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qu'un archiduc obtînt tout un royaume ; le tsar ne voyait aucun inconvénient à livrer des Slaves aux Allemands, s'il pouvait du même coup élargir ses propres frontières. Des lettres flatteuses pour Ernest furent donc expédiées en Pologne, où elles n'arrivèrent du reste qu'après l'élection de Bathory. Mais il nous tarde d'aborder ce qui dans tout cela nous touche de plus près : le mémoire rédigé par Cobentzl sur la Moscovie ^
Le diplomate autrichien a été évidemment ébloui par l'accueil qu'il reçut au Kremlin. Rien que l'apparition du tsar le frappe de stupeur : Ivan se montre, à la première audience, avec un manteau d'étoffe précieuse sur les épaules, tout couvert de rubis, d'émeraudes, de diamants grands comme des noix, s'écrie Cobentzl avec enthousiasme; le fils aîné du tsar déploie dans son costume la même magnificence, moins la couronne et le sceptre. A la vue des splendeurs dont s'entoure le monarque du Nord, notre ambassadeur est comme étourdi, il dédaigne ce que naguère il avait admiré : rien n'est comparable aux merveilles de Moscou, ni les tiares et les mitres du pape, ni les joyaux de France ou d'Espagne, ni les trésors de Toscane, de Bohême, de Hongrie. Au festin qui succède à l'audience, nouvelle surprise, nouvelle admiration. A^êtus de longues robes à l'orientale, le souverain et son fils semblent enveloppés de lumière, si vif est l'éclat des pierreries qui étincellent sur leurs costumes cramoisis; de nombreux serviteurs aux brillantes livrées entourent les tables o-arnies de vaisselle et de coupes en or et en vermeil. Six longues heures se passent ainsi au milieu des boissons et des
1. \VicHMA>N, p. 1 à .'!2 ; TouRGuÉNEv, I, p. 255, n° CLXXIX ; voir aussi Pam. dipL snocli., I, col. 'i81 à 574. Tourguénev aUribuc faussement ce méiuoirc à Pornstein ; Wiclimann est clans l'erreur sur les dates.
mets, car la gravité de nos pères ne reculait pas devant cette épreuve, le plus souvent assez funeste pour plusieurs d'entre eux. La dernière libation est offerte aux convives par le tsar lui-môme. Après quoi, à la lueur des flambeaux, on reconduit les hôtes étrangers à leur domicile pour s'y remettre intrépidement à boire et à manger jusqu'au lever de l'aurore. Non content d'admirer ce qui tombait sous les yeux. Cobentzl trouva des amis complaisants qui lui donnèrent force détails sur les trésors cachés d'Ivan et sur ses ressources militaires. Les richesses accumulées au Kremlin sont presque légendaires : trois cents charretées d'or et d'argent enlevées à Novgorod sous Ivan 111, les dépouilles de quinze principautés subjuguées par Yasili III, le butin de Kazan, d'Astrakhan, de Dorpat, de Pernau et de quelques autres villes prises à l'ennemi et soustraites au pillage. Quant aux forces militaires, elles étaient évaluées à trois cent mille cavaliers, cent mille fantassins armés de fusils, cent mille autres munis de flèches, qui tous peuvent être mobilisés dans l'espace de quinze jours. Cette dernière affirmation suffît, à elle seule, pour donner la mesure de l'exactitude de Cobentzl. Personne n'ignore avec quelle lenteur et quelle difficulté les tsars réunissaient sous les drapeaux leurs soldats-laboureurs, disséminés dans les campagnes : le délai de quinze jours est une amère ironie. L'optimisme de notre diplomate ne s'arrête pas aux faits purement matériels, il parait au grand jour dans les appréciations morales. Ivan est censé animé d'un beau zèle pour conclure une alliance anti-ottomane avec le pape, l'empereur, le roi d'Espagne et tous les princes chrétiens. Au seizième siècle, à l'alliance politique s'associe toujours l'idée de l'unité religieuse. A cet égard, Cobentzl trouve les ^loscovites admirablement préparés, pourvu qu'on y mette
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(le Ja prudence et de la modération. En effet, rien de plus facile que de rentrer dans le giron de l'Eglise pour ceux qui, à la rigueur, n'en sont jamais sortis : c'est le cas des Moscovites. Ils professent, à quelques détails près, les mêmes doctrines que l'Eglise romaine, s'adonnent aux mêmes pratiques, y compris les jeûnes et le culte des saints, recourent aux mêmes sacrements, ne portent pas de haine aux Latins; la piété populaire se manifeste dans les processions, dans la vie exemplaire des moines et des nonnes. N'écoutant que son zèle, Cobentzl croit devoir indiquer l'homme, d'après lui, le plus capable d'agir dans le sens du rapprochement : c'esl le Père Stanislas Warszewicki, recteur du collège des jésuites de Vilna.
