‹ Papes et tsarsChapitre 30 sur 135 · C.VNOBIO. GIRALDI, PORTICO · texte numérisé non relu

C.VNOBIO. GIRALDI, PORTICO

inculpés et, le plus souvent, leur exécution avec tous les raffinements d'une cruauté sauvage. La soif du sang tourmentait le tsar : les délateurs ne suffisaient pas pour découvrir des coupables, les bourreaux se fatiguaient à égorger des victimes, mais rien ne touchait le cœur désormais endurci du sanguinaire hégoumène, il ordonnait des prières pour les innocents massacrés sous ses yeux, et reprenait les tortures. L'année 1570 est restée surtout mémorable dans les fastes del'opritchnina. A cette époque se rapportent les scènes lamentables de Novgorod. Cette cité, naguère florissante, fut faussement accusée de tramer un complot aA ec les Polonais aussitôt sa perte et sa ruine furent décidées. Ivan se met en campagne contre elle, la terreur précède sa bande inûime d'opritchniki; à l'arçon de leurs selles flottent suspendues des tètes de chien et des balais, armes parlantes, car ces étranges chevaliers doivent mordre les coupables et balayer les traîtres ; de sanglantes étapes marquent leur chemin, ils ne laissent derrière eux, à Tver surtout, qu'un pays dévasté. En proie à d'indicibles angoisses, Novgorod reçoit cependant son souverain avec tous les signes extérieurs du dévouement et de la soumission, hommage inutile ! elle n'échappera pas à son triste sort. On y érige un simulacre de tribunal, qui condamne sans appel et juge sommairement. Cette procédure paraît encore trop compliquée : le plus souvent les arrêts de mort sont lancés avec un arbitraire révoltant; des groupes d'individus, parfois des familles entières sont précipités dans le Volkhov, dont les flots saturés de sang repoussent les victimes. Cette dernière chance de salut est encore enlevée aux infortunés Novgorodiens : les opritchniki circulent en bateaux et achèvent avec le fer les moribonds qui surnagent. L'affreuse •liécatombe dure cinq longues semaines, après quoi la

ville est livrée au pillage. Plus de dix mille hommes, dit-on, y périrent dans divers genres de supplices. Quant au tsar avec sa bande, après avoir assouvi leur fureur, ils reprirent, chargés de butin, le chemin de la Sloboda.

Tel était l'homme auquel Portico devait porter, de la part du pape, des paroles de conciliation religieuse et des propositions d'alliance anti-ottomane : mission d'autant plus ingrate qu'au lieu de lancer ses armées contre les Turcs, Ivan préférait négocier paisiblement avec eux. A la suite des incursions hostiles occasionnées par les projets stratégiques de Sokolli, Novosiltsov était envoyé, en 1570, à Constantinople porter plainte au sultan et déclarer que le tsar n'est pas ennemi de l'Islam. Ivan luimême écrivait à Sélim que les musulmans jouissaient à Moscou d'une parfaite liberté et proposait de maintenir les bons rapports établis par Bayezid.

En présence de ces difficultés, avec des instructions si peu conformes à l'état réel des choses, que devait, que pouvait faire le nonce? Diplomate, il avait à renseigner son souverain et à l'éclairer sur la situation; serviteur dévoué, tout au plus pouvait-il faire preuve de bonne volonté, en essayant d'exécuter les ordres reçus. Il fît l'un et l'autre. Aussi lui sommes-nous redevables d'un dossier en règle sur Ivan, dont il sera question tout à l'heure, dès que nous aurons esquissé les démarches du nonce auprès de Sigismond.

