèches pontificales, le nonce de Pologne dut être frappé d'étonnement, pour ne pas dire de stupeur. Mieux renseigné sur les affaires de Moscou qu'on ne pouvait l'être en Italie, il ne se dissimulait probablement pas qu'il y avait des abîmes entre les hypothèses romaines et la réalité. Si jamais auparavant lo tsar n'avait ressenti le vif désir qu'on lui prêtait gratuitement de s'vuiir à l'Eglise romaine, en 1570 il était moins encore dans les dispositions requises pour une démarche de ce genre. Loin d'être un phénomène transitoire, l'étrange transformation de l.">61 avait passé à l'état de mal chronique et persistant. Oubliant qu'il avait juré d'être le père de son peuple, le vainqueur de Kazan et d'Astrakhan était devenu le type achevé du tyran, mais du tyran taillé à l'antique, qui n'a plus l'horreur du sang et qui se complaît dans les instincts sauvages. Les historiens russes ont en vain essayé de tracer le portrait de ce monstre, il eût défié le burin de Shakespeare. Doué d'une constitution robuste, Ivan se livrait impunément aux plus coupables excès, étouffant ses remords dans une dévotion hypocrite ; et ce bizarre accouplement de piété et d'infamies, d'oraisons et de crimes, jette une lueur à la fois rebutante et sinistre sur cette époque désastreuse. En 1564, un singulier expédient fut mis en œuvre pour revêtir des formes de la légalité les abus du pouvoir. Au commencement de l'hiver, le tsar

n° \ ; la lettre à Ivan, du '.• amit 1570. dans Tmeiner, l'cl. mon. Pol , 11, p. 748, n» DCCXCVI.

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quitte brusquement Moscou, emmenant avec lui sa famille ainsi qu'une partie de ses trésors, et il fait déclarer publiquement qu'il n'est plus en élat de gouverner le pays : les boïars sont des traîtres qui rançonnent les provinces et mettent la patrie aux enchères; veut-on sévir, le clergé intervient en faveur des coupables; pour échapper à cette alternative, l'exilé volontaire s'en va « où Dieu lui montrera le chemin )>. A cette nouvelle inattendue, Moscou fut glacée d'épouvante. Ce n'était pas que le farouche despote laissât des regrets après lui, mais il y avait à craindre, en pleine hostilité avec la Pologne, l'oligarchie des boïars, et, tyran pour tyran, mieux valait en avoir un seul que plusieurs. L'élite de la capitale, clergé en tête, se rendit à la Sloboda Alexandrovskaïa', où Ivan s'était réfugié, et le supplia de reprendre les rênes du gouvernement. Le tsar, se laissant toucher par les prières et les larmes, retira son abdication éphémère, à condition qu'il pourrait dorénavant châtier à son gré les coupables, confisquer leurs biens, livrer leurs tètes au bourreau, sans que personne eût le droit de réclamer. Ces paroles insidieuses étaient grosses de massacres pour un prochain avenir. Ainsi s'établissait officiellement le régime autocratique, dont Pierre P*" fera plus tard, en le développant, un vaste et puissant organisme et qui traverse de nos jours une crise décisive. En s'engageant dans cette voie, les boïars, le clergé, les élus de la nation, brisèrent soudainement avec un passé séculaire; bientôt ils eurent à s'en repentir.

Investi de ses nouveaux pouvoirs, Ivan revint à Moscou, le 2 février 15G5, et se hâta de faire passer dans les faits les concessions obtenues à la Sloboda. C'est alors

l. Aiijuurd liul Alexandrovsk, dans le gouvernemcut de Vladimir.

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(|ue parut la tristement fameuse opritcJiiiiiia : le pays lut divisé en deux parties inégales; la plus grande, appelée zemchtcliiiia ^ fut confiée au gouvernement des boiars sous la haute surveillance d'Ivan ; le tsar se réservait personnellement la partie plus petite, composée de quelques quartiers de Moscou, d'un nombre restreint de villes secondaires, c'était Xopritchnina. Tous les suspects en furent chassés avec femmes et enfants au plus fort de l'hiver, on leur promit ailleurs des terres équivalentes à celles qu'ils étaient sommés d'abandonner. Trois cents hommes des plus sanguinaires, rompus à tous les vices, résignés aux turpitudes, furent choisis entre les opriichiiiki pour composer l'entourage du tsar. Les satellites se montrèrent dignes du maître : ils devinrent ses compagnons de débauche et ses exécuteurs de hautes œuvres. Le sombre et mélancolique palais de la Sloboda, non loin de la capitale, était la résidence ordinaire du chef de l'opritchnina et de ses principaux membres. Là s'offrait aux regards des Moscovites un singulier spectacle : sous l'égide de la majesté souveraine, les dehors de la vie monastique abritaient des horreurs. Ivan formait avec les siens une brada ou communauté religieuse, dont il était lui-même l'hégoumèiie. Yétus de la bure monacale, on les voyait, de jour et de nuit, se rendre à l'église pour y chanter gravement les loues offices du rite oriental; le tsar sonnait des cloches, dirigeait les chantres, multipliait les prostrations au pied des images ; à certaines heures, ils se réunissaient tous à la table commune où régnait un lugubre silence, interrompu seulement par la lecture des vies de saints. Si ces moines improvisés subissaient sans murmure cette contrainte, c'est qu'ils comptaient sur la revanche : le reste du temps se passait en exécrables orgies, auxquelles succédaient l'application de la toiture aux.

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