Après ces échappées lumineuses vient tout naturellement le désir de voir Ivan, à défaut d'un Habsbourg, monter sur le trône de Pologne et assumer contre les Turcs une mission providentielle. Quand on songe que le tsar parcourait alors la cinquième des six époques de massacres, consignées dans les chroniques, que les plus illustres boïars comptaient |)armi les victimes, que Tver et Novgorod saccagés cruellement se relevaient à peine de leurs ruines, que les églises et les couvents n'échappaient guère à la déprédation, que tout le pays, plongé dans un morne effroi, regardait l'avenir avec terreur, on se demande non sans surprise comment un homme, versé dans la politique et rompu aux grandes affaires, pouvait si facilement se laisser halluciner?
Tel était cependant le langage de Cobentzl, et nous ne sommes pas éloigné de croire que ses paradoxes ont fait oublier les sombres dépêches de Portico. Le diplomate autrichien jouissait d'une certaine autorité; son mémoire, adressé, semble-t-il, à plusieurs personnages à la fois, a circulé dans les plus hautes sphères
et, s'il faut en juger d'après les exemplaires encore existants, il a dû être très répandu. Les événements politiques attiraient le Saint-Siège vers le même ordre d'idées. Les concurrents au trône de Pologne étaient si nombreux, si profondément divisés, qu'il ne fallait pas s'attendre à une issue pacifique des élections. A deux jours d'intervalle, le 12 et le 14 décembre 1575, deux rois furent successivement proclamés : Maximilien II et Stéphane Bathory. Gagnant de vitesse sur son rival, rendu promptement en Pologne, le voïévode de Transvlvanie avait mêlé son sang à celui des Jagellons, posé leur couronne sur sa tête, fasciné et séduit les esprits par ses allures chevaleresques, tandis que l'empereur, entouré de son conseil, calculait les chances de succès, s'effarouchait des risques à courir et se bornait, en somme, à rédiger de touchantes proclamations. Le nonce Laureo se trouva placé dans une fausse position : en pleine lutte électorale, il avait officiellement soutenu les Habsbourg, la candidature d'Ivan restant toujours subordonnée à leur échec; quant à Bathory, on Favait négligé complètement. Aux yeux du Saint-Siège, il n'y avait donc d'autre élection valable que celle de l'empereur. Pour ne pas se déjuger, Laureo quitta Varsovie et se fixa à Breslau. Un seul avantage dérivait de cette confusion : Rome pouvait traiter des affaires de Moscou avec un roi de Pologne sans que les Polonais eussent rien à y voir; d'ailleurs, un Habsbourg ne serait-il pas plus prévenant et plus souple qu'un Jagellon ? L'occasion d'entrer en matière s'offrit d'elle-même au départ pour l'Allemagne du cardinal Morone, accrédité en qualité de légat auprès de Maximilien II.
En effet, les instructions pontificales du 26 avril 1576 développent longuement les avantages d'une mission romaine à Moscou, même au point de vue des intérêts
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du Saint-Empire K L'affaire passait en bonnes mains. Accusé d'hérésie et jeté dans les fers par Paul IV, Morone était sorti de prison pour présider les Pères du concile de Trente, l'admiration générale avait succédé aux soupçons, ses adversaires le redoutaient, les Romains le surnommaient, à cause de sa réserve, le puits de Saint-Patrice, En outre, les circonstances se prêtèrent aux négociations : dans les premiers jours de juillet, deux envoyés russes, le prince Sougorski et le diak Artsybachev, vinrent à la diète de Ratisbonne conclure une alliance définitive, s'entendre avec ]Maximilien sur la ligue et intriguer contre Bathory. L'empereur s'en ouvrit au cardinal, et, sur la remarque qu'il faudrait auparavant mettre à l'épreuve la sincérité moscovite, lui déclara sans réticence qu'un envové spécial se rendrait au Kremlin. C'était là que Morone voulait en venir, il murmura timidement que le pape pourrait peut-être en faire autant. S'apercevant alors du piège, Maximilien se replia sur les démarches préliminaires à la diète et sur les incursions des Turcs en Croatie. Cependant, bientôt après, il approuva le projet pontifical, et Morone se mit immédiatement en rapport avec les Russes, que les mauvaises langues accusaient d'être assez grossiers. La première entrevue réussit à merveille et dissipa les appréhensions- Il n'y avait plus qu'à pousser la pointe. Le 28 août, le cardinal fit présenter une lettre à Sougorski avec prière de s'en charger pour son maître. Quel ne fut pas l'étonnement général, lorsque les diplomates du Kremlin répondirent par un refus ! « Que le pape envoie lui-même son ambassadeur à Moscou, disaient-ils, qu'il donne ses lettres aux courriers impériaux; ([liant à nous, nous sommes accrédités auprès de