L'approbation royale à obtenir était une condition préliminaire, mais indispensable. Il fallait traverser la Pologne pour pénétrer jusqu'à INIoscou; l'usage voulait qu'on tînt les Polonais au courant des négociations poursuivies avec leurs voisins; cette fois, l'aflaire était doublement délicate. Sigismond avait depuis longtemps remis dans le fourreau l'épée de Varna, le petit-neveu de Ladislas était dans les meilleurs termes avec le Juif

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tout-puissant du Bosphore, Joseph Nassy; l'idée d'une guerre contre les Turcs n'avait aucune chance de faire fortune en Pologne. Les difficultés s'aggravaient, sitôt que le tsar de Moscou devait être invité à entrer dans la ligue générale ; le cours des années n'avait pas, à cet égard, dissipé les appréhensions de Sigismond, tout en laissant de fortes empreintes sur sa physionomie. Le fastueux souverain qui avait si souvent brillé dans les riches costumes nationaux aux étoffes bigarrées, aux ceintures étincelantes de pierreries, ne portait plus que des habits de couleur sombre, ses appartements étaient aussi tendus de noir, comme pour mieux encadrer la tristesse qui le dévorait. Après le départ pour l'Autriche de sa troisième femme qu'il poursuivait d'une mortelle antipathie, retiré le plus souvent à Knyszyn, usé avant l'âge, tourmenté de la goutte, entouré d'ignobles créatures, il cherchait des consolations et ne trouvait pas le bonheur. Cependant l'année 1569 avait été témoin d'un triomphe pacifique des plus mémorables : à la diète de Lublin, la Lithuanie s'était réunie à la Pologne, mais l'importante forteresse de Polotsk restait encore aux mains d'Ivan IV. Sigismond ne pouvait se faire à cette idée; « roi du lendemain », s'il tardait à déclarer la guerre, il n'en restait pas moins invariablement hostile à Moscou. Ainsi, en 1570, à la seule nouvelle que des Vénitiens se dirigeaient vers la frontière russe, il déploya une surprenante activité pour les faire arrêter, de crainte qu'avec eux le progrès ne pénétrât à Moscou'. Malgré ses tristes habitudes, au milieu d'une cour dépravée et frivole, le dernier Jagellon avait gardé les dehors de la dignité, la courtoisie des manières. Aussi réservé dans les paroles qu'irrésolu de caractère, il ne

1. Bill. oïd. Krasiits/ac/i, I, p. 3'iô à 353, n"' CCLXXIY et suivants.

tranchait pas les questions dans le vif et préférait s'en tenir aux ménagements diplomatiques, surtout vis-à-vis de Rome. Initié aux desseins de Pie V, il n'opposa pas constamment des fins de non-recevoir aux instances pontificales, il y eut des fluctuations dans ses réponses, mais lorsqu'elles étaient favorables, il les entourait de clauses qui rendaient les concessions parfaitement illusoires.

Le nonce possédait la confiance du roi. Il semble môme avoir été mieux noté à Varsovie qu'à Rome; toujours est-il qu'il n'obtint pas le chapeau de cardinal, demandé en sa faveur par la Pologne. Lorsqu'il fit ses premières ouvertures au sujet de Moscou, Sigismond-Auguste les accueillit avec jjienveillance : il déclara qu'il consentirait à l'envoi d'un nonce pontifical auprès d'Ivan, pourvu que ce nonce fût Portico lui-même ou toute autre personne digne de la même confiance; que la question religieuse fût l'unique objet de la mission; qu'il y eût quelque espoir de la conversion d'Ivan et que tout se passât dans le plus profond secret. De pareilles conditions ne voilaient qu'à grand'peineun refus péremptoire. Aussi, interpellé par le cardinal Hosius, son représentant à Rome, il ne lui cacha pas le fond de sa pensée et se servit môme, pour la mieux expliquer, d'une piquante comparaison. Le 23 mai 1571, Sigismond écrivait à Hosius que, de l'avis de son conseil, il ne pourrait accorder au nonce pontifical les passe-ports pour Moscou, pas même en temps de trêve. Deux motifs l'engageaient à prendre cette résolution : le barbare Ivan n'en deviendrait que plus fier et plus intraitable, s'il voyait des personnages étrangers arriver au Kremlin ; la conversion des Moscovites, malgré tous ces eflbrts, resterait à l'état de chimère. C'était dire, en d'autres termes, que le pape n'y gagnerait rien, tandis que le roi de Pologne y perdrait

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quelque chose. Il ajoutait qu'un Russe est plus difficile à convertir qu'un Juif, quoique l'entêtement des enfants d'Abraham soit proverbial; dès lors, comment se flatter de ramener, d'un seul coup, toute la nation au bercail ? Un apologue à l'adresse du pape servait de conclusion : le roi exprimait la crainte que « n'importe qui » n'eût le sort du chien d'Esope lâchant la proie qu'il tient sous la dent pour s'emparer de l'ombre reflétée dans les eaux. La morale de la fable se laissait deviner : favoriser Moscou c'eût été se brouiller avec la Pologne. Le cardinal Hosius était mieux que personne en état de saisir l'allusion, mais beaucoup trop discret pour divulguer des confidences de ce genre, la lettre royale resta probajjlement ensevelie dans son portefeuille. Il y eut toutefois de part et d'autre de nouvelles démarches, dont un seul document a conservé le souvenir. Une ligue contre les Turcs avait été formellement conclue, le 25 mai 1571, entre Pie V, Philippe II et le doge de Venise, — c'était la treizième depuis la fondation de l'empire ottoman, — une clause spéciale stipulait que le môme traité pourrait s'étendre à tous les princes chrétiens. Le pape s'en prévalut pour inviter le roi de Pologne à s'unir aux nouveaux croisés. Celui-ci hésitait à prendre lui-même les armes et ne voulait pas qu'on enrôlât son rival du Nord. Mais se ravisant il écrivit au pontife, le 3 septembre 1571, qu'il donnerait son concours à l'expédition d'un nonce à Moscou pourvu qu'on observât les conditions primitives, que la foi et non la guerre fût l'objet de la mission et qu'on lui garantit les pieuses dispositions d'Ivan. Le roi se rappelait des clauses que lui avait inspirées une prudence de serpent, il oubliait que son secret avait été dévoilé dans sa propre lettre à Hosius.

Ces déclarations équivoques laissaient croire que Portico jouissait de son entière liberté d'action. Il devait,

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par conséquent, donner signe de vie, d'autant plus que ses lenteurs faisaient à Rome une impression pénible; le vice-chancelier Krasinski se crut môme obligé, à un moment donné, de plaider la cause du diplomate pontifical et d'affirmer hautement sa bonne foi dans l'affaire de Moscou K Les instructions romaines lui laissaient une certaine latitude : avant de se rendre lui-même auprès du tsar, il était autorisé à envoyer des émissaires pour sonder le terrain. C'était le plus sage et le seul parti à prendre : Portico avait déjà dirigé un ecclésiastique sur Moscou, le 10 mai 1571, après s'être mis en rapports avec les ambassadeurs russes en Pologne. Il en dépécha encore un second vers la fin du mois de juillet^. Les détails de cette double mission ne nous sont pas parvenus, on ignore jusqu'aux noms des messagers; il est même assez probable qu'ils n'ont pas réussi à accomplir leur voyage. Quoi qu'il en soit, le nonce n'en continuait ])as moins ses préparatifs pour l'ambassade moscovite. Ainsi on faisait alors beaucoup de Jjruit autour de la discussion théologique d'Ivan avec Rokita, ministre des Frères bohèmes, qui avait accompagné l'ambassade polonaise à Moscou, en 1570. Le tsar aimait, en effet, à étaler son érudition biblique, et il avait saisi l'occasion pour faire une apologie plus prétentieuse que savante de la foi orthodoxe. A l'issue du débat, il y eut, de part et d'autre, échange d'écrits dogmatiques : Wengierski affirme avoir vu lui-même le livre élégamment relié que le tsar avait remis à Rokita. En attendant, la presse divulguait les détails de la discussion qui avait eu lieu au Kremlin. Le nonce crut que peut-être on pourrait en tirer parti, l'étrange récit fut traduit du russe en polo-

1. Bihl. ord Krasinskich, III, p. 'il, n"^ XXXVIII : p. 151, n" CXXVI ; p. 165, n» CXXXVIII.

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